‹ Histoire de la troisième République de 1894 à 1906 (volume 3)Chapitre 6 sur 37 · LE FAUX DU COMMANDANT HENRY · texte numérisé non relu

LE FAUX DU COMMANDANT HENRY

A ce moment, le commandant Henry, qui connaissait les sentiments et les intenlions du lieutenant-colonel Picquart et qui les combattait par tous les moyens en son pouvoir, résolut de détruire lelfet de ses recherches et de ses efforts en fabriquant une pièce secrète destinée à démontrer, de façon irréfutable, la culpabilité de Dreyfu^^. Le 31 octobre 1896, il reçut, par le cornet habituel, une lettre sans signiflcation, écrite par l'attaché militaire italien Panizzardi, qui coopérait avec Schwarzkoppen pour l'espionnage. Conservant l'en-tête et la signature, il les mit sur une pièce de 1894, pour remplacer les mêmes fragments qu'il enleva sur cette dernière. Il eut ainsi un en-tête et une signature pour son faux qu'il rédigea ainsi qu'il suit (1) :

Mon cher ami, j'ai lu qu'un député va interpeller sur Dreyfus. Si on me demande, à Rome, nouvelles explications, je dirai que jamais j'avais des relations avec ce juif. C'est entendu ! Si on vous demande, dites comme ça. Car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrive avec lui. — Alexandrine.

(l) L'emploi de ces fragmenis permit plus tard au capitaine Cuignet de découvrir le faux, les quadrillages des papiers n'étant pas exactement pareils.

bi HiSToinn de la troisième repuclioue

Profitant de Tabsence du lieutenant-colonel Picquart, le commandant Henry remit ce faux au général Gonse, qui le porta au général de Boisdeffre. Ce dernier le transmit au ministre de la guerre.

interpellation castelin a la chambre.

Le 10 novembre 1896, le Matin reproduisit un fac-similé du bordereau pour donner, disait-il, « la j.reuve matérielle et irrécusable du forfait ».

Le 18 novembre, la Chambre se trouva saisie d'une interpellation de M. Castelin. Le ministre de la guerre, dès le début, lut une déclaration tendant à empêcher un débat : « Il y a chose jugée et il n'est permis à personne de revenir sur ce procès... Les motifs d'ordre supérieur qui ont nécessité en 1894 le jugement de l'affaire à huis clos n'ont rien perdu di- leur gravité. »

M. Castehn dit cjne son but était d'arrêter net une campagne engagée pour innocenter Dreyfus. Il rappela qu'il y avait eu des bruits d'évasion démentis par le ministère des colonies et qu'une dépêche officielle chiffrée, du ministre, M. Chautemps. avait é!é traduite, puis publiée par un journal. Il demanda pourquoi une enquête n'avait pas été ouverte pour découvrir et punir l'auteur de cette grave indiscrétion. Il cita plusieurs noms de personnes qui avaient soutenu et soutenaient encore le capitaine Dreyfus.

On se trouve en présence d'une suite de faits tendant h enlever à la justice un homme qui a été condamné pour trahison. Les puissants appuis que nous voyons intervenir directement ou indirectement prouvent qu'une partie de^ coreligionnaires de Dreyfus se sont mépris sur leur devoir de solidarité: il= devaient abandonner cet homme, faire l'oubli sur son nom.

PRÉSl'OENCi; DE M. FÉLIX FAURE (1895-1891)) 85

On ne révisera pas le procès Dreyfus, et si on le revisait, le gouvernement devrait faire voter immédiatement par le Sénat la loi, adoptée par la Chambre, qui punit de mort le crime d'espionnage.

M. Alcliiie leiusa de répondre et d'examiner les laits signalés, ne voulant pas rouvrir un débat sur une chose jugée.

La Chambre vota à mains levées, à Tmianimité moins cinq a'oîx, un ordre du jour de confiance dans le gouvernement, l'invitant à rechercher, s'il y avait lieu, « toutes les responsabilités engagées dans l'affaire Dreyfus ».

Onelques jours après, la commission parlementaire des pétitions examina la demande de M""^ Dreyfus sollicitant la revision du procès, et elle repoussa celte reqiête, aucune raison sérieuse ne la justifiant et la Chambre ayant énergiquement manifesté son sentiment sur les tentatives pour rouvrir un débat sur une question bien jugée et définitivement jugée. Le 3 décembre, la Chambre adopta les conclusions défavorables du rapporteur, M'. Loriot, député de l'Eure, et passa à l'ordre du jour.

ÉLOIG>EME\T DU LIEUTENANT-COLONEL PICOUART. ENTENTE d'oFFICIERS DE l'ÉTAT-MAJOR AVEC ESTERHAZY.

Le 26 décembre 189G, le lieutenant-colonel Picquart, 6n mission aux 6^, 7*, 14® et 15® corps d'armée, reçut l'ordre du général Gonse d'organiser lo service des renseignements en Algérie et en Tunisie; il fut afff^.cté au 4® régiment de tirailleurs (1). Le

(1) Vers le 15 octobre 1897, le mmistrc de la guerre ordonna au général Leclcrc, commandant la division d'occultation de Tunisie, d'envoyer le lieutenant-colonel Picquart à

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commandant Henry devint chef du bureau des i enseignements.

Le sénateur Scheurer-Kestncr ne cessait de b'occuper de la cause de Dreyfus et recueillait tous les renseignements, secondé par MM. Ranc, Reinach, Mathieu Dreyfus et Bernard Lazare.

Le lieutenant-colonel Picquart revint à Paris au mois de mars, puis au mois de juin 1897. Dans ce dernier voyage, il se concerta avec son ami M. Leblois, auquel il remit les lettres qu'il avait échangé s avec le général Gonse. Après son départ (29 juin), AL Leblois communiqua à M'. Scheurer-Kestner tout ce qu'il avait appris et lui remit cette correspondance. Plusieurs personnages politiques intervinrent, entre autres M. Waldeck-Rousseau qui vit M. Méline et qui le prévint de Fimportance de l'affaire.

Le ministère de la guerre, avisé de la campagne qui se préparait en faveur de Dreyfus, réunit toutes les pièces le concernant. Le général Gonse con\oqua le capitaine Lebrun-Renaud, de la garde républicaine, et lui fit écrire les déclarations que celui-ci assurait avoir été faites par le condamné le. jour de Ta dégradation et avoir été notées par lui sur un calepin. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam (1), officier de police judiciaire en 189 i. fut adjoint au général

Bizerte; puis, le 27 octobre, des rassemblements ayant été signalés sur la frontière tripolitaine, de le diriger sur nos postes de celte région pour établir des relations avec les indigènes. Les partisans de Dreyfus ont vu dans cet ordre l'intention de l'exposer à un grave danger, qu'il ne courut pas, c.'^r le général Leclerc, vu les risques de cette nvspion, recommanda au lieutenant-colonel de ne pas dépasser Gabès Cl) Cet officier avait été promu lieutenant-colonel le 10 m;irs

Gonse, qui le chargea de rédiger plusieurs notes résumant tous les documents et renseignements relatifs à l'atïaire.

Le lieutenant-colonel du Paty, méconnaissable, grâce à une fausse barbe et à des lunettes bleues, s'aboucha avec le commandant Esterhazy, auquel il a^■ait donné rendez-vous au parc de Montsouris, à Ja nuit tombante. Il était accompagné de l'adjudant Gribelin, portant aussi des lunettes bleues, et du commandant Henry, qui resta dissimulé dans une voiture. Le lieutenant-colonel dit à Esterhazy qu'on allait l'accuser d'être l'auteur du bordereau, mais qu'il ne s'inquiétât pas et ne commît aucune imprudence, car, au ministère de la guerre, on avait la conviction de la culpabilité de Dreyfus. Il l'informa de l'enquête faite contre lui par le lieutenant-colonel Picquart. Plusieurs autres entrevues, réglées par le lieutenant-colonel du Paty et le commandant Henry, eurent lieu avec Esterhazy qui connut bientôt la qualité de ses défenseurs. Profitant de ce qu'il avait appris, il se plaignit au général Millet, directeur de l'infanterie, qu'il vit au ministère, et adressa ensuite une lettre au ministre de la guerre pour le mettre au courant des accusations qu'on allait lancer contre lui. Il y disait que certains mots du bordereau publié par le Mutin, semblaient calqués sur son écriture, et il donnait comme explication qu'il avait envoyé, en 1894, à un officier du ministère un travail qui avait dû être vu et calqué par le capitaine Dreyfus (1).

(1) L'officier du ministère désiprné était le capitaine Bro, •qui a nié avoir demandé un travail à Esterhazy et avoir reçu «n manuscrit de lui.

Esterhazy, qui vit encore plusieurs fois le lieutenant-colonel du Paty de Clam et le commandant Henry, envoya trois lettres au président de la République (29 et 31 octobre, 5 novembre). Dans la première, il annonçait qu'un scandale allait éclater, qu'il s'adresserait à son « cbef de blason » au « suzerain » de sa famille, à l'empereur d'Allemagne, s'il ne lui était pas fait justice en France. Dans celle du 31 octobre, il disait qu'il possédait « un document libérateur » qu'il avait mis en sûreté à l'étranger et qui établissait la culpabilité de Dreyfus, document d'une telle gravité qu'il forcerait « la France à s'humilier ou à faire la guerre » en cas de publication; il s'engageait à le rendre si le gouvernement venait à son secours. Il reconnaissait, dans ces lettres, la ressemblance de son écriture avec certains mots du bordereau publié par le Matin, « ressemblance tellement frappante qu'on les aurait dit calqués », mais il soutenait qu'il lui aurait été impossible de fournir les documents annoncés au bordereau. Il reconnaissait aussi avoir eu des relations avec l'attaché militaire de l'ambassade d' Allemagne et protestait contre l'enquête secrète du lieutenantcolonel Picquart, enquête qu'il connaissait depuis le 20 octobre (1).

(1) Le général Saussior. Erouverneiir militaire de Paris, convoqua Esterhazy et le blâma d'avoir écrit au président de la République, et il l'invita à restituer la pièce secrète, le « document libérateur ». Celle pièce, qui appartenait au ministère de la guerre, était connue par les premiers mots : '( Ce canaille de D. ». Esterhazy n'en possédait qu'une phn lographie qu'il renvoya au ministère le 14 novembre 1897. -Tprès 11 heures du soir. Le général de Torcy, chef de cabinet du ministre, en délivra un reçu à Esterhazy le surlendemain.

Esteihazy a dit que ces lettres lui avaient été dictées par le lieutenant-colonel du Paty de Clam, mais celui-ci a" affirmé n'avoir donné, pour la première, qu'un canevas qui avait été dénaturé, et n'avoir nullement inspiré les deux autres.

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