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L.e système du tout-à-l’égout

Le choléra, importé, disait-on, de Hambourg au Havre, sévit pendant trois mois et fît des victimes à

Paris et dans quelques départements. Grâce à des mesures énergiques (inspections rigoureuses aux frontières, quarantaines, désinfections, inspections médicales, etc.), on parvint à réduire de 70 p. 100 la mortalité qui avait signalé l’épidémie cholérique de 1884.

Le département de Seine-et-Oise ayant été atteint dès le printemps de 1892, les habitants s’en prirent au nouveau système du tout-à-l'égout dans Paris, qui avait empoisonné la Seine et empoisonné les eaux et l'air de leurs communes par l’épanclage. Les députés de Seine-et-Oise interpellèrent le gouvernement le 24 octobre. Ils demandèrent un canal spécial conduisant directement à la mer les eaux des égouts. Le gouvernement s’y opposa, car ce serait très onéreux et d’ailleurs inutile; d’ailleurs, des eaux potables seraient bientôt assurées à la capitale et à sa banlieue, et la Ville de Paris, qui avait acquis 3.500 hectares de terrains appropriés, allait renoncer au déversement direct et recourir à l’épuration par le sol, système recommandé par les hygiénistes. Le docteur Proust, commissaire du gouvernement, expliqua qu'il y avait, dans les eaux d’égout, deux sortes de microbes : les saprogènes , ferlilisateurs du sol, et les pathogènes, causes des maladies; ils se livraient des combats incessants. Mais les saprogènes l’emportaient toujours et s’il restait des pathogènes, ils étaient détruits par l’oxydation à la surface des champs d’épandage.

La Chambre vota l’ordre du jour de M. Trélat : « Regrettant que le plan d’assainissement de la Seine et de Paris, fixé depuis dix ans, n’ait pas encore été exécuté, invite le gouvernement à prendre les me-

sures nécessaires pour en assurer la prompte exécution. »

Suite de l’affaire de Panama. — Débats parlementaires.

Diverses tentatives pour sauver les capitaux français engagés dans le Panama échouèrent (1).

En 1889, M. de Lesseps, malgré l’appui de la Banque parisienne, ne parvint pas à constituer une nouvelle société au capital de 30 millions. Une commission, présidée par M. Germain, se rendit dans l'isthme de Panama pour étudier l’état des travaux, et elle y demeura du 31 décembre 1889 au 8 février 1890. Son rapport conclut à la possibilité de terminer le canal au moyen d’un lac intérieur et d’écluses à doubles sas (mai 1890). Aucun effort ne fut cependant tenté. Des actionnaires et des obligataires demandèrent à la Chambre, par une pétition, des poursuites contre les administrateurs de la Compagnie. La commission tl’examen de cette pétition conclut, le 2 mai 1891, à son renvoi au ministre de la justice. Une instruction judiciaire s’ouvrit au mois de juin.

Le gouvernement montrait de la considération pour M. Ferdinand de Lesseps, membre de l’Académie française, grand’eroix de la Légion d’honneur, vieillard de 88 ans, au passé glorieux. Il hésitait à engager un procès qui devait causer un énorme seau dale en raison des révélations probables. On citait des noms d’hommes politiques, de membres du Par¬

ti) Voir 1rs débuts de 1 affaire du Panama, page 52. riist. 3* République. 13

lement, même d’anciens ministres qu'on soupçonnait de s'ètre laissé corrompre. Les divers cabinets s'efforçaient donc de faire traîner l'affaire en longueur, dans l’espoir d’obtenir l’oubli. Mais trop de personnes ax aient perdu de l’argent pour que le silence se fit. L’irritation grandissait peu à peu, au contraire, excitée par les journaux, ainsi que par les partis d’opposition dont les ambitions espéraient profiter du scandale prévu pour arriver au renversement de la République.

La Chambre, ayant reçu de nouvelles pétitions de souscripteurs du Panama, vota, à l’unanimité, le 5 janvier 1892, un ordre du jour de M. Saint-Germain, invitant le gouvernement à « exercer une répression énergique et rapide ». M. Fallières, garde des sceaux, promit que « pas une minute ne serait perdue ». Puis, pendant plusieurs mois, on n’entendit plus parler de cette affaire embarrassante.

Le gouvernement, considérant l’âge avancé de M. Ferdinand de Lesseps et son état maladif, avait escompté sa fin prochaine qui, espérait-il, apaiserait les haines et les rancunes. Mais les boulangistes et les conservateurs n’abandonnaient pas ce puissant moyen d’opposition et surexcitaient, par tous les moyens, le mécontentement des 500.000 souscripteurs, ne cessant d’affirmer que les gouvernants n’oseraient poursuivre les administrateurs du Panama à cause des nombreux et influents personnages politiques compromis dans l’affaire. Deux journaux surtout, la Cocarde et la Libre Parole , menaient une campagne violente, avec des révélations dont la véracité semblait s’affirmer par des détails circonstanciés. Les actionnaires de Panama étaient en droit de croire à un

déni de justice puisque le recours à la citation directe leur était interdit à cause du haut rang de M. de Lesseps dans la Légion d’honneur.

Sur l’intervention de M. Pontois, la Chambre adopta, le 12 novembre 1892, par 519 voix contre 1, une proposition de M. Dnpuy-Dutcmps, abrogeant l’article 10 de la loi du 20 avril 1810. Désormais, l’action directe de la partie' civile devant les tribunaux de justice répressive put être exercée, tant en matière de crimes que de délits, dans les termes du droit commun, contre toutes les personnes désignées dans cet article. Ce vote ne changeait d'ailleurs rien à la situation, n’ayant pas d’effet rétroactif; il n’était qu’une indication des sentiments de la Chambre.

Le 19 novembre 1892 se produisit une interpellation à la suite d’un article du journal boulangistc la Cocarde, qui avait accusé M. Floquet de s’être fait remettre, lorsqu’il était président du conseil, une somme de 300.000 francs destinée à combattre dans le Nord la candidature du général Boulanger.

Dès le début de la séance, M. Floquet, président de la Chambre, déclara : « J’affirme devant la Chambre que, dans les circonstances dont on a parlé, non seulement je n’ai rien exigé, mais je n’ai rien demandé, je n’ai rien reçu et je n’ai rien distribué... Je n’aurais jamais eu l’audace d’accepter et de garder l’honneur de présider cette Assemblée si sur mon passé ministériel pouvait planer le souvenir, je ne dis pas d’un acte coupable, mais seulement d’un acte équivoque (1). »

fl) Peu de temps après M. Floquet renouvela encore deux fois la même aflirmation. Il s’efforça de prouver qu’il n "avait

M. Ricard, garde des sceaux, dit que l’instruction judiciaire allait aboutir. Vu la juridiction spéciale réservée par la loi de 1810 aux grands-croix de la Légion d’honneur, M. Ferdinand d.e Lesseps serait traduit, avec quatre administrateurs et l’ingénieur Eiffel, devant la première chambre de la Cour d’appel jugeant au correctionnel. Par conséquent, on ne pouvait ouvrir une discussion parlementaire sur une affaire entrée dans le domaine judiciaire. MM. Argeliès et Delahaye persistèrent à interpeller pour discuter des faits étrangers à ceux de la poursuite. Le garde des sceaux accepta cette interpellation pour la séance du 21. sur les objurgations de M. Barthou.

Cette séance se signala par une agitation et des violences extraordinaires. IM. Argeliès s’efforça d’engager la responsabilité au moins morale de l’Etat, car les Chambres avaient autorisé, en 1888, la Compagnie du Panama à émettre des valeurs à lots, en dérogation de la loi de 1836. L’épargne devait penser que cette exception légale était justifiée par les sûretés exceptionnelles de l’entreprise, malgré une mention de non-garantie de l’Etat apposée sur les affiches et sur les titres. Il conclut en demandant au gouvernement de déclarer si l’entreprise était perdue ou si elle était susceptible de relèvement.

M.' Delahaye réclama la nomination d’une commission d’enquête « pour examiner, dit-il, les faits

pas besoin de. cet argent, en produisant les pièces des fonds secrets qui établissaient qu’à son arrivée, la caisse contenait 1 .200.000 francs, et qu’il avait dépensé les fonds secrets mois par mois, par parts égales. Enfin, disait-il. il avait pris le pouvoir le 3 avril, et l’élection du Nord avait eu lieu le 15 avril. Comment aurait-il eu le temps d organiser une campagne électorale avec des fonds du Panama?

que je vais signaler hautement au risque de mon honneur et au risque du vôtre ». Il fit un parallèle entre l’affaire Wilson « manifestation particulière du mal qui gangrène la société' politique, et l’affaire du Panama, qui a été le mal lui-même et la curée au grand soleil ». 11 reprit les allégations de la Libre Parole et de la Cocarde, sans citer des noms propres, et ajouta que la loi autorisant l’émission des valeurs à lots, en 1888, n’avait pu être votée que grâce aux manœuvres d’un financier qui connaissait le prix de toutes les consciences parlementaires à vendre et qui avait distribué trois millions entre plus de 150 mem bres du Parlement. L’interpellateur signala d’abord le gouvernement qui avait exigé 300.000 francs dont les deux tiers avaient servi à subventionner deux grands journaux parisiens, l’un du matin, l’autre du soir, et dont le reste avait ét'é employé pour combattre la candidature du général Boulanger dans le Nord. Un ministre, décédé’ depuis, avait touché un chèque de 400.000 francs; un autre, toujours vivant et toujours ministre, avait estimé à 200.000 francs sa sympathie pour un journal qui ne \ alait pas 20 francs. Un ancien député, membre de la commission des valeurs à lots, avait vendu 200.000 francs sa voix indispensable pour le succès de la demande présentée par la Compagnie du Panama.

A ces allégations, les députés furieux criaient :

« Les noms ! Les noms ! » M. Delahaye se contenta de répondre : « T /enquête vous les dira. »

M. Loubet, président du Conseil, appuya la demande d’enquête, car « lorsqu’on se permet, à l’abri de l’immunité parlementaire, d’affirmer à la tribune qu’un certain nombre de membres d’une Chambre

française pourraient être compromis, le devoir du gouvernement est de n’encourir à aucun degré le reproche de se refuser à faire la lumière ».

La Chambre vota la nomination d’une commission de 33 membres, au scrutin de liste. Il fallut deux séances pour élire cette commission qui comprit 23 républicains, 9 conservateurs et 1 boulangiste (22 et 23 novembre 1892). M. Brisson en fut élu président.

Mort du baron de Reinacli.

Le 19 novembre 1892, le conseiller faisant fonction de juge d’instruction dans l’affaire du Panama, avait décidé de comprendre dans les poursuites de nouvelles personnalités, entre autres le baron de Rcinach, que la Cocarde avait accusé d’avoir été, avec Cor nélius Ilerz et Arton, un distributeur des pots-de-vin, l’intermédiaire entre la Compagnie de Panama et les hommes politiques influents dont elle jugeait nécessaire d’acheter le concours.

Le baron Jacques de Reinacli, juif allemand, était né à Francfort-sur-le-Mein, en 1840. Son père avait été anobli par Victor-Emmanuel en 1866. Lui s’é'tait fait naturaliser Français et s’était établi banquier è Paris. Il était l’oncle et le beau-père de M. Joseph Reinacli, député et journaliste.

Cornélius IJerz, fils de juifs bavarois, était né en France et s’était fait naturaliser Américain. Il était docteur en médecine de Chicago; il s’occupait d’affaires d’électricité et de toutes sortes d’autres affaires assez obscures. Il avait été nommé grand-officier de la Légion d’honneur, sur la proposition de M. de

Freycinet, et avait su capter la confiance de beaucoup d’hommes politiques. 11 avait ses entrées dans tous les ministères. Pendant plusieurs années, il avait commandité le journal la Justice, de M. Clemenceau.

Aron, dit Alton, était un aventurier qui faisait les démarches au nom du baron de Keinach, mais il avait gardé une bonne partie des sommes qu’il était chargé de remettre. Il avait déjà pris la fuite, quand éclata le scandale du Panama, parce qu’il se trouvait compromis dans la faillite de la Sociélé clc la (iijnamite, avec l’ancien sénateur Le Guay.

Dans l’après-midi du 19 novembre, le procureur général Ouesnây de Beaurepaire avertit, par un billet, M. Joseph Heinach que « les citations dans l’affaire du Panama allaient être lancées » et qu’elles contenaient « un nom qui lui tenait de bien près ». Ainsi prévenu, le baron s’enfuit de Paris et se réfugia aux environs, dans une propriété lui appartenant. Le 20, on le trouva mort. Etait-ce un décès naturel, un suicide ou un assassinat ? II fut enterré aussitôt, et ni le ministre de la justice, jVT. Ricard, ni le procureur général n’ordonnèrent l’autopsie, des perquisitions cl l’apposition de scellés.

Lorsque cette mort imprévue fut connue, elle augmenta l’agitation et les soupçons.

Demandes de la commission d’enquête.

Chute du cabinet Loubet (28 novembre 1892).

Le 25 novembre, M. Delahaye Ht une déposition écrite devant la commission d’enquête. Il déclara n’avoir pas les preuves matérielles de scs accusa-

lions, mais dit qu’on pouvait les trouver dans les archives cle la compagnie de Panama et dans celles de maisons de banque qui avaient effectué les paiements. Il signala le baron de Reinach comme le chef de celte organisation de corruption, et dénonça aussi les agissements de Cornélius Herz et d’Arton.

A la suite de cette déposition, la commission demanda au garde des sceaux communication de l'instruction judiciaire, ainsi que l’exhumation et l’autopsie du baron de Reinach. M, Ricard, après avoir d’abord refusé, céda sur la première cpiestion, mais ne voulut pas admettre la demande d’autopsie.

Le 28 novembre, la Chambre eut à juger ce différend. M. de La Ferronnays dit que le pays réclamait l’autopsie pour savoir si la mort du baron avait été naturelle ou si, au contraire, elle était « anormale, mystérieuse et motivée ».

Le garde des sceaux lut le rapport du médecin de l’ état-civil concluant à la mort naturelle par une congestion cérébrale, et ajouta qu’il ne pouvait légalement ordonner l’autopsie. Si les scellés n’avaient pas été apposés, c’est qu’il n’y avait eu personne ayant qualité pour procéder à cette formalité, le conseiller faisant fonction de juge d’instruction s’étant dessaisi. le 19 novembre, en faveur de la Cour d’appel qui ne devait se réunir que le 25.

M. Henri Brisson, président de la commission, réfuta cette thèse juridique qui permettait à un président de cour d’interrompre le cours de la justice. Il ajouta que la difficulté devait se résoudre par la simple application des articles 44 et 45 du Code d’instruction criminelle, que le garde des sceaux et le procureur général n’avaient pas le droit d’ignorer.

M. Millevove, député boulangiste, demanda à transformer la question en interpellation. Il présenta un ordre de blâme sévère pour le garde des sceaux, mais M. Brisson proposa le texte suivant : « La Chambre, s’associant au désir exprimé par sa commission d’enquête, passe à l’ordre du jour. » M. Loubet, président du Conseil, repoussa cette rédaction et réclama l’ordre du jour pur et simple. Il refusa même l’adjonction d’une phrase de confiance proposée par M. Maujan. La Chambre rejeta l’ordre du jour pur et simple par 304 voix contre 219 et vota, par 393 voix contre 3, l’ordre du jour Brisson. Les ministres donnèrent aussitôt leur démission.

Le même jour, M. Prinet, conseiller, qui avait, été chargé' de l’instruction du Panama, avait déclaré à la commission d’enquête que 500 à 600 personnes avaient bénéficié des largesses de la Compagnie du Panama. Les frais des sept émissions s’étaient élevés à 83 millions, dont 20 à 21 millions pour frais de publicité. M. do Ueinach, indépendamment des sommes destinées au service de presse, avait reçu 9.800.000 francs et n’avait pu justifier que de l’emploi de 3 millions. C’est pourquoi il était poursuivi comme receleur d’une partie des sommes dissipées.

Crise ministérielle. — 29e Ministère.

Ministère Ribot (6 décembre 1892-11 janvier 1893.)

M. Carnot offrit la présidence du Conseil à M. Bris son, qui ne put constituer un cabinet de concentration républicaine. M. Casimir Périer et M. Bourgeois refusèrent d’en faire partie. « M. Brisson eut, quelque droit de constater, le 2 décembre, en résignant son

mandat, que ses essais de conciliation n’avaient pas rencontré « le même entrain cordial qui l’avait poussé à la présidence de la commission d’enquête ». Ce lurent précisément ces fonctions de contrôleur suprême de la moralité parlementaire qui contrarièrent le plus les efforts de M. Brisson pour constituer un cabinet, car l’échec de ses négociations provint plutôt des collaborations suspectes qu’il ne voulait pas subir que des concours qui lui furent refusés. » (L’Année politique (1892), par André Daniel.)

M. Casimir Perier ne réussit pas mieux parce qu’il se montra aussi irréductible que M. Brisson au sujet de certains personnages. Alors, le 3 décembre, le Président de la République fit appel à M. Bourgeois qui se récusa. M. Develle lui succéda et s’agita en vain pendant deux jours. Enfin, M. Bibot, le 5 décembre, accepta cette mission et reconstitua le ministère Loubet, dont deux membres seulement furent exclus : MM. Ricard et Jules Roche. M. Loubet conserva le portefeuille de l’intérieur, M. Bourgeois prit celui de la justice et fut remplacé' à l’instruction publique par M. Charles Dupuy; M. Siegfried eut la succession de M. Jules Roche au commerce.

Le 8 décembre, la déclaration ministérielle fut lue aux Chambres. On remarqua les passages suivants :

Des allégations graves ont étc portées à la tribune; elles ne mettent pas seulement en cause 1 honneur de plusieurs membres des deux Chambres; elles tendent à jeter la déconsidération sur la représentation nationale.

Une commission a été chargée par vous de rechercher et de faire connaître ce qu’il peut y avoir de fondé dans ces allégations. Nous sommes convaincus que l’accord entre la commission d’enquête et le gouvernement assurera la pleine manifestation de la vérité.

La démocratie française a déjà fait justice des calomnies

PRÉSIDENCE DE M. CARXOT (1887-1891) 199

que l’esprit (le parti essaye de diriger contre nos institutions. Elle comprend que c’est l'honneur de la République de ne pas étouffer par le silence des scandales ou des faiblesses qui ne sauraient 1 atteindre, et d’en tirer, au contraire, une leçon de haute moralité.

Le minislère fut interpellé le même jour à la Chambre par M. Ilubbard sur le concours que le gouvernement entendait prêter à la commission d’enquête. M. Bourgeois, garde des sceaux, consentit d’importantes concessions et promit l’autopsie du corps du baron de Iteinacli pour le 10 décembre, la désignation d’un délégué du gouvernement pour assister à la levée des scellés apposés tardivement, enfin la communication à la commission des dossiers judiciaires, sous réserve des ménagements nécessités par 1 intérêt public ou par l’honneur de familles ou par une instruction en cours, suivant les instructions déjà données par M. Dufaurc à propos de l’enquête du IG mai, afin d’éviter la confusion des pouvoirs judiciaire et parlementaire. La Chambre approuva le cabinet en votant, par 307 voix contre 100, un ordre du jour de confiance présenté par M. Félix Faure. Le Sénat vota aussi, le 12 décembre, un ordre du jour de confiance, par 228 voix contre 14, après que M. Bourgeois eut déclaré : « Jamais, à aucun moment, on n’a senti plus vivement, et dans les Chambres et au. dehors, le besoin de gouverner. Nous voulons gouverner, c’est notre premier devoir. Nous n avons pas été constitués simplement en une sorte de syndicat d’honneur pour liquider cette affaire de Panama. »

Nouvelles révélations sur le Panama. — Démission de M. Rouvier (13 décembre 1892.)

Le 12 décembre, le Figaro publia un article qui provoqua un nouveau scandale. Il rappelait la vie étrange de Cornélius Herz. Grâce à des amitiés politiques aussi puissantes qu’intéressées, cet homme avait pu « lancer des combinaisons d’affaires qui, presque toutes, eurent une heureuse issue ». Cet article se terminait par ces révélations :

Le 19 novembre, veille de sa mort, le baron de Reinacb a passé la majeure partie de sa journée avec M. Cornélius Herz et M. Clemenceau, qu’accompagnait M. Rouvier; M. Devès a raconté lui-même l’étonnement qu’il avait éprouvé en voyant cette nuit-là notre ministre actuel des finances et M. Jacques de Reinaeh sortant d’une maison de la rue Clémenl-Marot. C’est avec eux que le baron a discuté pour la dernière fois de ses intérêts et de son procès; c’est quelques instants après les avoir quittés qu'il est rentré à l’hôtel de la rue Murillo et qu’il est mort; enfin, le soir même où celle mort fut connue, le 20, à 3 heures, le Dr Cornélius Herz parlait pour Londres par le club-train.

Le lendemain, M. Clemenceau expliqua, dans son journal la Justice, qu’il avait effectivement accompagné M. Rouvier et M. de Reinaeh chez M. Cornélius Herz, puis chez M. Constans, pour obtenir la cessation de la campagne menée contre le baron de Reinach à cause de l’affaire du Panama. M. Clemenceau disait n’avoir pris part à ces pourparlers qu’à la prière de M. Rouvier et sans être intervenu. Ces démarches n’aboutirent pas. M. Cornélius Herz se déclara impuissant à empêcher ces attaques. M. Cons tans dit « qu’il n’avait aucune action ni directe, ni indirecte sur les gens qui menaient cette campa-

gne ». M. de Reinach déclara « qu’il s’agissait pour lui d’une question de vie ou de mort » et il ajouta en les quittant : « Je suis perdu. » M. Clemenceau démentit les assertions du Ficjaro qui l’avait accusé d’avoir mis son journal au service des entreprises financières de M. Cornélius Herz, principal commanditaire de la Justice : « Je mets la collection de la Justice à la disposition de tous, et je défie qu’on y trouve rien qui soit de nature à justifier cette imputation calomnieuse. »

Le jour où parut l’article de M. Clemenceau, M. Trouillot interpella le gouvernement à la Chambre « sur le poiid de savoir s’il était exact que le ministre clés finances eût donné sa démission et sur les causes qui avaient motivé sa démission ».

M. Ribot répondit que M. Rouvier s’était en effet retiré malgré scs instances. Ce dernier justifia sa conduite, « hétéroclite, imprudente, mais, en tout cas, humaine et généreuse », conseillée par le souvenir de relations entretenues depuis longtemps, par devoir professionnel, avec le baron de Reinach, ainsi qu’avec. tous les financiers de marque.

L’incident fut clos après un discours violent de M. Paul Déroulède.

Le 14 décembre, M. Tirard, sénateur, remplaça M. Rouvier aux finances.

Baisse de la rente.

Ces événements politiques eurent leur contre-coup à la Bourse. I.c 3 p. 100, qui était à 100 fr. 05 le 12 décembre, tomba à 99 fr. 20 le 13 et à 95 fr. 70 le 31.

Investigations de la commission d’enquête du Panama.

La commission d’enquête continua ses travaux. Ses recherches, d'abord entravées par le refus de communiquer les pièces de l’instruction, opposé par le premier président, M. Périvier, et par le procureur général, M. Ouesnay de Beaurepaire, purent reprendre lorsque le garde des sceaux autorisa la •communication. M. Ouesnay de Beaurepaire, hostile à celte mesure, donna sa démission le 9 décembre et fut remplacé par M. Tanon. Le ministre de la justice apprécia les scrupules de M. Ouesnay de Beaurepaire et le nomma président de chambre à la Cour de cassation.

MM. Charles de Lesseps et Cottu, administrateurs du Panama, et Marius Fontanes, secrétaire général, convoqués par la commission le 27 novembre, refusèrent de se présenter.

Le 30 novembre, un banquier désigné par M. Delahaye, M. Thierrée, au nom de la maison Thierrée, Propper et Cie, dont il était l’un des gérants, reconnut que le baron de Reinach avait remis, le 17 juillet 1888, un chèque de 3.390.475 francs sur la Banque de France, somme qui devait être répartie entre diverses personnalités. Vingt-six chèques avaient été touchés et se trouvaient dans les archives de la maison, à la disposition de la justice si elle voulait les saisir. M. Thierrée ne voulut indiquer aucun des bénéficiaires parce qu’il était tenu par le secret professionnel et parce qu’il y avait « des noms trop considérables ».

Après des tiraillements entre le procureur général et M. Lozé, préfet de police, qui se rejetaient mutuellement la tâche de celte saisie, ce dernier finit par désigner pour l’opérer M. Clément, commissaire de police. Les vingt-six chèques ne donnèrent pas les noms des bénéficiaires, car, à l’exception de deux sénateurs et d’un député, qui ax aient eu l’imprudence d’apposer leur signature, les autres axaient fait toucher par des personnes interposées. Des journaux, bien informés, dirent que les talons des chèques, qu’on avait négligé de saisir, portaient les noms véritables. La commission réclama et obtint ces talons de chèques émanant du baron de Itcinach et datés 17, 18 et 19 juillet 1888 (19 décembre). Mais ils n’avaient que des abréviations de noms ou des initiales, par exemple : Raf. — Ber. — Yla. — Dev. — Are. — Pcrs. — D. de la F. — Rouv. — Bar. — Bar. — Jos. — - L. R. — Léon R. — Pas d’ordre 100.000 — idem 100.000 — idem 195.000. (Inscriptions des chèques du 17 juillet 1S88.)

Nouveaux débats parlementaires sur le Panama (15 décembre 1892).

La proposition de M. Pourquery de Boisserin sur les pouvoirs de la commission d’enquête vint en discussion à la Chambre le 15 décembre; elle tendait à conférer à la commission des pouvoirs judiciaires. Le gouvernement s’y opposa. M. Ribot adjura tous les républicains de soutenir le ministère en ces graves circonstances, car la désunion et le défaut de direction compromettraient la République elle-même. Malgré cet appel, la proposition ne fut rejetée que

par 271 voix contre 265 et les voix des huit ministres se trouvaient dans cette majorité.

Pendant le cours de ces débats, M. de Freycinet, ministre de la guerre, fut appelé à donner des explications sur le haut grade de la Légion d’honneur conféré à Cornélius llerz. Cette rapide élévation avait été des plus régulières, dit-il. Délégué officiel des Etats-Unis à l’exposition d’électricité en 1881, M. Iderz avait bénéficié de promotions à raison de ces fonctions et de ses titres scientifiques. « Aucune considération, de quelque nature qu’elle soit, politique ou autre, affirma-t-il, n’a agi sur ma détermination. J’ai accompli cet acte librement, en présence de titres que vous pouvez discuter et critiquer, mais qui m’ont paru avoir une valeur suffisante. »

Arrestations. — Autorisation de poursuites contre des membres du Parlement.

Le vote de la Chambre sur la proposition de M. Pourquery de Boisserin décida le ministère à agir avec énergie contre les hommes politiques compromis dans l’affaire du Panama. Il décida d’abord de faire arrêter immédiatement trois des inculpés qui devaient comparaître le 10 janvier 1893 devant la Cour d’appel de Paris. Le 16 décembre, MM. Charles de Lesseps et Marius Fontanes furent incarcérés. Un autre administrateur, M. Cottu, qui était absent de France, vint de lui-même se constituer prisonnier quelques jours après. On arrêta aussi un ancien député, M. Sans-Leroy, membre de la commission des obligations à lots en 1888. La commission d’enquête avait établi, par divers témoignages, qu’il avait as-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1SS7-3 89 i) 205

sure, par son changement de vote, une majorité favorable à la Compagnie clu' Panama, et que celle-ci avait reconnu ce service par un don de 200.000 francs.

M. Tanon, procureur général, demanda au Parlement une autorisation de poursuites contre cinq sénateurs et cinq députés, les uns ayant signé des chèques, les autres suffisamment désignés par les inscriptions des talons de chèques. M. JFloquet, président, fit part de celle demande à la Chambre, le 20 décembre. La commission des poursuites se réunit aussitôt et son rapporteur, M. Millerand, proposa la résolution suivante adoptée à l'unanimité par la commission :

« La Chambre, vu la demande de M. le Procureur général près la Cour d’appel de Paris, en date du 20 décembre 1892, prononce la suspension de l’immunité parlementaire en ce qui concerne MM. Emmanuel Arène, Dugué de la Fauconnerie, Antonin Proust, Jules Poche et Rouvièr. »

M. Arène protesta de son innocence. M. Rouvier s'indigna contre ce « grand coup de théâtre » et affirma que sa fortune « ne s’était pas accrue anormalement » depuis son entrée aux affaires. Il avoua avoir fait appel à la bourse de financiers amis, lorsqu’il était président du Conseil, en 1887, parce qu’il n’avait pas trouvé, « dans les fonds votes par le Par lement, les ressources nécessaires pour défendre la République comme il fallait la défendre ». Il ajouta : « Ce que j’ai fait en celte circonstance, tous les hommes politiques l’ont fait dans tous les temps et dans tous les pays. Si ceux qui m’interrompent avaient été défendus autrement qu'ils ne l’ont été, ils ne seraient pas sur ces bancs. » Cette théorie audacieuse excita

llist. 3* République.

dos protestations, et la Chambre vota l’autorisation des poursuites sans scrutin.

MM. Déroulède et Millevoye attaquèrent ensuite M. Clemenceau pour ses relations avec Cornélius Ilcrz, « agent de l’étranger ». M. Déroulède dit :

Sans patronage et sans patron, ce petit juif allemand n’aurait pas encore fait de telles enjambées sur la route des honneurs. Il n'aurait pas mis si peu d'années à sortir si complètement, si brillamment de son bas-fond. Je le répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur pour lui ouvrir toutes les portes et tous les mondes, le monde politique surtout. Il lui a fallu le plus complaisant et le plus dévoué dos amis pour qu’il pût frayer d’égal à égal, de pair à compagnon, tantôt avec les ministres, tantôt avec les directeurs de journaux, tantôt même, je le sais, avec le général Boulanger. Or, ce complaisant, ce dévoué, cet infatigable intermédiaire, si actif et si dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur toutes vos lèvres; mais pas un de vous, pourtant, ne le nommerait, car il est trois choses en lui que vous redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. Eh bien, moi, je brave les trois et je le nomme : c’est M. Clemenceau !

M. Déroulède rappela que les versements faits au journal la Justice par Cornélius Herz variaient entre 200.000 francs, chiffre avoué par M. Clemenceau, et 2 millions, au dire de M. Henri Rochefort, qui assurait tenir ce chiffre de Ilerz lui-même. Il conclut :

Cornélius Herz est un agent de l’étranger, et c’cst surtout parce que Cornélius Herz est un agent de l’étranger que quiconque s’est laissé aller à agir sous son inspiration, a fait du mal et un grand mal à la France. On ne met pas impunément la main dans la main de tels hommes; encore moins impunément mettent-ils la main sur vous.

M. Clemenceau protesta contre ce « réquisitoire » :

M. Cornélius Herz, dit-il, a été actionnaire de la Justice? Assurément. D abord il n’était pas citoyen allemand, comme

on l’a prétendu; il était si bien citoyen des Etats-Unis, qu’il a été délégué officiel du gouvernement américain au congrès d'électricité de Paris. J’ai vu la lettre de service par laquelle M. Plaine, chef du gouvernement américain, l’accréditait auprès du gouvernement français...

M. Clemenceau ajouta que jamais il n’avait soutenu les affaires de M. Ilerz. Au contraire, il combattit sa demande de concession des téléphones et vota contre ce projet, comme le constatait le procès-verbal de la commission du budget. Enfin, il ne l’avait recommandé pour aucun des grades delà Légion d'honneur.

M. Bourgeois, garde des sceaux, déclara qu’une instruction était ouverte et que s’il en résultait des faits « de nature à faire déférer M. Cornélius Ilerz devant le Conseil de l’ordre », il y serait déféré.

La Chambre clôtura cet incident par le voté de l’ordre du jour pur et simple.

Duel Clemenceau-Déroulède.

Un duel au pistolet entre M. Clemenceau et M. Déroulèdc suivit celle séance. 11 eut lieu le 22 décembre. Six balles furent échangées sans résultat. M. Clemenceau. demanda aussi une réparation à M. Millevoye, mais les témoins durent résigner leur mandat, n’ayant pu se mettre d’accord sur les conditions de la rencontre.

Poursuites contre des sénateurs.

Déposée le 20 décembre, la demande de suspension de l’immunité parlementaire à l’égard de

MM. Béral, Devès, Albert Grévy, Léon Renault et Thévenet, fut examinée par la commission spéciale qui entendit les intéressés. Le Sénat vota la suspension le 28.

Importantes dépositions devant la commission d’enquête.

M. Floquet déposa devant la commission d’enquête et reconnut cette fois que, « pour ne pas pousser trop loin la candeur », le ministère qu’il présidait en 1888, avait exercé, sur les distributions des fonds destinés à la publicité des journaux, un contrôle : « Non pas au point de vue commercial, qui ne me regardait pas, mais au point de vue politique, qui intéressait l’Etat. »

Le 22 décembre, M. Andrieux, ancien préfet de police, donna la photographie d’une note remise en 1890 par le baron de Reinach à Cornélius Herz. Elle portait les noms des 20 destinataires des chèques, parmi lesquels MM. Arène, Devès, Barbe, Albert Grévy, Dugué de la Fauconnerie, Antonin Proust, Béral, Thévenet; elle mentionnait aussi 20.000 francs touchés par M. Aigoin pour M. Floquet; 250.000 francs remis à M. Floquet, président du Conseil; 40.000 et 50.000 francs donnés à M. Rouvier par l’intermédiaire de M. Vlasto, président du Crédit mobilier; enfin, 1.340.000 francs touchés par Arton et remis par lui à 104 députés dont il avait les noms.

La photographie remise par M. Andrieux avait un trou fait pour enlever le nom d’une personne qui avait reçu 80.000 francs. Interrogé, l’ancien préfet de police dit qu’il avait donné sa parole d’honneur de

ne pas divulguer le nom enlevé. On s’ingénia par la suile à connaître cette désignation, ce qui fit peser des soupçons sur beaucoup de personnages politiques. En terminant, M. Andrieux déclara qu’il ne sc portait pas garant de l’exactitude de cette note, et que les affirmations de M. de Reinach étaient sujettes à caution.

Nouvelle interpellation sur le Panama (23 décembre).

M. Millevoye, député, interpella le gouvernement « sur la situation faite au gouvernement et à la Chambre par les aveux de deux ex-présidents du Conseil des Ministres et sur la part de responsabilité qui en découle pour le gouvernement dans le détournement des fonds appartenant aux obligataires de la Société de Panama ».

M. Floquet quitta le fauteuil de la présidence pour la tribune, et déclara qu’eu égard aux sommes considérables distribuées à la presse par la Compagnie du Panama, il n’avait pas voulu que son ministère « restât étranger à celle distribution ». « Je le referais demain si j’étais au pouvoir. »

M. de Bcrnis s’indigna de cette participation « â la curée d’une escroquerie colossale ».

M. 1 touvier dit que jamais il n’avait pratiqué les mêmes doctrines gouvernementales que M. Floquet. « Jamais le gouvernement dont j’étais le chef n’a demandé, n’a obtenu, n’a conseillé — entendez-vous bien — la distribution d’un centime venant de la Compagnie du Panama. » Il ajouta que peut-être il •sc serait mieux trouvé d’avoir agi comme M. Floquet.

11 expliqua qu'il avait remboursé sur les fonds secrets une première somme de 100.000 francs avancée par M. Vlaslo, et que cet ami avait encore prêté au gouvernement une autre somme de 50.000 francs qui avait été rendue par M. de Reinach, sans que le gouvernement se doutât que cet argent provenait du Panama.

M. Ribot se contenta de dire qu’il défendrait la République attaquée sous le couvert de « rigorismes d'occasion ».

Par 352 voix contre 83, la Chambre vota un ordre du jour de M. Hubbard « approuvant les déclarations du gouvernement et confiante dans sa fermeté pour assurer l’œuvre clc justice et de lumière qui s’impose ».

Douzièmes provisoires.

La discussion du budget de 1893 n’avait pu même être entamée, en raison des discussions sur le Panama. Le gouvernement dut recourir encore à l’expédient des douzièmes provisoires et en fit voter deux: par le Parlement (21 et 24 décembre).

Nécrologie (1892).

De Ouatrefages de Bréau, naturaliste, membre de l’Académie des sciences et de l’ Académie de médecine. — Amiral Peyron, sénateur, ancien ministre de la marine. — Ch. L. Muller, peintre. — Comte Emile de Nieuwerkerke, ancien directeur des beauxarts sous le second Empire. — Beaudrillart, écono-

miste. — Grand-duc Constantin, oncle du tsar. — Joigneaux, agronome, sénateur (janvier).

Général Schmitz, chef d’état-major du général Trochu en 1870-71. — Dautresme, sénateur, ancien ministre du commerce. — Alfred Maury, de l’Institut, ancien directeur des archives (février).

Vice-amiral Jurien de la Gravière, ancien aide de camp de Napoléon III, historien, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française. — Etienne Arago (frère de François), directeur du Vaudeville, directeur des postes en 1818, maire de Paris en 1870, en dernier lieu conservateur du musée du Luxembourg (mars).

Général de Lorcncez, commandant en chef du corps expéditionnaire du Mexique en 1801 (avril).

Louis Vidal, sculpteur. — Alexis Bouvier, romancier populaire. — Numa Baragnon. sénateur. — Général de Laveaucoupet (mai).

Anatole de la Forge, journaliste, préfet de l’Aisne en 1870, défenseur de Saint-Ouentin, député de Paris, vice-président de la Chambre; non réélu député et se trouvant dans la misère, se suicida. — Amiral Mouchez, directeur de l’Observatoire (juin).

Léon Cladel, romancier (juillet).

Teisserenc de Bort, sénateur et ancien ministre (septembre).

Ernest Renan, professeur d’hébreu au collège de France, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de l’Académie française, enterré aux frais de l’Etat. — Tennyson, célèbre poète anglais. — Xavier Marmier, de l’Académie française. — Camille Roussel, historien militaire, de l’Académie française (octobre).

Hervé, compositeur bouffe. — Gressier, ancien ministre du second Empire. — Général de Failly, ancien aide de camp de Napoléon 111. — Cardinal Lavigcrie, achevêque d’Alger et de Tunis (novembre).

Lord Lytton, ambassadeur d’Angleterre à Paris. — Jolm Lemoine, journaliste, sénateur, de l’Académie française. — Albert, ouvrier, membre du gouvernement provisoire en 1818 (décembre).

Programme des ralliés (7 janvier 1893).

On avait- mis en doute la fermeté' de la nouvelle attitude politique des ralliés du Parlement, et on les avait soupçonnés de renoncer à leur adhésion républicaine pour rentrer dans les rangs de la droite. M. Piou voulut dissiper toute équivoque et envoya, le 7 janvier, au Figaro , une lettre qui fut reproduite par toute la presse. En voici les principaux passages :

Soyez bien persuadés qu’aujourd hui pas plus qu'hier, nous n'enlrcrons en lutte, soit ouverte, soit déguisée, contre le régime établi. La République est toujours, à nos yeux, le gouvernement légal du pays; nous l avons reconnue comme telle, nous n’avons la pensée de rien rétracter.

Mais entre la reconnaissance du principe d’un gouvernement et une adhésion à la politique des hommes au pouvoir, il y a loin...

Ce que nous avons voulu, c’était préparer, en vue d'événements encore imprévus, mais inévitables, la formation d’un parti tory, groupant sur le terrain constitutionnel tous les hommes de bonne volonté, las des abus et des excès du parti ou pouvoir. L’heure devait venir où le pays, désemparé, mais résolu à ne pas faire de bond dans l'inconnu, chercherait à constituer sans crise un gouvernement vraiment national, fidèle aux tendances démocratiques de notre

temps, mais résolu à assurer par sa fermeté les droits de l'autorité,, le respect des croyances et l’exercice régulier de la liberté. Ne pas se laisser surprendre par celte heure peut-être prochaine, telle a été notre pensée; 1 événement prouve qu’elle n’était pas sans prévoyance...

J’entends des predicants annoncer l'avènement du socialisme révolutionnaire; d'autres, saluer déjà avec des chants de triomphe, la chute du régime parlementaire.

Je ne crois ni à cet avènement ni à cette chute.

Une révolution ne deviendrait possible que si l'on s’obstinait à imposer au pays une politique de parti dont il est harassé et un personnel gouvernemental dont il se défie.

Des élections libres dénoueraient vite la situation...

Quant au régime parlementaire, si pernicieux quand il est faussé, si noble et si fécond quand il est sincèrement pratiqué, nous n’avons pas à le perdre, car nous ne l’avons pas et ne l avons jamais eu depuis quinze ans. Qu’a-l-il de commun avec lonmipolence d'une coalition sans doctrines, mélange des éléments les plus contradictoires et les plus confus ?

Le régime parlementaire n’a donc pas à porter la responsabilité de fautes qu’il n'a pas commises. I3ien compris, limité dans son action, il n’est pas autre chose que le gouvernement du pays par le pays, c’est-à-dire le meilleur instrument de progrès et de liberté; c’est vers lui qu'iront toujours les préférences d’une nation éclairée comme la nôtre, quand elle ne sera ni affolée par la peur, ni contrainte par la force.

Ne nous laissons pas effrayer par les spectres qu’on agile autour de nous. La crise n’est pas si redoutable ni le dénouement si menaçant!...

11 faut n’avoir qu'un programme et que ce programme tienne en ces mots :

République ouverte , loléranle. cl honnête.

A la même date, Léon XIII profitait d’un discours prononcé à Saint-Etienne, le 17 décembre 1892, par un autre rallié, M. Ic comte de Mun, pour renouveler ses conseils aux catholiques de France et les engager à donner leur adhésion à la République. Dans une lettre de félicitations envoyée à celui qu’il appelait « l’orateur chrétien », dont il louangcait « l’amour

sincère de la religion et de la patrie et la noble éloquence », il disait :

Nous avons plusieurs fois adressé noire parole à la nation française pour représenter à tous les hommes de bon sens et de bonne volonté la nécessité d'accepter d un commun accord la forme du gouvernement actuellement constitué, cette acceptation étant l’unique moyen d’arriver, parla mise en commun de toutes les énergies, à rétablir la paix religieuse, et, avec elle, la concorde entre les citoyens, le respect de l’autorité, la justice cl l’honnêteté dans la République. Nous ne pouvons que confirmer et inculquer de nouveau ces mêmes sentiments, aujourd’hui que nous voyons la France réclamer à haute voix, plus que jamais, le concours de tous ses fils, les inviter à laisser de côté les intérêts privés et les dissentiments politiques, pour unir leurs forces contre le danger commun, retenir leur patrie sur la pente glissante qui conduit à sa ruine, en faisant prévaloir dans les institutions publiques la liberté, la justice, l'honnêteté et le respect dû aux croyances de la grande majorité des Français.

Sur ce terrain à la fois large et sage, peuvent aisément se rencontrer tous les hommes d’intelligence et de cœur, qui ne sacrifient pas le bien commun de la patrie à des intérêts personnels, et que les passions n’aveuglent pas jusqu’à ne pas leur laisser voir les maux qu’entraînerait pour leur pays îa réalisation de desseins égoïstes. C’est pour tous, mais spécialement pour les catholiques, un devoir d’oublier leurs discordes passées, de s’unir et de s’organiser en vue du bien commun. N’apporter à celte œuvre de salut que tiédeur, indifférence, et surtout y opposer résistance, serait assurément une grande faute.

L’étude des questions sociales, si grosses partout, à cette heure, de préoccupations et de craintes, n est pas moins digne d’attirer l’attention des catholiques.

Politique des monarchistes.

Quelques jours après la publication de la lettre de Léon XIII, M. le comte d’Haussonville, représentant officiel du comte de Paris, adressa au Soleil une longue lettre pour exposer « ce que pensait le prin-

ce » et indiquer la politique recommandée par ce dernier :

Les révélations du Panama causent dans le pays une émotion profonde. 11 sc peut que cette émotion pénètre lentement dans les populations et qu’il faille encore du temps pour qu’elle descende de la ville au canton, du canton au village, du village au hameau. Mais il n’y aura coin si reculé où il n'arrive. Le pays apprend en ce moment avec stupeur que le régime dans lequel il avait mis sa confiance, qui s’était présenté à ses yeux comme le régime de l'économie et de l’austérité, a été celui du gaspillage et de la corruption. 11 apprend que tous ces personnages, dont les noms lui étaient devenus familiers et qu’on lui avait représentés comme de grands citoyens, comme des hommes nécessaires, sont tous plus ou moins déshonorés ou compromis; que les uns sont en cour d’assises ou sont menacés d’y passer; que les autres ont été déposés inopinément des situations élevées qu’ils occupaient, et que, pour défendre leur honneur, les plus haut placés en sont réduits à plaider leur inconscience : v. Ni dupes ni complices », avait-on dit autrefois. Or, il appert que ceux qui n’ont pas été complices ont été dupes. Ne peut-on même pas dire que le silence est une des formes de la complicité?...

Il est encore un autre sentiment qui se fait jour en France : celui des intérêts alarmés... Tous ceux qui ont un intérêt, grand ou petit, dans une entreprise industrielle quelconque... ont compris qu ils ne pouvaient plus compter sur le gouvernement pour les protéger...

Mais que devons-nous faire en présence de ce mouvement? me demandent mes amis. Ce que nous devons faire : en prendre la tête et la direction. C’est une ligue de l’honnêteté publique et de la défense sociale qu’il convient de former, puisque nos gouvernants sont absorbés tout entiers par les soucis de la défense républicaine. Pour cela, il n’est pas besoin d’avoir recours à une organisation extraordinaire. L’organisation monarchique suffit et elle est toute prête. C est la seule qui existe sérieusement en France. 11 n’y a qu’à fortifier et à élendre son action en acceptant, en recherchant même foutes les alliances conservatrices et libérales, en repoussant toutes les autres.

Pour trouver un terrain d’entente et d'union, les monarchistes auront peut-être à faire certains sacrifices momentanés... Us ne doivent pas soulever de questions qui divisent.

Il serait prématuré do déterminer, dès à présent, la plateforme électorale, et lorsqu’il, en sera temps j’aurai à communiquer aux monarchistes des instructions précises à propos de l’attitude qu'ils devront prendre. Mais, puisque les •conservateurs ne sont malheureusement pas d’accord sur la forme du gouvernement, mon sentiment actuel est qu’à moins d’événements imprévus, les monarchistes feront mieux de ne point la mettre en cause devant les électeurs. Le pays leur saura gré de cette abnégation, et iis montreront par là qu’ils ne sont ni des hommes de parti, ni des « égoïstes ».

Session parlementaire (10 janvier 1893).

Le 10 janvier, la session ordinaire du Parlement s’ouvrait. Au Sénat, le quorum ne put être atteint pour l’élection du président. 11 fallut une deuxième séance, le même jour, pour obtenir la réélection de M. Le Royer. A la Chambre, M. Floquet, seul candidat à la présidence, n’obtint pas non plus le quorum, n’ayant réuni que 217 voix, et il déclara aussitôt qu’il n’était plus candidat. A sa place, on élut M. Casimir Perier par 254 voix. Un nouveau vice-président, M. Félix Faure, remplaça M. Casimir Perier.

M. Le Royer donna sa démission pour des raisons de santé après onze années de présidence, le 21 février, et fut remplacé par M. Jules Ferry, le 24. Après la mort de ce dernier (17 mars), M. Challemel-Lacour obtint la présidence (27 mars-30 mars 1893).

30e Ministère. — Deuxième ministère Ribot (11 janvier-30 mars 1893).

Le ministère estima qu’il « ne répondait plus dans sa composition actuelle aux nécessités de la situation » et donna sa démission. M. Ribot reconstitua

aussitôt le cabinet de la façon suivante, sans MM. Loubet, de Freycinet et Burdeau, démissionnaires :

M. Ribot, président du Conseil, avec le portefeuille de l’intérieur; affaires étrangères, M. Dcvelle; justice, M. Léon Bourgeois; guerre, le général Loizillon; finances, M. Tirard; instruction publique, beaux-arts et cultes, M. Charles Dupuy; travaux publics, M. Vielle; agriculture, M. Yiger; commerce, industrie et colonies, M. Siegfried. Le 12, le vice-amiral Rieunier reçut le portefeuille de la marine.

Le 18, M. Belcassé remplaça M. Jamais comme sous-secrétaire d’Etat aux colonies, rattachées cette fois au ministère du commerce, ce qui provoqua des critiques.

Au mois de mars, M. Léon Bourgeois donna sa démission à la suite d’un incident de l’affaire du Panama (voir page 224).

L’affaire du Panama devant le Parlement.

L’affaire du Panama était la grande préoccupation du Parlement et continuait d’agiter l’opinion publique.

Au Sénat, le président, en occupant son siège, y avait fait allusion en disant : « La République aurait dû être à l’abri des misères que tous les régimes antérieurs ont connues; elle a été atteinte à son tour, mais ni son honneur, ni celui de la France' n’ont jamais été compromis. »

A la Chambre, M. Casimir-Perier avait dit, de son côté : « Ce ne sont pas des défaillances individuelles qui pourront atteindre la République. Le suffrage

universel a moins de passion, plus de bon sens et d’équité que les meneurs politiques. Il se fait aux mœurs de la liberté et il sait qu’à d’autres époques le silence et l'impunité étaient acquis aux fautes que la République veut dévoiler et saura punir. »

Le nouveau cabinet dut répondre, le 12 janvier, à une interpellation de M. Hubbard, député, qui demanda l’arrestation d’Arton, l’extradition de Cornélius Herz et la désignation de la juridiction devant laquelle serait traduit M. Baïhaut, arrêté' le 9 janvier. 11 réclamait aussi la dissolution de la Chambre. On parlait d’Arton pour la première fois à la tribune parlementaire. M. Ribot répondit qu’il fallait laisser à la justice toute son indépendance et qu’elle ne serait arrêtée par aucune considération de personnes. Le gouvernement remplirait son devoir à l’égard d’Arton et de Cornélius îlerz. 11 termina en adjurant la Chambre de mettre un terme à des débats qui entretenaient l’agitation dans le pays. L’ordre du jour pur et simple, accepté par le gouvernement, réunit 329 voix contre 187.

Le 27 janvier, la discussion des fonds secrets ramena encore la question du Panama. On venait d’apprendre que M. de Franqueville, juge d’instruction, mettait hors de cause MM. Emmanuel Arène, Jules Roche et Thévenet, et renvoyait devant la Chambre des mises en accusation MM. Léon Renault, Devès, A. Grévÿ, Béral, Rouvier, Proust, Dugué de la Fan-' connerie et Gobron, ancien député. M. Ribot dénonça la campagne contre la République, dont cette affaire était le prétexte, et ajouta que la question des fonds secrets était une question de confiance. M. Deschanel demanda à M. Delahaye, député bouîangiste d’Indre-

PRÉSIDENCE JDE M. CARNOT (1887-1894) 219

et-Loire, de préciser ses accusations trop vagues et trop générales contre des parlementaires, et de donner les noms des coupables, s’il y en avait. Celui-ci répondit que ces révélations étaient l’affaire du ministre de la justice. Le président du Conseil intervint pour déclarer à nouveau qu’il voulait, avec la Chambre, la lumière complète. Il protesta contre ce pro cédé « de promener partout une liste sur laquelle un nom est effacé à dessein, où l’on fait ce que l’on appelle « un trou », afin de faire passer par là toutes les diffamations, toutes les calomnies, toutes les injures ». Les fonds secrets furent votés par 297 voix contre 175.

Le 3 février, à propos de la discussion du projet de loi sur les manœuvres contre le crédit public, M. de Cassagnac rappela que MM. Rouvier et Floquet avaient avoué' qu’ils s’étaient servis des fonds du Panama au bénéfice de journaux amis. Ceux-ci se défendirent avec énergie. Sur une interpellation, M. de Cassagnac expliqua la part de frais de publicité qu’il avait touchée pour son journal l'Autorité , publicité « correcte, légitime et honnête ».

La Chambre des mises en accusation rendit son arrêt le 7 février et renvoya devant la Cour d’assises : un sénateur, M. Béral; deux députés, MM. Proust et Dugué' de la Fauconnerie; un ancien député, M. Gobron; tous les autres inculpés bénéficièrent d’un nonlieu. Le lendemain, M. Goussot interpella le gouver nement sur cet arrêt, relativement à M. Rouvier, res ponsable, dit-il, devant le Parlement, en vertu de l’article 6 de la loi constitutionnelle des 25-28 février 1875. Il demanda que l’ancien président du Conseil fût traduit devant le Sénat siégeant en Haute Cour de

justice. M. Bourgeois se retrancha derrière les décisions de la justice qui avait agi avec pleine indépendance. M. Godefroy Cavaignac prononça un discours que la Chambre acclama et dont elle vota l’affichage. En voici les principaux extraits :

Deux ordres de faits ont été établis. Il y a les faits de corruption d'abord; il y a ce fait d’un ministre qui a reçu de l'argent au moment du dépôt d’un projet de loi.

Il y a des fails d'un autre ordre. Nous avons appris que les sociétés financières, que les agents financiers internationaux, jouaient dans la politique française un rôle, y exerçaient une influence que nous ne- soupçonnions pas. Eh bien, Messieurs, il est nécessaire que nous donnions au pays, que nous donnions au suffrage universel non seulement la certitude, mais la garantie que de pareils faits ne peuvent pas se renouveler...

Nous avons vu, d’une part, des sommes considérables versées sous prétexte de rétribuer des publicités illusoires. Nous avons vu cacher, sous l'aspect d’opérations commerciales, je no sais quel trafic interlope.

Ailleurs, nous avons vu se dissimuler, sous l’apparence de syndicats de garantie, ces faits de corruption mondaine dont un des administrateurs de Panama a dit qu’elle avait été la plus acharnée et la plus éhontée de toutes...

Ces syndicats de garantie, qu’était-ce donc?

On émettait dès titres; et si le mot de garantie voulait dire quelque chose, il signifiait qu’on eût dû garantir la souscription totale des titres émis et que, sans doute, si l’émission ne réussissait pas les garants apporteraient les capitaux manquants? Détrompez-vous. L’émission ne réussissait pas, le public ne donnait point ce qu’on lui demandait, et, bien loin d’apporter les capitaux manquants, on venait prélever je ne sais quelle dîme sur les fonds qu’un public trop naïf avait apportés.

Je demande ce qui a été fait pour réprimer de semblables abus.

J’en arrive à ce qui est le côté aigu de la question : à la corruption parlementaire. Est-ce qu’on peut dire que la question soit liquidée, soil definitivement éclaircie? Dans quelle situation êtes-vous donc? Vous ôtes en présence d’un document dont on ne peut nier la gravité, puisqu'on a jugé utile de faire vérifier par la juslice quelques-unes des allégations

qu'il contenait. Sur cc document, M. de Rcinach a prétendu que cent quatre membres de la dernière Chambre ont touché de l'argent.

Quelle que soit la valeur de celle allégation, je demande, m’adressant aux républicains de cette Assemblée, s’il est possible de se présenter en cet état devant le pays, s’il est possible de laisser planer une pareille incertitude sur le Parlement et sur la politique tout entière de ce pays. Et je demande aux républicains s'ils ne voient pas d une façon bien claire le calcul qui se cache derrière les réticences intéressées, le calcul de laisser ce soupçon peser de tout son poids sur la politique» qui est la nôtre.

Je ne sais pas cc qui a été fait; je ne doute pas des intentions du gouvernement, mais je dis qu’à l'heure actuelle les résultats obtenus ne sont pas suffisants pour satisfaire la conscience publique...

On est venu dire à celte tribune que certaines pratiques étaient nécessaires à l’existence du gouvernement. Eh bien, non ! Mon, il n’est pas vrai qu’il soit nécessaire à la politique française, à l’exercice du gouvernement français, qu’à une heure donnée des financiers viennent apporter à l'Etat français l'aumône de leurs avances et, ce qui est plus grave encore, l’aumône de leurs dons!

Non, il n’est pas vrai qu’il soit nécessaire à l'existence du gouvernement français, à la politique française, que le gouvernement surveille la distribution des fonds que les sociétés financières consacrent aux opérations de publicité.

Pourquoi, depuis cent ans, des générations ont-elles donné leur sang et leur liberté pour faire la République, et pourquoi, depuis vingt ans, la masse des humbles dans ce pays, la masse du suffrage universel s’est-elle attachée, d'un attachement invincible, d’une opiniâtre fidélité, au gouvernement de la République? C’est parce que ce gouvernement a été pour clic, comme pour nous, le gouvernement du droit et de la justice.

Cela, il faut qu’il le demeure et il faut que vous disiez clairement votre volonté sur cc point. Le jour où il apparaîtrait au pays que ces croyances indestructibles sont des illusions, demandez-vous ce qui resterait de la République, de la liberté et de la France !

C’est pour appeler la Chambre à se prononcer et à se prononcer nettement que je dépose l’ordre du jour suivant :

« La Chambre, décidée à soutenir le gouvernement dans la répression de tous les faits de corruption et résolue à

Hist. 3* République.

empêcher le retour de pratiques gouvernementales qu’elle réprouve, passe à l’ordre du jour. »

Cet ordre du jour, que le gouvernement se vit contraint d’accepter, fut voté à l’unanimité par la Chambre.

D’autres discussions passionnées s’engagèrent au Parlement lorsque la Cour d’assises jugea le procès en corruption (du 8 au 21 mars).

Le procès du Panama.

Le procès intenté aux administrateurs du Panama vint le 10 janvier devant la première chambre de la Cour d’appel de Paris, et le jugement fut rendu le 9 février. Malgré les habiles défenses de leurs avocats, Mea Barboux, du Buit, Martini et Waldeck- Bousseau, tous les inculpés, sur les réquisitions de M. Rau, avocat général, furent condamnés : M. Ferdinand de Lesseps (par défaut) et M. Charles de Lesseps à cinq ans de prison et 3.000 francs d’amende; M. Eiffel à deux ans de prison et 20.000 francs d’amende; MM. Fontane et Cottu, à deux ans de prison.

Le second procès du Panama, pour corruption, se plaida devant la Cour d’assises de la Seine du 7 au 21 mars. Les révélations faites pendant les débats causèrent un nouveau scandale. Les inculpés étaient MM. Charles de Lesseps et Marius Fontane, poursuivis comme corrupteurs; MM. Baïhaut, Sans-Leroy, Béral, Dugué de la Fauconnerie, Gobron et Proust,

poursuivis comme corrompus, et M. Blondin comme complice de M. Baïhaut (1).

M. Ch. de Lesseps déclara qu’il avait été contraint de subir les exigences de Cornélius Ilerz, soutenu par des hommes politiques influents et commanditaire de la Justice.

M. Marius Fontané affirma qu’avant l’émission d’obligations à lots, M. Blondin lui avait demandé un million pour que M. Baïhaut, ministre des travaux publics, consentît à déposer le projet de loi nécessaire.

Au mois de juin 1888, le baron Jacques de Beinach sollicitait 10 ou 12 millions de la Compagnie du Panama pour arrêter un chantage (pie Cornélius Herz exerçait contre lui. Ne devant rien à Herz, M. de Lesseps refusa. Mais, le 12 juillet suivant, M. de Freycinet sollicitait M. de Lesseps à s’entendre avec Cornélius Herz, et M. Ch. de Lesseps se décidait alors à verser 5 millions à M. de Beinach. MM. Clemenceau et Floquet l’engagèrent à consentir un plus gros sacrifice.

M. Floquet, alors président du Conseil, demandait 300.000 francs pour des journaux qu’il désignerait. Celui-ci opposa un démenti, mais M. Ch. de Lesseps maintint l’exactitude du fait, et les ordres de chèques pour ces 300.000 francs réservés, furent retrouvés.

(1) Des poursuites avaient été autorisées, par la Chambre et le Sénat, contre d’autres membres du Parlement, le 20 décembre 1892, su" la demande du procureur général, mais le juge d'inslruction avait rendu une ordonnance de non-lieu en faveur de MM. Jules Roche, Thévenet et Emmanuel Arène le 26 janvier; la chambre des mises en accusation avait mis hors de cause MM. Rotivier, Albert Grévy. Devès, Léon Renault et Cottu le 7 février. M. A. Grévy versa dans la caisse de liquidation du Panama les 20.000 francs qu'il avait reçus du baron de Reinach en 1888.

M. Clemenceau, interrogé, dit que, depuis le 15 avril 1885, Cornélius Ilerz avait cessé d’être actionnaire de son journal la Justice, et il avoua avoir fait une démarche auprès de M. de Freycinet en compagnie de M. Ranc, pour empêcher M. de Reinach de causer un scandale qui aurait rejailli sur un grand nombre de personnes, ce qui aurait été un danger pour la République pendant la crise boulangiste. M. de Freycinet reconnut avoir reçu la visite de ces deux hommes politiques qui l'avaient engagé à arranger les choses, ce qu’il avait fait. .

La déposition de Mme Cottu produisit encore plus de sensation. Elle raconta qu’un certain Goliard lui avait dit, à la fin de décembre, que le gouvernement désirait étouffer l’affaire et s’entendre avec MM. Ch. de Lesscps, Fontane et Cottu; ils profiteraient d’un non-lieu s’ils s’engageaient à se taire. Il lui proposa une entrevue avec M. Soinoury, directeur de la Sûreté générale. Sur son acceptation, un commissaire de police attaché à la Sûreté générale la conduisit au cabinet de M. Soinoury, qui lui offrit la liberté de son mari si elle voulait révéler un nom d’un membre de la droite compromis dans le Panama. M. Soinoury lui offrit des permis de communiquer pour voir les inculpés, et le commissaire de police • Nicolle les lui porta quelques jours après.

M. Soinoury, appelé, finit par reconnaître qu’il avait essaye de savoir si M. Cottu ou ses co-accusés avaient des pièces compromettantes pour certains membres du Parlement, mais il assura que le gouvernement « n’avait jamais été mêlé à l’affaire ».

A la suite de cet incident, M. Bourgeois, garde des sceaux, donna sa démission afin de s’expliquer et,

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (lS8/-189i) 225

cité comme témoin, confronté avec MM. Soinoury et Nicolle, il affirma qu’il avait tout ignoré de cette louche intrigue.

Une interpellation se produisit à la Chambre, et M. Bourgeois certifia de nouveau cpi’il ne pouvait •être atteint du moindre soupçon. M. Ribot défendit M. Loubet, ancien ministre de l’intérieur, qui ne pouvait pas plus être mis en cause que M. Bourgeois. Il ajouta que M. Soinoury n’avait commis qu’une imprudence, et il posa la question de confiance. M. Le Provost de Launay s’étonna des permis en blanc délivrés à Mme Coltu pour visiter tous les inculpés, permis illégaux, car, seul, le juge d’instruction peut en donner. M. Cavaignac refusa de s’associer aux actes du gouvernement. Une majorité vota l’ordre du jour Rivet ainsi conçu : « La Chambre, résolue à laisser la justice suivre son cours, pour faire toute la lumière, et approuvant les déclarations du gouvernement, passe à l’ordre du jour. »

Au Sénat, une interpellation, abandonnée par M. Monis et reprise par M. Ilalgan, donna l’occasion à M. Loubet de se défendre, et il fit un grand éloge de M. Soinoury. « -Alors, pourquoi l’a-t-on privé de ses fonctions ? » demanda M. de l’Angle-Beaumanoir. Le Sénat vota aussi un ordre du jour de confiance.

Les débats s’étaient continués devant la Cour d’assises et, à la suite du verdict du jury, seul le fait de corruption de M. Baïhaut fut retenu, parce qu’il avait avoué, demandant pardon à son pays d’avoir trahi sa confiance. Il fut condamné à cinq ans de prison, à la dégradation civique et à 750.000 francs d’amende. Sa condamnation entraîna celles de M. Blondin à deux ans de prison et de M. Ch. de Lesseps à un an de pri-

son, peine qui devait se confondre avec la première prononcée par la Cour d’appel. Tous trois furent con damnés solidairement à restituer au liquidateur de la Compagnie du Panama la somme de 375.000 francs touchée par M. Baïhaut. MM. Fontane, Sans-Leroy, Béral, Dugué de la Fauconnerie, Gobron et Proust furent acquittés.

Sur appel du jugement du premier procès devant la Cour d’appel, interjeté par tous les condamnés, à l’exception de M. Ferdinand de Lesseps, contumace (il était gravement malade), et de M. Cottu, qui s’était pourvu trop tard, la Chambre criminelle de la Cour de cassation, cassa, le 15 juin, l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, pour prescription, attendu que plus de trois ans s’étaient écoulés, à la date du 21 novembre 1892, depuis le moment où les délits d’accusation avaient été commis. M. Eiffel avait fait valoir trois autres cas de cassation, mais la Cour de cassation ne voulut admettre que le cas de prescription pour lui comme pour les autres.

M. Blondin fut libéré après onze mois passés à l’hôpital Saint-Louis, M. Ch. de Lesseps après six mois de détention. M. Baïhaut, arrêté le 9 janvier 1893 et condamné >à cinq ans de prison le 21 mars, ayant accompli sa peine en cellule, était libérable le 24 novembre 1894, conformément à la loi sur la libération conditionnelle; il ne recouvra cependant pas sa liberté, qu’on ne se décida à lui rendre que plus tard, après une campagne de journaux qui s’étonnaient de cette sévérité pour le « bouc émissaire », après tant d’indulgence pour d'autres plus coupables. M. Baïhaut avait été, en outre, condamné à une amende qui, avec les frais, atteignait 937.500 francs, et cette somme s’aug-

mentait des intérêts à 5 p. 100 de la somme qu’il avait touchée, ce qui faisait un total de 1.458.812 fr. 80. Il versa 524.794 francs à la Compagnie du Panama et se trouva hors d’état de donner le surplus.

Mort de M. Jules Ferry (17 mars 1893).

L’homme d’Etat qui venait d’être nommé président du Sénat depuis trois semaines mourut subitement le 17 mars. Le Parlement vota des funérailles nationales. Elles eurent lieu le 21, au milieu d’une grande affluence, et les discours prononcés s’accordèrent à louanger la probité de M. J. Ferry, la noblesse de son caractère, sa belle énergie et l’ardeur de ses sentiments patriotiques, qui lui avaient conquis l’estime même de ses adversaires.

Il était né à Saint-Dié le 5 avril 1832 et se fit inscrire au barreau de Paris en 1851. Il collabora à la Gazetlç des tribunaux. A partir de 1865, il devint collaborateur du Temps, où il se signala par sa compétence dans les questions de finances.

En 1868, il engagea une campagne au sujet des déficits cachés de l’administration de la Ville de Paris et résuma ses articles dans une brochure intitulée Les comptes fantastiques d'Haussmann. En 1869, il entra au Corps législatif, élu par la 6e circonscription de Paris (contre M. Aug. Cochin). Il se montra l’adversaire résolu du cabinet présidé par M. Emile Ollivier, contre lequel il prononça des discours violents. A la révolution du 4 septembre, il fit partie, avec les députés de Paris, du gouvernement de la Défense nationale. Il fut ensuitenommé secrétaire du gouvernement (5 septembre)

et délégué à l’administration du département de la Seine (6 septembre). 11 se trouva un des prisonniers’ des insurgés, le 31 octobre. Il fut délégué à la mairie centrale de Paris après la démission de M. Arago (15 novembre). 11 résista, dans l'Hôtel de Ville, avec les mobiles bretons, à l'attaque du 101e bataillon de la garde nationale, le 22 janvier.

Elu député à l’Assemblée nationale dans les Vosges, il conserva son poste d’administrateur de ia Seine jusqu’au 18 mars. Après la Commune, M. Thiers le nomma préfet de la Seine (24 mai), mais il céda ces fonctions, dix jours après, à M. Léon Say. Le 15 mai 1872, il devint ministre de France à Athènes et donna sa démission après la chute de M. Thiers pour rentrer à l’Assemblée nationale, dont il fut plusieurs fois le vice-président. En 1875, le groupe de la gauche républicaine le choisit pour président. Il fit partie des 363 opposants à l’acte du 16 mai 1877 et fut toujours réélu député par le même arrondissement de Saint-Dié. Il prit le portefeuille de l’instruction publique et des beaux-arts le 4 février 1879, et présenta les fameux projets de loi sur l’enseignement. La fin de sa carrière politique est exposée dans les précédents volumes de cette histoire.

Le budget de 1893. — Chute du ministère Ribot (30 mars 1893).

La Chambre n’était parvenue h voter le budget que le 27 février. Pour obtenir l’équilibre budgétaire, des impôts nouveaux étaient mis sur les vélocipèdes, les pianos, les livrées, les opérations de

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (188/-lS9i) 229

Bourse; l'impôt des patentes était augmenté; enfin, on avait introduit dans la loi de finances la réforme de l’impôt des boissons.

Le Sénat aborda, à son tour, l’étude du budget, le 24 mars; M. Boulanger, rapporteur général, le signala comme un des plus compliqués qu’on eût mis depuis dix ans.

Je n'ai pas à faire ici, disait-il, le procès de 1 initiative parlementaire en matière de finances. Mais vous me permettrez de vous rappeler ce qui s’est passé à cet égard en Angleterre? Lorsque la Chambre des Communes a gagné la bataille qu’elle livrait contre la Chambre des lords, le premier acte d’énergie et de prudence aussi qu elle fit fut de décider que jamais un membre du Parlement ne ferait une proposition entraînant une dépense. Dans ces conditions, il n’y avait pas d à-coup possible, pas d’imprévu qui détruisit l’équilibre du budget...

Le Sénat a le droit et le devoir d'arrêter les dépenses qui n’ont pas une contre-partie suffisante.

Il est enfin un autre remède : le Sénat a le devoir de ne pas laisser compromettre les recettes, et c’est pour cette raison que je demande qu’on n'introduise pas de réformes générales dans le budget.

Le Sénat examina très rapidement le budget et y apporta des modifications. M. Tirard, ministre des finances, le porta, aussitôt voté, à la Chambre, mais la commission du budget, sur la proposition de M. Lockroy, décida d’ « affirmer les droits financiers de la Chambre et d’inviter celle-ci à renvoyer purement et simplement au Sénat le budget tel qu’il avait été voté primitivement ».

A la séance du 30 mars, M. Lockroy soutint cette proposition, tandis que M. Tirard demanda à la Chambre d’accepter la disjonction de la réforme des boissons, suivant le vote du Sénat. M. Bibot, président du Conseil, appuya le ministre des finances et

posa la question de confiance. La Chambre n’en repoussa pas moins la disjonction par 247 voix contre 242. Le cabinet donna sa démission, et un nouveau douzième provisoire fut voté par les deux Chambres.

31e Ministère. — Ministère Charles Dupuy (4 avril -25 novembre 1893).

Après une tentative infructueuse de M. Méline, M. Charles Dupuy forma le cabinet suivant :

Intérieur et présidence du Conseil, M. Ch. Dupuy; affaires étrangères, M. Develle; finances, M. Peytral; instruction publique, cultes et beaux-arts, M. Poincaré; justice, M. Guérin (sénateur); commerce et colonies, M. Terrier; agriculture, M. Viger; travaux publics, M. Viette; guerre, général Loizillon; marine, vice-amiral Rieunier.

M. Delcassé resta sous-secrétaire d’Etat aux colonies.

C’était la reconstitution de l’ancien ministère, avec quatre nouveaux membres seulement. Il n’y avait qu’un seul sénateur.

La déclaration ministérielle, très vague, resta dans les généralités et promit seulement que le cabinet travaillerait à l’entente des deux Chambres.

Congrès catholique. — Discours de M. de Mun.

Le 19 avril, se tint, à Toulouse, un congrès catholique. M. de Mun, considéré comme un défenseur attitré des idées du pape Léon XIII, prononça un discours qui produisit une grande sensation. Le dé-

puté du Morbihan venait de passer plusieurs jours à Rome, et le souverain pontife restait fermement convaincu qu’il était nécessaire pour les catholiques d’accepter la forme du gouvernement que s’était donné la France. Il fallait, pour le triomphe du programme catholique, beaucoup de discipline, une or ganisation de comités locaux, représentés dans chaque commune et reliés par un comité central. La propagande devait avoir un caractère populaire, car jusqu’alors l’Eglise de France s’était trop solidarisée avec les hautes classes. Elle devait se démocratiser; ses membres étaient, d’ailleurs, pour la plupart, sortis du peuple. Il fallait établir entre le clergé et les humbles cette union si intime et si profonde déjà réalisée en Irlande, et que le cardinal Manning souhaitait en Angleterre. Et le clergé ne devait pas se jeter dans la mêlée des partis, car l’action politique était pour lui pleine de périls. « On ne sait pas combien le peuple est près de vous, et il ne le sait pas lui-même. Il craint, de votre part, non l’ambition d’un rôle politique, mais je ne sais quels projets de domination, contraires à ses plus légitimes aspirations. » Et, parlant du socialisme, M. de Mun ajoutait : « Il y a deux manières d’entendre la lutte à cet égard : la concentration avec les capitalistes et la concentration avec le peuple. Eh bien ! je suis pour la concentration avec le peuple. Vouloir la faire avec la juiverie et la haute banque, c’est préparer l’avènement d’un socialisme dont on ne peut pas prévoir les excès... Ce qu’il faut protéger, ce n’est pas le capital, c’est le travail ! Il ne faut pas laisser croire que l’Eglise est un gendarme en soutane qui se jette contre le peuple

532 HISTOIRE DE LA TROISIEME RÉPE'BLIOUE

au-devant et dans l'intérêt unique du capital; il faut, au contraire, qu’on sache qu’elle agit dans l’intérêt et pour la défense des faibles. »

A la clôture, le congrès catholique de Toulouse vola l’ordre du jour suivant :

L’assemblée, après avoir défini le programme des revendications essentielles, considérant que la défense des libertés religieuses est le premier devoir des catholiques et qu’elle réclame leur concours unanime en imposant à chacun l'effacement de ses préférences personnelles; considérant que l’action catholique, pour être indépendante de tous les partis, doit s’abstenir de contester la forme du gouvernement existant, qu'il y a, dès lors, nécessité pour elle de se placer sur le terrain constitutionnel et, par une déclaration loyale, de faire cesser toute équivoque à cet égard; considérant qu’il y a lieu pour les catholiques d’user de leurs droits de citoyens et de sauvegarder l’intérêt supérieur de la liberté de conscience par une organisation permanente et légale, adopte la résolution suivante :

« Les catholiques ' de chaque département sont invités à se réunir en assemblée générale à l’effet de nommer un comité de vingt membres chargé de l’organisation des forces catholiques. »

Au mois de mai, les royalistes de la Haute-Garonne se réunirent pour protester contre les constitutionnels, qui suivaient M. de Mun, et contre les ralliés, groupés sous la direction de M. Piou.

Socialistes et radicaux.

Une concentration des partis avancés s’opéra en vue de la lutte électorale. Au mois d’avril 1903, eut lieu, à Albi, un banquet politique. MM. Millerand, Jaurès et Pelletan célébrèrent « l’unité prochaine de tous les républicains vrais dans la République sociale ». M. Millerand exposa, dans la Petite République , qu’ils acceptaient, dans le grand parti socialiste, les tronçons dispersés du parti boulangiste,

les anciens radicaux, pour faire l'union avec les fractions socialistes révolutionnaires « cjui ont compris l’utilité de l’action électorale ».

Grâce accordée à l’inventeur Turpin.

Le 10 avril, le Président de la République signa la grâce de l’inventeur Turpin, ce qui amena une interpellation à la Chambre et au Sénat. M. de Freycinet, personnellement visé pour son rôle dans celte affaire, donna des explications, et le Sénat vota l’ordre du jour pur et simple. A la Chambre, le ministre de la guerre défendit le général Ladvocat, directeur de l’artillerie, qui avait été très attaqué par des journaux, en raison de son rôle dans l’affaire de la mélinile.

Budgets de 1893 et de 1894.

Après quelques tiraillements, l’accord se fit enfin entre le Sénat et la Chambre, et le budget de 1893 se trouva définitivement voté, le 28 avril. Il fut mis un impôt sur les opérations de Bourse, qui durent désormais donner lieu « à la rédaction d’un bordereau soumis à un droit de timbre, dont la quotité fut fixée à 5 centimes par 1.000 francs ou fraction de 1.000 francs du montant de l’opération ».

La patente des grands magasins fut augmentée; il y eut un droit fixe, calculé empiriquement, pour chaque spécialité établie chez eux. Les vélocipèdes payèrent un impôt de 10 francs. La réforme des boissons resta disjointe du budget.

Au mois de mai, le gouvernement déposa le projet de budget de 1S94; il s’élevait à 3.411 millions, en

augmentation de 57 millions sur celui de 1893 (dont 32 millions pour l’élévation des garanties d’intérêt des chemins de fer, 12 millions pour la marine, 2 pour la guerre, 5 pour l’instruction publique, etc.).

Grèves.

Il se produisit de nombreuses grèves en France, pendant les mois d’avril, de mai et de juin, à Paris, à Amiens, à Arras, à Suresnes, à Bordeaux. Dans cette dernière ville, le cardinal Lecot intervint en faveur des boulangers grévistes.

Premier mai 1893.

Le 1er mai se passa sans désordre. Les divers partis socialistes manifestèrent, à Paris, en faveur de la journée de huit heures de travail; mais la police intervint et empêcha une réunion en plein air. On signala des incidents sans gravité dans quelques grandes villes.

M. Baudin, député socialiste, se plaignit d’avoir été injurié et maltraité par les gardiens de la paix. Le ministère demanda à la Chambre une autorisation de poursuite contre lui pour avoir frappé des agents. Après une séance orageuse, l’autorisation fut accordée (20 mai). M. Baudin, traduit devant la police correctionnelle, ne fut condamné qu’à 200 francs d’amende, en raison des « propos malveillants dont il avait été l’objet et des coups qu’il avait reçus ».

Discours politiques. — Les exposés des divers partis.

Le président du Conseil assista à la fête des so-

ciétés de gymnastique organisée à Toulouse; il était accompagné du ministre de la marine et du soussecrétaire d’Etat aux colonies. Il prononça un grand discours pour indiquer la politique du gouvernement à la veille des élections. Il s’exprima ainsi au sujet du nouveau parti de la droite constitutionnelle :

Certes, les conseils partis de Rome, dans une pensée élevée d’apaisement, de conciliation et, pour lout dire, u uumanité, ne sont indifférents à aucun de ceux qui pensent dans le monde, et -ce serait folie de méconnaître la force persuasive qui vient de ce pouvoir qu’un homme d Etat a appelé : 1? puissance intangible.

Mais la question n’est pas là. Nous avons fondé la République; nous l’avons maintenue contre vents et marées; nous avons mis à sa base des lois significatives et indestructibles. Que pensent de ces lois nos nouveaux républicains? Que pensent-ils de la République elle-même ?

Ils s'appellent les ralliés : moi je les appelle les résignés. Que vouliez-vous qu’ils fissent après 23 ans de République? Il fallait bien s’incliner et se soumettre.

Je reconnais que, contrairement à leurs ancêtres, ils ont appris quelque chose; mais ils seront les premiers à dire avec moi qu’ils n’ont rien oublié, pas même le chemin des comités royalistes, où ils préparent sans doute quelque action parallèle, à moins que ce ne soit une action convergente.

Je vois bien qu’ils subissent la République : je leur demande s’ils la défendraient? Et c’est aux chefs que je m’adresse. chefs sans soldats, dont les troupes se sont fondues dans l’immense armée républicaine.

Je les convie, ces généraux superbes, à jeter un regard en arrière et à me dire où sont leurs troupes, où sont leurs soldats.

Voilà le secret de leur conversion et voilà pourquoi il ne saurait être question entre eux et nous de conditions. La République n’est à personne, j’en conviens; mais elle saura reconnaître l**s siens, et elle fera quelque différence, sur le terrain électoral, entre ceux qui ont mené l’assaut contre elle au 24 et au 16 mai, en 1885 et en 1889, et ceux qui l'ont toujours aimée et servie d’un cœur ardent et fidèle.

M. Constans, dans un discours qu’il prononça de

son côté à Toulouse, le 3 juin, tint un autre langage à l’égard des ralliés :

La République, n’esl plus discutée, dit-il. Ses adversaires ont déposé les armes. Ils avouent eux-mêmes, quand ils se présentent devant les électeurs, qu’ils ne veulent pas renverser le gouvernement établi, mais simplement l’améliorer. On ne crie plus : « Vive le roi ! » et « Vive l’empereur ! » que dans les intervalles des périodes électorales et dans les locaux clos et couverts...

La victoire donne des avantages, mais elle crée des devoirs. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de dire seulement aux électeurs : nous défendons la République, puisque la République, n’étant plus attaquée, n’a plus besoin d être défendue autrement que par une garde vigilante...

Le premier résultat de la force gouvernementale, c’est l’ordre, et le premier résultat de l’ordre, c’est la paix sociale qui s’obtient par la tolérance pour les idées : les républicains doivent donc être tolérants.

Longtemps les catholiques, mêlant la religion à la politique, ont lutté contre nous, longtemps nous avons dû lutter contre les catholiques, tout en respectant le pacte qui s’appelle le Concordat. Aujourd'hui, les catholiques, obéissant à l’ordre que leur en a donné le chef de la catholicité, déclarent renoncer aux hostilités. Nous les suivrons sur ce terrain nouveau, car nous n’avons aucun intérêt à entretenir la division au sein des enfants de la même patrie.

A ces anciens adversaires, nous ne confierons pas la garde de la République. Nous les accueillerons; d’abord, parce que nous n’avons ni le droit ni les moyens de leur fermer la porte, parce qu’après avoir détruit tous les privilèges, nous ne voulons pas en ressusciter de nouveaux à notre bénéfice, parce qu’enfin le parti républicain restera ainsi fidèle à son passé.

A-t-il jadis songé un seul instant à refuser le concours de M. Thiers entraînant à sa suite toute cette fraction de la nation que hantaient encore des frayeurs imaginaires et des préventions injustifiées? Et Gambetta, dont personne ne discutera, je l’espère, la foi républicaine, hésitait-il à déclarer à Bordeaux, dès 1875, « qu’il ne connaissait pas une politique plus désirable que la conciliation enlre des Français abjurant leurs anciennes idées et venant à la République »? M. le Président de la République, enfin, dans son patriotisme clairvoyant, n’a-t-il pas exprimé à maintes re-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189 ï) 237

prises les mêmes sentiments en disant « que son plus vif désir, sa plus ferme pensée, étaient précisément de faire l’union entre tous les Français »?

Nous accueillerons donc les nouveaux arrivants comme nous avons accueilli ceux qui, depuis quinze ans déjà, sont venus s’unir et se grouper avec les anciens, et ceux-ci seront certainement les moins exclusifs, parce que plus ils sont anciens, plus ils aiment la République et plus ils se réjouissent de ses conquêtes. Nous ne suspectons la bonne foi de personne, et d’ailleurs pour le plus grand nombre des nouveaux venus, qui ne demandent rien et ne désirent qu'une chose, travailler avec nous à la prospérité et à la -grandeur do noire pays, comment douter de la loyauté, de la sincérité de leur adhésion?

M. Dupuy, à Toulouse, avait engagé tous les républicains, depuis le centre jusqu’à l’extrême-gauche, à s’unir, en adoptant un même programme. M. Goblet répondit, dans un discours fait à Bordeaux, que cette concentration avait pu paraître nécessaire pendant un temps, et que tous les bons esprits reconnaissaient que le moment était venu d’y renoncer ». Elle était cause qu’il n’y avait plus de politique intérieure et extérieure, parce qu’il manquait un gouvernement fort, sachant ce qu’il veut et comment il le veut. L’œuvre législative a été insignifiante. En dehors de la réforme douanière, si contestée et si contestable, le Parlement n’a rien fait; le budget de 1893 a été voté avec plusieurs mois de retard; la plupart des lois promises ont été ajournées. M. Goblet ajoutait qu’il fallait une majorité nouvelle, dont seraient exclus les opportunistes, à l’exception de ceux ç( qui viendraient loyalement à la République radicale », car les radicaux peuvent avoir aussi « leurs ralliés et doivent leur faire bon accueil s’ils sont sincères». Un autre élément de cette majorité devait être fourni par les socialistes

llist. 3" République.

« à quelque école qu'ils appartiennent, à la condition de répudier nettement la violence et de ne demander qu'aux moyens légaux et pacifiques le triomphe de leurs idées...

Sans doute, parmi les doctrines que professent certaines écoles socialistes, il en est que le plus grand nombre des radicaux n'acceptent pas. Je ne parle pas de l'internationalisme, dans le sens antipatriotique que certains modérés donnent à ce mot; il n'y a pas de socialistes dignes de ce nom qui renient 1 idée de patrie.

Sur la question de la propriété, si nous comprenons que les chemins de fer et les mines pourraient avantageusement revenir à l'Iül.at qui les a concédés, que la Banque pourrait être réorganisée en vue de faire profiter du crédit un plus grand nombre de citoyens et particulièrement de travailleurs, la plupart d’entre nous, tous ici peut-être, nous sommes fermement attachés à l'idée de la propriété individuelle. Loin de vouloir l’abolir, nous voudrions l’étendre, au contraire, de, façon que chaque travailleur devînt propriétaire, tout au moins pour commencer, de son instrument de travail : le paysan de la terre et l'ouvrier, par la participation aux bénéfices, d'une part de l’industrie à laquelle il appartient.

Mais est-ce qu'il est question entre nous d introduire dans les programmes électoraux la question de la propriété individuelle? Si les théories collectivistes qu’on accuse d'aller jusqu’à vouloir l'abolir sont vraies et réalisables, ce dont je doute fort, et ce que je ne souhaite pas pour mon compte, car je les considère comme peu compatibles avec la liberté à laquelle je tiens par-dessus tout, il est certain, tout au moins, que ce n’est pas nous qui en verrons la réalisation. Laissons donc ces questions, qui ne sont que de pure théorie et que les adversaires seuls ont intérêt à agiter pour essayer de nous diviser, et unissons-nous sur les questions qui nous sont communes, sur celles qui peuvent recevoir une solution dans les prochaines législatures.

L’affaire Norton.

En vue des élections générales, qui devaient avoir lieu au mois d’août, diverses propositions de réformes électorales furent discutées pendant les mois

•de mai et de juin, puis, finalement, toutes repoussées. Pendant les débats engagés à la Chambre sur un projet de renouvellement partiel, se produisit un incident violent. Un journal boulangiste, la Cocarde, avait annoncé, le 20 juin, la prochaine publication d’importants papiers dérobés à l’ambassade d’Angleterre. M. Millevoye, après avoir pris violemment à partie M. Clemenceau, avec l’aide de M. Déroulèdc, dans la séance du 19, annonça à la Chambre des révélations sensationnelles pour le 22, ce qui amena, ce jour-là, une affluence extraordinaire.

A la tribune, M. Millevoye demanda d’abord au président du Conseil où se trouvait Cornélius Herz, dont le gouvernement avait demandé l’extradition, suivant les volontés exprimées par le Parlement; quel était l’état de santé de cet inculpé; enfin, quelle était l’attitude du gouvernement anglais.

M. Ch. Dupuy répondit que Cornélius Hertz était à Bournemouth, que son état grave de maladie avait été constaté par des médecins anglais et deux médecins français, qu'il était sous la surveillance de la police anglaise, en attendant qu’une amélioration de son état permît l’extradition.

Sur interpellation de M. Pourquery de Boisserin, M. Ch. Dupuy donna des détails plus précis et ajouta que la Sûreté générale s’occupait de découvrir la retraite d’Arton, qui n’avait pu encore être arrêté. Quant aux documents qui, disait-on, avaient été vo lés dans une ambassade, le pouvoir judiciaire seul devait en tirer les conséquences de droit, et le gouvernement les avait déférés à la justice sans en prendre connaissance.

M. Millevoye lut alors un exposé de l'affaire, du-

quel il résultait qu' « un patriote de l’île Maurice » avait copie les lettres de M. Lister à M. Austin Lee, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre. L'orateur ne voulait pas donner connaissance de ces lettres, mais il y fut obligé par la Chambre qui en accueillit la lecture par des rires, car elles étaient pleines d’erreurs matérielles et aussi d’incorrections prouvant une connaissance insuffisante de la langue anglaise. Une prétendue pièce comptable portait des subventions à la presse, à MM. Burdeau, Edwards, Maret. Laurent, Clemenceau et Rochefort.

M. Déroulède annonça qu'il donnait sa démission et partit aussitôt.

La Chambre vota l’ordre du jour suivant, de M. Maujan, par 382 voix sur 384 votants :

« La Chambre, flétrissant les calomnies odieuses et ridicules apportées à la tribune, et regrettant qu’on ait perdu pendant toute une séance le temps du pays, passe à l’ordre du jour. »

Le mystificateur de M. Millevoye, un sieur Norton, fut traduit devant la cour d'assises et condamné à trois ans de prison et 100 francs d’amende pour faux et usage de faux. M. Ducret, directeur de la Cocarde, fut condamné à un an de prison et 100 francs d'amende, pour complicité. Tous deux étaient, de plus, condamnés solidairement à 1 franc de dommages -intérêts, réclamé par M. Clemenceau, qui s’était porté partie civile.

Le b^l des Quat-z-Arts. — Emeutes au quartier

Latin. — Révolte des syndicats (juillet 1893).

Les élèves de l’Ecole des beaux-arts donnèrent, au

Moulin Rouge, avec le concours du journal le Courrier l rançais , un bal dit des Quat-z-Arts. Chaque atelier présenta un cortège, et, dans ce défilé artistique, on remarqua des jeunes filles à peu près nues. M. le sénateur Bérenger, au nom de la Ligue contre la licence des rues, dont il était président, adressa au procureur de la République une plainte pour dénoncer ce « fait d’une gravité extrême et d’une telle impudeur, que, malgré les témoignages les plus dignes de foi », il avait clouté de sa réalité jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé confirmé par un article du Courrier l rançais . Le parquet ouvrit une enquête, et, le 23 juin, la 11e chambre correctionnelle condamna à 100 francs d’amende un arliste et plusieurs femmes.

Le 1er juillet, les étudiants, mécontents, organisèrent un « chahut-monôme antibérengiste », et, avec une feuille de vigne à la boutonnière pour insigne, « conspuèrent » M. Bérenger devant le Sénat et à son domicile, rue d’Anjou. Une partie de la manifestation revint place de la Sorbonne, et 50 agents des brigades centrales essayèrent de la disperser. Les étudiants résistèrent en huant la police, qui chargea. La terrasse du café d’Harcourt se trouva envahie; les tables furent renversées. Dans la bagarre, un jeune homme, Antoine Nuger, reçut un porte-allnmeltes sur la tempe et mourut peu après à l’hôpital de la Charité.

Cette mort causa une violente surexcitation au Quartier Latin. M. Millevoye interpella le gouvernement le 3 juillet. Après avoir blâmé la brutalité des agents « qui avaient employé pour armes, carafes, porte-allumettes, tables, chaises, tout ce qui leur tombait sous la main », il ajouta : « Au-dessus

d’eux et plus responsable qu'eux, il y a quelqu’un sur qui j’appelle à mon tour la sanction de ses actes, c’est M. le préfet de police Lozé... » Le président du Conseil répondit qu’une enquête était ouverte pour trouver le coupable. « J’affirme dans tous les cas — et personne ne l'a contredit — que les premiers projectiles ont été lancés par des particuliers, par des consommateurs du café d’Harcourt, et que c’est seulement, si la chose est exacte, comme riposte, coupable, — je le reconnais — que le fait incriminé a eut lieu. » La Chambre, « comptant sur le gouvernement pour rechercher toutes les responsabilités et faire entière justice », passa à l'ordre du jour.

Mais les troubles avaient vite pris un caractère . d’émeute au Quartier Latin. Aux étudiants, se joignirent les cochers de fiacre, qui élaient en grève, des ouvriers, des révolutionnaires et bientôt des malfaiteurs qui détruisirent et incendièrent les kiosques, élevèrent des barricades et coupèrent les conduites de gaz. La préfecture de police fut assiégée le 3 juillet au soir, et les vitres volèrent en éclats. La cavalerie et la garde républicaine durent exécuter de nombreuses charges. Le 4, des barricades plus importantes s’élevèrent sur le boulevard Saint-Germain, faites avec des tramways et des omnibus renversés. L’Association des étudiants protesta contre cette « conduite de gens sans aveu » et déclina toute responsabilité. Pendant plusieurs jours, la lutte continua dans les rues, et il y eut beaucoup de blessés.

Certains syndicats non autorisés ayant profité de ces événements pour prendre une atlitude révolutionnaire, M. Poubelle, préfet de la Seine, fil afficher un avis à la Bourse du travail, pour informer les

syndicats professionnels, qui n’étaient pas en règle avec l’article 4 de la loi du 21 mars 1884, qu’un dernier délai d’un mois, à partir du 5 juillet, leur était accordé pour rentrer dans- la légalité; sans quoi, ils ne seraient plus autorisés à s’installer à la Bourse du travail. Cet édifice avait été donné par le Conseil municipal aux 265 syndicats ouvriers auxquels il accordait, en outre, une subvention.

Le comité général de la Bourse du travail protesta contre le préfet de la Seine et organisa la résistance. 11 publia un appel, inséré au Bulletin de la Bourse du travail et dans lequel on lisait : « Jusqu'à présent, 130 syndicats se sont solidarisés pour résister à l’arrêté préfectoral... Pas de défection ! Serrons nos rangs, et qu’avant le 5 juillet tous les syndicats répondent. Ceux qui n’ont pas reconnu la loi du 21 mars 1884 ne la reconnaîtront pas; ceux qui l’ont reconnue ne s’y soumettront plus désormais... On a coupé les vivres à la Bourse du travail en supprimant même la mensualité de juin qui nous était due, et en nous empêchant de faire face aux dettes que la Bourse a contractées pendant l’exercice de ce mois... »

Le 4 juillet, se tint un grand meeting de protestations à la Bourse du travail. Après des appels à l’insurrection, la réunion vota cet ordre du jour : « Abandonner tous la Bourse et se rendre là où il y a de la besogne à faire. » Et la foule des manifestants se rendit au Quartier Latin, où les désordres étaient devenus de plus en plus graves. Des magasins avaient été pillés.

Le corps de Nuger put être enlevé de l’hôpital au milieu de la nuit et, accompagné par son père, di-

rigé sur Clermont-Ferrand, son pays natal. On évita ainsi de violents incidents, qui se seraient produits aux obsèques que le conseil municipal voulait organiser à ses irais, comme manifestation. Les étudiants cessèrent, dès lors, de troubler l’ordre et répudièrent tous les actes de vandalisme commis au Quartier Latin pendant deux jours.

Le 6 juillet, un commissaire de police occupa la Bourse du travail et 11e rencontra aucune résistance.

Il y eut encore quelques bagarres dans les environs de la Bourse du travail à cause de cette mesure. Après plusieurs arrestations, le calme se rétablit (8 juillet). Les « élus de Paris » protestèrent contre le gouvernement et assurèrent cpie la France entière vengerait bientôt Paris.

Le garde des sceaux annonça la fermeture de la Bourse du travail au Sénat, qui applaudit. A la Chambre, cette décision fut attaquée par MM. Paulin Méry, Dreyfus, Tony Révillon, Millerand, Brisson et Lockroy. M. Dupuy, président du Conseil, répondit qu'il « avait délivré les ouvriers d’une tyrannie anonyme... Les syndicats ont déclaré qu’ils se révoltaient contre la loi, le président du Conseil a supprimé alors la subvention. Que fait alors la Bourse du travail ? Elle invite même ceux qui se sont soumis à la loi à ne plus s’y soumettre. Le gouvernement aurait pu se contenter de la poursuite intentée par le garde des sceaux; il aurait pu se contenter de suspendre le fonctionnement de la Bourse du travail, mais il a trouvé dans les désordres qui se sont produits au Quartier Latin la main des organisateurs de la Bourse du travail. En présence de ce fait, si nous n’avions pas fait fermer la Bourse

du travail, nous nous serions inclinés devant un foyer d’agitation révolutionnaire ». Un ordre du joui' de confiance fut voté par 343 voix contre 134.

Ces événements eurent un contre-coup dans le cabinet. M. Peytral, ministre des finances, remit sa dé mission le 8 juillet, pour donner une satisfaction au parti radical, puis il la retira le lendemain sur les instances de ses collègues. Mais M. Lozé, préfet de police dut abandonner ses fonctions. Une note de l’Agence Havas annonça « que M. Lozé s’était mis à la disposition du gouvernement et serait pourvu d’un poste diplomatique ». Il fut remplacé par M. Lépine. et nommé, le 13 novembre, ambassadeur à Vienne.

Un mois après les débats sur la Bourse du travail, la 8e chambre du tribunal de la Seine prononça la dissolution de 44 syndicats sur 47 poursuivis.

Budget de 1894.

Le budget fut arrêté hâtivement par les deux Chambres, qui écartèrent toutes les questions controversées. Le 12 juillet, le budget était définitivement voté. Il s’élevait à 3.414 millions de dépenses, en augmentation de 53 millions sur celui de 1893.

Lois diverses.

Les lois suivantes furent promulguées : le 14 juin, loi sur l’hygiène et la sécurité dans les ateliers industriels; le 15 juillet, loi sur l’assistance médicale gratuite dans les campagnes; le 25 juillet, loi sur le traitements des instituteurs; le 27 juillet, loi sur les cadres de l’armée et loi de finances; le 31 juillet, loi

240 HISTOIRE DE l.\ TROISIÈME RÉPUBLIQUE

sur l'armce coloniale (qui ne fut pas exécutée); le 3 août, loi sur les sociétés; le S août, loi sur le séjour des étrangers en France.

Première ambassade des Etats-Unis (1893).

En 1893. pour la première fois, les Etats-Unis envoyèrent en France un ambassadeur qui présenta ses lettres de créance à M. Carnot le 4 mai. Le Parlement vota aussitôt une loi pour transformer notre légation de Washington en ambassade, et M. Rous tan, l’ancien résident de Tunis, qui était notre ministre, devint ambassadeur.

Clôture de la dernière session. — Fixation des nouvelles élections.

Le 22 juillet 1893, cul lieu la clôlure de la dernière session de la Chambre élue en 1889. Un décret du 23 juillet fixa les élections législatives au 20 août, et les ballottages au 3 septembre. A la même date, fut promulguée une loi qui reculait au 31 mai 1898 la fin de la future Chambre, qui devait ainsi avoir exceptionnellement une durée de quatre ans et demi. On a remarqué que celte prolongation devait être fatale au ministère Méline, car les élections de 1898, faites six mois plus tôt, lui auraient été certainement favorables et auraient probablement procuré la présidence de la République au chef de ce cabinet.

Programmes politiques.

L’approche des élections amena une recrudes-

ccnce de discours des divers partis politiques pour affirmer leur programme.

M. Ch. Dupuy, auquel on avait reproché d’avoir repoussé les ralliés avec quelque brutalité, dans son dernier discours, leur consacra un passage moins désobligeant dans le nouveau qu'il prononça à Albi. « Je fais à ces nouveaux venus, dit-il, l'honneur de penser que s'ils n’avaient pas pour la République des sentiments 'd’estime et de respect, ils n’y seraient jamais venus. »

M. Félix Roussel, président de la gauche libérale, exposa le programme de son parti, qui ne voulait u ni ressusciter le centre gauche, qui est mort, ni soigner l’opportunisme qui agonise », ni la révision, ni la séparation de 1 Eglise et de l’Etat, ni la modification de la loi scolaire et de la loi militaire, qui ne devaient pas servir à opprimer les consciences. Voici ce que voulait son parti :

D'abord, voter une loi sur les accidents industriels, sur la base du projet du Sénat; compléter et perfectionner, s’il y a lieu, la législation sur le travail des femmes et des enfants, sur l’hygiène du travail et les habitations ouvrières; voter la proposition présentée par M. Jonnart sur les assurances agricoles; organiser l’assistance médicale dans les campagnes; voter une loi qui assure aux sociétés de secours mutuels une large liberté d’action; émanciper les caisses d épargne dans D sens des principes posés par M. Aynard; faire donner dans les écoles l’éducation de la mutualité et de l’épargne; voter une loi sur les associations aussi large que le comporte le" respect de la liberté individuelle; enfin, aborder le grand problème des retraites ouvrières avec la volonté sincère de lui trouver une solution. (Discours du 10 juin 1D03.)

La gauche libérale était un nouveau parti de jeunes républicains qui voulaient un gouvernement dé-

mocratique et progressiste, qui étaient hostiles au radicalisme socialiste et au socialisme chrétien.

M. le comte d’Haussonville, au banquet de la presse monarchique et catholique des départements, critiqua la Chambre, « impressionniste et incohérente » de 1889. Son œuvre financière se résumait en deux mots : prodigalité et déficit. Elle avait réhabilité la corruption politique. Une ligue des honnêtes gens devait avoir pour programme : honnêteté publique, défense sociale, liberté religieuse. Il fallait éloigner du Parlement tous ceux qui avaient été convaincus ou suspects de trafiquer de leur mandat. Le suffrage universel devait découvrir les 104. Les conservateurs auraient à cœur de défendre la liberté contre le socialisme, de quelque nom qu’on le décorât; enfin, il fallait demander la modification de la loi militaire et de la loi scolaire pour obtenir le triomphe de la liberté- religieuse. Les forces conservatrices devaient rester unies, mais l’action monarchiste se continuerait après les élections. L’orateur repoussait ceux qui disaient : « Venez à l’Eglise », comme ceux qui disaient : « Venez à la révolution ». Monarchistes hier, les catholiques étaient invités à se dire républicains. Demain il leur faudrait peut-être changer encore.

Ailleurs, M. d’Arenberg, rallié, rappela que la droite républicaine s’était engagée à soutenir la forme du gouvernement. M. Pion dit, de son côté : « La République existe légalement et depuis trop longtemps pour qu’on la puisse croire provisoire. La Lrance, défiante d’abord, a fini par s’y rallier, ou s’v résigner, ou par être conquise... Mal venus seraient ceux qui lui parleraient de changer le régime établi. » Il assura que le seul moyen de barrer la route au so-

cialisme était de concéder tout ce qui est juste. « Une législation démocratique doit favoriser l'association sous toutes ses formes, rapprocher le travail du capital, développer l’arbitrage, la participation aux bénéfices, les retraites ouvrières. »

Le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, déclara, dans une interview : « Léon XIII nous a ordonné d’accepter le régime établi... Nous devons accepter la République et nous devons l’accepter définitivement. »

Léon XIII écrivit au cardinal Lecot pour le féliciter de ses efforts en faveur des intérêts de l’Eglise et de la France. « Nous n’avons pu souffrir, lui disait-il, que quelques hommes, entraînés par l’esprit de parti, se servissent d'une apparence de religion comme d’un bouclier, pour faire plus sûrement opposition au pouvoir public depuis longtemps établi... Il est à la fois malheureux et absurde qu’il puisse se rencontrer quelqu’un qui, se vantant d’avoir plus soucide l’Eglise que Nous-même, s’arroge le droit de parler en son nom contre les enseignements et les prescriptions de celui qui est en même temps le protecteur et le chef de l’Eglise (1). »

Les républicains radicaux socialistes de la Chambre publièrent un long manifeste. Ils demandaient la réforme générale de l’impôt, la réforme des droits de justice, de successions et de ventes, l’impôt sur la richesse (revenu et capital), « qui existe presque par¬

ti) Peu après, voulant donner au gouvernement un témoignage de sa sympathie, Léon XIII signa avec la France une convention pour placer sous la juridiction immédiate du pape, la Tunisie, qui était soumise à la Propagande.

2b0 HISTOIRE DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE

■tout », la réduction des dépenses, l’instruction intégrale, la liberté complète des syndicats, « des lois pour garantir aussi bien les libertés politiques et religieuses que les libertés professionnelles », la révision de la Constitution, la séparation des Eglises et de l’Etat, la suppression clu budget des cultes et des biens de mainmorte.

M. Jules Guesde exposa le programme socialiste nu nom du conseil national du parti ouvrier :

Nous datons à peine, de 1879. C’est, le congrès national de, Marseille qui, continuant et complétant les grands congrès de l’association internationale des travailleurs, a appelé la classe ouvrière à se constituer en parti en France pour la conquête du pouvoir politique et la socialisation des moyens •de production. Nous n’étions alors qu’une poignée — quelques fous, — à entendre nos adversaires, c’est-à-dire tout le monde. Et cette poignée de fous, en moins de quatorze -ans, a, avec ses premier-mai, mis sens dessus dessous, possédants et gouvernants. Elle a, en 1892, livré et gagné une bataille municipale qui s’est chiffrée par 170.000 voix, 740 -élus et 29 hôtels de ville emportes d'assaut, parmi lesquels ceux de Roubaix et de Marseille, de Monlluçon cl de Narbonne, do Caudry, la Ciotat, Thizy, Cours, Bcaucaire, etc.

Ce que veut le parti ouvrier — et ce que veulent, comme lui et avec lui. Ions les partis socialistes de l’ancien et du nouveau monde — personne ne l’ignore ou n’est en droit de l’ignorer.

Nous voulons que, de même qu’il a cessé d’être un moyen ■de consommation pour l’homme (période anthropophagique), l’homme cesse d’être pour son semblable un moyen de production ou d exploitation (esclavage,, prolongé en servage •d'abord, en salariat ensuite).

Elections générales (20 août -3 septembre 1893).

Le pays ne se passionna pas pour ces élections, qui se firent dans un grand calme, à part de rares exceptions. Les seules campagnes électorales qui occasion-

lièrent des désordres et des batailles, furent celles de M. Floquet à Paris, de M. Paul de Cassagnac dans le Gers et de M. Clemenceau dans le Var. Cette dernière excita la curiosité passionnée de toute la France. Les journaux de Paris s’en mêlèrent. Après le premier tour de scrutin, MM. Clemenceau et Jourdan restèrent seids candidats, et la lutte devint encore plus acharnée. Les partisans des candidats recoururent souvent à la violence, même à des attentats contre ces deux hommes politiques. Finalement, M. Jourdan battit M. Clemenceau.

Les candidats se disputant les suffrages dans tous les départements, à l’exception de l’Algérie, se répartissaient ainsi :

Socialistes et révolutionnaires, 198; radicaux, 197; républicains, 330; républicains libéraux ou modérés, 207; ralliés, 95; droite, 153; boulangistes révisionnistes, 30.

Après les scrutins du 20 août et du 3 septembre, la nouvelle Chambre se trouva ainsi composée : 581 députés, dont 213 nouveaux, se répartissant en 317 républicains modérés, 122 radicaux, 49 socialistes, 35 ralliés, 58 monarchistes et bonapartistes.

Parmi ceux qui ne se trouvèrent pas renommés, on remarqua les noms de MM. de Mun, Piou et de Freschcville, ralliés; de MM. Paul de Cassagnac, Delafosse et Delahayc, de la droite; de MM. Clemenceau, Floquet, Maujan et Pichon, radicaux. M. Goblet rentra à la Chambre, clu contre M. Yves Guyot. Les socialistes n’avaient jamais été si nombreux, et leur chef, M. Jules Guesde, était élu.

Troubles d’Aig-ues-Mortes (16 et 17 août).

La Compagnie des Salines du Midi employait, au mois d’août, mille à douze cents ouvriers français et italiens. Le 16 août, un Italien, ayant lavé sa chemise sale dans l’eau à boire, une violente dispute s’engagea qui obligea à interrompre le travail. Vers une heure, 110 Italiens attaquèrent 40 Français qui faisaient la sieste et en blessèrent sept. Ces derniers s’enfuirent des salines jusqu’à Aigues-Mortes. Cette attaque causa une grande irritation et, le lendemain, des bandes armées attaquèrent les étrangers. Malgré les efforts de la gendarmerie, huit ouvriers italiens furent tués et cinquante blessés. La troupe dut intervenir pour rétablir l’ordre.

A la suite de ces événements, des manifestations violentes contre la France se produisirent à Rome, à Naples, à Palerme, à Messine, à Turin, à Gênes, à Florence et dans beaucoup d’autres localités (18-22 août). A Rome, la foule entoura l’ambassade française, au Palais Farnèse, brisa les vitres à coups de pierre, cria : « A bas la France ! Vive l’Allemagne ! » et voulut mettre le feu. Le gouvernement italien suspendit de ses fonctions le sénateur Calenda, préfet de Rome, qui n’avait pas arrêté ces désordres. Le gouvernement français, de son côté, suspendit le maire d’Aigues-Mortes. Les journaux italiens attaquèrent la France, tandis que les journaux français montraient la plus grande modération.

Le procès des ouvriers mêlés aux troubles d’Aigues-Mortes eut lieu, du 27 au 30 décembre, devant la cour d’assises d’Angoulême. Les débats démon-

trèrent que la provocation était venue des Italiens. Tous les accusés furent acquittés. Les journaux italiens profitèrent de ce verdict pour renouveler leurs attaques contre la France. Des manifestations hostiles eurent encore lieu dans plusieurs villes. A Gênes, on lança des pierres contre l'écusson du consul français (1er janvier 1894).

Les négociations diplomatiques engagées à la suite de ces incidents se terminèrent au mois de janvier 1894. Le ministre des affaires étrangères français accorda à l’Italie 420.000 francs pour indemniser les familles victimes de ces troubles (25 janvier), et le gouvernement italien versa à la France 30.000 francs pour les Français lésés dans les troubles d’Italie.

Grèves des mineurs (septembre, octobre et novembre 1893).

A la* suite de plusieurs congrès, les mineurs du Nord se mirent en grève. Le Congrès des mineurs du Pas-de-Calais envoya un ultimatum à la Compagnie des houillères et demanda une augmentation de salaire de dix pour cent (11 septembre). Le conseil d’administration des mines de Lens opposa un refus formel (13 septembre). Un congrès des délégués des mineurs du Nord se réunit à Douai. La grève devint générale dans le bassin du Pas-de-Calais, sauf à Ferfay, puis gagna le bassin du Nord (18 septembre), sauf Anzin et Douchy (1). M. Basly, député, fit de

(1) Les mineurs d’Anzin refusèrent de suivre le mouvement parce que, en 1884, sous la direction de M. Basly, ils étaient

Histé 3° République.

la propagande pour la cessation du travail. 42.257 mineurs se mirent en grève dans le Nord et le Pasde-Calais (19). La 'troupe occupa les bassins. Cette grève provoqua une grande surexcitation dans les populations minières et des conflits entre les ouvriers grévistes et non grévistes. Il fut infligé de nombreuses condamnations en police correctionnelle. Aux mines de Liévin, la cavalerie chargea deux fois les grévistes révoltés (16 octobre). Enfin, après beaucoup d’incidents tumultueux, les grévistes se virent contraints de reprendre le travail le 4 novembre, sans avoir obtenu gain de cause.

Manifestations franco-russes (13-24 octobre 1893).

Le czar Alexandre III ordonna qu'une escadre, comprenant trois cuirassés et un croiseur, irait à Toulon pour rendre à la France la visite faite à Cronstadl en 1891 par notre marine. Cette nouvelle, qui confirmait d’une façon plus significative l’entente franco-russe, excita un grand enthousiasme en France. Une division légère, composée de onze bâtiments, se porta au-devant des navires russes et les escorta jusqu’à Toulon.

Le 13 octobre, les cuirassés russes Empereur Nicolas 7er, Pamyat-Azova, Amiral Nalchimoff, Rynda,

restés en grève pendant 56 jours, sans entraîner à se solidariser avec eux les autres mineurs du I’as-de-Catais. De plus, la compagnie d’Anzin, qui existe depuis 1757, avait un personnel choisi, mineurs de père en (ils, et elle avait adopté le principe de ne jamais reprendre un ouvrier congédié.

Tcrctz, sous le commandement du contre-amiral Avellan, arrivèrent à Toulon, où ils furent accueillis par de frénétiques acclamations. La marine, l'armée et la population s’unirent dans le même sentiment patriotique pour fêler dignement nos hôtes. 200.000 personnes étaient accourues des diverses régions pour manifester avec les habitants de Toulon. Les fêtes durèrent trois jours.

Le jour où arriva la flotte russe, le czar Alexandre visita le croiseur français Isly, en rade de Copenhague.

Toutes les villes de France envoyèrent des cadeaux cl des adresses à l’amiral russe. M. Ilumberl, président du Conseil municipal de Paris, se rendit à Toulon pour inviter l’amiral \vellan à venir dans la capitale, et celui-ci accepta 1 invitation. Le Conseil municipal de Paris vota, par 50 voix contre 5, un crédit de 350.000 francs pour la réception des officiers de la flotte russe et fixa un brillant programme de fêles (22 septembre). La presse parisienne constitua un comité qui organisa de nombreuses réjouissances. Elle obtint une somme importante, par une souscription publique, pour couvrir toutes les dépenses.

Le 17 octobre, l’amiral Avellan et 00 officiers russes arrivèrent à Paris et se rendirent au Cercle militaire, où ils résidèrent pendant leur séjour. Ils passèrent sous des arcs de triomphe. Toutes les fenêtres étaient garnies de drapeaux russes et français. Des ovations délirantes ne cessèrent pas pendant les sept jours que les officiers passèrent dans la capitale : à l'occasion du Te Dcum de l’Eglise russe et du banquet de l’Elysée, à l’ambassade de Russie, aux réceptions

des ministères, au banquet de l'IIolel de Ville, à la retraite aux flambeaux, au carrousel militaire, au banquet offert par la ville dans le Jardin d’acclimatation, au banquet organisé par la presse dans la grande galerie du Champ-de-Mars, enfin à la représentation de gala donnée à l'Opéra le soir de leur départ (24 octobre).

Funérailles de Mac-Mahon.

Les fêles se trouvèrent interrompues le 22 octobre pour les funérailles, aux frais de l’Etat, du maréchal de Mac-Mahon, ancien président de la République, qui était mort le 17, à 86 ans, dans son château de Forest. Le corps fut inhumé aux Invalides. Toutes les nations et tous les souverains se firent représenter officiellement aux obsèques et envoyèrent des couronnes et des télégrammes de condoléance.

Fin des fêtes franco-russes.

Les officiers russes reçurent un accueil non moins enthousiaste à Lyon le 25, à Marseille le 26. Le 27, M. Carnot, président de la République, se rendit à Toulon pour passer en revue l'escadre russe et assista au lancement du Jauréguiberry. Dans un banquet, à la préfecture maritime, M. Carnot porta ce toast : « A l’amitié des deux grandes nations ! Et par elle à la paix du monde ! » L'escadre russe quitta Toulon pour se rendre en Grèce. Elle passa en Corse, et les habitants d’Ajaccio lui réservèrent une belle réception le 1er septembre.

Ces fêles eurent une importance politique et contribuèrent à l'union des deux peuples. Le 28, au moment où le président Carnot quitta Toulon, il reçut du czar Alexandre III la dépêche suivante, de Galschina : « Les témoignages de vive sympathie qui se sont manifestés encore une fois avec tant d’éloquence, joindront un nouveau lien à ceux qui unissent nos deuNt pays, et contribueront, je l’espère, à l’affermissement de la paix générale, objet de leurs efforts cl de leurs vœux les plus constants. »

Les grands-ducs Serge, Paul, Vladimir et Alexis vinrent en même temps à Paris.

Ces manifestations eurent un grand retentissement en Europe. L’Italie invita l’escadre anglaise qui, le 16 octobre, arriva à Tarenle, sous les ordres de lord Seymour, cl de grandes fêtes furent données en son honneur. Celte flotte fut reçue à Naples par le roi Humbert. Elle se rendit aussi à la Spezzia. Les journaux anglais déclarèrent qu’il ne fallait attacher aucun sens politique à celle visite de courtoisie. Les journaux italiens montrèrent moins d’animosité contre la France.

Ouverture de la session ordinaire (14 novembre 1893).

Chute du ministère Dupuy (25 novembre).

La session ordinaire s’ouvrit le 1 i novembre. M. Casimir-Perier fut élu président provisoire par 295 voix contre 195 obtenues par M. Brisson. A la nomination du bureau définitif, le 18 novembre, M. Casimir-Perier obtint 333 voix. Les vice-prési-

clenls furent MAI. cle Mahv, Félix Faure, Etienne et Lockroy.

Le 21, après la lecture de la déclaration ministérielle. MM. Jaurès et Millerand interpellèrent le gouvernement sur la politique générale. La discussion, engagée aussitôt, continua pendant plusieurs jours. Les membres radicaux du cabinet furent pris à partie par leurs amis politiques qui leur reprochèrent de renier leur programme. Les modérés n’étaient pas moins mécontents de les voir dans ce ministère. Le 25, MM. Peytral, Terrier et Viette annoncèrent, au Conseil des ministres, leur intention de se retirer, et ils consentirent à rester jusqu’à la fin de la discussion en cours. A la Chambre, dans la séance du même jour, le bruit se répandit de ces démissions, et M. Brisson dit, à la tribune, que le débat ne pouvait continuer que devant un gouvernement solidairement responsable. AI. Millerand s’empressa de retirer sa demande d’interpellation en déclarant qu’il était impossible de prolonger celte discussion « puisqu’on avait fait à la Chambre celte injure de former, en dehors d’elle, avant l’issue de l'interpellation, un nouveau ministère ».

M. Dupuy alla remettre aussitôt la démission des ministres au président de la République.

32e Ministère. — Ministère Casimir- Perier (3 décembre 1893-22 mai 1894).

Après huit jours de crise et une tentative infructueuse de M. Spuller, M. Casimir-Perier, qui avait d’abord refusé, accepta de constituer un nouveau ministère, lequel comprit :

Présidence du Conseil et affaires étrangères, M. Casimir-Perier; justice et cultes, M. Antonin Dubost; intérieur, M. Raynal; finances, M. Burdeau; guerre, général Mercier; marine, vice-amiral Lefèvre; instruction publique et beaux-arts, M. Spuller (sénateur); travaux publics, M. Jonnarl; commerce et industrie, M. Marty; agriculture, M. Yiger.

M. Maurice Lebon fut nommé sous-secrétaire d’Etat des colonies.

En remplacement de M. Casimir-Perier, M. Dupuy fut élu président de la Chambre par 251 voix contre 213 accordées à M. Brisson (5 décembre).

La déclaration ministérielle, lue le 4 décembre, annonça le projet de réforme de l’impôt, tendant à remanier les contributions directes « et atteindre surtout la richesse acquise », des modifications au code de procédure, un projet sur les associations, etc. « Quant à la séparation des Eglises et de l’Etat, la politique, respectueuse du suffrage universel, ne devance ni les mœurs, ni les manifestations de l’opinion publique cl, surtout dans le domaine des questions qui louchent à la liberté de conscience, rien ne peut être entrepris qu’après le consentement du pays. »

Le cas de M. Mirman. — Bombe de dynamite jetée à la Chambre (9 décembre).

La Chambre s’occupa des dernières élections' et ordonna, le 7 décembre, une enquête parlementaire sur celle de M. Mielvaque de Lacour et une sur celle de M. de Vogué. Le 9, clic discuta le cas de M. Mirman : il faisait partie de l’Université cl n’avait pas encore accompli les dix années d’enseignement qui

le dispensaient du service militaire. Etait-i 1 éligible sans avoir rempli les conditions exigées par la loi de recrutement de l'année ? M. Mirman avait fini de présenter sa défense lorsqu’une violente détonation retentit. Une bombe de dynamite, lancée d’une tribune, venait d’éclater.

M. Charles Dupuy, debout devant son fauteuil, dit avec calme : « Messieurs, la séance continue. » Cette parole fut saluée d’applaudissements enthousiastes. Le président ajouta : « 11 est de la dignité de la Chambre et de la République que de pareils attentats, d’où qu’ils viennent et dont, d’ailleurs, nous ne connaissons pas la cause, ne troublent pas des législateurs... Les personnes qui ont été atteintes reçoivent tous les soins que comporte leur état. Quant à nous, restons en séance, fidèles à notre devoir. »

La discussion continua, et l’élection de M. Mirman fut validée (1).

M. Casimir-Perier monta ensuite à la tribune pour dire : « La Chambre a fait son devoir, le gouvernement fera le sien. Il y a dans ce pays des lois qui protègent la société; elles sont confiées à notre garde; nous les appliquerons. »

(1) Le IG décembre, te général Iung posa une question au ministre de la guerre sur la solution qu’il entendait donner à l'incident Mirman. Le général Mercier répondit que la loi était formelle : si ce dernier 'donnait sa démission de professeur, il aurait à accomplir trois ans de service militaire à partir du 1" novembre 1894. M. Mirman accomplit son service militaire au bataillon de chasseurs à pied de Vincennes, mais pendant une année seulement, ayant invoqué un cas de dispense.

Le même jour, le général Iung déposa une proposition tendant à déterminer les droits et les devoirs des députés en temps de guerre. Renvoyée à la commission d'initiative, elle, n’a jamais été discutée, et celte question est toujours en suspens.

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189'i) 261

La bombe avait été lancée dans la direction des ministres, mais elle frappa le rebord de la tribune des sénateurs et éclata en atteignant surtout les personnes placées dans les tribunes. 11 y eut 4G blessés, plusieurs grièvement. L’un d’eux subit la trépanation.

Le coupable put être découvert; c’était un nommé Vaillant, dit Marchai, anarchiste connu de la police. Le public s’était enfui des tribunes, mais on avait eu le temps de fermer toutes les portes, ce qui empêcha Vaillant de s’échapper. Blessé à la face et à la cuisse, il fut transporté à lTIôlel-Dicu cl surveillé. 11 avoua le lendemain qu’il était l’auteur de l'attentat et écrivit au juge d’instruction qu’il était à sa disposition.

Traduit, le 10 janvier 1894, devant la cour d’assises, il se glorifia de son acte, fit une profession de foi anarchiste et dit : « J’ai visé les députés, non les autres, car les députés sont les premiers responsables des misères sociales. » 11 fut condamné à mort le 10 janvier 1894 et guillotiné le 5 février.

Projets de loi contre les anarchistes.

Suivant ses déclarations, le gouvernement déposa quatre projets de loi contre les menées anarchistes : 1° sur la presse; 2° sur les explosifs; 3° sur les associations de malfaiteurs; 4° sur la police. Les trois premiers tendaient à modifier : 1° les articles 21, 24 et 49 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881; 2° l'article 3 de la loi du 19 juin 1871 sur les explosifs; 3° les articles 265 cl suivants sur les associations de malfaiteurs. Le quatrième projet prévoyait un crédit de 800.000 francs pour augmenter les forces de la police. L’exposé des motifs, placé en tète du projet

sur la presse, expliquait que l’article 435 du code pénal avait dû être modifié pour permettre d’atteindre l'emploi, dans un but criminel, d’engins explosifs, la provocation à commettre un attentat de celle nature et la provocation à commettre un crime ou un délit de vol.

La loi sur la presse fut votée à la Chambre par 413 voix contre 63, le 11 décembre, et promulguée le 12, après le vole du Sénat. Les autres lois, volées quelques jours après, furent promulguées du 17 au 21.

La session extraordinaire du Parlement se clôtura le 20 décembre.

Condamnation en Allemagne de deux officiers français.

Deux officiers de marine, MM. Degouy et Delguey de Malavas, qui voyageaient par mer, furent arrêtés en Allemagne et condamnés pour espionnage, par le tribunal de Leipzig, le premier à six ans de détention dans une place forte, le second à quatre ans (16 décembre). Guillaume II gracia les deux officiers le 30 juin 1894 (1).

Evénements divers (1893).

Elections le 16 et le 23 avril, pour le renouvellement

(1). M. Degouy a été nommé contre-amiral en 1911. M. Delguey de Malavas, capitaine de frégate depuis 1904, a été nommé capitaine de vaisseau en 1912. Il est mort cette même année.

du Conseil municipal de Paris, qui sc trouva ainsi constitué : radicaux, 34; républicains modérés, 16; conservateurs, 14; socialistes révolutionnaires, 13; boulangistes, 3.

Inauguration du port de Tunis (avril).

MAI. Thureau-Dangin, Challcmel-Lacour et Brunelière entrèrent à l’Académie française.

M. Decrais, ambassadeur à Vienne, remplaça AI. Waddington à Londres (21 juillet); il eut AI. Lozé pour successeur (13 novembre).

Organisation des services pour l’Exposition universelle de 1900. M. Picard, président de section au Conseil d’Etat, fut nommé commissaire général (10 septembre).

Célébration du centenaire de l’Ecole des arts et métiers, à Aix, le 23 septembre.

Réunion à Paris de la Conférence monétaire des cinq Etats de l’Union latine (9 octobre) .

Tentative d’assassinat de l’anarchiste Léauthier sur M. Georgewitch, ex-ministre plénipotentiaire de Serbie à Paris (13 novembre). Léauthier fut condamné aux travaux forcés à perpétuité par le jury de la Seine (23 février 1894).

Terrible tempête de trois jours dans la Alanche et la mer du Nord. Un grand nombre de navires et de bateaux de pêche furent engloutis. L’Angleterre seule compta 293 morts (19-21 novembre).

Pour la première fois en France, une femme (Allle Klumpke) obtint le grade de docteur ès sciences mathématiques (décembre).

Le Conseil municipal de Paris vota le budget de la

préfecture de police qu’il, avait refusé d’accorder pendant dix ans (décembre).

Le cocher poète Moore, qui avait tenté d’assassiner M. Lockroy, fut condamné à six ans de travaux forcés (21 décembre).

Mme Emma Kœchlin-Schwartz, présidente de Y Union des Femmes de France (Société de secours aux blessés militaires), reçut la croix de la Légion d’honneur (27 décembre).

Nécrologie (1893).

Général de division Thoumas, placé à la tête du service de l’artillerie par la délégation de Tours en 1870, écrivain militaire érudit. — Albert Delpit, écrivain. - — Dumaine, artiste dramatique (janvier).

Général américain Beauregard, qui commandait l’armée des Confédérés dans la guerre de Sécession. — Vice-amiral Ribourt. — Bleichrœder, de Berlin, banquier juif qui, en 1871, indiqua à M. de Bismarck la rançon que pouvait payer la France et qui offrit à Thiers des avances pour le paiement à un taux exagéré. Celui-ci refusa (février).

Taine, né en 1828, élève de l'Ecole normale supérieure, professeur, journaliste, critique, philosophe et historien, de l’Académie depuis 1878. — Clésinger, peintre. — Général d’Anthouard de Vraincourt, doyen des généraux. — Général Paulze d’Ivoy. — Cabat, paysagiste. — Francis lourde, ancien membre de la Commune et délégué aux finances (mars).

De Parieu, ancien ministre de 1849 et sénateur de l’Empire. — Général américain Berdan. — Charles

de Mazade, de l’Académie. — - Gustave Naclaucl, chansonnier (avril).

Lacressonnière, artiste dramatique. — Contamin, ingénieur, qui éleva, avec M. Dutert, l'admirable galerie des machines. — Duc d’Uzès, mort en Afrique, à 25 ans, après une courageuse exploration dans le Haut-Oubanghi. — Docteur Raspail, né en 1827, député depuis 1885 (mai).

Guy de Maupassant, enfermé dans une maison de santé depuis 1891 (juillet).

Charcot, médecin de la Salpêtrière. — Glaize, peintre. — Généraux de Lartigue et Fririon. — Mario Uchard, littérateur. — Docteur Blanche, aliéniste (août).

Franceschi, sculpteur. — Yvon, peintre. — Mme Anaïs Ségalas, littérateur. — Général de Miribel, chef de l’état-major général, né à Montbonnot (Isère) en 1831. — Benoît Malon, ancien membre de la Commune, écrivain socialiste. — A. Flameng, peintre. — Sellenick, ancien chef de musique de la garde républicaine, compositeur de talent. — Dick de Lonlay (Georges Hardoin), écrivain et dessinateur populaire, auteur d’ouvrages patriotiques, de vulgarisation (septembre).

Charles Gounod, né en 1818, compositeur. — Général Innocenti, qui commandait en Algérie une colonne contre Bou-Amama (1881). — Karl Bodmcr, peintre et aqua-fortistc. — Lansycr, peintre (octobre).

Mateijko, peintre d'histoire (de Cracovie). — Tirard, sénateur, ancien ministre. — Général de Bauffremont. — Jamais, député, ancien sous-secrétaire d’Etat. — Alexandre, prince de Battenberg, premier prince de Bulgarie (novembre).

Considérant, ne en 1808; à l’Ecole polytechnique en 1826, capitaine du -génie, démissionnaire en 1831, adepte des doctrines de Fourier, chef de l’Ecole phalanstérienne après la mort 'de Fourier (1837), publiciste, député en 1848, réfugié en Belgique, puis en Amérique après la journée du 13 juin 1849, rentra en France en 1869, r eçut pauvrement et refusa une pension de Paul Bert, ministre de l’instruction publique. — Général Lallemand, qui réprima l’insurrection de l’Algérie en 1871. — Savinien Lapointe, poète populaire. — Marquis de Pays, aventurier, qui escroqua près de 5 millions au moyen d’un projet de colonie à Port-Breton, dans l’Océanie. Ses dupes périrent de misère sur un îlot perdu où il les expédia. Fut condamné à quatre ans de prison. — Victor Schœlcher, né en 1804, journaliste, écrivain humanitaire, antiesclavagiste, explorateur, sous-secrétaire d’Etat à la marine et aux colonies en 1848, député; était avec Madier de Montjau et Baudin sur les barricades, au coup d’Etat de 1851; réfugié en Angleterre; colonel d’état-major de la garde nationale au siège de Paris en 1870; réélu député; sénateur. — Hérisson, ancien ministre. — • Albert Ferry, député de 1881 à 1893; sénateur en 1893. — Général Mathelin, ancien commandant du 15e corps d’armée (décembre).

Superficie et population des États de l’Europe (1893).

L’Economiste européen a publié, en 1893, une intéressante étude sur la superficie et sur la population de l’Europe. D’après cette publication, la superficie totale de l’Europe est passée de 9.731.600 kilomètres carrés en 1883 à 9.779.000 kilomètres carrés en 1893.

Les différences territoriales constatées entre les dix années proviennent des nouvelles mensurations effectuées postérieurement à l'année 1884.

La superficie de la France est de 528.870 kilomètres carrés, soit 5,4 p. 100 de la superficie territoriale européenne.

Les cinq plus vastes Etats de l'Europe sont : la Russie, 5.016.381 kilomètres carrés; l’Autriche-Hongrie, 627.557 kilomètres carrés; l’Allemagne, 540.483 kilomètres carrés; la France, 528.870 kilomètres carrés, et l'Espagne, 504.517 kilomètres carrés.

Les cinq plus petits Etats : la Principauté de Monaco avec 21 kilomètres carrés de territoire; la République de Saint-Marin, 59 kilomètres carrés; le duché de Liechtenstein, 159 kilomètres carrés; la République d’Andorre, 452 kilomètres carrés; le grand-duché de Luxembourg, 2.587 kilomètres carrés.

La population de l’Europe, comparée d’après les recensements opérés antérieurement à 1883 aux derniers recensements connus en 1893, s’est élevée de 330 millions d’habitants en 1883 à 364 millions en 1893. Soit une augmentation totale de 34 millions d’individus, représentant 10,3 p. 100 de la population de 1883. Ce qui revient à dire que, pendant la période observée, la population européenne s’est accrue, en moyenne de 1,03 p. 100 par année.

La densité de cette population, qui était de 34 habitants par kilomètre carré en 1883, est passée à 36 en

La population de la France s’est élevée de 37 millions 072.048 habitants en 1883 à 38.343.192 en 1893; elle n’a donc augmenté que de 671.144 individus, soit 1,78 p. 100 pour toute la période. C’est l’accroisse-

mcnl le plus faible de l'Europe. Comparée à l'ensemble de la population européenne, la population de la France représente les 10,5 p. 100 de cette population; celle de la Russie d'Europe, 19. Les trois nations européennes les plus denses en population sont en 1893 : la Belgique, 213 habitants; la Grande-Bretagne, 120. Et les nations les moins denses : la Finlande et la Norvège, avec 6 habitants par kilomètre carré, et la Suède avec 11 habitants.

Mesures contre les anarchistes.

Le 1er janvier 1894, 2.000 perquisitions furent opérées, à Paris et en province, au domicile des anarchistes connus de la police. On trouva des documents, mais aucun engin explosif. Pendant six mois, on renouvela ces perquisitions et on opéra de nombreuses arrestations.

Ces mesures n’empêchèrent pas les nombreux attentats qui allaient rendre tristement célèbre cette année

M. Maurice Charnay fut condamné à six mois de prison et 100 francs d’amende, par la cour d’assises de la Seine, pour une brochure anarchiste : le Catéchisme du soldat (27 janvier).

Session législative ordinaire.

Conformément à la Constitution, qui prescrit l’ouverture de la session ordinaire au second mardi de janvier, le Parlement se réunit le 9 janvier. Mais le président de la Chambre constata que le quorum ne pouvait être atteint. L’élection du bureau n’eut lieu

que le 11 : M. Ch. Dupuy fut réélu président; les vice-présidents furent MM. de Mahy, Félix Faure, Etienne et Lockroy.

Le Sénat nomma M. Challemel-Lacour, président; MM. Demôle, Magnin, Combes et Bérenger, viceprésidents (12 janvier).

M. Dupuy, dans son discours, recommanda à la Chambre plus d’assiduité, plus de respect des idées d’autrui, enfin que la vie des couloirs absorbât moins l’activité de ses collègues.

Renouvellement partiel du Sénat (7 janvier).

Réélection de M. de Mun.

Des élections eurent lieu le 7 janvier pour le renouvellement de la série A du Sénat et pour combler cinq vacances. 88 républicains et G membres de la droite furent nommés. Les républicains gagnèrent 8 sièges. Parmi les nouveaux sénateurs se trouvaient M. Floquet (Seine), qui remplaça M. Goblet, M. Delpech (Ariège), M. Joseph Fabre (Aveyron).

M. de Mun trouva dans le Finistère un autre collège électoral qui le renvoya ii la Chambre.

Conversion de la rente 4 1/2 % en 3 1/2.

Par cette conversion, préparée par M. Burdeau, les porteurs de 4 1/2 furent remboursés au pair ou reçurent en échange des titres de rente 3 1/2 garantis de toute conversion pendant huit ans. La loi, promulguée le 17 janvier, fut appliquée sans difficultés.

nist. 3‘ République.

Discussion sur la marine.

M. Lockroy interpella le gouvernement sur la marine, dont il dénonça l'infériorité vis-à-vis de la marine anglaise, par suite du désordre de l’administration, de l’absence de responsabilité et du dédain du contrôle parlementaire. La Chambre laissa le soin •d’indiquer les réformes à une commission extra-parlementaire de 36 membres, dont 22 du Parlement, nommée par le gouvernement.

Droits sur les blés.

La commission des douanes appelée à statuer sur les droits à appliquer à l’importation du blé, pour remédier à la critique situation de notre agriculture, avait déclaré insuffisante l’augmentation de 2 francs par quintal, proposée par le gouvernement, et elle avait proposé 8 francs. Il y eut un long et important débat entre les protectionnistes et les libre-échangistes des deux Chambres. M. Viger, ministre de l’agriculture, réclamait un droit de 7 francs, qui fut voté par la Chambre, puis par le Sénat (loi du 28 février 1894).

L’esprit nouveau.

Ce mot, qui fut très commenté et souvent rappelé, fut prononcé à la Chambre par M. Spuller, ministre de l’instruction publique, le 3 mars, en réponse à une question d’un intérêt secondaire, posée par M. Denys- Cochin. Elargissant le débat, M. Spuller prononça,

malgré les interruptions et les cris de l’extrême gauche, un discours dans lequel il indiqua la politique large et tolérante que devait avoir désormais la République. En voici les principaux passages :

Il est temps de faire prévaloir, en matière religieuse, un véritable esprit de tolérance éclairée, humaine, supérieure, la tolérance qui a son principe non seulement dans la liberté de l'esprit, mais aussi dans la charité du cœur. Je dis qu’il est absurde, dans une société bien réglée, qu'on se dispute pour des affaires religieuses, qu'on se querelle à propos d'emblèmes leligieux.

Je dis qu’il est temps de lutter contre tous les fanatismes, quels qu’ils soient, contre tous les sectaires, à quelque secte qu'ils appartiennent. Je dis que sur ce point vous pouvez compter à la fois et sur la vigilance du gouvernement pour maintenir les droits de l'Etat, et sur l’esprit nouveau qui l'anime et qui tend à réconcilier tous les citoyens dans la société française...

Et comme les interrupteurs demandaient ce qu’était cet esprit nouveau, il ajouta :

Cet esprit nouveau, c’est l'esprit qui tend, dans une société aussi profondément troublée que celle-ci, à ramener tous les Français autour des idées de bon sens, de justice et de charité qui sont nécessaires à toute société qui veut vivre.

M. Brisson demanda à transformer la question en interpellation, et M. Spuller s’expliqua nettement, sans cesse interrompu par les cris de l’extrême gauche et soutenu par les applaudissements du centre et de la gauche, parfois de la droite :

Est-ce que tout ce que j’ai dit, tout ce que j’ai écrit depuis que je suis dans la politique — il y aura bientôt trente-cinq ans — ne m’autorise pas à déclarer hautement que, si la philosophie, la libre pensée, ont eu jamais un défenseur loyal et convaincu, je suis celui-là !

Mais, Messieurs, bien que mes convictions philosophiques, loin d’avoir changé, se soient, au contraire, affermies;

bien que je ne me sois rallié à aucune secte, à aucune confession religieuse, pas même à la franc-maçonnerie; bien que je garde le souci constant, le culte passionné de la liberté de l’esprit, puis-je laisser dire qu’il ne soit pas de mon devoir rigoureux d'observer la marche des choses, de tenir compte de ce que les temps comportent avec eux de changements, de modifications !...

S’il me fallait aujourd'hui invoquer ce que je considère comme le plus précieux des témoignages, parce que c’est celui d’une conscience qui n’a jamais fléchi, je m’adresserais à mon honorable et cher ami M. Brisson; je lui demanderais de se rappeler ce qu’il me disait lui-mème dans une conversation intime, à savoir que la lutte contre le cléricalisme, rendue nécessaire par l’action politique de l’Eglise, a été ce qui a fait le plus de mal à la République, ce qui l’a empêchée de triompher dix ans, quinze ans plus tôt...

Je dis à M. Goblet, qui m’a interrompu et m’a crié, comme on me l’a crié dans les réunions publiques : Avouez que vous êtes avec le pape ! Je lui dis qu’il ne serait pas plus indigne de moi que de lui-même de reconnaître dans le pape actuel un homme qui mérite les plus grands respects parce ■ qu’il est investi de la plus haute autorité morale... Je prétends que ce n’est pas du tout continuer la même politique que de déclarer que toutes les fois qu’il est pris une mesure simplement u apparence vexaloire, tracassière, oppressive de la liberté de conscience de tel ou tel citoyen, il est de l’intérêt de la République de ne pas y souscrire. Et, que vous le vouliez ou non, cela n’est pas l'ancienne politique, car trop souvent, au contraire, on a prêté le flanc à des accusation? de cette nature.

La tolérance aujourd'hui, la tolérance demain, la tolérance toujours, c’est l’avenir des sociétés libres. Nous ne pouvons avoir d’autre programme si nous voulons véritablement que la République inaugure dans ce pays la réconciliation de tous les Français, le ralliement de tous les citoyens autour du drapeau de la patrie, si nous voulons que cette République que nous avons fondée, vive et repose sur le parfait et mutuel accord de tous les esprits, de tous les cœurs.

M. Brisson, au nom de l’extrême gauche, blâma ce langage dans lequel il ne voulut voir qu’un acte de contrition pour la politique républicaine du passé, et il proposa l’ordre du jour suivant :

PRÉSIDÉNCE DE M. CARXOT (1887-1894) 273

La Chambre, persistant dans les principes anticléricaux dont s’est toujours inspirée la politique républicaine, et qui seuls peuvent préserver les droits de l'Etat laïque, passe à l’ordre du jour.

Le president du conseil intervint et déclara que le gouvernement ne reniait rien des lois scolaires et des lois militaires, de l'œuvre du passé, et il ajouta : « N’est-il pas temps de constater qu’il n’y a plus à faire la grande guerre, et n’est-il pas sage de dire qu’il serait tout à fait puéril, ridicule et indigne de la République d’entreprendre une petite guerre de taquineries mesquines... Nous croyons avoir autre chose à faire que d’animer les citoyens les uns contre les autres à propos de questions religieuses. »

Finalement, la Chambre vota, par 280 voix contre 120, l’ordre du jour suivant, de MM Barthou et Lebon : « La Chambre, confiante dans la volonté du gouvernement pour maintenir les lois républicaines et défendre les droits de l’Etat laïque, passe à l’ordre du jour. »

La crise de la viticulture.

Le Parlement s’occupa de la crise de la viticulture. Au Sénat, M. Griffe demanda des mesures contre le mouillage. A la Chambre, M. Turrel protesta contre notre administration qui desservait les intérêts qu’elle devait défendre; des droits intérieurs entravaient la circulation; on votait des surtaxes d’octroi; la France, qui exportait autrefois une grande partie de ses vins, était supplantée par les autres pays étrangers qui, même, parvenaient à nous importer leurs propres \ins. M. Brousse signala la fraude comme une des

principales raisons de la crise viticole. Dans le Midi, les propriétaires ne pouvaient vendre leurs vins

10 francs l’hectolitre, et le vin de raisin sec se vendait 17 l’r. 60 à Bercy, parce qu’il se prête mieux à la fraude.

Le ministre du commerce dit que la production française était de 50 millions d’hectolitres auxquels

11 fallait ajouter environ 30 millions d’hectolitres de \ins d'Algérie, de l’étranger ou artificiels. La consommation n’étant que de 50 millions d’hectolitres, il était nécessaire d’exporter, ce qui était favorisé par les entrepôts spéciaux qu’on avait attaqués. Il reconnut qu’il y avait des mesures à prendre contre le mouillage et le sucrage. Il fallait aussi poursuivre la suppression des octrois et la réforme de l’impôt sur les boissons. La Chambre vota un ordre du jour invitant le gouvernement à présenter les projets de loi nécessaires pour réprimer les fraudes et sophistications, dégrever les vins et favoriser l’exportation.

Réélection de M. Wilson.

M. Wilson, gendre de M. Grévy, réélu député de Loches, fut invalidé par 465 voix contre 2, le 26 février. II se représenta devant ses électeurs qui le renvoyèrent encore à la Chambre le 6 mai. Celle-ci s’inclina cette fois et le valida.

Projet de révision de la Constitution.

Après quatre, jours de discussion, la Chambre repoussa, par 292 voix contre 218, l’urgence pour une proposition de révision de la Constitution, proposi-

PRÉSIDENCE DE M. CARNOT (1887-189'i) 275

tion soutenue par M. Goblet, combattue par M. Deschanel et par le gouvernement (16 mars).

Création d’un ministère des colonies (20 mars 1894).

M. Maurice Lebon, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, soutint une proposition de M. Reinach tendant à la création d’un ministère des colonies. Il exposa à la Chambre les vices de l’organisation existante. Le minisire du commerce portait en même temps le litre de ministre des colonies, mais il ne s’en occupait pas, cette tâche étant confiée à un sous-secrétaire d’Etat, qui ne partageait pas la responsabilité ministérielle et qui n’avait pas l’autorité proportionnée à ses importantes attributions. Les bureaux étaient irresponsables. Il ne voulait pas plus longtemps accepter cette anarchie, et il avait donné sa démission. Il avait, en outre, déclaré qu’il n’accepterait pas d’être placé à la tète du nouveau ministère s’il était créé, pour conserver son indépendance complète.

La création de ce nouveau ministère fut votée par les deux Chambres. Après la promulgation de la loi, le 20 mars, M. Boulanger, sénateur, reçut le nouveau portefeuille.

Logement du préfet de la Seine.

Le gouvernement affecta le pavillon de Flore à ce nouveau ministère, mais M. Poubelle, préfet de la Seine, s’y trouvait et reçut l’ordre de s'installer à l’Hôtel de Ville, où étaient déjà ses bureaux. Le Conseil municipal s’était toujours opposé au logement

du préfet dans le bâtiment municipal, et les élus de Paris adressèrent un manifeste de protestation à leurs électeurs. La question fut soumise à la Chambre qui vota l’ordre du jour pur et simple (1er mai).

Interprétation de la loi sur les syndicats. — Chute du ministère (22 mai 1894).

Le 22 mai, M. Salis, député radical, questionna M. Jonnart sur le refus des Compagnies de chemins de fer, d’autoriser leurs ouvriers à se rendre au Congrès national de la Fédération des syndicats de chemins de fer. Le ministre des travaux publics répondit qu’il avait été sollicité d’intervenir officiellement auprès des compagnies, ce qu’il ne pouvait pas faire. Il s’était borné à leur demander leurs intentions, et les compagnies avaient dit que les demandes seraient examinées au seul point de vue des intérêts du service.

Alors, M. Jourde demanda : « Oue ferez-vous pour les ouvriers des chemins de fer de l’Etat ? » Le ministre répondit que la loi de 1884 sur les syndicats ne s’appliquait pas aux agents commissionnés de l’Etat, dont le salaire est réglé par le budget. En 1891, le ministre du commerce l’avait déjà déclaré : « S'ils pouvaient appliquer à leur profil la loi sur les syndicats, ce serait contre la souveraineté nationale qu’ils engageraient la lutte. » En 1893, M. Terrier parlait de même au sujet des employés des postes. M. Jonnart conclut que si le gouvernement agissait autrement, ce serait permettre la rébellion contre l'Etat, détruire toute discipline et rendre toute administration impossible.

M. Jourde demanda à transformer la question en interpellation, et la discussion immédiate fut décidée. M. Jourde rappela que M. \ ictte, ancien ministre des travaux publics, avait accepté un ordre du jour ainsi conçu, voté à mains levées : « La Chambre invite le ministre des travaux publics à faire respecter par les compagnies de chemins de fer. et en première ligne par les chemins de fer de l'Etat, la loi sur les syndicats professionnels. »

M. Millerand déposa ce même ordre du jour comme conclusion de l'interpellation. M. de llamcl, de la droite, soutint que les agents clés administrations de l’Etat ne sont nullement des fonctionnaires, et il déposa l'ordre du jour suivant : « La Chambre, considérant que la loi de 1884 s’applique aux ouvriers et employés de l’Etat aussi bien qu’aux compagnies et industries privées, invite le gouvernement à la respecter et à en faciliter l’application. »

M. Casimir-Périer repoussa ces deux ordres du jour. La priorité demandée pour l’ordre du jour pur et simple fut refusée par 251 voix contre 217. Les ministres partirent aussitôt de la Chambre et donnèrent leur démission. La Chambre vota ensuite l’ordre du jour de Ramel, auquel se rallia M. Millerand.

Quelle interprétation fallait-il donc donner à cette loi controversée du 21 mars 1884? Voici l’opinion de M. Barthou, ancien ministre :

M Fontaine, directeur de l’Office du travail, dans une étude très complète sur le Louage de travail, a précisé, en termes très heureux, l'idée fondamentale dont se sont inspirées les conclusions mêmes de la commission* du travail.

Dans ce système, on distingue les différents agents de l’Etat, des départements et des communes en deux catégories : les fonctionnaires et les employés.

Los premicis sont les agents qui ont une part, de l'autorité publique, c’est-à-dire ceux qui ont le droit de commander et de prendre des décisions en vertu d'une délégation de l’autorité publique. Les employés sont ceux qui accomplissent des besognes purement exécutives ou techniques : les employés de bureau, les commis, les employés des chemins de fer de l’Etat, des postes et des télégraphes, les professeurs, les ingénieurs, les archivistes, etc.

C’est cette formule que la commission du travail a proposée à la Chambre d’insérer dans l'article 2 de la loi pour désigner les personnes auxquelles il lui a semblé impossiblede reconnaître un droit qui serait la négation des droits supérieurs de l’Etat lui-même. Mais, au contraire, elle a accepté d’appliquer la loi de 1884 aux ouvriers et employés de l'Etat, des dépariements, des communes et des établissements publics, qui ne détiennent aucune portion de la puissance publique.

Cette théorie a reçu l'adhésion formelle de la Chambre dans la séance historique du 22 mai 1894.

La question s’était posée de savoir si la faculté de se syndiquer, dont jouissaient sans contestation les employés et ouvriers des compagnies, pouvait être reconnue aux employés des chemins de fer de l’Etat.

Il résulte des termes de cet ordre du jour (voté le 22 mai 1894) que les ouvriers et employés des exploitations industrielles et commerciales de l'Etat, des départements et des communes, ont le droit d'invoquer le bénéfice de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels.

Cette question devait être débattue constamment par la suite et provoquer de continuels conflits.

D’ailleurs, M. Barthou s'effraya plus tard des conséquences de sa première interprétation. Etant ministre des postes et télégraphes en 1909, et ses agents ayant constitué un syndicat, il s’y opposa et déclara : « C’est manifestement à tort que les employés revendiquent la loi de 1884 sur les syndicats, car cette loi n’a jamais élé faite pour eux. » (Voir le Journal du 10 mai 1909.)

33' Ministère.

Second ministère Dupuy (30 mai -27 juin 1894).

Les radicaux saluèrent comme une victoire la ehute du cabinet Casimir-Perier, dont ils redoutaient l’allure autoritaire. Le Président de la République s'adressa à l’un d’entre eux, M. Bourgeois, pour constituer un autre cabinet; celui-ci refusa. MM. Peytral et Brisson déclinèrent aussi cette mission. M. Carnot recourut alors à M. Charles Dupuy, qui composa le cabinet suivant :

Présidence du conseil, intérieur et culles, M. Dupuy; justice, M. Guérin, sénateur; finances, M. Poincaré; instruction publique et beaux-arts, M. Georges Levgues; marine, M. Félix Faure; guerre, général Mercier; colonies, M. Delcassé; commerce, industrie, postes et télégraphes, M. Lourdes, sénateur; agriculture, M. Viger; travaux publics, M. Barthou; affaires étrangères, M. Hanotaux, ministre plénipotentiaire, ancien député non réélu. Seul, M. Yiger appartenait au groupe radical, qui se montra irrité de ce résultat et qui critiqua le refus de MM. Bourgeois, Peytral et Brisson.

Le programme ministériel fut lu le 31 mai : « Nous garantirons résolument l’ordre public contre toutes les agitations, disait-il... Nous donnerons une attention particulière aux questions qui sont à l’étude dans les grandes commissions de la prévoyance sociale et du travail, dont les conclusions pratiques démontreront aux ouvriers des villes, à ceux des campagnes, que la République n’a pas besoin de devenir révolutionnaire pour améliorer leur sort... Les réformes

fiscales sont à nos yeux les premières et les plus essentielles des réformes sociales... »

Incident Turpin.

Le journal La Pairie publia, le 29 mai, une interview dont voici un résumé : l’inventeur Turpin prétendait avoir trouvé un armement nouveau qui révolutionnerait les procédés d’attaque et de défense. A sa sortie de prison, le 27 septembre 1893, il avait écrit à M. Dupuy qui ne lui avait pas répondu. Le 30 décembre, il avait écrit encore inutilement au nouveau président du conseil, M. Casimir-Perier. Le 20 décembre, le général Mercier, ministre de la guerre, avait renvoyé par la gendarmerie des volumes dont il lui avait fait hommage. Enfin, le 24 mars 1894, il s’élait de nouveau adressé à M. Casimir-Pericr, et sa lctlrc avait été remise par M. de Rarnel, député, qui avait lui-même encore écrit le 12 mai. Trois jours après, ce dernier reçut celte réponse : « Je regrette que M. Turpin ait cru devoir écrire à M. le général Deloye, directeur de l’artillerie, à la date du 20 avril, une lettre qui ne permet pas au Département de la guerre de se mettre à nouveau en rapport avec cet inventeur. » Cette lettre détermina M. Turpin à vendre son secret à un gouvernement ■étranger. On l’avait reçu à l’ambassade avec de grands égards. Sans discuter on avait accepté ses •conditions.

Le 31 mai, M. Le Hérissé posa, à la Chambre, une question au ministre de la guerre. Pourquoi éconduisait-on cet inventeur sans l’entendre?

Le général Mercier exposa les relations de M. Tuf-

pin avec le ministère de la guerre. Par un traité de 1885, cet inventeur avait cédé le droit de préparer l’acide picrique, sa découverte, qu’il devait tenir secrète pendant dix mois. En échange, il avait reçu 250.000 francs et il avait été décoré. Le ministère fît exécuter des expériences, auxquelles M. Turpin demeura étranger, et, de l’acide picrique, obtint la mélinite. L’inventeur, au bout de dix mois, chercha h tirer de nouveaux profits et négocia avec diverses nations étrangères, en particulier avec une dont le patriotisme aurait dû l’éloigner, et il offrit non l’acide picrique, mais la mélinite, dont il ignorait le secret de fabrication. Des expériences eurent lieu en Angleterre, mais ne donnèrent pas de résultats. Sur ces entrefaites, M. Turpin se brouilla avec M. Triponé, son associé, qui avait volé les procès-verbaux des expériences de Calais et le modèle du détonateur de Bourges. M. Turpin avait dénoncé son complice en s’abritant derrière l’article 10 de la loi sur l’espionnage. Le ministre de la guerre conclut qu’il croyait avoir eu raison de ne pas entrer en négociations avec des gens tarés pour une nouvelle invention que « son flair d’artilleur » lui permettait de déclarer de nulle valeur.

Les adversaires du cabinet déclarèrent ces explications insuffisantes et raillèrent le « flair d’artilleur » du général Mercier. MM. Pourquery de Boisserin et Paulin Méry demandèrent la transformation de la question en interpellation. Ils déclarèrent inadmissible qu’on refusât l'étude d’une invention sous prétexte de l’indignité de l’inventeur. M. Alphonse Humbert demanda â qui, dans ces conditions, M. Turpin devait porter sa découverte. Le langage

du ministre confirmerait la croyance que les inventeurs ne trouvaient pas dans les bureaux des ministères les garanties nécessaires.

La Chambre r ota, par 410 voix contre 102, l’ordre du jour suivant de M. Flandin, accepté par le gouvernement : « La Chambre, confiante dans la vigilance du gouvernement pour assurer, en toutes circonstances, l’étude aprolondie d’inventions scientifiques pouvant contribuer à la défense nationale, passe à l’ordre du jour. »

Il y avait un blâme implicite dans ce vote. Aussi le gouvernement institua une commission des inventions intéressant les armées de terre et de mer (7 juin), qui se hâta d’examiner la découverte de M. Turpin, ce dernier assurant n’avoir rien conclu avec aucun gouvernement étranger. Après étude, la commission déclara que cette invention n’avait pas assez d’intérêt pour que des expériences en fussent faites. Toute liberté d’en tirer parti était laissée à l’inventeur.

Bureau de la Chambre.

Par suite de la formation du nouveau ministère, la Chambre dut élire un nouveau président. Les modérés présentèrent M. Casimir-Perier, qui obtint 229 voix; les radicaux, M. Léon Bourgeois, qui ne recueillit que 187 voix. M. Burdeau fut nommé viceprésident en remplacement de M. Félix Faure.

Le général Mercier et le général de Galliffet.

Le 21 mai, le général Biu avait questionné le mi-

nistre de la guerre sur une interview intitulée : « L’opinion d’un général commandant d'armée » et publiée dans le Figaro, qui avait ouvert une enquête sur le désarmement. Le général Mercier avait répondu qu’aucun commandant de corps d’armée n’avait tenu un tel langage, et l’incident avait été clos par cette affirmation.

Le 5 juin, M. Paschal Groussct affirma à la Chambre que l’interview du Figaro était exacte, mais il n’en donna pas la preuve. Le général Mercier, ministre de la guerre, dit que l’on visait le général de Galliffet, et il défendit ce dernier contre l’accusation d’avoir tenu un langage blâmable. Il fit un grand éloge de cet officier général.

M. Pierre Richard demanda à transformer la question en interpellation, mais le président du conseil se refusa à rien ajouter aux paroles du ministre de la guerre, et la Chambre vota, par 409 voix contre 37, un ordre du jour « flétrissant les accusations si légèrement apportées à la tribune » et témoignant sa confiance « dans le patriotisme de l’armée de la République et dans l’honneur de ses chefs ».

Projet d’une fête de Jeanne d’Arc (8 juin 1894).

Depuis longtemps, M. Joseph Fabre, sénateur, justement surpris que la plus pure gloire de la France, symbole des vertus héroïques et du patriotisme, ne fût fêtée qu’à Orléans, avait conçu le projet d’obtenir la création d’une cérémonie annuelle qui serait célébrée dans tout le pays, réunissant tous les Français dans un même sentiment et contribuant à l’oubli des discordes. Malheureusement, les partis, qui es-

savaient chacun de s’attribuer l’héroïne, entravèrent longtemps ses efforts. Cependant l’idée était si généreuse et si noble, qu’elle finit par dissiper un instant les préventions et les haines mesquines des coteries politiques (1).

Le 8 juin, M. Joseph Fabre défendit celle belle cause avec une ardeur chaleureuse devant le Sénat :

Au lieu do récriminer les uns contre les autres, s’écria-t-il en terminant, n’avons-nous pas tous à faire amende honorable à celte grande mémoire de Jeanne d’Arc? Catholiques, toute une multitude de vos hommes d'Eglise, faisant leur théologie complice de l’envahisseur, ont jugé, condamné, brûlé comme hérétique la libératrice, sans encourir ni déchéance, ni excommunication. Royalistes, un de vos rois, sauvé par elle, n’a rien fait pour la sauver. Libre-penseurs, Voltaire, le prince de la libre pensée, l’a profanée dans un poème qui est la plus sacrilège débauche du génie. Unissonsnous tous pour faire amende honorable à cette grande mémoire, et qu’il y ait un jour, dans l’année, où, n’étant plus divisés en Armagnacs et Bourguignons, ne songeant qu'à être Français, nous allumerons nos cœurs et les cœurs des jeunes générations qui nous arrivent, au contact du grand cœur de Jeanne d’Arc.

M. Dupuy, président du Conseil, appuya cette proposition et dit qu’il fallait confondre et repousser ensemble tous ceux qui prétendaient accaparer ou exploiter Jeanne d’Arc :

La fête du 14 juillet, c’est la fête de la liberté; celle de Jeanne d’Arc, M. Fabre l’appelle la fête du patriotisme. On pourrait l’appeler la fête de l’indépendance. Est-ce que ces deux notions sont opposées? Est-ce qu’elles ne se complètent pas? Est-ce qu’elles ne sont pas en quelque sorte les deux

(1) La proposition de M. Fabre, votée par le Sénat, en 1894, ne l’a pas été par la Chambre, qui ne s’en est souvenue qu’en 1912. Elle n’a songé que dix-huit ans après à honorer Jeanne d’Arc et à accepter cette loi, mais ce vote n’était pas encore acquis au mois de septembre 1912.

éléments de la conscience d’un peuple, lorsque cette conscience est bien faite?... Nous avons là une occasion unique d’animer le cœur de ce pays par la consécration solennelle, nationale, du plus grand de nos souvenirs où repose aussi la plus grande de nos espérances, Il nous est donné de fortifier la conscience française par l’affirmation de la patrie dans un temps où des théories, qui ont osé se produire, la nient. N’esl-ce pas aussi la possibilité de jeter dans les âmes un pur rayon d’idéal à une époque où les préoccupations matérielles tendent à les opprimer, à les asservir et à les abaisser?

Le Sénat adopta, par 143 voix contre 93, le projet suivant de M. Joseph Fabre :

« Article premier. — La République française célèbre annuellement la fête de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme.

» Art. 2. — Cette fête a lieu le deuxième dimanche de mai. jour anniversaire de la délivrance d'Orléans. »

Il adopta aussi un amendement de M. Demôle, repris par M. Waddington, pour l’érection, « en l’honneur de Jeanne d’Arc, sur la place ue Rouen, où elle a été brûlée vive, d’un monument avec cette inscription : « A Jeanne d’Arc, le peuple français reconnaissant. »

Mais, depuis cette séance — comme il y en a eu... hélas !... trop peu dans nos annales parlementaires et qui honora le Sénat — - jamais cette proposition n’a été examinée et votée par une des assemblées qui se sont succédé au Palais-Bourbon, et l’on peut dire que c’est une des tristesses de notre époque et une des hontes de la bataille des partis politiques.

Hist. 3* République.

Caisses de retraites et de secours pour les ouvriers mineurs.

La loi du 20 juin 1S94 institua des caisses de retraites et de secours pour les ouvriers mineurs. Des retenues obligatoires étaient établies sur les salaires des ouvriers, et les patrons étaient astreints à un versement égal. Ces sommes étaient inscrites sur un livret individuel afin que chaque bénéficiaire restât propriétaire des sommes destinées à sa retraite, même s'il quittait la mine. Pour les caisses de secours, la société devait être administrée par un conseil de 9 membres au moins. Un tiers seulement était désigné par le patron pour que les ouvriers aient toujours légalement la majorité. L’emploi des fonds était déterminé.

Assassinat de M. Carnot (24 juin 1894).

Le Président de la République partit de Paris le 23 juin pour visiter l’exposition de Lyon, accompagné de M. Charles Dupuy. dü général Borius et des officiers de sa maison militaire. 11 fut accueilli dans cette ville par des ovations enthousiastes.

Le lendemain, il parcourut l’exposition, où la foule ne cessa de l’acclamer. Après les réceptions officielles, il assista à un banquet de 1.100 couverts que lui offrait la ville, à la Bourse, et qui fut l’occasion d’une manifestation chaleureuse. En réponse à un toast du docteur Gailleton, maire de Lyon, il prononça son dernier discours, dont il faut retenir quelques citations comme la suprême pensée et les

derniers conseils d’un grand honnête homme dont la France n’oubliera jamais la noblesse de caractère, le profond désintéressement, le patriotisme ardent, la loyauté et la dignité impeccables :

J’ai contracté en 1888, vis-à-vis de votre belle cité, une dette de reconnaissance que j’avais à cœur d’acquitter avant de toucher ou terme do la mission qui m’a été confiée, il y aura bientôt sept ans, par les représentants du pays. La République traversait alors une période critique de son histoire. Tous ses adversaires déclarés ou masqués se donnaient la main pour ébranler nos libres institutions. Le suffrage universel se laissait surprendre. A la veille des glorieux centenaires de la Révolution française, à la veille de l’Exposition universelle, le doute, l'inquiétude, se glissaient dans le= âmes.

La vaillante population lyonnaise n'a pas un instant faibli, et, quand le gardien de la Constitution est venu lui apporter le témoignage de son dévouement et de sa foi dans les destinées de la République, il a trouvé chez elle un accueil dont, pour lui, le souvenir restera ineffaçable.

Le spectacle de celle démocratie laborieuse, déjouant tous les pièges, affirmant sa confiance dans les institutions du pays et demandant le progrès à leur développement régulier. a mis en pleine lumière l'impuissance des ennemis de la République et apporté le plus précieux encouragement aux efforts (ie ses défenseurs .

Le concours de tous les efforts, l’accord, la collaboration de tous les enfants de la cité, vous ont assuré ce succès (de vos forces industrielles et commerciales) et vous ont permis d'élever ce monument splendide à la gloire du travail et du génie français. C’est un noble et salutaire exemple qui ne sera pas perdu. Dans notre chère France, il n’est plus de partis : un seul cœur bat dans toutes les poitrines quand l’honneur, quand la sécurité, quand les droits de la patrie sont en cause. L’union de tous ses enfants ne saurait davantage lui faire défaut pour assurer la marche incessante vers le progrès et la justice dont il lui appartient de donner l’exemple au momie...

Le banquet se termina vers neuf heures, et le cortège présidentiel se forma pour se rendre à la représentation de gala du Grand-ThéfUre. M. Carnot

prit place dans la première voilure avec le maire1 de Lyon, les généraux Voisin el Borius. On avança lentement en raison de l’énorme foule qui ne cessait de manifester son enthousiasme. En face du palais du Commerce, un individu, qui était parvenu à franchir la haie des soldats, s’approcha de M. Carnot, le frappa d’un coup de poignard et chercha à s’enfuir. Mais la foule, furieuse, se jeta sur lui et, sans l’intervention des gardiens de la paix, l’eût massacré.

Des soins rapides furent prodigués au Président de la République, mais le foie était perforé et, malgré une opération douloureuse, il entra bientôt en agonie. L’archevêque de Lyon lui administra l'extrême-onction. Il reprit toute sa connaissance au dernier moment, sentit sa fin prochaine et, après s’être félicité d’être entouré d’amis, expira.

L’assassin était un ouvrier boula'nger, anarchiste exalté, nommé Santé Caserio. Il était né en 1873 à Mollo-Visconti, petite ville située entre Milan et Pavie.

Lorsque la population exaspérée apprit la nationalité du meurtrier, elle se livra à de violentes manifestations contre les Italiens et contre tous ceux qu’clle soupçonnait tels. Le café Casati et beaucoup de magasins furent saccagés. Comme toujours en pareil cas, la populace interlope profita de ces troubles pour se livrer au pillage pendant les deux journées du 25 et du 26. La troupe parvint à rétablir l’ordre. On arrêta 1.500 individus.

D’autres manifestations contre les Italiens se produisirent dans quelques localités, mais les autorités surent les réprimer promptement.

L’émolion fut profonde dans toutes les vdles de France et du monde entier, d’où parvinrent des témoignages de douleur sincère. Tous les gouvernements exprimèrent leur indignation et leurs regrets de la mort d’un homme dont le caractère était universellement respecté. Tous les chefs d’Etat — et le roi d’Italie le premier — adressèrent des télégrammes de condoléances a Mme Carnot et au gouvernement. « L’Italie, blessée non moins que la France par un tel crime, s’associe tout entière à votre deuil », dit le roi Humbert. « L’impératrice et moi, nous vous exprimons nos regrets les plus profonds et vous assurons de notre sympathie... », télégraphia l’empereur Alexandre. « .le ne saurais trouver les paroles pour vous dire combien mon cœur de veuve saigne pour vous, dit la reine Victoria, et quel effroi, quelle horreur j’éprouve pour ce crime hideux qui vient de vous priver d’un époux bien aimé, ainsi que la France tout entière de son Président si digne et si respecté... » Et l’empereur Guillaume : « ... Que Dieu vous donne les forces pour supporter ce coup terrible. Digne de son grand nom, M. Carnot est mort comme un soldat sur le champ de bataille. »

Par une attention délicate, qui fut remarquée, l’empereur d’Allemagne accorda, le jour des obsèques, la grâce des officiers de marine français, MM. Delgouy et Delguey de Malavas, condamnéspar la Haute Cour de Leipzig.

Le Parlement vota des funérailles nationales qui eurent lieu le 1er juillet. En tête du cortège se remarquait M. Casimir-Perier, le nouveau Président •de la République, qui, malgré les règles du proto-

cole, avait tenu à rendre ce suprême hommage à son prédécesseur. La cérémonie religieuse se fit à Notre-Dame, et le cardinal archevêque de Paris prononça l’éloge du mort :

Des voix plus autorisées que la mienne à traiter les questions de l'ordre politique vous rappelleront les qualités éminentes qui méritôrcnt à M. Carnot d’être élu Président de la République française. Je me contenterai de répéter ici la parole qui a été sur toutes les lèvres pendant les années de sâ magistrature : « C’était l’homme intègre dans la vie publique, dans la vie privée. » Il est des paroles, Messieurs, qui, plus que les longs discours, font l’éloge des hommes que l'on pleure et demeurent gravées dans la mémoire du peuple.

An Panthéon, où fut inhumé le corps, M. Ch. Dupuy célébra à son tour la mémoire du dispara :

Il avait du rôle du Président de la République une conception très haute. Il pensait que la France ne saurait être représentée avec trop de dignité et de correction et, sans se départir jamais de cette simplicité républicaine qui était comme instinctive chez lui, il a su donner à la magistrature suprême une tenue, une attitude, une valeur représentative qui répondent à la fois au sentiment et à l’intérêt national. Il avait inspiré à tous, au dedans et au dehors, pour sa fonction et pour sa personne, la sympathie et le respect...

Il avait l’âme ouverte aux questions les plus pressantes de ce temps; il avait une particulière sollicitude pour les humbles et les faibles, pour les laborieux et les souffrants. Il avait hérité quelque chose de cette disposition humanitaire si touchante de la République de 1848 dont son père, saintsimonien plutôt corrigé que repenti, fut l'un des ministres les plus utiles. Le nombre des œuvres d’assistance et de prévoyance sociale ou de bienfaisance individuelle auxquelles il donnait son concours est considérable. On le connaissait, et c’est peut-être la notoriété qui lui parut toujours le plus enviable, dans tous les milieux où l'on peine, où l'on travaille, où l’on souffre. De là cette popularité qui, chaque jour, gagnait cri étendue et en profondeur, popularité que seule la bonté fait naître et que seule la bonté maintient.

PHÉS1DENCI2 DE M. CARNOT (1887-1894) 291

Election d’un nouveau président de la République (27 juin 1894).

La Constitution exigeait la réunion du congrès dans le plus bref délai. La date du 27 juin fut fixée. Il se produisit plusieurs candidatures, entre autres celles de MM. Brisson et Ch. Dupuv. Mais le choix de la majorité républicaine était déjà fixé, et il n’y eut qu’un seul tour de scrutin, qui donna les résultats suivants :

Nombre des votants . 851

Bulletins blancs ou nuis . 6

Suffrages exprimés . 845

Maj orité absolue . 423

MM. Casimir-Perier . 451 suffrages.

Brisson . 195

Du pu y . 97

Le général Février . 53

Ara go . 27

Voix diverses . 22

Evénements divers (1894).

M. José Maria de Hérédia fut élu membre de l’Académie française le 22 février; MM. Albert Sorel et Paul Bourget furent élus le 30 mai. — M. Barrcre devint ambassadeur près de la Confédération helvétique, et M. de Beverscaux de Rouvray, ambassadeur en Espagne (avril). — Un emprunt de 200 mil-

lions, émis par la ville de Paris, fut couvert plus de Si fois (21 avril). — Violent incendie à l’arsenal du Mourillon, à Toulon, le 2 mai : dégâts évalués à trois millions. — Autre incendie le 9 juillet : quatre millions et demi de pertes. — Fêtes du centenaire de l’Ecole polytechnique (17, 18 et 19 mai).

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