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DÉCLARATIONS DE L’ALLEMAGNE ET DE L’ITALIE

L’agitation avait gagné la province où se produisirent des manifestations contre Zola, particulièrement à Marseille, Lyon et Nantes. Les « intellectuels » firent circuler une pétition pour demander la révision du procès de 1894.

Des déclarations officielles de l’Allemagne et de l’Italie renouvelèrent l’affirmation que ces deux gouvernements n’avaient jamais eu aucun rapport avec Dreyfus : déclaration de M. de Bülow, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères à Berlin, devant la commission du budget du Reichstag, le 24 janvier; lettre du 15 janvier, de M. Tornielli, ambassadeur d’Italie, à M. Ilanotaux, pour assurer, comme il

l’avait dit verbalement et renouvelé par écrit en novembre 1897, que l’attaché militaire Panizzardi — ainsi qu’il était prêt à en témoigner — n’avait eu aucun rapport avec le condamné.

PROCÈS ZOLA DEVANT LA COUR d’aSSISES (FÉVRIER 1898).

Le procès Zola (du 7 au 23 février 1898) surexcita les passions des deux partis adverses. Des incidents nombreux provoquèrent des manifestations tumultueuses aux abords du Palais de justice et dans les couloirs.

La Cour était présidée par le conseiller Delcgorgue. Le ministère public était représenté par l’avocat général Van Cassel. Emile Zola était défendu par Me Labori; M. Perrcux, de l’Aurore, par les deux frères', MM. Georges et Albert Clemenceau. La défense essaya vainement d’amener comme témoins les conseillers et secrétaires des ambassades de Russie, d’Allemagne, d’Italie et d’Autriche, les ministres et les officiers ayant pris part au procès de 1894. L’assignation n’avait relevé dans l’article de Zola que trois inculpations diffamatoires, toutes relatives au procès Esterhazy. Les défenseurs s’efforcèrent constamment de dépasser les limites fixées par la plainte du ministre de la guerre. Pendant les quinze audiences, ce fut une bataille continuelle entre la défense et l’accusation, le président et les témoins sur cette interdiction de discuter le procès de

A la première audience, l’avocat général développa des conclusions pour celte limitation des débats et obtint gain de cause, malgré les protesta-

tions de Me Labori. Celui-ci demanda ensuite qu’on forçât à se présenter des témoins qui s’excusaient dene pas venir : M. Casimir-Perier, le ministre de la guerre, le commandant d’Ormescheville, le lieutenant-colonel du Paty de Clam, etc.

A la seconde audience, la Cour, par un arrêt, ordonna la comparution des témoins réclamés par la défense, ceux-ci ayant le droit « d’invoquer, le moment venu, le secret professionnel’ ». Mm® Dreyfus ne déposa pas, le président ayant refusé de poser la question de la défense sur les faits de 1894. Me Leblois expliqua ses relations avec le lieutenant-colonel Picquart et dit que le ministère de la guerre, par diverses manœuvres, avait essayé de compromettre cet officier lorsqu’il se trouvait en Tunisie. M. Scheurer-Ivestner cita les lettres échangées entre le général Gonse et le lieutenant-colonel Picquart, qui démontraient, d’après lui, que ces deux officiers étaient d’accord pour soupçonner Esterhazy d’être l’auteur du bordereau. M. Casimir-Perier s’excusa de ne pas répondre « parce qu’il était dans l'impossibilité constitutionnelle de dire toute la vérité ». M. de Castro, banquier, qui avait été en rapport d'affaires avec Esterhazy, dit que cet officier avait reconnu tout de suite son écriture dans le fac-similé du bordereau publié dans les journaux.

A la troisième audience, le général de Boisdeffre, chef de l’état-major général, déposa. A une question de Me Labori, il répondit que le « document libérateur », possédé par Esterhazy et restitué par lui, appartenait au dossier de l’affaire Dreyfus, et il se refusa à en parler. L’avocat demanda alors comment ce document avait pu s’échapper du ministère. Le

général dit qu'il avait ordonne une enquête restée sans résultat. Pour terminer, il déclara :

La culpabilité de Dreyfus a toujours été, pour moi, absolument certaine. Elle ne résulte pas seulement des débats du conseil de guerre, mais de documents antérieurs et postérieurs à ce procès. Je n’ai jamais conservé le moindre doute à cet égard.

Le général Gonsc expliqua sa correspondance avec le lieutenant-colonel Picquart et l’enquête de ce dernier :

Je dis au colonel Picquart de distinguer qu’il y avait d’un côté l’affaire Dreyfus, de l’autre l’affaire Esterhazv; qu'il fallait continuer les recherches pour savoir si M. Esterhazy était coupable. Mais jamais dans ma pensée il n’a été question de remettre en discussion l’affaire Dreyfus. Je recoin mandais au lieutenant-colonel Picquart d’éviter des démarches imprudentes, c’est-à-dire l’arrestation de M. Esterhazy sans preuves suffisantes.

Après le général Gonse, le commandant Lauth et l’archiviste Gribelin déposèrent sur le petit bleu et sur la présence de M. Leblois au ministère de la guerre. I 'archiviste affirma qu’il avait vu ce dernier en tête-à-tète avec le lieutenant-colonel Picquart et ayant devant lui deux dossiers secrets, dont un relatif aux pigeons voyageurs. M. Leblois opposa un démenti à ce témoin. Au général Mercier, comparaissant ensuite, M® Labori demanda s'il n’avait pas été communiqué une pièce secrète au conseil de guerre de 1894. Le général affirma que Dreyfus « était un traître, justement et légalement condamné ». « Oui ou non, y a-t-il eu une pièce secrète? », interrogea encore M® Labori. « Je n’ai pas à répondre », dit le général. En dernier lieu,

Troisième République (lé97-18!>è) .

M. Trarieux expliqua longuement comment il était arrivé à la conviction que Dreyfus avait été condamné pour un autre.

A la quatrième audience, le président refusa d’en tendre le commandant Forzinetti. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam refusa de parler. Les officiers qui avaient été juges de Dreyfus en 1894 défilèrent également à la barre sans rien dire. Au comman-

dant Ravary, M6 Labori demanda ce qu’était la pièce portant : « Cette canaille de D. »? L’officier répondit : « Je ne l’ai pas recherché... Cette pièce n’avait rien à faire en ce qui concerne M. Esterhazy. » Le général de Pellieux raconta son enquête sur l’affaire Esterhazy :

J’entendis le colonel Picquart. J’entendis M. Esterhazy. J'examinai le bordereau. On en a beaucoup parlé. Peu de sens l’ont vu. Les fac-similés ressemblent singulièrement à des faux. Rien ne ressemble moins au bordereau que ces fac-similés. Donc, toutes les expertises faites sur ces facsimilés ne signifient rien. Il fut clair, pour moi, que M. Esterhazy n’avait pu se procurer les pièces qui y étaient désignées. Cependant, le lieutenant-colonel Picquart disait que ce qui accusait M. Esterhazy, c’était un bleu émanant, disaitil, d’un attaché militaire étranger (je ne puis en dire davantage). Mais c’était à M. Picquart d’en démontrer l’authenticité. Or, c’est ce qu’il ne faisait pas. Au contraire, les témoins me démontrèrent qu’on avait voulu, par divers procédés, lui donner l’apparence de l’authenticité en faisant mettre, par exemple, un timbre de la poste. C’est avoué. Cette pièce n’avait, du reste, pas un caractère de vraisemblance. Et j’estime que le lieutenant-colonel Picquart a fait preuve de naïveté en pensant que cette carte-télégramme avait pu être expédiée par un attaché militaire étranger, alors qu’elle pouvait être lue par un concierge, par un domestique.

Le lieutenant-colonel Picquart avait commis d’autres actes. Il 'a avoué avoir, pendant de longs mois, sans mandat, sans autorisation, fait saisir à la poste toute la correspondance d’Esterhazy. Et il a dû avouer qu’il n’y avait rien trouvé. Il a avoué qu’il avait fait, sans mandat, des perquisitions chez lui, qu'il a cambriolé ses meubles. II m’a semblé que c’était la preuve de manœuvres inavouables.

M. Dupuy et les membres du cabinet de 1894 se présentèrent, mais ne parlèrent pas. M. Thévenet, sénateur, ancien ministre de la justice, exposa ce qui lui semblait douteux, inexplicable, dans les deux affaires en discussion.

A la cinquième audience, le général de Pellieux compléta ses explications de la veille. L'archiviste Gribelin affirma que le lieutenant-colonel Picquart lui avait demandé de faire apposer à la poste, sur une lettre, un timbre de départ avec une date antérieure. Le commandant Lauth raconta qu’il avait vainement essayé de faire disparaître les déchirures du petit bleu sur la photographie qu’il en avait faite. Il avait alors demandé la raison de cet ordre au lieutenant colonel Picquart qui lui avait répondu : « C’est pour faire croire là-haut (à l’état-major général) que je l’ai intercepté à la poste. »

On entendit alors le lieutenant-colonel Picquart. Voici les parties essentielles de sa déposition :

Vers le mois de mai 1890, des fragments d’une carte-télégramme sont tombés entre mes mains. Ils furent reconstitués par le commandant Lauth. La carte était adressée à M. Esterhazv. Elle attestait des relations louches. Avant de soumettre à mes chefs le lieu d’où venait la carte, je m’adressai à un officier qui connaissait le commandant.

Les renseignements fournis ne furent pas favorables. Je résolus de continuer mes investigations. Son genre de vio n’était pas en faveur du commandant. Besoigneux, ne s’occupant pas de son métier, il manifestait une curiosité très grande pour les documents confidentiels. Je me crus autorisé à en référer à mes chefs. On m’engagea à continuer... J »* dus. dès lors, chercher à me procurer de l’écriture du commandant...

Ce qui me frappa tout de suite, ce fut la ressemblance de cette écriture et du bordereau de l’affaire Dreyfus. En faisant cacher certaines parties du document, pour ne pas divulguer le nom, je soumis ces pièces à deux personnes : M. Bertillon et M. du Paty de Clam.

Le premier me dit : « Mais c'est l’écriture de Dreyfus... »

Le second — à qui je le laissai quelques minutes — dit : « C'est de Mathieu Dreyfus. » M. du Paty do Clam croyait, d'ailleurs, que le bordereau était do récriture d’Alfred et de Mathieu Dreyfus, imitée par Alfred...

Un agent m’avait dit qu’un officier d’une cinquantaine d’années fournissait des documents à une puissance étrangère et un camarade à moi m’avait dit : « Cet officier demande surtout telles et telles choses confidentielles... »

Il fut envoyé en mission. Il apprit plus tard, du général de Pellicux, que son courrier, depuis le 16 novembre 1896, avait été décacheté au ministère de la guerre, que des lettres y avaient été copiées ou retenues et que des pièges lui avaient été tendus. A Tunis, au mois de novembre 1897, il avait reçu, le même jour, une lettre du commandant Esterhazy,. un télégramme signé : Speranza, un autre télégramme signé : Blanche. La dépêche Speranza con tenait ces mots : « Avisez le demi-dieu. Tout est découvert. » Celle signée Blanche était ainsi conçue : « On a la preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. » Il écrivit aussitôt au ministère pour demander une enquête sur ces télégrammes qu'il attribuait à Esterhazy. La Libre Parole publia une note sur ces dépêches à peu près à l’époque de leur envoi. Lorsqu’il sut qu’on avait décacheté sa correspondance au ministère, il comprit qu’on s’était servi du surnom de Demi-dieu, appliqué par plaisanterie A un de ses amis, pour lui attribuer une signification mystérieuse et compromettante.

En ce qui concerne le petit bleu, dit-il, les déchirures que j’ai voulu faire disparaître n’avaient pour but que de rendrele document plus clair; je ne voulais pas, d’autre part, que la photographie indiquât aux personnes sous les yeux desquelles il passerait quelle en était l’origine. N’y avait-il pas, d’ailleurs, l’original ? Du reste, on n’avait pas agi autrement pour le bordereau Dreyfus.

Quant à ma demande au commandant Lauth de certifier la provenance, il me dit : « Oh ! non, je ne puis pas faire ea. » Et ce n’eut pas d’autre importance. Nos relations ne furent pas altérées.

Quant au cachet de la poste, jamais il n’a été question de le faire apposer. On a dit simplement : la pièce n’a pas un caractère d'authenticité, il faudrait le cachet de la poste. En arrangeant les faits, on peut leur faire dire autre chose. Enfin, jamais je n’ai eu dans mes entretiens avec Leblois le dossier secret sous les yeux. Comment aurais-je fait une chose aussi grave en laissant les portes ouvertes !...

Je n'ai pas donné l’ordre de perquisitionner, car j’ai estimé que c’était Jrop tard et que M. Esterhazy était prévenu. Je n’ai pas fait cambrioler son appartement...

Un agent du ministère avait simplement visité cet appartement, qui était à louer. A

Le lieutenant-colonel affirma ensuite que le pelil bleu et le bordereau avaient été remis par le même agent, comme provenant du même lieu : « En mon âme et conscience, je déclare que les débris du petit bleu avaient la même origine. »

Le commandant Lauth et l’archiviste Gribelin, confrontés avec lui, maintinrent leurs dépositions.

A la sixième audience, on entendit encore le commandant. Lauth sur l’intérêt que pouvait avoir l’apposition du timbre de la poste sur le petit bleu. « Sans doute pour faire croire que le commandant Esterhazy l’avait reçu », dit-il. Me Labori objecta que c’était inutile, puisque le petit bleu venait du même lieu que le bordereau et en morceaux comme ce bordereau. Le commandant Lauth, interrogé, reconnut que le lieutenant-colonel Picquart ne lui avait pas demandé de faire disparaître les traces de déchirure sur l’original, recollé du côté de l’adresse avec du papier transparent. M° Clemenceau observa que la poste n’aurait donc pu apposer son timbre puisqu'il aurait fatalement porté sur le papier gommé.

Le lieutenant-colonel Picquart, confronté avec le lieutenant-colonel Henry au sujet cle la communication de dossiers à M. Leblois, donna à celui-ci « un démenti formel », qui amena cette riposte : « Le colonel Picquart en a menti! »

Le lieutenant-colonel Picquart demanda à répondre à des « accusations odieuses ».

Vous avez entendu M. Henry parler d’un dossier secret que j’aurais communiqué à M" Leblois; M. Lauth, insinuer que c’est moi qui ai mis le petit bleu dans le cornet. Eh bien ! savez-vous pourquoi tout cela ? Parce que les artisans de l’affaire précédente ont été MM. Sandherr, Henry, Lauth, Gribelin, sous la direction du général Gonse. Quand le colonel Sandherr a quitté le service, il a légué le soin à ces messieurs de défendre celte affaire et l’honneur du service. Moi, j’ai pensé qu’il fallait suivre ma conscience.

J'ai été outragé par des journaux payés, pendant des mois, sans pouvoir me défendre. Je sais que j’exposais ma carrière et peut-être demain serai-je chassé de celte armée que j’aime. Cela ne m’a pas arrêté, parce que je devais chercher la vérité et la justice. J’ai cru rendre ainsi un grand service à mon pays et à l’armée. J’ai fait mon devoir d’honnête homme.

Le lieutenant-colonel Henry. — Je déclare que le colonel Sandherr ne nous a pas donné de telles instructions. Chacun a fait son devoir de son côté, consciencieusement, comme par le passé. Je recevais les pièces rapportées. Eh bien ! je déclare que je n’ai jamais vu le petit bleu, et j’étais le seul à recevoir ces papiers.

Le général Gonse confirma les déclarations du lieutenant-colonel Henry et reprocha à M. Picquart, qui avait découvert le petit bleu au mois de mai 1896r de ne lui en avoir parlé qu’en septembre.

Le lieutenant-colonel Picquart répondit qu’un deuil l’avait tenu éloigné du ministère pendant un mois et qu’il avait rendu compte au général de Boisdeffre à son retour, en juillet.

M6 Clemenceau ayant avancé que le lieutenantcolonel Henry avait dit que la pièce « Cette canaille de D. » appartenait au dossier Dreyius, celui-ci s'écria : « Mais pas du tout! Jamais celte pièce n’a eu le moindre rapport avec le dossier Drc\ lus! J en ai assez! Je vais m’expliquer complètement. J’en prends la responsabilité. Allons-y! » 11 raconta alors qu’au mois de novembre 1894, le colonel Sandherr lui avait ordonné de faire un dossier avec toutes les pièces intéressantes d’espionnage, et il en réunit huit ou neuf, dont une très importante, dont on fit deux ou trois photographies. « Ce dossier fut enfermé dans mon armoire secrète et je n’y touchai plus. » Il n’en sortit qu’en son absence, et le lieutenant-colonel Picquart le prit.

Le général Gonse ajouta qu’il avait repris ce dossier, trois ou quatre jours avant le départ du lieutenant-colonel Picquart du ministère, quand il ava^ su que ce dernier l’avait laissé voir par un tiers.

M° Démangé, défenseur de Dreyfus, exposa cz qu’il savait sur l’affaire Esterhazy et ajouta que, au moment de la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, il avait lui-même la résolution de demander la révision au ministère de la guerre, parce qu’il savait, par la confidence d’un juge du conseil de guerre à un confrère, M6 Salle, que la loi avait été violée par la production d’une pièce secrète non communiquée à la défense et à l’accusé.

MM. Ranc, sénateur, Quillard, homme de lettres, et Jaurès apportèrent le témoignage de leur sympathie à Emile Zola. M. Bertillon, chef du service anthropométrique et expert en écritures dans le procès Dreyfus, refusa d’expliquer les raisons de sa conviction de la culpabilité.

A la septième audience, MM. Teyssonnière, Charavay, Pelletier, Gobert, Couard, Belhomme et Varinard, experts en écritures, n’apportèrent aucun élément nouveau, le président ne leur permettant pas de parler des expertises de 1894.

M. Hubbard, député, et M. Yves Guyot donnèrent leur avis en faveur de Dreyfus.

A la huitième audience, M. Paul Meyer, de l’Institut, professeur au Collège de France, directeur de l’Ecole des chartes, certifia que l’écriture du borde reau était celle cl’Esterhazy. Parlèrent dans le même sens : M. Auguste Molinier, professeur à l'Ecole des chartes; M. Emile Molinier, conservateur au Musée du Louvre; M. Célerier, professeur au collège de Fontenay-le-Comte; M. Bournon, archiviste-paléographe; M. Franck, avocat belge. M. Grimaux, de l'Institut, professeur à l’Ecole polytechnique, expliqua pourquoi il avait signé la pétition en faveur de la révision et réclama « toute la lumière ». M. Havet, de l’Institut, professeur au Collège de France et à la Sorbonne, dit que le bordereau contenait , des fautes de français que Dreyfus, qui écrivait avec « une correction parfaite », n’aurait pas commises. Le lendemain, M. Moriaud, professeur à l’Université de Genève, affirma aussi que l’auteur du bordereau était Esterhazy (1).

A la neuvième audience, le général de Pellieux soutint que le bordereau ne pouvait être l’œuvre d’Esterhazy, car cet officier était dans l’impossibilité

fl) Il avait dit précédemment que le bordereau était « l'œuvre d’un faussaire, imitateur grossier de l’écriture de Dreyfus ». ( Une erreur judiciaire ; l'a{jairc Urey[us , par Bernard Lazare.)

d’avoir les documents annoncés par cette pièce. Seul un officier d’artillerie attaché à l’état-major du ministre de la guerre pouvait se procurer ces documents. Esterhazy ne savait rien sur les troupes de •couverture et sur les instructions qui les concernaient. « 11 aurait fallu, de toute nécessité, qu’il eût un complice au ministère de la guerre. » Diverses confrontations suivirent.

A la dixième audience, AI. Giry, membre de l’Institut, professeur à l’Ecole des hautes études et à l’Ecole des chartes, puis le docteur Iléricourt, rédacteur en chef de la Revue scientifique, vinrent assurer que le bordereau était de l’écriture d'Esterliazy.

Le lieutenant-colonel Picquart, en réponse à la démonstration faite la veille par le général de Pcllieux, soutint qu’Esterhazy avait pu posséder le manuel et les notes visés dans le bordereau. Celui-ci était allé trois fois aux écoles à feu dont une fois en 1894, bien que ce ne fût pas son tour de s’y rendre. I! avait donc les renseignements sur l'artillerie. De plus, un agent du service des renseignements avait avisé le lieutenant-colonel Picquart qu’un chef de bataillon d’une cinquantaine d’années, décoré, fournissait des renseignements sur l’artillerie à une puissance étrangère. Pour les troupes de couverture, la question étant confidentielle, l’ancien chef du bureau des renseignements s’offrait à expliquer son avis à huis-clos. La note sur Madagascar n’était pas très ■confidentielle et Esterhazy avait pu sc la procurer. Quant au manuel, l’auteur du bordereau disait que les corps n’en avaient reçu que quelques exemplaires. Cette phrase prouvait que cet auteur n’apparte-

liait pas au ministère, car Dreyfus n’aurait pas parlé des corps de troupe. Enfin le bordereau avait ce post-scriptum : « Je pars en manœuvres. » Or, dit-il, « le commandant Esterhazy est allé en manœuvres au printemps de 1894 ».

Le général de Pellieux et le général Gonse n’en maintinrent pas moins l’opinion qu’ils avaient précédemment exprimée. Le général de Pellieux ajouta : « On veut de la lumière. Allons-y! comme disait le lieutenant-colonel' Henry. Au moment de l’interpellation Castelin, on a eu au ministère de la guerre la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus. Il est arrivé au ministère un papier — je l’ai vu — qui disait : « Ne dites jamais les relations que nous » avons eues avec ce juif. » La note est signée, non pas d’un nom connu, mais de celui d’une carte de visite où se trouve une indication de rendez-vous, avec un nom de convention, le même qui se trouve au bas de la note. J’affirme que le fait est vrai et le général de Boisdeffre le confirmera. »

Le général Gonse ratifia cette grave déclaration. On fit demander le général de Boisdeffre qui ne put être entendu que le lendemain, 18 février.

A l’ouverture de la onzième audience, le général de Boisdeffre s’exprima en ces termes :

Je confirme de. tous points la déposition de M. le général de Pellieux comme exactitude et comme authenticité. Je n’ai pas un mot de plus à dire. Je n’en ai pas le droit. Je le répète, messieurs les jurés, je n’en ai pas le droit. J’ajoute ceci : Vous êtes le jury, vous êtes la nation; si la nation n’a pas confiance dans les chefs qui sont à la tête de l’armée, qui organisent la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d’autres cette tâche. Et maintenant je n’at plus qu’à me retirer.

M° Labori voulut poser des questions au général, mais il ne put en obtenir l’autorisation, malgré ses conclusions, que la Cour rejeta.

Le lieutenant-colonel Picquart. consulté, assura que la pièce citée par le général de Pellieux devait être un faux.

Ensuite, Esterhazy comparut et ne voulut répondre à aucune des questions posées par la défense. La séance se termina, après l’audition de M. Autant père (1), par celle de M. Jules Huret, du Figaro, qui raconta l’enquête faite par lui à Rouen sur Esterhazy pour le compte de son journal.

A la douzième audience, eut lieu une confrontation entre le général de Pellieux et M. Picquart. Puis on entendit les derniers témoins qui vinrent tous déposer en faveur de Zola et de Dreyfus : M. Stock, éditeur; M. Lalance, ancien député protestataire d’Alsace-Lorraine au Reichstag; M.. Ana tôle France, de l’Académie française. M. Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne, envoya par lettre un témoignage dans le même sens.

La treizième audience fut consacrée au réquisitoire de l’avocat général, à la lecture d’une déclara tion au jury d’Emile Zola et au commencement de la plaidoirie de Me Labori qui parla encore pendant toute l'audience du lendemain et qui ne finit qu’à la dernière, le surlendemain. 23 février.

(1) MM. Autant père et fils et M. Stock avaient déjà déposé dans le procès Esterhazy. M. Autant père possédait des lettres de cet officier et les remit à M. Stock. M. Autant fils avait appris un projet de suicide ri' Esterhazy raconté par la fille Pays, qui était la maîtresse de cet officier et qui avait demandé la résiliation du bail de son logement, passé au nom de son amant.

M. Georges Clemenceau, ancien député, obtint l’autorisation de présenter la défense du gérant de Y Aurore.

Le jury rendit un verdict de culpabilité, sans circonstances atténuantes, pour les deux inculpés. En conséquence, Emile Zola fut condamné à un an de prison, maximum de la peine, et 3.000 francs d'amende; M. Perreux, le gérant, à quatre mois de prison et 3.000 francs d’amende. Le public accueillit ce jugement par des applaudissements.

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