‹ Histoire de la troisième République de 1894 à 1906 (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · ENOLÊTE DU COMMANDANT PICQUART SUR ESTERHAZY · texte numérisé non relu

ENOLÊTE DU COMMANDANT PICQUART SUR ESTERHAZY

Le colonel Sandherr avait été nommé au commandement du 20^ régiment d'infanterie à Montauban, et le général de Boisdeffre, chef d'état-major général, avait désigné pour le remplacer, au mois de juin 1895, le commandant Picquart, sous-chef du 3^ bureau, qui prit officiellement possession de son «mploi le P' juillet (2).

(1) La. loi du 8 juin 1895, sur la revision des procès criminels ♦•■♦ correcliônnels et sur les indemnités à accorder aux victimp'5 d'erreurs judiciaires, moditiait les articles 443 à 447 ■du Code d'instruction criminelle. (Voir le volume précédent, page 110.)

(2) Le colonel Sandherr, malade depuis le 9 juin 1895, mourut le 24 mai 1897. Son successeur, Marie-Georges Picquarl, fils d'un percepteur des contribulions directes, naquit le 6 septembre 1854 à Strasbourg. Il entra on 18/2 à Samt-Gyr où il gagna les galons de sergent et fut classé n° 5, sur o04. II en sortit sous-lieutenant d'infanterie et suivit les coiu-s de l'Ecole d'état-major (1875-1876). Promu lieutenant en 1870, il fil un stage au 7° cuirassiers, puis au 4' zouaves. Nommé capitaine le 14 scplcmbre r880, il fut versé dans l'infanterie à la suppression du corps d'état-major. Il accomplit un stage à l'état-major de la 34° division et passa à l'état-major général (2' bureau) le 14 avril 1883. Il partit au Tonkin où il fut attaché à l'état-major de la 2° brigade d'occupation (22 avril 1886). Il obtint une citation pour fait de guerre et la croix de la Légion d'honneur (5 judlet 1887). Il rentra en France et fut nommé chef de bataillon le 14 mai 1888 au 60' d'infanterie. De 1880 à 1894, il occupa le poste de professeur de topographie à l'Ecole supérieure de guerre, puis il revint à l'étatmajor général (3' bureau). Chargé de la dù'ectic.i du service des renseignements, il passa iieutenanf-colonel le G avril

Le nouveau chef du bureau des renseignements reçut da général de Boisdelire l"ordre de « continuer à suivre » l'ailaire Dreyfus. Il avait sous ses ordres le coniinandant Henry, le capitaine Laulh el l'adjudant Gribelin.

Dans les derniers jours de février 189G, peut-être le P"" ou le 2 mars, le commandant Henry remit au commandant Picquart une livraison de cornets de Al™* Bastian, agent secret, qui servait à l'ambassade d'Allemagne. Le chef du bureau donna ces papiers au capitaine Lauth quelques jours après, et celui-ci trouva les débris d'une carte-télégramme fermée qu'il assembla et présenta au commandant Picquart. Cette carte-télégramme, souvent citée depuis sous le nom du petit bleu, était adressée à J\L le commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance, à Paris, et était ainsi conçue :

Monsieur, fatlends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m'avez donnée l'autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R... ou non.

Ce petit bleu n'avait pas été mis à la poste, car il n'était pas timbré. Le commandant Picquart, d'après une déposition du capitaine Lauth, tenta de lui don-

1896. Il fut envoyé au 4* tirailleurs algériens le 19 janvier 1897 et resta en Afrique jusqu'au mois de novembre. 11 fut mis en réforme le 26 féxTier 1898. Réadmis à l'activité par une loi spéciale, du IS juillet 1906, il obtint le grade de général de brigade pour prendre rang du 10 juillet 1903. el devint divisionnaire le 28 septembre 1906 et, le 25 octobre suivant, ministre de la guerre dans le cabinet Clemenceau. Il eut le commandement du 2' corps d'armée le 23 février 1913 et mourut des suites d un accident de cheval le 19 janvier 1914.

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lier un caractère d'authenticité en demandant qu'on fît apposer un cachet de la poste, ce que refusèrent ]c capitaine Lauth et l'adjudant Gribelin.

Le lieutenant-colonel Picquart (promu à ce grado le 6 avril), se livra aussitôt à une enquête sur le commandant Esterha7.y désigné par le petit bleu. Dès le 8 avril, il en chargeait l'agent Desvernine, commissaire spécial, attaché au ministère de la guerre. Tous les renseignements recueillis furent des plus défavorables (1).

Esterhazy était criblé de dettes et avait eu recours à mille expédients pour se procurer de l'ar-r gent. Il avait sollicité et obtenu des secours de différentes personnalités, entre autres du grand rabbin Zadoc-Kahn et de la banque Rotschild. A la fin du mois de juillet 1896, il avait demandé, sans succès, de rentrer au bureau du service des renseisrnements

(1) Le comte Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy descendait d'une célèbre famille de l'aristocratie hongroise', dont plusieurs membres étaient venus en France sou? Louis XV et avaient servi dans notre armée. Il était né a Paris le 16 décembre 1847. Il appartint d'abord à la lésfion romaine comme sous-lieutenant, de mai 1869 à mars 1870; puis il passa sous-lieutenant au titre étranger dans la légion étrangère le 24 juin 1870; de là au 2' zouaves, le 29 septembre. Lieutenant le 17 novembre, capitaine le 27 décembre 1870, il lut, d'octobre à mai 1871, officier d'ordonnance du général Kebillard, commandant la 2' division du 15* corps à l'armée de 1 ]:]st. La commission des grades le remit sous-lieutenant le 31 décembre 1871. Il passa lieutenant le Zi février 1874 et fut, queli|ue temps, employé au service des renseignements en 1878. Promu capitaine au choix le 16 septembre 1880. il resta hor~ cadre, détaché aux affaires indigènes, en Tunisie, du 17 février 1882 au 29 février 1884. Il servit ensuite dans des bataillons de chasseurs (au 7' et au 18"X Nommé chef de bat.iillon au choix le 10 juillet 1892 au 110' d'infanterie, il passn. romme major, au 74°, où il resta comme chef de bataillon du cadre complémentaire. Le 17 août 1897, il fut mis en nou- (ulivité pour infirmités temporaires.

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et s'était fait appuyer par des géuéiaux et des hommes politiques.

Le lieutenant-colonel Pic(|uart, pendant quatre mois, lit exercer une surveillance rigoureuse sur Esterhazy. Il se livra à de nombreuses comparaisons de son écriture avec celle du bordereau et soumit des fac-similés à l'examen d'officiers et de M. Bertillon.

Le lieulenant-coloAcl Picquart rendit compte au général de Boisdeflre, chef d'état-major général, de son enquête sur Esterhazy et ne lui cncL-a pas ses soupçons. D'après lui, le petit bleu était de Schwaizkoppen, attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne. Vers le 28 août, il demanda, pour la première fois, le dossier secret de Dreyfus et l'examina avec soin. Le P"" septembre, il rédigea une note résumant tout ce qu'il avait pu relcA-er contre Esterhazy et là montra au général de Boisdeffre, qui lui prescrivit de continuer ses recherches pour obtenir des certitudes et de soumettre, la question au général Gonse, sous-chef d'ctat-major. Ce dernier lui recommanda d'agir avec prudence et de poursuivre son enquête pour obtenir les preuves qui manquaient.

Dans les premiers jours de septembre, deux journaux anglais annoncèrent l'évasion de Dreyfus. M. Lebon, ministre des colonies, câbla aussitôt à la Guyane et apprit du gouverneur que la nouvelle ttait fausse (4 septembre). Il donna l'ordre d'entourer la case du condamné d'une palissade et de le mettre à la double boucle la nuit, pendant les travaux qui durèrent du 6 septembre au 20 octobre. Il prit aussi cette décision parce que, le i septembre, on avait

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reçu, au ministère des colonies, par la poste, un papier bizarre, signé Weyler (ou W'eir) adressé à Dreyfus, et dont le texte était peu compréhensible. Le ministre pensa que cet écrit se rattachait à un plan d'évasion. L'auteur de cette lettre n'a pas été découvert.

Les journaux recommencèrent à s'occuper de cette aiïoirc; le Figaro raconta que AL Chautemps, loxsqu'il était mmistre des colonies, avait songé à l'adoucissement de l'existence du condamné et avait demandé au gouverneur si Ai™® Dreyfus ne pouvait pas être "autorisée à rejoindre son mari. AL Chautemps protesta, par une dépêche, contre cette « odieuse calomnie », mais le Figaro publia le texte du télégramme ministériel au gouverneur de la Guyane. Un journaliste Israélite, Bernard Lazare, qui avait collaboré à des feuilles anarchistes, commença des démarches dans tous les bureaux des journaux parisiens, pour obtenir des concours à la cause do Dreyfus. Il publia une première brochure à Bruxelles, le 6 novembre 1890, mais elle n'obtint aucun succès.

Le 14 septembre, YEclair révéla qu'une pièce démontrant la culpabilité de Dreyfus avait été communiquée aux juges du conseil de guerre dans la salle des délibérations et qu'elle avait déterminé leur conxiction, par suite la condamnation. Aussitôt après, AL Joseph Reinach demanda au garde des sceaux d'ouvrir une enquête sur ce fait, et AI"* Dreyfus adressa à la Chambre une protestation contre celte communication illégale d'une pièce secrète.

Le 15 septembre, le lieutenant-colonel Picquart

profita de raiticle de VEclair pour demander ai? général Gonse l'arrestation d'Esterhazy, une perquisition aux bureaux de VEclair et l'ouvertuie d'une enquête pour découvrir l'auteur de la révélation. Il ajouta qu'il fallait réparer une erreur judiciaire dont Dreyfus était la victime. Il ne put rien obtenir.

Vers la fin du mois d'octobre, il reçut dans son bureau du ministère, malgré l'interdiction du règlement intérieur, M. Leblois, avocat, son compatriote et son ami d'enfance. Ce dernier était fils d'un pasteur protestant de Strasbourg, qui avait été le maître du sénateur Sclieurer-Kestner.

AI. Leblois fut un des principaux auteurs de la revision de l'alTaire Dreyfus. « C'est moi, a-t-il écrit plus tard, qui, le 13 juillet 1897, ai convaincu Sclieurer-Kestner de l'innocence de Dreyfus, que m'avait fait connaître le lieutenant-colonel Picquart. Et c'est ce jour-là que Scheurer-Kestner s'est voué sans retour à la réhabilitation de l'officier injustement condamné... Le 20 décembre suivant, Scheurer-Kestner m'écrivait, de Thann : « Je reste et res- » terai au service de la cause à laquelle vous m'avez » attaché par votre confiance, le 13 juillet dernier. » Si l'innocence de Dreyfus est établie, c'est vous » qui en aurez été le réel artisan : je le dirai tou- ■) jours à qui voudra l'entendre (1). »

Le lieutenant-colonel Picquart continua son enf(uête sur Esterhazy et convoqua différentes peison-

(1) Lfllre de M. Leblois à M. Briand, président du Conseil, pour rectifier un passage du discours de ce dernier à l'inauguration du monument de Ranc. (Lettre publiée dans le Temps du 18 février 1913.)

lies. Il lit part, à plusieurs reprises, de sa conviction de l'innocence de Dreyfus au général Billot, ministre de la guerre, qu'il ne parvint pas à persuader. Son insistance parut même singulière, et le général Oonse lui retira le dossier secret. De plus, par un ordre du 27 octobre, on lui donna une mission à la frontière. Il partit seulement le 16 novembre.

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