SCANDALE A LA CHAMBRE (22 JANVIER
Le 17 janvier, M. Cavaignac déposa à la Chambre une nouvelle demande d'interpellation sur 1' « Affaire )), en raison d'une note Havas expliquant que le gouvernement se refusait à publier les déclarations faites au capitaine Lebrun-Renaud parce qu'il « mettrait en discussion et semblerait mettre en doute l'autorité de la chose jugée ». L'interpellation se trouva renvoyée au 22, sur la demande de M. Méline.
M. Cavaignac reprocha cette note au gouvernement et dit que c'était le silence qui mettait en doute l'autorité de la chose jugée, silence que le pays ne comprendrait pas. Il affirma qu'il y avait un rapport du 6 janvier 1895, rédigé par le général Gonse, enregistrant ces mots de Dreyfus : « Si j'ai livré des documents... », reproduits encore dans un procès verbal signé, contenant la déclaration du capitaine Lebrun-Renaud.
M. Méline répondit :
Je reconnais, et tout le monde le sait, que celle déclaralion existe... Il me semble que la note même de l'agence Mavas l'avait dit d'tme façon suffisamment claire
La Chambre, le Parlement, le gouvernement st sont toujours refusés jusqu'à présent, et avec raison, à mon avis, à entrer dans la discussion de cette affaire à la tribune
Ou parle sans cesse du secret de cette affaire, on attaque le huis-clos; on voit dans ce secret du huis-clos une manœuvre calculée pour cacher la vérité. On oublie que le huis-clos
lient à la nature même de l'affaire, que dans tous les pays civilisés, sauf de rares exceptions, les affaires d'espionnage sont traitées de cette façon et ne sont examinées qu'à huisclos.
La raison en est 1res simple. Ce n'est pas seulement à cause des embarras diplomatiques que ces sortes d'affaires peuvent susciter, des susceptibilités qu'elles peuvenj, éveiller^ c'est parce qu'il n'est pas nécessaire de faire connaître à nos adversaires les secrets de notre police militaire
Cette campagne est absolument inexcusable; elle pouvait. je ne dis pas s'excuser, mais s'expliquer dans les premiers jours, quand il s'agissait de renseigner l'opinion et d'attirer --on attention sur une affaire qu'on allait introduire. Mais, à mon avis, dès que la justice a été saisie, dès que les défenseurs de Dreyfus ont eu choisi eux-mêmes leurs juges -car ce sont eux qui ont choisi leurs juges, et non pas nous, quoi qu'en dise AI. Cavaignac — dès que par une dénoncia-. lion en règle ils ont saisi la justice militaire et que nous leur avons eu donné des juges comme ils avaient le droit d'en réclamer, ce jour-là le silence devait se faire. Au lieu de cela, Tinstruclion a été menée dans la presse parallèlement à celle des juges militaires, et on a commencé à attaquer les chefs de l'armée eux-mêmes.
... Un écrivain d'un grand talent s'est servi de sa plume pour dénoncer au mépris public les chefs de l'armée, les juges et la justice militaire tout entière; les experts, euxmêmes, n'ont pas trouvé grâce devant lui; il a été fauchant tout sur son passage avec une superbe inconscience et sans se rendre compte du mal qu'il faisait à son pays. J'ai le regret de dire qu'il n'a pas été le seul. D'autres, plus prudents que lui. au point de vue pénal, mais non moins perfides, ont suivi le même exemple. Je n'hésite pas à le dire du haut de cette triTiunc : les joinnalistes, les écrivains qui ont fait cela ont pris devant leur conscience et devant le pays une lourde responsabilité. Ils peuvent aujourd'hui en mesurer toute l'étendue. Libre à eux de croire à l'innocence de Dreyfus, mais il y a des moyens que l'on n'a pas le droit d'employer pour faire triompher une cause, alors même que l'on y croit.
On n'a pas le droit de vouer au mépris les chefs de l'armée. On n'a pas le droit de froisser le sentiment national dans ce qu'il a de plus respectable, au risque de déchaîner des tempêtes, des troubles comme ceux que nous avons tant de peine à maîtriser.
Puisque vous m'interrompez de ce côté (Voraleur montre l'rxtrêine-naiielic), je dis, moi, vos articles de journaux à la
main, que vous faites en ce moment l'appel le plus audacieux à la révolution dans la rue. Je préviens l'honorable M. Jaurès, en particulier, que la décomposilion bourgeoise n'est pas encore assez avancée, quoi qu il en dise, pour qu'il dépende de 20.000 hommes, capables d'un effort concerté, de proclamer et surtout de réaliser la révolution sociale.
Quant aux appels à l'indiscipline, à la révolte des soldats ■contre leurs chefs, que je lis ce matin, je les caractéiise d un mot en déclarant à M. Jaurès que de telles attaques ne peuvent que causer une grande satisfaction à tous les ennemis de la France !
Nous avons rencontré sur notre roule une affaire que nous n'avons pas engagée, que nous n'avons pas dirigée, que nous ne connaissions pas, que nous n'avions pas le droit de connaître. Elle nous a légué des difficultés imprévues; nous les avons abordées loyalement, avec le seul sentiment du respect de la justice et de l'intérêt du pays. Nous avons tout fait pour provoquer l'apaisement, pour canaliser cette affaire, en la renfermant dans ses justes limites; nous avons été débordés par une campagne de presse sans frein; le trouble s'est emparé des esprits, et des esprits il a fini par passer dans la rue.
Nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire pour sortir d'une situation aussi compliquée, pour conjurer une crise qui pèse si lourdement sur le pays tout entier. Eh bien ! quand un gouvernement se trouve aux prises avec de pareils dangers, il serait du devoir de vous tous, si on ne mêlait pas à ces questions l'esprit de parti, de serrer les rangs autour de lui, car, ce qu'il défend, vous le savez bien, ce n'est pas son existence ministérielle si misérable, et si je pouvais céder notre place, sans inconvénient pour le pays, à M. Cavaignac, je le remercierais de la prendre. Ce que nous défendons, vous le savez bien, ce sont les intérêts permanents du pays, c'est la paix intérieure, c'est notre puissance militaire, c'est le bon renom de la France devant l'étranger.
A la suite de ce discours qui avait produit une très grande impression, M. Cavaignac relira son interpellation, mais elle fut reprise par M. Jaurès qui. par ses violences de parole, déchaîna des colères furieuses et provoqua un scandale. Dans les poursuites « incomplètes contre M. Zola, dit-il, il y a
mensonge et lâcheté! » « Puisque vous vous décidiez à poursuivre, puisque vous portiez ce document au jury pour que le jury décidât et jugeât, de quel droit, en vertu de quel principe avez-vous fait un choix entre les diverses parties de cet article? »
M. de Bernis, royaliste, lui cria : « Vous êtes du syndicat Dreyfus? »
M. Jaurès. — Que dites-vous, M. de Bernis?
M. DE Bernis. — Je dis que vous devez être du syndicat, que vous êtes probablement l'avocat du syndicat !
M. Jaurès. — M. de Bernis, vous êtes un misérable et un lâche !
Al. Gérault-Richard traversa l'hémicycle et s'élança sur M.' de Bernis qu'il frappa d'un coup de poing au visage en l'appelant « gredin ». MM. Gamard et Chaulin-Servinière intervinrent, et ce dernier reçut aussi un coup. Ce fut l'origine d'une bagarre entre des membres de la droite et des députés de l'extréme-gauche, dont quelques-uns siégeaient à droite, faute de place à côté de leurs amis politiques. Dans cette bataille, on distingua MM. Toussaint, Faberot, Coûtant et Chauvière. Les huissiers se trouvèrent impuissants à arrêter les adversaires exaspérés. M. de Bernis gravit la tribune et frappa M. Jaurès ({ui voulut riposter, mais ne put l'atteindre. Le tapage avait gagné les tribunes où le public manifestait aussi ses opinions par des injures et des coups. Les huissiers eurent grand mal à obtenir l'évacuation.
M. Brisson, président, renvoya la suite de la discussion au 24 janvier. M. Jaurès acheva ce jour-là son discours et demanda au président du Conseil si, oui ou non, un dossier secret avait été remis aux
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juges de 1894, sans avoir été communiqué à la défense.
M. Méline répondit qu'il continuait à se refuser d'ouvrir à la tribune le dossier Dreyfus.
M. Goblet ayant i:eproché au gouvernement de ne pas faire connaître au pays les motifs de sa conviction de la culpabilité, M. Méline répliqua que, s'il agissait ainsi, il prononcerait un a érilable jugement, en se substituant à la justice du pays, sans avoir entendu ni les juges ni l'accusé. Le gouvernement deviendrait ainsi le juge unique de la France, ce qui ne s'était jamais vu, même dans les nations les plus aristocratiques.
La Chambre approuva le gouvernement par 376 voix contre 133 (ordre du jour de MM. Néron- Baiicel et Vacher).