ÉTRANGER
Des fêtes splendides célébrèrent en Angleterre le soixantième anniversaire du règne de la reine Victoria.
La Grande-Bretagne et les Etats-Unis conclurent un traité pour soumettre à un arbitrage tous leurs différends présents et futurs. Ce traité, valable pour cinq ans, se continuerait par tacite reconduction tant qu’il ne serait pas dénoncé par une des part.es. Il établit deux cours d’arbitrage, l’une pour les réclamations pécuniaires, i’autre pour les questions territoriales.
Le 4 mars 1893, M’. Cleveland, élu à une grande majorité, était entré à la Maison Blanche. Le 4 mars 1897, M'. Mac-Ivinley le remplaça comme président de la République des Etats-Unis. Uette élection avait lieu par le suffrage à deux degrés : les électeurs primaires (17 millions) nommaient au scrutin de liste les électeurs présidentiel!, dont le nombre était égal à celui des sénateurs (2 par Etat, soit 90) et des représentants (357) réunis, soit, au total, 447. Ces électeurs présidentiels s’engageaient à voter pour un candidat désigné d’avance. Plusieurs mois avant la date fixée pour la convocation des électeurs primaires, les partis se réunissaient en conventions et, d’après leur programme, désignaient leur candidat. En 1896, il se tint quatre assemblées différentes, et trois concurrents se trouvèrent indiqués. Les démocrates, dans la convention de Chicago (7 juillet 1896), désignèrent M. Bryan, orateur populaire, éloquent, membre de la Chambre des représentants.
Les populistes, dans leur convention de Saint-Louis (22 juillet), votèrent pour le même candidat. D’autres démocrates, appartenant surtout aux Etats de l’Est, tinrent une convention à Indianopolis (septembre) et désignèrent le sénateur Palmer. Les républicains tinrent leur assemblée nationale à Saint- Louis (16 juin) et votèrent pour M. Mac-Kinley, c’est-à-dire pour l’élévation des tarifs douaniers. (L’acte protectionniste de Mac-Kinley, de 1800, établissait un tarif moyen de 25 p. 100. Il fut remplacé par la loi de douane du 28 août 1894, dite tarif Wil son, qui supprima les droits sur les laines, qui diminua ceux sur les tissus, le charbon, les fontes et qui frappa les sucres bruts d’un droit de 40 p. 100.)
D’après le recensement fait par le Congrès, le 10 février 1897, M. Mac-Kinley avait obtenu 271 voix et M. Bryan, 176. L’échec des démocrates était dû surtout à leur théorie de la frappe libre de l'argent. M. Mac-Kinley s’était prononcé pour le maintien du système monétaire existant, le bimétallisme ne devant être institué qu’en vertu d’accords internationaux.
M. Canovas del Castillo, président du Conseil des ministres d’Espagne, fut assassiné, le 8 août, par l’anarchiste italien Angiolillo, qui fut condamné à mort et exécuté le 20.
Le 29 août, se tint à Bâle un congrès de sionisme, destiné à déterminer les juifs de tous les pays à se réunir pour constituer un Etat en Palestine.
L’empereur d’Allemagne, accompagné de l’impératrice, arriva le 7 août à Cronstadt, où le tsar et la tsarine les reçurent. Le lendemain, au dîner de
gala à Peterhof, les deux souverains échangèrent des toasts pacifiques.
En Allemagne, au mois de juin, le contre-amiral Tirpitz remplaça l’amiral Ilollmann comme secrétaire d’Etat à l'office de la marine. Le baron de Marschall, ministre des affaires étrangères, mal vu des conservateurs et des agrariens, de qui s’était rapproché Guillaume II, céda son portefeuille à M. de Bulow, ambassadeur d’Allemagne à Rome. Comme compensation, M. de Marschall fut nommé ambassadeur à Constantinople (octobre). A l’office de l'intérieur, M. de Posadowsky avait remplacé M. de Bœtticher qui avait des tendances libérales (1er juillet). M. Miquel avait été nommé vice-président du ministère prussien: le général Podbieski. secrétaire d’Etat à l’office des postes de l’empire.
Fernande de Bourbon, duchesse de Montpensier, infante d’Espagne, née à Madrid en 1832, fille du roi Ferdinand YII et de Marie-Christine des Dcux- Siciles, sœur cadette de la reine Isabelle, mourut en Espagne au mois de février. En 1846, elle avait épousé le duc de Montpensier, cinquième fils du roi Louis-Philippe, et était devenue veuve en 1890. Elle avait eu sept enfants : trois fils, dont le seul survivant, l’infant don Antonio, épousa l’infante Eulalie, sœur d’Alphonse XII; quatre filles, dont l’aînée épousa le comte de Paris et dont la troisième, qui mourut en 1878, épousa le roi \lphonse XII.
Nécrologie de l’année 1897.
Janvier. — Emile Ferry, ancien député. — Charles Brun, député, puis sénateur, ministre de la ma-
rine en 1883. — Josserand, supérieur général de l’institut des Frères de la doctrine chrétienne, en religion Frère Joseph. Elu en 1884, il donna un grand essor à l’institution; en 1884, 12.000 frères instruisaient 300.000 élèves; en 1800, 15.000 frères avaient 350.000 élèves; de plus, 4.000 frères se trouvaient aux missions françaises a l’étranger. — Paul de Réinusat, député, puis sénateur, membre de l’Institut, fils de Charles de Rémusat.
Février. — Malvina Blanchecotte, femme de lettres. — - Alfred Bourgoin, de l’Académie de médecine, député. — Lix, peintre. — Général Rousseau. — - Baron Georges de Soubeyran, financier, député, petit-fils du duc de Rovigo. — François de Gravelet, dit Blondin, équilibriste, qui traversa les chutes du Niagara sur une corde raide. — Le Royer, ministre de la justice en 1879, président du Sénat de 1882 à 1893. — Comte Lefebvre de Béhaine, ambassadeur près le Saint-Siège, de 1882 à 1896.
Mars. — Lucien Biart, littérateur. — Jules Jouy, chansonnier. — - Henri Pille, peintre. — Rodolphe Salis, fondateur du Chat noir. — Contre-amiral Vallon, ancien gouverneur du Sénégal, député. — Yon, graveur et peintre.
Avril. — Bérardi, ancien directeur de YIndé pendance belge. — Paul de Jouvencel, publiciste, ancien député. — Georges Maillard, journaliste et auteur dramatique, qui se suicida à cause de son extrême misère.
Mai. — Louis d’Orléans, duc d’Aumale, général de division, membre de l’Académie française, auteur de Y Histoire des princes de Condé; fit don à
l'Institut de son magnifique château de Chantilly. — Legrand des Cloizeaux, minéralogiste. — Peintre Louis Français. — Général marquis de Poilloüe de Saint-Mars, devenu populaire par ses ordres originaux. — Louis Tolain, ancien ouvrier, député de la Seine, puis sénateur.
Juin. — Camescasse, préfet de police de 1881 à 1885, sénateur. — Franconi, célèbre ccuyer, qui dressait les chevaux de Napoléon III. — Paul Casimir-Perier, second fils du ministre de Louis-Philippe, armateur, député puis sénateur. — Eugène Schnerb, publiciste, conseiller d’Etat.
Juillet. — Le Blant, archéologue, directeur de l’Ecole française de Home de 1883 à 1889. — Henri VIeilhac, de l’Académie française. — Vacherot, philosophe et historien, ancien député. — - Poète Lacaussade. — Docteur Tholozan, professeur au Valde-Grùce, qui devint médecin du shah de Perse Nasser-Eddin et. mourut à Téhéran.
Août. — Marquis de La Rochejaquelein, député. — De Comborousse, savant ingénieur et professeur. — Léon Gautier, paléographe, ancien professeur de l’Ecole des chartes. — Vice-amiral Lespès qui s’empara de Kelung en 1884. - — Emile Bin, peintre, maire de Montmartre.
Septembre. — Général Bourbaki. — Chivot, auteur dramatique. — Lucien Falize, orfèvre, auteur d’études sur les arts-.
Octobre. — Dupont, dit Dupont-Vernon, professeur au Conservatoire. — Docteur Gadaud, député, puis sénateur, ministre du commerce en 1895. — Taskin, baryton de l’Opéra-Comique, professeur au
Conservatoire. — Dinah-Salifou, ex-roi des Nalous et des Bagas, fêté à l’exposition de 1880, mort au Sénégal.
Novembre. — Bardoux, ministre de l’instruction publique en 1877, vicêFprésident du Sénat de 1880 à 1894, auteur d’ouvrages estimés. — Boittelle, préfet de police de 1858 à 1862, sénateur. — Drumel, député puis sénateur. — Cénéral Forgemol de Bostquénard, qui commanda l’expédition contre les Kroumirs en 1881. — Las Caze, député puis sénateur. — Stéphane Tarnîer, de l’Académie de médecine; introduisit l’antisepsie dans les accouchements.
Décembre. — Léon Carvalho, directeur de théâtre. — - Alphonse Daudet. — Bardi de Fourtou, avocat, ministre des travaux publics en 1872, des cultes en 1873, de l’instruction publique dans le cabinet de Broglie, de l’intérieur dans le cabinet de Cissey en 1874, et dans le nouveau cabinet de Broglie en 1877. Il eut un duel sans résultat avec Gambetta. — Comte Ferdinand de Gramont. littérateur. — Stanislas de Guaita, poêle et occultiste. — Comte Lemercier, doyen de la Chambre.
L’année 1898. — L’instabilité ministérielle.
Cette triste année, de luttes furieuses entre Français, d’attaques contre l'armée, à cause d’une affaire judiciaire devenue une affaire politique et re ligieuse, marqua une période d’affaiblissement et de discrédit de notre pays qui, jusqu’alors, avait affirmé son esprit d’union devant l’étranger et sa
foi patriotique, après avoir réparé ses désastres et reconstitué ses forces militaires.
Nous avons signalé l’année 1897 comme remarquable parce qu’elle n'avait pas eu de renversement de ministère. L’année 1898 répara cette méconnaissance des coutumes parlementaires, avec deux chutes de cabinets : le 36e (Méline) et le 37® (Brisson). Seule, l’année 1877 avait été plus favorisée, ayant a son actif trois gouvernements mis à bas r les cabinets Jules Simon, de Broglie et de Rochebouêt. Huit années comptaient deux chutes : 1879, 1882, 1886, 1S87, 1892, 1893, 1895jst 1898, ce qui donnait le premier rang à la Fiance pour l’instabilité ministérielle, parmi les nations organisées. Et il ne semble pas qu’on doive espérer une amélioration tant que la Constitution ne sera pas revisée.
Session ordinaire. — Fin de la 6* législature (1898).
Le Parlement se réunit le 15 janvier. Le Sénat élut AL Loubet président, MAL Magnin, Peytral et Franck-Chauveau vice-pilésidents. AI., Scheurer- Kestner était le quatrième vice-président sortant, mais, en raison de son attitude dans l’affaire Dreyfus, il n’obtint que 80 voix sur 229 votants, et M. Demôle le remplaça.
La Chambre élut M. Henri Brisson président, MM. Deschanel, Poincaré, Sarrien et Isambert, vice-présidents. Elle tint /sa dernière séance le 7 avril, et son président la félicita de l’œuvre accomplie, souhaitant que le pays en appréciât les résultats et que « fidèle à ses illustres précédents de 1876, 1877 et 1889, il sût, de sa main souveraine.
écarter les perfide^ ». Cette attaque contre les ralliés ne passa pas inaperçue. Les radicaux et les socialistes réclamèrent l’affichage; M. Brisson le refusa en disant que, appelé cinq fois à la présidence par la confiance de ses collègues, il n’avait pas eu l’intention de se livrer à une manifestation.
La loi du 22 juillet 1893 avait fixé au 31 mai 1898 l’expiration des pouvoirs des Chambres, afin d’éviter les élections générales en été ou en automne, ce qui amena une petite complication. Les élections devant avoir lieu désormais au mois de mai, les Chambres ne pouvaient plus atteindre, dans la première session de leur djrnière année, la durée de cinq mois fixée par la Constitution de 1875, et le gouvernement n’avait plus le droit de clore cette session par décret et de faire une autre convocation par décret. Pour tourner cette difficulté, on imagina de faire proposer l’ajournement par un député ou par le président. C’est ainsi que M. Brisson fît voter par la Chambre l’ajournement au 1er juin, et le Sénat adopta la même date.
Pendant la 6e législature, il y eut 291 interpellations et 115 questions qui. entravèrent les travaux parlementaires. Au mois de mars 1897, la Chambre prit la résolution de leur consacrer un jour par semaine. Alalgré les promesses faites aux électeurs par tous les candidats de réduire les dépenses, cette législature les avait augmentées de 110 millions.
Les troubles d’Alger (23 janvier 1898). — Agitation antisémite. — Réorganisation de l’Algérie (1).
— Nouveau gouverneur général (août 1898).
Le 23 janvier 1898, des troubles d’une gravité exceptionnelle désolèrent la ville d'Alger. Un Français ayant été tué par un inconnu, une foule de 50.000 manifestants dévasta plus de cinquante magasins, et causa pour près d’un demi-million de dégâts. La police et la troupe, surprises, intervinrent trop tard, mais empêchèrent la continuation des pillages et des rixes. On arrêta 42 Français israélites, 175 Français d’autres religions, 184 indigènes et 112 étrangers. Ces événements étaient surtout causés par une campagne antisémite conduite par quelques meneurs politiques. Dans un rapport, daté du 20 juillet 1897, M. Cambon, alors gouverneur général, disait que l’agitation antisémite laissait indifférente la partie saine et éclairée de la population et que c’était une manœuvre en vue des prochaines élections. « Les antisémites réclament l’abrogation du décret Crémieux, la révision des fortunes juives et l’expulsion des juifs. »
Ces faits amenèrent une interpellation de M. Samary, député radical-socialiste d’Alger, le 19 février. La cause du mal, d’après lui, était dans le décret Crémieux, qui avait accordé la nationalité française à tous les" juifs indigènes d’Algérie.
M. Bourlier, député républicain d’Alger, avança que ce décret avait été réclamé par toute l’Algérie. Il y avait 35.000 israélites en 1870 et on n’en comp-
(1) Voir le volume précédent, pages 9“?, 149, 300 et 310.
tait que 50.000 eu 1898, tandis que l’élément français proprement dit s’était accru de façon beaucoup plus considérable. Donc le décret Crémieux n’avait pas créé un péril comme on le prétendait.
M. Lépine, le nouveau gouverneur général, se contenta de défendre son administration contre les critiques de M'. Samary.
M. Jaurès s’éleva contre les campagnes antisémites. Il ajouta que les israélites avaient abusé de leur influence économique et de leur influence de nouveaux citoyens français. Ils avaient aggravé la crise arabe et substitué le système mercantile à l’économie féodale, au régime de la tribu. 11 ne s’est rien produit tant que les Arabes seuls ont été pressurés, ruinés. Il n’y a eu des protestations que lorsque les intérêts des colons ont été ensuite menacés par les juifs dans les villes. « Je reproche à l’antisémitisme, comme une infirmité d’origine, l’égoïsme étroit d’où il est sorti. »
Des juifs ont commis la faute de se grouper, depuis dix ans, en masse autour d’un parti et d’un seul parti. Par là, ils ont encouru un double péril : d’une part, ils ont participé à la responsabilité de toutes les fautes commises par ce parti; d’autre part, ils ont encouru la responsabilité de toutes les vexations, de toutes les tyrannies administratives et aussi, dans les affaires comme celles des phosphates, de toutes les incorrections administratives qui se commettaient dans le parti dont ils étaient, tous, les soutiens connus. Puis, en se groupant tous ainsi dans le même parti, ils ont gardé leur figure de race et, par là même, ils ont créé contre eux le péril dont ils pâtissent aujourd’hui.
Eh bien ! le premier remède, c’est qu’ils renoncent à cette indivisibilité de la race pour se mêler à la libre vie algérienne, à la diversité et à la' contrariété des partis.
Partout l’antisémitisme est condamné à l'impuissance et à la contradiction. Ou bien il s’appuiera exclusivement sur les classes conservatrices et possédantes, et alors il ne pourra
même pas offrir au peuple les quelques proies qu’il paraît lui promettre; ou bien il s’appuiera sur la classe ouvrière, et celle-ci ne se contentera certainement pas qu’on lui livre le capitalisme juif; elle dira : c’est un bon commencement et un bon exemple. Elle demandera et nous demanderons en son nom et avec elle que tout le capital oisif, qu’il soit détenu par la finance chrétienne ou par la finance juive, par la vieille aristocratie terrienne ou par la nouvelle aristocrarte cosmopolite, nous demanderons que le capital tout entier retourno à ceux qui le produisent par leur travail. Ce jour-là, les antisémites seront obliges ou de se confondre dans la révolution sociale, ou de disparaître dans la réaction .
De même qu’autrefois les colons ont appelé les juifs à leur secours contre l’excès d’influence des Arabes, de même aujourd'hui ils appellent les Arabes à leur secours contre l’excès d’influence des juifs.
M. Jaurès demanda le droit de vote pour les Arabes. Si l’on jugeait dangereux d’appeler d’un coup ces 3 millions d’hommes à la vie politique, on pouvait procéder par degrés.
Quoi ! voilà un noble peuple de 3 millions d’âmes, héritier, après tout, d’une civilisation généreuse et exquise, qu’en certaines de ses parties nous avons trop déprimé ou violenté, un peuple d’intelligence évidemment belle, et nous discutons, après un demi-siècle de possession paisible et à peu près incontestée dans l’ensemble, nous tranchons toutes les questions vitales pour lui, les questions de famille, de propriété, d’impôt, d’éducation, et parmi ces hommes au un d’eux n’est admis à venir ici, au foyer commun de la famille française, pour revendiquer scs droits !
M. Barlliou, ministre de l’intérieur, répondit que les Arabes ne voulaient pas renoncer à leur st t it personnel et considéraient le droit électoral cornue une déchéance. Il avait essayé d’enrayer l’usure en fixant, par decret, le taux de l’intérêt à 10 p. 100 au maximum. Il émit l’avis personnel que le déciet ('rémieux avait été rendu d’une façon trop précipitée. Mais est-ce une raison pour l’abroger? « La
Troisième République (R97-1899). 8
Chambre républicaine fera-t-elle ce que s’çst, en 1872, refusée à faire l’Assemblée nationale de Versailles? »
On avait, par transaction, révisé le décret du 7 octobre 1871, et, sans porter atteinte au principe même du décret du mois d’octobre 1870, on avait réglé l’application. Al. Samary demandait que l’ordre fût maintenu à Alger; le gouvernement avait pris les dispositions nécessaires. Et le ministre de l'intérieur termina en ces termes :
Ce sont les instructions que, en présence des troubles au milieu desquels nous vivons et qui des esprits descendent dans la rue, j’ai données dès la première heure, non seulement en Algérie, mais encore à Paris et dans la France entière. J'ai ordonné aux agents de tous ordres de ne permettre aucune manifestation. Je ne connais pas la qualité des manifestants, je ne- sais pas leurs opinions politiques, leurs religions, leurs origines, leurs personnes, et je ne veux pas les connaître. S’ils manifestent dans la rue, ils tombent sous le coup de la loi, quels qu’ils soient, sans distinction .
Le gouvernement pense comme l’honorable président de la Chambre, qui s’exprimait éloquemment il y a quelques jours en ces termes :
« Ce qui rend la France incomparable entre toutes les nations, c'est qu’elle a dégagé la personne humaine de toute considération de naissance, de situation, de croyance, et proclamé, en face de l’univers, ce principe dans la Déclaration des droits de l’homme. Continuons à représenter le droit et l’humanité. Le jour où la France ne sera plus cela, les peuples qui nous entourent, ceux qui nous aiment comme ceux qui nous craignent, ne nous reconnaîtraient plus. »
Le débat prit fin par l’adoption, par 347 voix contre 83, de l’ordre du jour Gerville-Réache :
La Chambre, convaincue qu’une politique indépendante des querelles de races et de religions peut seule assurer la tranquillité et la prospérité de l’Algérie, approuve les déclarations du gouvernement et passe à l’ordre du jour.
Un nouveau débat eut lieu à la Chambre, le 23 décembre 1898, à la suite d'une interpellation de MM. Drumont et Firmin Faure, sur la révocation de M. Max ltégis, maire antisémite d'Alger, qui avait proféré des menaces contre le gouverneur général dans des réunions publiques.
Le président du Conseil, M. Charles Dupuy, prononça un discours dont la Chambre vota l’affichage :
La haine du juif n’est plus de noire époque, dit-il, et cependant les deux points principaux du programme antisémite sont la proscription du capital juif et l’affirmation de la France aux Français. Mais sont-ce donc des capitalistes, ces pauvres colporteurs juifs algériens auxquels on a interdit la rue? .
Actuellement, il y a en Algérie 7.Û00 électeurs juifs et 13.000 etrangers devenus électeurs grâce aux dispositions en vigueur sur la naturalisation. Eu ce qui concerne ces derniers, il y aura lieu d’apporter des modifications à un
état de choses qui présente un réel danger . Quant à l e,.
gibilité aux indigènes musulmans, on ne peut oublier que ce ne serait plus l’infiltration. Ils sont 4 millions pour 400.000 Français. Mais la France doit être bienveillante pour les indigènes et leur montrer une, fois de plus qu’elle a le respect de sa parole.
L’antisémitisme a nui aux efforts tentés jusqu'ici en Algérie, en suscitant des espérances chimériques et des rêves dont la réalisation serait au mépris de la civilisation et de l’humanité.
Le 25 juillet 1898, M. Laferrière, vice-président du Conseil d’Etat, fut nommé gouverneur général de l’Algérie, en remplacement de M. Lépine. Il avait pour mission d’obtenir une complète pacification, ce dernier ayant encouru le reproche de s’être montré trop rigoureux pour les agitateurs. Le nouveau gouverneur arriva à Alger le 31 août. Il avait fait rendre, avant son départ, quatre décrets datés du 23 août.
Le premier réglait les attributions du gouverneur général. Le second créait, sous la dénomination de délégations financières algériennes, un corps électif permettant à l’ensemble des contribuables français ou sujets français de. se faire entendre dans toutes les questions d’impôts, au moyen de délégués librement élus. Le troisième décret réorganisait le conseil supérieur de gouvernement en y introduisant, jusqu’à concurrence de plus de moitié de ses membres, des éléments issus des délégations financières et des conseils généraux. Le quatrième décret réformait l’organisation des consistoires israélites algériens et les renfermait dans des attributions d'ordre purement, ecclésiastique. La population juive cessait d’être maintenue comme une nation distincte.
Les délégations financières et le conseil supérieur de gouvernement n’avaient pas, par ces décrets, un droit de décision propre en matière budgétaire. Mais M. Brisson, président du Conseil, disait, dans un rapport général au président de la République : « Il pourrait y avoir place, en Algérie, pour un budget spécial analogue aux budgets coloniaux, s’alimentant au moyen de ressources dont la métropole abandonnerait la disposition à noire France algérienne. Peut-être pourrait-elle lui conférer aussi une personnalité civile et financière lui permettant d’avoir un patrimoine et de faire appel au crédit en vue d’exécuter de grands travaux d’intérêt public... La réalisation de celte idée ne pourrait résulter que de décisions législatives... »
Débats politiques.
Attaques contre le ministère Méline.
Pendant la session ordinaire et avant l'expiration de la Gc législature, les attaques des radicaux et des socialistes contre le ministère Méline devinrent plus vives et plus nombreuses à la Chambre. Inlassablement, à tout propos, ils lui reprochèrent les voles émis par la droite en sa faveur. V quoi, le président du Conseil ne cessait de répondre : « Puis-je empêcher la droite de voler pour le cabinet si elle le juge à propos? Il ne lui a cependant rien demandé, rien concédé. Nous ne sommes pas ses alliés et poursuivons sans faiblir notre politique républicaine et l’aboutissement des réformes utiles. »
Dans la discussion du budget des cultes, M. Rérard, député radical, ne manqua pas de répéter les mêmes accusations. M. Méline répondit : « Dans sa clairvoyance, le pays entrevoit un péril autrement redoutable que le péril clérical; il comprend très bien que, si vous parlez si haut et si fort du péril clérical, c’est pour lui faire perdre de vue le péril social et révolutionnaire. » M. Dutrcix déposa alors un projet de résolution tendant à la dénonciation du Concordat, que la Chambre repoussa par 311 voix contre 183.
Le 12 mars, M. Dron, député radical, interpella le gouvernement sur sa politique générale. Il dénonça l’action du Saint-Siège dans la politique intérieure, son organisation d’une campagne électorale d’accord avec les évêques; sa propagande dans l’ar méc démontrée par l’organisation de 9G cercles ca-
tholiques militaires disposant de sommes élevées. « Quelles mesures comptait prendre le gouvernement pour arrêter la campagne du cléricalisme? » M. Barthou avait, en 1892, dénoncé la politique des ralliés. Il avait changé depuis lors, tandis que l’interpellateur et scs amis demeuraient fidèles à cette attitude politique. ,
M. Barthou, ministre de l’intérieur, constata que cette interpellation était la cent quinzième adressée au cabinet depuis sa constitution. Le pays jugerait si l’union des républicains n’avait pas été compromise par ceux qui excommuniaient tous les candidats et tous les représentants se prononçant contre l’impôt sur le revenu et la révision de la Constitution. Les adversaires de l’impôt sur le revenu refusaient d’abdiquer. Le gouvernement respectait les croyances religieuses tout en restant attaché aux principes des Gambetta et des Jules Ferry. Son discours de Lille de 1892, qu’on venait de rappeler, défendait les mêmes idées, qu’il soutenait, comme par le passé. En 1892, il se prononçait comme à présent contre l’impôt progressif et global sur le revenu.
M. Millerand défendit le parti socialiste contre une déclaration de guerre qui n’empêcherait pas ce parti de déployer son drapeau dans la prochaine bataille. « Son premier devoir serait de barrer la route à la coalition des réactionnaires et des républicains repentis, et il le montrerait au second tour de scrutin. » C’était l’annonce de l’alliance des radicaux et des socialistes pour les élections.
AL Aléline déclara que le gouvernement voulait des élections libres, sans pression officielle; mais, s’il n’admettait pas que les instituteurs fussent trans-
formés en agents électoraux, il n’admettait pas non plus qu’ils fussent embrigadés par les socialistes. On reprochait constamment au cabinet les suffrages de la droite, mais celle-ci usait d’un droit, dans sa pleine indépendance, ne voulant sans doute pas servir le collectivisme en soutenant le radicalisme.
La vérité, c’est que M. Millerand et ses amis ne veulent pas d'une politique qui ne soit pas une politique sectaire, qui ait. le respect sincère de l’idée religieuse, qui recherche la conciliation et l’apaisement dans tous les partis. Si 1 anticléricalisme n’existait pas, ces messieurs l’auraient inventé.
Iis ne voient guère l’intérêt du pays! La situation est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était encore à la veille des élections de 1893; autrefois, la République était violemment attaquée par de puissants adversaires; aujourd’hui, elle n’a plus devant elle qu’un petit noyau d’intransigeants réduits à l’impuissance. Comment peut-on affirmer que la République court un grand danger?
Le mouvement de ralliement, dont on parle tant, est sorti des entrailles mêmes du pays. C’est le pays qui l’a imposé.
Le gouvernement admettait la concentration si les radicaux abandonnaient l’impôt sur le revenu et la révision de la Constitution. Le programme commun serait la défense de la République et de ses lois.
M. Léon Bourgeois répondit à M. Méline que son parti continuait la même lutte parce qu’il considérait comme un danger pour la République l’appui prêté au gouvernement par la droite. Des réformes éviteraient seules l’entraînement du pays vers le collectivisme que l’orateur repoussait comme M. Méline. Pour la première fois, depuis vingt-cinq ans. les principes essentiels de la République étaient menacés, et il était regrettable de ne pas voir le gouvernement avec le parti républicain « qui avait vaincu la réaction en 1889, plutôt qu'avec des alliés qui, victorieux, le renverseraient le lendemain ».
M. Denys Cocliiu dit que les monarchistes n'abdiquaient rien de leurs convictions en donnant leur appui à un gouvernement qui luttait contre le socialisme. « La droite n’a jamais rien demandé au ministère et elle conserve intacts tous ses principes. »
La Chambre approuva les déclarations du gouvernement par 319 voix contre 221.
La France en Extrême-Orient.
L’alliance franco-russe.
A propos de la discussion générale sur le budget des affaires étrangères (5 février), M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères, lit un exposé intéressant de la situation de la France en Extrême- Orient :
La France a désormais une frontière terrestre avec la Chine de 2.135 kilomètres. Cette frontière est absolument pacifiée et la piraterie en a absolument disparu.
Six consulats nouveaux ont été créés dans ces régions pour les besoins de notre commerce, cl les mines de ces pays frontières ont élé réservées à nos négociants et à nos industriels.
Deux lignes de pénétration partant du Tonkin vers le Yun- Nan sont décidées ou en voie de construction...
En deux ans, la France a obtenu de la Chine, pour ses missions, des indemnités dépassant le chiffre de 4.G00.000 francs. Dans ce pays, l’action de noire diplomatie est incessante, et dans tous les ports chinois nous avons des pionniers qui travaillent énergiquement à l’expansion de notre influence.
Il serait désirable de voir les capitaux français se diriger davantage vers ces régions. Si un événement comme la chute •de l’empire chinois se produisait, la France veillerait à la défense de ses droits cl ses précautions sont prises.
M. Hanotaux répondit à M. Millerand, qui avait mis en doute la valeur de l’alliance franco-russe et
prononcé « un réquisitoire violent » contre la politique du gouvernement :
C’est grâce à celte alli.ance qu’une conflagration générale a pu être évitée.
M. Millerand paraît craindre que la France n’ait fait un marché de dupe.
Quand on veut avoir des amis dans le monde, il ne faut pas leur témoigner une méfiance constante; il faut travailler ouvertement, la main dans la main, et ne pas constamment se prévaloir des services rendus.
L’alliance franco-russe est une œuvre de longue haleine. C’est pourquoi l'amitié de la France n’est pas impatiente. Cette amitié, entre elle et la Russie, est un sentiment profond et durable. Qu’on se garde d’en saper les fondements, comme le fait une certaine presse par ses attaques passionnées.
Concessions de la Chine.
A lu suite de l'occupation de Kiao-Tchéou par l’Allemagne, de Port-Arthur par la Russie, de Weï-ITaï- Weï par l’Angleterre, la France obtint de la Chine les concessions suivantes (avril 1898) :
1° Cession à bail d’une baie sur la côte méridionale de la Chine;
2‘ Cession d’une voie ferrée reliant le Tonkin â Yun-Nan- Fou par le fleuve Rouge;
3° Engagement de la Chine de ne. jamais aliéner les territoires des provinces chinoises limitrophes du Tonkin;
4° Engagement de la Chine envers la France de ne pas céder à d’autres puissances File d’Haï-Nan;
5° Arrangement en vue de la constitution du service des postes.
Droits des femmes à l’électorat commercial.
La loi du 7 décembre 1897 avait déjà accordé aux femmes le droit d’être témoins dans les actes de l’état civil et dans les actes notariés; la loi du 28 janvier 1898 leur conféra l’électorat commercial, mais non l’éligibilité aux tribunaux de commerce. -
La mutualité. — La vraie solution des quesaons sociales. — (Loi du l'r avril 1898).
Cette loi réorganisa les sociétés de secours mutuels, associations de prévoyance qui ont pour but d’assurer à leurs membres et à leurs familles des secours en cas de maladie, blessures ou infirmités, de leur constituer des pensions de retraite, de contracter à leur profit des assurances individuelles ou collectives en cas de vie, de décès ou d’accidents, de pourvoir aux frais des obsèques et d’allouer des secours aux ascendants, aux veufs, veuves ou orphelins des membres participants décédés (art. 1er).
Les sociétés peuvent se proposer un ou plusieurs de ces objets. Accessoirement, il leur est loisible de créer pour leurs membres des cours professionnels, des offices gratuits de placement, à la condition de couvrir ces dépenses .spéciales au moyen de cotisations et de recettes à part.
Comme les institutions de bienfaisance et de prévoyance en général, les sociétés de secours mutuels ressortissent au ministère de l’intérieur. On distingue les sociétés libres, les sociétés approuvées et les sociétés reconnues d’utilité publique.
Les sociétés approuvées et celles reconnues d’utilité publique jouissent de nombreux avantages. Elles reçoivent, avec l'autorisation du conseil d’Etat, des dons et legs immobiliers, achètent les immeubles qui leur sont nécessaires, reçoivent des communes ou départements des locaux pour leurs réunions, les livrets et. registres pour leur administration et leur comptabilité, etc. En outre, les sociétés d’utilité publique peuvent posséder et acquérir, vendre et échan-
ger des immeubles dans les conditions du décret déclarant l’utilité publique.
Ces sociétés ont pris une grande extension en France et donné les plus heureux résultats. Beau coup vont vu le véritable moyen de réaliser les ré formes sociales que 1 Etal s’ellorçait de réaliser et auxquelles il était incapable de suflire. Le budget ne parviendra jamais à fournir les ressources nécessaires au vaste programme que veulent lui imposer les partis socialistes. Mais certains hommes politiques se sont inquiétés des progrès de la mutualité qui développe les initiatives individuelles et constitue de nombreux et puissants groupements indépendants. C’est donc une force émancipatrice opposée aux empiètements, aux tyrannies et à ^arbitraire de l’Etat, résolvant pacifiquement, sans révolutions, les plus graves problèmes sociaux qui ont servi de pré texte à tant d’agitations stériles et de tremplin à tant de charlatans.
Le nombre des sociétés de secours mutuels existant au 1er janvier 1911 était, d’après un rapport officiel, de 23.275, dont 20.096 sociétés approuvées (17.900 d’adultes et 2.196 scolaires) et 3.179 libres
Sur ces 23.275 sociétés, 20.791 seulement ont fourni l’état de leur situation. Elles comptaient 4.887.232 membres, dont 4.370.655 participants et 517.577 honoraires. Elles possédaient 610.120.614 francs, dont 260.861.257 francs en fonds de retraites et 349.259.357 francs en fonds libres. Elles ont distribué : 28.518.916 francs pour dépenses de maladie, 8.806.265 francs pour payement de pensions et allocations, 1.816.062 francs pour frais funéraires, 3.604.455 francs pour secours aux veuves, orphe-
lins, vieillards, infirmes; 10.393.335 francs pour payements divers; enfin leurs frais de gestion se sont élevés ù 3.419.356 francs.
Les 2.153 sociétés scolaires, qui ont fourni à l'administration un compte rendu statistique, comptaient 817.059 adhérents se répartissant en 461.160 écoliers et 355.599 écolières. Le nombre des membres honoraires était de 46.779. Leur avoir était de 33.470.000 francs.
Le 31 mars 1913, s’est, tenu à Montpellier, sous la présidence de M. Poincaré, président de la République, un congrès organisé par la fédération nationale de la mutualité. Des questions importantes y ont été traitées, entre autres la garantie du risqué d’invalidité par la mutualité et non par l’Etat dont le budget ne pourrait le supporter. M. Chéron, ministre du travail, a prononcé un excellent discours, dont quelques passages méritent d’être conservés :
S'il me fallait choisir, a-l-il dit, entre toutes les lois sociales de ces quinze dernières années, la plus utile et la plus féconde, je n’hésiterais pas à fixer mes préférences sur celle du 1" avril 1898... C’est l’affirmation la plus noble de la solidarité entre les individus... C’est l’instrument le meilleur pour développer les forces morales d’un pays et pour mettre en valeur, notamment, les qualités d’ordre et d'économie... Les administrateurs d’une société de secours mutuels rougiraient de ne point apporter dans leurs comptes annuels un boni s’ajoutant aux bonis antérieurs. Ils savent ce que ■c’est que 'd'équilibrer un budget. Quel exemple à suivre !
Responsabilité des accidents du travail (loi du 9 avril 1898).
Le projet de loi sur les accidents du travail était discuté depuis plusieurs années dans les deux
PRÉSIDENT!'.: DE M. I Ér.lX FAURE (1895-1899) 123
'Chambres. Elles finirent par se mettre d’accord sur le texte qui constitua la loi du 9 avril 1898.
Tout ouvrier ou employé victime cl’un accident survenu « par le fait du travail ou à 1 occasion du travail », dans toute industrie où il était fait usage d’une machine « mue par une force autre que celle de l’homme ou des animaux », aurait désormais droit, à son profit ou au profit de ses représentants, à une indemnité à la charge du chef d’entreprise, à condition que l'interruption du travail ait duré plus de quatre jours.
L’indemnité avait un caractère forfaitaire; elle était fixée aux deux tiers du salaire en cas d'incapacité permanente et absolue du travail, à un taux moindre dans les autres cas. Les chiffres variaient aussi avec le nombre des enfants de la victime. La loi lui garantissait le recouvrement de sa créance. Le patron pouvait s'assurer contre les risques. En cas d’insolvabilité de sa part, l’Etat se substituait à lui et se garantissait par quatre nouveaux centimes additionnels ajoutés à la patente des industriels visés par la loi.
La loi fut volée à l'unanimité par la Chambre, le 26 mars 1898, sans aucune modification au texte adopté en dernier lieu par le Sénat.
Cette loi fondamentale a été modifiée par cinq au très lois : du 30 juin 1899, du 22 mars 1902, du 31 mars 1905, du 12 avril 1906 et du 18 juillet 1907.
La loi du 9 avril 1898 ne régissait que les entreprises industrielles; son application a été successivement étendue à certaines entreprises agricoles (loi du 30 juin 1S99), puis à toutes les entreprises commerciales (loi du 12 avril 1906). La loi du 18 juillet
1907 a permis aux employeurs et aux salariés non visés par cette législation d’en obtenir le bénéfice par une adhésion. Seules restent en dehors de l’application de la loi de 1898 les professions libérales et les entreprises agricoles, excepté si des accidents sont occasionnés par des machines agricoles mues par des moteurs inanimés (loi du 30 juin 1899).
Budget de 1898. — Lois financières.
Le Parlement, comme d’ordinaire, ne parvint pas à examiner en temps utile le budget et dut voter quatre douzièmes provisoires. La discussion ne commença à la Chambre que le 4 mars, et le vote définitif s’obtint le 14. En raison de la proximité des élections générales, beaucoup d’amendements et de discours visèrent à acquérir de la popularité à leurs auteurs aux dépens des finances publiques et de la bonne administration de l’Etat.
Le Sénat reçut le 15 mars ce budget, hâtivement bâclé, et les débats commencèrent le 28 pour se terminer le 4 avril. Il évita, avec sa prudence coutumière, les modifications importantes pour ne pas retarder l’adoption définitive et pour ne soulever aucun conflit. Il accepta bénévolement les nombreuses réductions de recettes, ainsi que les augmentations de dépenses d'intérêt électoral. Il se borna à réduire ces dernières de cinq millions et à disjoindre deux projets sur les patentes et sur l’évaluation du revenu des propriétés non bâties (1).
(1) M. G. Berry avait fait adopter par la Chambre Incorporation à la loi de finances de la révision des patentes
La Chambre accepta la disjonction, mais rétablit certains crédits, entre autres des secours pour les familles nécessiteuses des réservistes et territoriaux (0 fr. 50 par jour et par personne se trouvant à la charge de ces réservistes et territoriaux). Le Sénat persista . dans son refus; la Chambre s’entêta. Le gouvernement s’^ptrcmit, et, dans la séance de nuit du G avril, il n'y avait plus désaccord que sur huit questions. A minuit, le Sénal consentit des concessions sur cinq points, mais résista au sujet des trois autres, n’admettant pas, en particulier, .les allocations aux familles des réservistes et territoriaux, ni les crédits trop élevés pour les constructions sco laircs auxquelles il accorda, en dernier lieu, par transaction, une somme de 6 millions.
Le 7 avril, la Chambre finit par se résigner et voler le budget tel quel, mais après avoir obtenu du ministre des finances la promesse qu’un projet de loi spécial serait déposé pour les familles des réservistes et territoriaux avant les grandes manœuvres.
Le budget se Irouva fixé, par la loi de finances du 13 avril, à 3.133.118.395 francs. La commission de la Chambre ayant repoussé des droits sur les vaieurs mobilières, il avait fallu combler un déficit de 67 millions, ce qu’on avait obtenu par le procédé
d'après un rapport de M. Moret, député de 1 Aisne. Le régime de faveur des coopératives avait été supprimé; la patente des déhalleurs avait été augmentée, surtout colle des grands magasins. M. Berry avait protesté contre la loi de 1893 qui accordait un privilège abusif aux grands magasin ce nouveautés. Le Don Marché , par exemple, n’avait payé en 1890. que 933.000 francs fie droits pour 1G2 millions d affaires. 11 payait trois fois moins que le petit commerce. La Chambre avait frappé les grands magasins d’autant de droits lixes et de droits proportionnels qu'ils avaient de spécialités (293 voix contre 225).
empirique de majorer ics estimations des recettes. Les garanties d’intérêts étaient réduites à 11 mil lions. Sur l’initiative de M. Fleury-Ravarin, député, le marché financier était réorganisé par cette loi de finances. On demandait 40 millions aux valeurs étrangères; leur émission et leur souscription étaient interdites tant qu’elles n’étaient $as garanties par un représentant responsable; le droit de timbre au comptant était porté de 0 fr. 50 à 1 fr. p. 100 à partir du L'r janvier 1809. Pour assurer cette perceplion, on exigeait des coulissiers la présentation d’un bordereau d’agent de change, et, s’il s’agissait de valeurs non admises à la cote officielle, le payement personnel des droits. Les compagnies d’assurances françaises et étrangères se trouvaient assujetties à une taxe fixe annuelle de 6 francs par million sur le capital qu’elles assuraient en France.
Rejet du scrutin de liste (1;.
M. René Goblet proposa à la Chambre le rétablissement du scrutin de liste. M. Barthou, ministre de l’intérieur, soutint que ce serait augmenter les inconvénients du scrutin uninominal. Le scrutin de liste exposerait le pays à toutes les surprises et à tous les entraînements, comme en témoignaient les élec lions de 1885, ainsi que les élections partielles qui avaient été des manifestations plébiscitaires en faveur de Boulanger.
La Chambre refusa de passer à la discussion des articles de la proposition de M. Goblet par 355 voix contre 174 (21 mars 1898).
(1)- Voir Présidonce Carnot, page 66.
L’action des socialistes et des radicaux jugée par M. Méline.
M. Méline prononça un discours à Remiremont, le 17 avril 1898, et défendit les actes de son gouvernement :
Le premier, le plus important service que je crois avoir rendu à la République (pendant son ministère), c’est de l’avoir empêchée de verser insensiblement dans la révolution qui la conduirait à une réaction inévitable, et d’avoir ainsi fait tomber la dernière objection qui empêchait beaucoup d’excellents Français de se rallier à la République...
Que de fois j’ai entendu de braves gens, que j’essayais de convertir à la République, me répondre avec un sourire d’incrédulité : « Certes, nous avons confiance en vous, mais vous ne serez pas le maître du mouvement qui vous emporte. Vous serez débordé par les impatients et les violents; la soif de la popularité entraînera les modérés eux mêmes vers les partis extrêmes, comme on l’a toujours vu, et c’est ainsi que la République tombera inévitablement dans le radicalisme, et du radicalisme dans le socialisme et la révolution pour revenir à la dictature. »
Avec la dernière législature s’ouvre un ère nouvelle : quarante socialistes, sans compter les radicaux socialistes, pénètrent dans la Chambre et, avec eux, le parti collectiviste entre en scène. Ils apportent avec eux un programme révolutionnaire reposant, sur la nationalisation du sol et des instruments de travail, c’est-à-dire sur la destruction de la propriété individuelle et sur la réglementation officielle des conditions du travail par l’Etat, suprême régulateur, c’est-à-
dire sur la suppression de la liberté individuelle .
Les chefs du parti socialiste se gardèrent bien, malgré toutes les mises en demeure, de préciser leur système, de le rédiger en projet de loi qui aurait permis de l’analyser, de le disséquer, d’en faire ressortir l’inanité. Ils se renfermèrent prudemment dans les formules vagues et sonores, où la beauté de la forme cachait toujours le vide du fond. Au lieu de se défendre, ils eurent, l’adresse d’attaquer, en se renfermant dans une critique toujours facile; leurs dis* cours ne furent qu’un long réquisitoire contre les imperfections de la société actuelle.
Troisième République (1897-1899).
Mais s’ils furent inférieurs dans la défense et la propagande de leurs idées, ils firent preuve, sur un aulre terrain, d’une extraordinaire activité. Ils remplacèrent l’action socialiste par l’action politique et se mirent à manœuvrer dans la Chambre comme de vulgaires parlementaires. Ils le firent, il faut le reconnaître, dans le sens de leurs idées, se disant qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de détruire la société actuelle que de paralyser le fonctionnement des organes qui la font vivre.
De là cet acharnement du parti socialiste à empêcher le gouvernement de gouverner et la Chambre de légiférer; de là ce système d’interpellations à jet continu, cette obstruction systématique qui n’avait d’autre but que d’empêcher la machine parlementaire de fonctionner, de démontrer son impuissance et d’acculer le pays affolé à l'idée d’une révolution nécessaire.
Celte politique nihiliste n’aurait eu aucune chance de succès*si le parti socialiste était resté isolé et réduit à ses seules forces : elle n’est devenue dangereuse que parce qu’il a rencontré des alliés dans le parti radical qui s’est uni à lui dans l’espoir qu’avec cet appoint de voix il pourrait dicter ses volontés à la majorité et préparer son avènement au pouvoir .
Il y a deux manières de confisquer la propriété : la manière brutale et vieux jeu, qui consiste à mettre directement la main sur la propriété, et la manière moderne, douce et insidieuse, mais sûre dans ses' résultats, qui consiste à prendre par l’impôt le meilleur du revenu. C’est ce qu’un célèbre socialiste américain, Henri George, a exprimé d’une façon expressive, dans un accès de sincérité ; « Ne confisquez pas, dit-il; accroissez l’impôt. Il n’est pas nécessaire de confisquer la terre, mais seulement la rente; nous pouvons laisser aux propriétaires l’écorce, si nous prenons l’amande. » L’amande, dans le système socialiste, c’est l’impôt progressif à haute dose, et l’on comprend aisément que le parti s’en contente...
Qu’on ne dise pas que c’est nous qui avons rompu et divisé le parti républicain; c’est, au contraire, le ministère Bourgeois qui a rompu avec nous en nous mettant volontairement en dehors de la majorité et en donnant notre place aux socialistes : voilà la vérité ! Un des chefs du parti socialiste. M. Jules Guesde lui-mcme, l’a proclamé le jour de l’inauguration de la maison du peuple à Lille, en décembre 1895, quand il a dit : « Les députés socialistes approuvent le ministère Bourgeois... parce que celui-ci les aide et qu’il a rendu un service signalé à la cause socialiste en jetant la division dans l’ancienne majorité. »
Le Sénat intervint et provoqua la chute du cabinet Bourgeois. A ce moment, M. Méline accepta le pouvoir « dont personne ne voulait ». « Je ne vis que le grand devoir à remplir envers la France et la République. »
Au programme du parti socialiste, programme purement négatif et révolutionnaire, nous avons opposé notre programme, un programme positif de réformes pratiques et précises, profitable a la masse du pays, de nature à améliorer immédiatement le sort des travailleurs. Nous avons repris toutes les questions, toutes les réformes pendantes depuis longtemps, celles qui constituent le fond de tous les programmes républicains, et nous avons tâché de les réaliser...
Je me borne à rappeler les grandes lois qui ont été faites dans l’ordre économique, social et financier et qui constituent une réponse directe et décisive au parti socialiste, parce quelles montrent comment on peut résoudre le problème social sans bouleverser la société. Nous ne nous sommes pas seulement occupés des travailleurs en améliorant les conditions du travail; nous avons cherché, dans toute la mesure où nous le pouvions, à diminuer pour eux les charges de la vie .
Dans le domaine religieux, nous nous sommes toujours montrés respectueux et conciliants; nous avons résisté à l’esprit sectaire qui pousse à la guerre religieuse, parce qu’il en a besoin et qu’il considère la religion comme une école de servitude. Nous croyons, nous, au contraire, que ces luttes sont mauvaises, qu’elles sont une cause d'affaiblissement et de désunion pour un pays, et voilà pourquoi à la politique de guerre nous avons opposé résolument la politique d’apaisement. Mais quand nous nous sommes trouvés en face de véritables violations des lois de l’Etat ou du concordat, d’envahissement du clergé dans le domaine politique, nous avons défendu sans faiblesse les droits de l’Etat et de la société civile .
Heureusement le jeu est usé et personne ne s’y trompe plus; chacun sait que le péril clérical n’est qu’une diversion et un prétexte, un prétexte qui sert à tout le monde aux radicaux comme aux socialistes. Il les dispense de s’expliquer sur leur programme et leur sert de Irait d’union. En agitant le spectre du cléricalisme, ils s’imaginent que le pays perdra de vue les dangers dont ils le menacent rt qu’il oubliera le parti socialiste et révolutionnaire.
Le suffrage universel ne se laissera pas prendre à cet artifice; il saura bien forcer tout le monde à sortir son drapeau' et à le défendre. Les chefs du parti radical ne pourront pas continuer longtemps à promener, dans toutes les circonscriptions, le même et éternel discours sur le cléricalisme. I). faudra bien qu’ils s’expliquent enfin sur certaines questions capitales...
Contre les cabinets de concentration. — Les lois sociales de la République. — Discours de M. Barthou.
M. Barthou se prononça contre les équivoques créées par les cabinets dits de concentration républicaine qui comprenaient des hommes politiques ayant des idées opposées. Dans un discours, prononcé à Oloron le 24 avril 1898, il dit qu’il fallait éviter les incertitudes et les hésitations qui suivirent les élections de 1893. Les oppositions dynastiques avaient été écrasées par ces élections et ce succès causa une illusion. On voulut grouper « sous une classification et sous une direction unique des hommes séparés par des divergences irréductibles ».
De quelque nom qu’on la décore, celte politique est faite d’obscurité, d’hypocrisie, d’impuissance...
Les attentats anarchistes commis jusque dans l’enceinte du palais législatif, l’assassinat du président Carnot, la criseouverte par la démission de M. Casimir-Perier, la nécessité immédiate d’assurer par l’union la défense sociale imposèrent un retour à des pratiques ministérielles dont on croyait qu’on n’avait plus gardé que le souvenir. Malgré leur bonnevolonté, les cabinets qui la pratiquèrent furent frappés à brève échéance. Ils moururent — quatre en deux ans — des concessions mêmes qu’ils avaient consenties pour vivre.
C’est, en effet, le vice irrémédiable de celte politique de substituer l’union indécise des personnes à l’accord réfléchi des idees, de dénaturer les programmes sous prétexte de les rapprocher, d’essayer une unité apparente avec dès lambeaux disparates, de fractionner l’autorité gouvernementale au gré des groupes opposés et de créer l’anarchie, d’inspi-
rer aux fonctionnaires l’indécision ou l’indifférence, de faire de l'impuissance une règle de sagesse et de l’inertie un prin- -cipe de gouvernement, de finir dans la défiance commune et dans l’amertume des récriminations réciproques.
M. Barthou exposa ensuite les bienfaits des lois sociales récemment adoptées par le Parlement, après avoir rappelé « que l’individu et l’Etat ont des devoirs sociaux auxquels ils ne doivent pas faillir. C’est la gravité redoutable du problème d’établir et d’imposer les devoirs et les droits respectifs de l’in- -dividu et de l’Etat ».
La République a plus fait, en vingt-cinq années, que tous les gouvernements précédents depuis le commencement du siècle.
Au point de vue des enfants, deux lois dominent son -œuvre : 1° la loi du 23 décembre 1874, relative à la protection des enfants du premier âge qui, en dix ans, a réduit de 38 p. 100 la mort des enfants de un jour à un an et sauvé, on peut le dire, plus de 50.000 naissances par an — résultat admirable, surtout dans un pays menacé d’une façon si redoutable par la dépopulation; 2° la loi du 24 juillet 1889, sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, dont les premiers effets, si consolants, ont montré l’étendue profonde du mal auquel elle a porté remède.
Au point de vue des adultes, la loi du 15 juillet 1893, qui fonctionne aujourd’hui dans tous les départements, a procuré (je me borne à ce seul chiffre), en 1896, des secours médicaux à 198.586 malheureux que ne protégeaient pas les anciens services.
C’est le souci de l’égalité qui l’a conduit à accorder aux ouvriers adultes, par la loi de 1884, cette faculté d’associa ■ lion qui les arrache à la faiblesse de l’isolement et leur donne, pour la défense de leurs intérêts, la forre de l’entente collective et de l’union. Certes, nous nous refusons à laisser cet instrument d’émancipation professionnelle -e transformer, sous l’action intéressée des quêteurs de mandat, on un instrument de propagande politique, mais nous restons fidèle à l’esprit de la loi de 1884 en voulant le compléter par des dispositions plus larges, plus libérales .
I.a loi du 15 juillet 1850 interdisait aux sociétés de secours
mutuels la création de pensions de retraites. La loi du 1" avril 1898 — voici d’un trait le chemin parcouru en cinquante ans — leur réserve par la disposition capitale de son article 26 des allocations annuelles pour encourager la formation de ces mêmes pensions.
D’autre part, la loi du 30 décembre 1895 a affecté à la majoration des pensions constituées en dehors des sociétés de secours mutuels une somme de 1.200.000 francs. Enfin — je résume à traits rapides cette législation si bienfaisante et si peu connue — la loi de finances de 1897, à laquelle je m’honore d’avoir sur ce point collaboré, contient, comme la loi récemment volée pour 1898, dès dispositions qui ont pour but de faire concourir l’Etat au payement de toute pension constituée au profit d’un vieillard ou d’un incurable par le département ou par la commune...
La Chambre s'est honorée en votant à l’unanimité, en 1895, une résolution qui proposait de mettre en pratique la formule votée en 1889 par le congrès de l’exposition universelle, et à laquelle j’adhère : « L’assistance publique doit être rendue obligatoire par la loi en faveur des indigents qui sont, temporairement ou définitivement, dans l’impossibilité physique de pourvoir aux nécessités de l’existence. »
Les dispositions des deux dernières lois de finances ont eu pour objet de donner au vœu du congrès et à la résolution de la Chambre une satisfaction provisoire, car il n’y faut voir qu'une expérience incomplète, qu’un premier tâtonnement vers la loi organique de l’assistance des vieillards et des incurables.
L’affaire Dreyfus (1).
INTERVENTION d’ÉMILE ZOLA.
Les écrivains connus étaient en butte à beaucoup de sollicitations pour obtenir leur concours à l’œuvre de réhabilitation de Dreyfus. Emile Zola y consentit et commença sa campagne par trois articles insérés dans le Figaro le 25 novembre, le 1er et le 5 décembre 1897 (2). Il continua par deux brochures
(,11 Voir page 76.
(2) Le Figaro ayant reçu beaucoup de protestations et des désabonnements, M. de llodays abandonna la direction le
intitulées « Lettre à la Jeunesse » et « Lettre à la France ». Il publia ensuite, le 14 janvier, clans l'Aurore (journal nouvellement fondé, avec M(. G. Clemenceau comme principal rédacteur), une lettre au président de la République, sous le titre « J'accuse ». Ii attaquait tous les officiers mêlés à l’affaire Dreyfus, les bureaux du ministère de la guerre, les experts et les conseils de guerre. On tira ce numéro, annoncé par des affiches, à 300.000 exemplaires ré pandus dans toute la France.
Le lendemain, M. de Mun interpella le ministre de la guerre sur les mesures qu’il comptait prendre à la suite de ce dernier article d’Emile Zola.
M. Méline dit qu’il comprenait « l’émotion et 1 indignation de la Chambre », partagées par le gouvernement cpii avait « résolu de déférer cet article à la justice ».
Le général Billot ajouta : « C’est la quatrième fois que, depuis un an, le ministre de la guerre est appelé, dans cette triste affaire, à prendre la défense de la chose jugée et de l’honneur de l'armée. A la suite de chaque interpellation, les injures et les outrages semblent renaître plus ardents, plus hostiles, cherchant à mêler des choses sacrées : l’armée, la patrie, la justice, à de misérables compétitions politiques... C’est une campagne antipatriotique qu’il faut flétrir avant tout... »
M. Jaurès blâma ceux « qui cherchent à couvrir par une diversion les fautes de l’oligarchie militaire ». Il accusa l’autorité militaire « de quémander
18 décembre. Après son départ. M. Cornély quitta le Gaulois, où il participait à une campagne antidreyfusistc, pour entrer au Figaro, où il soutint le parti dreyfusiste.
tous les jours auprès des journaux et colporter dans les bureaux de rédaction les prétendus mystères de la dciense nationale... Je vous dis, moi, ceci : Vous ôtes en train de livrer la République aux gé néraux. »
M. Cavaignac, ancien ministre de la guerre du cabinet Bourgeois, tint à dégager le parti radical de la campagne de M. Jaurès et des socialistes. Puis il reprocha au ministère de n’avoir pas coupé court à l’agitation en divulguant, dès la première heure, une « preuve de nature à éclairer l’opinion du pays et de ceux qui cherchent impartialement la vérité ». Il rappela le témoignage de l’officier assistant à la parade de dégradation qui avait recueilli un aveu de Dreyfus.
M. Méline répondit :
Si nous étions venus apporter à cette tribune ta déclaration du capitaine Lebrun à laquelle il a été fait allusion, si nous avions ouvert le débat sur une pièce du procès, nous aurions encouru les plus sévères critiques; car nous aurions ouvert nous-mêmes le procès de la révision à la tribune. C’était là ce nue demandait l’honorable M. Schcurer-Keslner lui-même, et je suis convaincu qu’il ne se serait pas trouvé un membre de cette Chambre pour approuver le gouvernement qui se serait engagé dans une pareille voie.
Le gouvernement est resté dans son rôle et dans son droit et il ne lui était pas permis d’en sortir. Il avait à appliquer la loi et ne pouvait que remettre à la justice une affaire d’un caractère exclusivement judiciaire, ce qu’on oublie trop. A chaque instant, à cette tribune, on institue un débat qui n’est pas autre chose que la discussion du procès même qui s’est déroulé devant la justice. Le gouvernement se refuse et se refusera toujours à suivre de pareils conseils. .T'ajoute que si l’honorable M. Cavaignac était au pouvoir, il aurait fait comme nous.
L’ordre du jour de M. Marty et du lieutenantcolonel Guérin « approuvant les déclarations du gou-
vernement », fut voté par 294 voix contre 128. M. de Mun demanda l’adjonction ci-après, qui fut votée par 239 voix contre 107 : « et comptant que le gouvernement saura prendre les mesures nécessaires pour mettre fin à la campagne entreprise contre l’honneur de l’armée ». L ensemble obtint 292 \oix •contre 115.