‹ Histoire de la troisième République de 1894 à 1906 (volume 3)Chapitre 31 sur 37 · PROGRESSISTE · texte numérisé non relu

PROGRESSISTE

Le rapport de M. Mazeau, premier président de la Cour de cassation, sur les faits dénoncés par M. Ouesnay de Beaurepaire, concluait qu'il « serait sage que la chambre criminelle de la Cour de cassation :ie Jût pas appelée à juger seule ». Le Con seil des ministres, après avoir pris connaissance du rapport, adopta cet avis le 28 janvier 1899. Il déposa ini projet de loi modifiant l'article 445 du Code d'instruction criminelle sur la revision des procès criminels et tendant à faire juger par toutes les chambres réunies de la Cour de cassation les affaires dont la revision aurait été admise par elle, si toutefois l'enquête préliminaire de la chambre criminelle avait été confiée à plus de trois de ses membres.

Ce projet causa de la surprise, car M. CharJes Dupuy avait fait repousser une proposition presque

identique de M. Gerville-Héache. La Chambre, le 30 janvier, après un court débat, renvoya, par 346 voix contre 189, à la commission saisie d'autres projets analogues, la proposition gouvernementale.

Le 10 février, la Chambre discuta ce projet de loi que la commission avait repoussé par 9 voix contre 2. M. Renault-M'orlière signalait dans son rapport le caractère anormal des propositions suscitées par Taflaire Dreyfus, « lois de circonslance et d'exception ». Il défendit les magistrats de la chambre criminelle contre les « commérages des garçons de bureau » et s'indigna que l'œuvre de la justice s'accomplît « dans une atmosphère d'espionnage et de délation »,

M. Lebret, garde des sceaux, invita les députés à tenir compte de l'état de l'opinion publique, « Il faut vous reporter, ajouta-t-il, dans vos circonscriptions respectives. » Enfin, il invoqua l'avis exprimé par le premier président Mazeau et les magistrats enquêteurs, dont il donna lecture.

M. Millerand s'éleva avec véhémence contre cette opinion. Il s'attacha à prouver l'impartialité de la chambre criminelle et de son président, M. Lœw. Il ajouta que, si on la dessaisissait parce que, suivant les termes des enquêteurs, elle pouvait être « troublée par les injures et les outrages », on accorderait « une prime à la calomnie ». Le projet gouvernemental n'amènerait pas l'apaisement, car il était applaudi par tous les fauteurs de coups d'Etat, qui approuvaient ce coup d'Etat judiciaire dans l'espoir d'autres coups de force. Puisque tous les ennemis de la République étaient d'accord sur ce sujet, le devoir des républicains se trouvait tra-é.

M. Charles Dupuy monta à la tribune, pendant qu'un député criait, au milieu des rires : « Arme sur l'épaule droite! ». Il dit que les craintes de M, Alillerand étaient sans fondement; le gouvernement n'avait pas cessé « de monter autour de la République une garde vigilante », s'elTorçant de maintenir l'affaire Dreyfus dans le domaine judiciaire et de faire la lumière en communiquant à la justice le dossier secret. L'extension de juridiction proposée procurera « un arrêt qui en finisse absolument avec cette affaire et qui ne soulève contre lui que deux sortes de colères ou de passions : celle des fous et celle des révoltés ». Le gouvernement ne demandait pas une juridiction d'exception, mais une juridiction plus haute. Oui s'en plaindrait? Si l'innocence de Dreyfus était évidente. « cette évidence était-elle d'un genre tellement spécial qu'elle ne pouvait éclater que devant la chambre criminelle » ?

M. Camille Pelletan refusa d'accepter ces arguments.

La Chambre vota le projet par 324 voix contre 207 sur 531 votants.

Ce résultat dénonçait le nouveau groupement des partis. La majorité gouvernementale comprenait cette fois tous les membres de la droite, monarchistes, bonapartistes et ralliés, sauf deux qui s'abstinrent. Les 207 opposants appartenaient aux divers groupes républicains. Le parti progressiste s'était divisé : le plus grand nombre de ses membres avait suivi M. Méline et voté le projet de dessaisissement, tandis que 33 membres l'avaient repoussé. Parmi ces derniers, on remarquait les noms de MM. Aynard, Barthou, Chritophle, Decrais. JiMinart, Lan-

nés de Montebello, Poincaré, Jules lloclie, Rouvier.

Cette scission du parti progressiste, qui allait s'accentuer, a^ait été annoncée, le 9 février, par un manifeste de députés appartenant à toutes les fractions du parti républicain, protestant contre le projet de loi de dessaisissement. Ce document était signé par MM'. Henri Blanc, Decrais, Jonnart, Bar- Ihou, Poincaré, Isambert, Léon Bourgeois, Briss( n- Sarrien, de la Porte, Mesureur, Pelletan, Millerand, Viviani. M. Ribot n'avait pas signé, mais annonçait qu'il voterait aussi contre le projet. Cette déclaration contenait les passages suivants : •

« Osera-t-on dire qu'il suffît, pour disqualifier les membres de la chambre criminelle, que des calomnies et des outrages quotidiens les aient envelopl)és dans nous ne savons quelle suspicion générale?...

)) Des mesures de ce genre, alors même qu'elles seraient revêtues des apparences législatives, ne sont que des coups de force...

» L'illusion n'est plus permise. Les ennemis de la liberté s'agitent et complotent. Réaction cléricale et démagogie césarienne se coalisent une fois de plus contre la République... »

Au Sénat, la discussion commença le 27 février. L'opposition se manifesta encore plus ardente qu'à la Chambre. Le dessaisissement fut combattu par MM'. Maxime Lecomte, Bérenger, Monis, Morellet, Waldeck-Rousseau; il fut soutenu par MM. Bisseuil. Girault, de Lamarzelle, Tillaye. Le garde des sceaux et le président du Conseil inlervinrent en posant la question de confiance. Les deux discours les plus

remarqués furent ceux de MM. Bérenger et Waldeck-Rousseau. Le premier se déclara « très leime catholique », pour attester qu'il n'obéissait pas à la franc-maçonnerie, comme un interrupteur l'en accusait. Il repoussait cette « loi de circonstance » parce qu'on n'enlève pas à un accusé le juge que la loi lui a désigné, sous peine d'être suspect. « en changeant le juge, de vouloir changer le jugement ». M. Waldeck-Rousseau. qui n'avait parlé qu'une fois au Sénat depuis son élection en 1894, prononça un grand discours. Il soutint que cet expédient n'apporterait pas l'apaisement. L'idée de ce projet était « d'enlever un procès déterminé à un juge déier miné i)0ur le remettre à un troisième juge qu'on aura choisi ». Il se refusait à accepter cette atteinte aux garanties du droit individuel.

Nous avons toujours été un peuple épris d'idéal et de raison. Nous étions avides d'égalité, et des prédications furieuses exhumant, pour les vanter, des souvenirs qui sont la honte de l'histoire, essayent de précipiter toute une partie d'un peuple contre une autre. Nous étions avides de justice et l'on a pu dire, sans que partout ce peuple frémisse, que, contre le droit individuel, il peut y avoir des raisons d'Etat.

Certains mots ont perdu leur sens : craindre qu'une erreur ait. été commise, ce n'est pas obéir au plus noble devoir et au plus noble sentiment de l'humanité, non; dans un certain jargon nationaliste, cela a été méconnaître la patrie.

M'. Charles Dupuy déclara que cette loi n'était pas une concession aux ennemis de la Républicjue puisqu'une majorité de républicains ra\ait votée à la Chambre; elle n'était pas une loi de circonstance puisqu'elle « devait survivre aux circonstances qui l'avaient fait naître »; elle n'était |«as non plus une loi d'exception, puisqu'au lieu de diminuer les garanties du justiciable, elle les augmentait en accordant Tui plus grand nombre de juges. Pouvait-on

prétendre que le gouvernement voulait changer les juges pour changer le jugement? Connaissait-on dor.c ce jugement avant qu'il soit rendu et craignait-on le rejet de la revision? Sur quoi se basait-on pour préjuger l'arrêt de la Cour de cassation? De quel droit le soupçonner? Le gouvernement n'avait qu'une préoccupation : assurer la justice en établissant la vérité.

Le 1" mars, le Sénat vota la loi par 158 voix contre 131.

DÉPOSITION d'esïERUAZY.

Esterhazy avait écrit, le 10 décembre 1898, à M. le président Mazeau. qu'il était prêt à déposer devant la chambre crimiijelle, à condition qu'il lui fût accordé un sauf-conduit, ce à quoi consentit le gouvernement. On le cita à comparaître le 17 jan- ^ie^ 1899.

Avant de déposer, il écrivit encore à M. Mazeau, le 13 janvier, qu'il avait été employé au bureau des renseignements par le colonel Sandherr et que, à l'instigation de ce dernier, il était entré en relations, en 1894 et en 1895, a\ec Tattaché militaire allemand .Schwarzkoppen auquel il avait fourni de faux documents pour en obtenir d'intéressants. Lorsqu'il comparut devant la chambre criminelle, il confirma cette déclaration. Il reconnut avoir écrit les lettres sur papier pelure à M™^ de Boulancy, dont il avait d'abord nié être l'auteur. Il repartit pour l'Angleterre le 31 janvier.

Dans le courant du même mois, Esterhazy avait publié les Dessous de l'affaire Dreyfus; au mois de

mars, il lança encore d'autres révélations dans le Daily Chronicle. Il donna des détails sur ses relations avec les lieutenants-colonels du Paty de Clam et Henry, ainsi qu'avec l'archiviste Gribelin. 11 avança que ses deux lettres violentes au président de la République, dans lesquelles il menaçait de faire intervenir l'empereur d'Allemagne, lui avaient été dictées par le lieutenanf-colonel du Paty de Clam. C'était aussi ce dernier qui lui avait remis le (( document libérateur » et qui avait inventé l'histoire de la femme voilée pour en expliquer la provenance. Et, prétendait-il, le général de Boisdeffre, alors chef d'état-major général de l'armée, avait approuvé les relations de ces officiers avec lui.

En rapportant les assertions de cet ignoble personnage — payées 5.000 francs par le journal anglais, — il est nécessaire d'ajouter qu'elles étaient contradictoires et peu dignes de créance.

Le 3 juin, le Matin publia, sous la signature *( Paul Piibon », une interview d'IOstorhazy, qui s'avouait l'auteur du bordereau. Le même journal donna, cinq jours après, un autographe de cet individu qui confirmait sa précédente déclaration.

Le décès subit de M'. Félix Faure, le 16 février 1899, n'interrompit pas les polémiques. Ce fut, au contraire, un nouvel aliment. Ouelques antidreyfusistes insinuèrent que leurs adversaires étaient cause de cette mort « mystérieuse », car le président de la République, ardent patri<tte, s'était prononcé contre leurs menées.

PRÉSIDENCE DE M. FÉLIX FAUKE (1895-1899) 247 CRÉATION DE LIGUES. — LA PATRIE FRANÇAISE.

Il se créa plusieurs ligues au commencement de 1899. La plus importante fut la Patrie française qui, d'après son programme, avait pour but « de travailler à maintenir, en les conciliant avec le progrès des idées et des mœurs, les traditions de la patrie française et de fortifier l'esprit de solidarité qui doit relier entre elles à travers le temps toutes les générations d'un grand peuple ». Plus de vingt académiciens, parmi lesquels MjM. François Coppée et Jules Lemaître, signèrent cet appel auquel adhérèrent aussitôt plusieurs milliers do Français, dont un grand nombre de professions libérales. Le 19 janvier 1899, M. Jules Lemaître prononça un discours à la séance d'inauguration de la ligvic, dans la salle de la Société d'horticulture.

Un journaliste monarchiste, M. Hervé de Kérohant, avait donné son adhésion, mais le comité de la ligue le raya parce qu'il avait signé une pétition réclamant la mise en liberté du lieutenant-colonel Picquart. La Pattie fvancai'Ac manifesta ainsi, dès le début, son sentiment contre Dreyfus, contre ses partisans et contre la revision. Pour protester contre cet exclusivisme, d'autres écrivains et professeurs, parmi lesquels on remarquait MM. Sully-Prudhomme, Victorien Sardou, Lavisse, Janet et Boutroux, rédigèrent un Appel à Vunion, non pour fonder une nouvelle ligue, mais pour rallier « les amis de la légalité et de la paix publifiue », s'élever « contre la violence et la haine, travaillor à la conciliation et à l'apaisement », obtenir que tous les bons citoyens « s'inclinent par avance devant la décision.

quelle quelle soit, de la Cour de cassation, tribunal suprême du pays ». Cet appel obtint peu de signatures et n'eut pas le retentissement que ses auteurs espéraient.

FIN DE l'eXQUÊTE DE LA COUR DE CASSATION.

La Cour de cassation, toutes chambres réunies, en exécution de la nouvelle loi, s'occupa de l'affaire Dreyfus et admit les résultats de l'enquête faite jusqu'à ce moment par la chambre criminelle. La Cour réclama seulement la communication de tous les dossiers secrets, diplomatiques et militaires (arrêt du 21 mars). Le général Chanoine et le capitaine Cuignet présentèrent de nouveau et expliquèrent les pièces à partir du 27 mars. La dépêche Panizzardi provoqua encore un incident, à la suite de la déposition de M. Paléologue, qui sembla mettre en doute les assertions du ministère de la guerre. Il y eut un échange de lettres entre M. de Freycinel et M. Delcassé. Finalement, le 27 avril, un procès-verbal, signé de AL Paléologue et du commandant Cuignet, attesta que le déchiffrement de la d('pêche, tel qu'il a\ait été donné par le ministère des affaires étrangères, était conforme au décalque du document, loriginal ayant été détruit par l'administration des télégraphes (1).

(1) Le Petit Journal publia, le 12 mai 1899, les lettres échan- 't gees entre M. de Freycinet et M. Delcassé. C'est le comman- • dant Cuignet qui. en ayant eu connaissance, les communiqua à M. Grosjcan. juire au tribunal de \er.~ailles. Celui-ci le.> donna au Petit Journal. Pour cotte indiscrétion. M. Krantz. ministre de la guerre, mit le commandant Cuignet en non- .activité par retrait d'emploi. M. Viviani interpella, le 12 mai.

Les dépositions les plus intéressantes ensuite entendues furent celles de AI. Bertulus, des généraux Roget et Gonse.

Le président de la chambre civile, M. Ballot-Beaupré, qui avait succédé à M. Ouesna} de Beaurepaire, donna lecture de son rapport devant la Cour, toutes chambres réunies, le 29 et le 30 mai 1899. Il étudiait d'abord si, au point de vue légal, la demande en revision pouvait être acceptée, si le jugement de 1891 devait être cassé avec ou sans renvoi devant un au- Ite conseil de guerre. Il examinait les faits nouveaux invoqués dans la requête en revision. Il concluait qu'il n'y avait pas eu d'aveux de Dreyfus le 5 janvier 1895, que le bordereau avait été écrit par Esterf:azy, que le véritable fait nouveau était la découverte des deux lettres de ce dernier écrites sur papier pelure. La cassation avec renvoi s'imposait si la Cour jugeait qu'il y eût matière à revision. Il termina ainsi : « En mon âme et conscience, je manquerais au plus sacré des devoirs si je ne proclamais hautement qu'il y a en cette affaire un fait nouveau de nature à établir l'innocence du condamné de 1894. »

M. le procureur général Manau développa, le 30 et le 31 mai, des conclusions conformes à celles du rapport de M. Ballot-Beaupré, tendant à renvoyer Dreyfus devant un autre conseil de auerre. Il énumérait les preuves nombreuses atteslant que le bor-

le gouvernement sur cet incident qu'expliqua M. Krantz et, après lui, M. Delcassé. La Chambre vola un ordre du jour de confiance par .378 voix contre 54.

M. Grosjean se trouva traduit devant la Cour de rassation. réunie en conseil supérieur de la magistrature, le ?, juillet, et fut frappé de la peine de six mois de suspension (20 juillet). M. Grosjean donna plus tard sa démission.

dereau était d'Eslerhazy et il estimait qu'il y avait plusieurs faits nouveaux, entre autres le faux du lieutenant-colonel Henry.

Le P'' juin, M° Mornard prononça sa plaidoirie et demanda aussi le renvoi devant un autre conseil do guerre, à l'encontre de son opinion personnelle, sur l'injonction de sa cliente, M"^ Lucie Dreyfus, et sur la volonté du condamné qui « voulait comparaître devant ses frères d'armes ».

La Cour de cassation rendit son arrêt le 3 juin. Eu \oici les principaux passages :

...Sur le moyen tiré de ce que la pièce secrète : « Ce canaille de D... » aurait été communiquée au conseil de guerre :

Attendu que cette communication est prouvée à la l'ois par la déposition du président Casimir-Perier et par celle des généraux Mercier et de Boisdel'fre eux-mêmes;

Que, d'une part, le président Casimir-Pcrier n déclaré tenir du général Mercier qu'on avait mis sous les 'yeux du conseil de guerre la pièce contenant les mots : « Ce canaille de D... », regardés alors comme désignant Dreyfus;

Oue, d'autre part, les généraux Mercier et de Boisdeffre, invités à dire s'ils savaient que la communication avait eu lieu, ont refusé de répondre et qu'ils l'ont ainsi reconnu ini plicitement;

Attendu que, par la révélation, postérieurement au jugement, de la communication aux juges d'un document qui a pu produire sur leurs esprits une impression décisive et qui est aujourd'hui considéré conune inapplicable au condamné. <-onstitue un fait nouveau de nature à établir 1 innocence de celui-ci;

Sur le moyen concernant le bordereau :

Attendu que le crime reproché à Dreyfus consistait dans le fait d'avoir livré à une puissance élrangèrc, ou à se^? agents, des documents intéressant la défense nationale, confidentiels ou secrets, dont l'envoi avait été accompagné d'une lettre missive ou bordereau non datée, non signée et écrite sur un papier pelure filigrane au canevas après fabrication de rayures au quadrillage de quatre millimètres en chaque sens

Attendu qu'en novembre 1898 l'enquête a révélé l'existence et amené la saisie de deux lettres sur papier pelure quadrillé, dont l'authenticité n'est pas douteuse, datées l'une du 17 avril 1892, l'autre du 17 août 1894, celle-ci contemporaine de l'en- Aoi du bordereau, toutes deux émanant d'un autre officier

qui, on décembre 1897, avait expressément nié s'être jamais servi de papier calque;

Attendu, d'une part, que trois experts commis par la chambre criminelle, les professeurs de lEcolc des chartes Meyer, Giry, Alolinicr, ont été d'accord pour atlirmer que le bordereau était écrit de la même main que les deux lettres susvisées et qu'à leurs conclusions Charavay s'est rattaché, après examen de celte écriture, qu'en 189i il no connaissait pas;

Attendu, d'autre part, .que trois experts également commis, Putois, Ghoquet, président honoraire de la chambre syndicale du papier et des industries qui le transforment, et Marion, marchand en gros, ont constaté que, comme mesures extérieures et mesures de quadrillage, comme nuance, épaisseur, transparence, poids et collage, comme matières premières employées à la fabrication, le papier du bordereau présentait les caractères do la plus grande similitude avec celui notamment de la lettre du 17 août 1894;

Attendu que ces faits, inconnus du conseil de guerre qui a prononcé la condamnation, tendent à démontrer que le bordereau n'aurait pas été écrit par Dreyfus;

Qu'ils sont de nature par suite à établir l'innocence du condamné.

Ou'ils rentrent dès lors dans les cas prévus dans le paragraphe 4 de l'article 443, et qu'on ne peut les écarter- en invoquant également des faits postérieurs au jugement comme les propos tenus le 5 janvier 1895 par Dreyfus devant le capitaine Lebrun-Renaud;

Qu'on ne saurait, en effet, voir dans ces propos un aveu de culpabilité, puisque, non seulement ils débutent par une protestation d'innocence, mais qu'il n'est pas possible d'en fixer le texte exact et complet par suite des différences existant entre les déclarations successives du capitaine Lebrun- Renaud et celles des autres témoins; — il n'y a pas lieu de s'arrêter davantage à la déposition de Depert, contredite par relie du directeur du dépôt, qui, le 5 janvier 1895, était prés (le lui;

Pan ces motifs, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les .lutres moyens.

Casse et annule le jugement de condamnation rendu le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1" conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, et renvoie l'accusé devant le conseil de guerre de Rennes...

Le 5 juin, sur la proposition de iVIM. Sembat, Mil- Icrand et Krauss, la Chambre vota, par 307 voix contre 212, l'affichage dans toutes les communes de l'arrêt de la Cour de cassation.

Xi'unification de l'heure. — Les fuseaux horaires.

La loi du 14 mars 1891 avait établi que l'heuie légale en France et en Algérie serait l'heure temps mojen de Paris, donnée par l'Observatoire. Cette heure unique supprimait toutes les heures particulières des localités de France, variant de l'est à l'ouest, ce qui était une cause de difficultés et d'erreurs.

Semblable progrès restait à réaliser pour les relations internationales, en adoptant le système universel des fuseaux horaires, qui simplifierait les échanges intérieurs et les rapports entre les peuples. Déjà, l'unification des poids et mesures et celle des monnaies avaient été une première amélioration qu'il était nécessaire de compléter par l'unification de la mesure du temps à la suite de l'essor des télégraphes et des chemins de fer depuis un demi-siècle. Les changements d'heures créaient des complications gênantes. Par exemple, aux frontières du lac de Constance, qui baignait cinq pays (la Suisse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière et l'Autriche), il y avait cinq heures officielles différentes, et les horaires des bateaux étaient incompréhensibles.

En 1894, un congrès se réunit à \\\ishinglon, et presque toutes les puissances européennes donnèrent leur adhésion au système dès fuseaux qui consistait à partager la circonférence du globe en 24 fuseaux horaires, chacun compris par conséquent - — la rotation de la terre s'accomplissant en vingt-quatre heures — entre deux méridiens distants de 15 de-

grés. Il y avait donc exactement une heure de différence entre les temps moyens de deux de ces méridiens. Il en résultait que l'heure du méridien anglais de Greenwich, pris pour base, était en retard de 60' sur l'heure de l'Europe centrale, elle-même en retard de 60' sur l'heure de l'Europe occidentale. Pour l'Europe, il y avait trois fuseaux : le fuseau d'origine ou occidental, s'étendant de 7°50 à l'ouest et à l'est du méridien de Greenwich de base et comprenant la Grande-Bretagne, la Belgique, l'Espagne, la France (avec la Corse et l'Algérie); le fuseau central, s'étendant de 7°30 à l'ouest et à l'est du 14* degré de longitude est de Greenwich et comprenant la Suède, la Norvège, le Danemark, l'Allemagne, le Luxembourg, r Autriche-Hongrie, la Bosnie-Herzégovine, la Suisse, l'Italie, la Sardaigne, le Monténégro, la Serbie et la Tunisie; le fuseau oriental, s'étendant de 7°30 à l'ouest et à l'est du 30* degré de longitude est de Greenwich et comprenant d'abord la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie qui avaient donné leur adhésion.

Quatre nations n'admirent pas le système des fuseaux horaires : la Russie, la Hollande, la Grèce et le Portugal.

Dès 1896, M. Gabriel Deville proposa à la Chambre de substituer le méridien de Greenwich à celui de Paris comme méridien initial et d'adopter l'heure de l'Europe occidentale, mais cette idée heurta des susceptibilités nationales, et la Chambre ne se décida à accepter les fuseaux horaires que le 24 février 1898. Le Sénat mit encore plus de lenteur; il ne vota le projet de loi de la Chambre que le 10 février 1911.

Cette loi ne se trouva appliquée que le 11 mars

1911. A minuit, toutes les horloges officielles et des gares furent retardées de 9'21" pour mettre l'heure moj'enne légale de France en concordance avec l'heure anglaise. On en profita pour abolir la différence de cinq minutes qui existait dans les gares entre l'heure extérieure et l'heure intérieure.

La question de renoncer complètement au méridien français a été réservée, la réfection des cartes et la modification du matériel nautique nécessitant des crédits importants que le Parlement devra accorder.

Taux d'escompte et taux d'intérêt de 1895 à 1898. Valeurs de Bourse.

Le taux d'escompte dans les principaux pays a été le suivant, à la fin des années ci-après :

Banque de France ■ ■ ■'■

— d'Allemagne ,

— d'Angleterre

— d'Autriche-Ilongrie. .

— de Russie. . .

— des Pays-Bas

Ce resserrement de l'argent, dû à des causes générales, semblait anormal, car l'escompte est subordonné aux mouvements des stocks métalliques, et la production des métaux précieux augmentait sans cesse. De plus, le taux des placements en fonds d'Etats, considérés comme sûrs, était en baisse continue depuis plus de vingt-cinq ans.

Le taux de l'intérêt des placements, qui n'a pas de rapports a\ec le taux de l'escompte en banque, n"est déterminé que par la loi de l'offre et de la de-

mande et n'est pas influencé par la production de l'or et de l'argent. Pendant cette môme période, le taux de l'intérêt s'était élevé, comme l'escompte, en raison de l'accroissement des entreprises industrielles faisant des appels d'argent. Le capital n'accepte des intérêts médiocres que lorsqu'il y a peu d'affaires, et il se reporte sur les fonds d'Etat, les obligations de chemins de fer, les emprunts des villes, qui atteignent des cours élevés-. En 1898, les constructions maritimes, qui recourent à tant d'industries, furent très nombreuses; les chantiers anglais lancèrent 1.5S1.000 tonnes. Les chantiers américains et allemands se signalèrent aussi par leur activité. L'année 1S9S fut remarquable par son grand nombre d'émissions de titres, surtout industriels, dont les financiers annoncèrent encore l'augmentation pour les deux années suivantes.

Le capital de 136 valeurs cotées à la Bourse de Paris était estimé, d'après les cours officiels du 31 décembre 1897, à 58.926 millions. La baisse qui survint ramena cette valeur à 58.389 millions. C'était la première fois, depuis quatre ans; qu'on constatait une dépréciation aussi forte, se chiffrant par 537 millions environ.

Evénements divers de l'année 1898 en Fran-a et à l'étrang-er.

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