INTERPELLATIONS A LA CHAMBRE. — DISCOURS DE M. MÉLINE
Ce procès, qui avait agité violemment l’opinion, ■devait avoir son contre-coup au Parlement. Déjà, le 12 février, M. Ernest Roche avait essayé d’interpel 1er le général Billot qui avait répondu qu’il affirmait . « pour la sixième fois, que Dreyfus avait été régulièrement et légalement condamné, et qu’il était un traître », mais qui avait demandé le renvoi de cette interpellation à la fin du procès d’Emile Zola, ce que la Chambre avait décidé par 463 voix contre 59.
Dès le 24 février, deux autres interpellations furent déposées par M. Hubbard qui s’éleva contre l’attitude des généraux à la Cour d’assises; elle dénotait une confusion de pouvoirs inquiétante. M. Viviani l’appuya. Le parti socialiste était peut-être divisé sur la question Dreyfus, dit-il, mais il était unanime pour réclamer la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire.
M. Méline prononça un discours éloquent, acclamé par la Chambre qui en décida l’affichage à mains levées. En voici les principaux passages :
C’est avec tristesse que je monte une fois encore à cette tribune, pour revenir sur celte pénible affaire qui trouble depuis si longtemps le pays et qui menace, par les proportions qu’elle prend, do devenir un vrai danger public .
On me demande ce que le gouvernement pense de ce qui s'est passé; je n’éprouve aucun embarras à le reconnaître : oui, les généraux ont pu cire entraînes à aller plus loin qu’ils n’auraient voulu dans les déclarations qu’ils ont faites à la cour d’assises; ils y ont été entraînés par la défense elle-même, qui, sans c*sse, attirait le procès sur un terrain qui n’était pas le vrai et qui forçait les généraux à l’y suivre.
Et cela prouve une fois de plus combien le huis-clos est nécessaire pour la discussion de pareilles affaires.
J’arrive à une autre déposition, celle du général qu’on accuse d’avoir pesé, par sa déclaration, sur les décisions du jury et forcé sa conscience.
Certes, dans d’autres circonstances, je pourrais être amené à penser et à dire qu’il y a dans cette déposition une phrase de trop; mais je comprends ce qui se passe dans l’àme d’un soldat, d’un général qui, pendant huit jours, est mis sur la sellette, traité avec mépris, interpellé violemment, considéré comme un suspect, presque comme un coupable !
Ce soldat rentre chez lui, humilié, exaspéré; son sang bouillonne dans ses veines; puis, le jour vient où un chef de parti, un homme dont tous les discours sont des actes, lui lance à la face, devant la France et devant l’étranger, cette épouvantable accusation de préparer inconsciemment, par son incapacité, les désastres de la patrie.
M. J\unÈs. — Pas du tout!... J’ai dit et je maintiens que c’est 1 irresponsabilité du haut commandement qui prépare les désastres de la patrie .
AI. Méline. — A de pareilles imputations, la réponse est facile. L’armée, depuis 1870, a vécu sur un principe qui fait sa force et son honneur : elle est l’armée de la nation et de la loi. Elle ne peut plus être l'armée d’un homme ou d’un parti. Et c’est pour cela que, par une sorte de convention tacite, nous l’avons mise en dehors et au-dessus de la politique.
Ce grand principe n’a failli être compromis qu’une fois en vingt-sept ans, et la chute lamentab'e de celui qui l’avait méconnu et qui aspirait à la dictature, restera comme une des leçons les plus rassurantes de l’histoire. Aujourd’hui, vous ne trouveriez pas dans toute l’armée française un seul officier qui consentit à se déshonorer, je ne dis pas en
préparant, mais seulement en rêvant un attentat contre les lois du pays.
Nos officiers sont hantés par d’autres rêves, par de nobles rêves auxquels on les a arrachés en les plongeant dans cet horrible cauchemar qui est, pour eux, le pire supplice. Vous aurez beau faire, vous aurez beau les froisser, les humilier, surexciter leur amour-propre militaire, vous n’en ferez jamais des prétoriens; ils ont trop au cœur le sentiment et l’amour de la patrie .
Il n’y a plus, à l’heure actuelle, ni procès Zola, ni procès Esterhazy, ni procès Dreyfus; il n’y a plus de procès du tout. Nous ne nous trouvons plus en face d’une affaire judiciaire d’un ordre quelconque, soit ordinaire, soit extraordinaire. Si l’agitation pouvait continuer, nous nous trouverions désormais en face d’une affaire de parti de l’ordre le plus redoutable, parce qu’il s’y mêlerait à la fois des passions politiques et religieuses, des susceptibilités de race, des questions d’honneur militaire et même des questions de sécurité intérieure et extérieure". Les hommes qui ont transformé la question et l’ont amenée à ce point sont bien imprudents et bien coupables, car ils ont exaspéré ceux dont ils voulaient éveiller les sympathies, et ils ont déchaîné une -crise qui laisse peser sur eux les plus lourdes responsabilités. Le mal est fait et ils peuvent aujourd’hui en mesurer l’étendue. A l’intérieur, la vie de la nation est comme suspendue depuis quatre mois, suspendue et arrêtée. Les affaires se ralentissent, le malaise devient général, et, si l’on n’y prenait garde, la mauvaise humeur de la nation ne connaîtrait bientôt plus de bornes.
Ce n’est pas tout.
Ce qui se passait ici dans notre pays a eu son écho, un triste écho, au dehors. La presse, une partie de la presse étrangère, a ramassé avec un empressement facile à deviner tout le mal que nous disions de nous, de notre justice, des chefs de notre armée. Ce sera toujours la punition de ceux qui parlent mal de la France de recueillir les applaudissements de l’étranger.
Cette campagne a été d’une -grande violence et j’ajoute d’une grande injustice, car s’il y avait une affaire qui était d’ordre intérieur, qui n’appartenait qu’à nous, dont nous seuls avions le droit de connaître, c’était assurément celle-là. Je ne connais pas d’affaires qui, plus que celles d’espionnage, appartiennent plus particulièrement à la nation qu’elles regardent.
Tous les jours il y a de ces affaires ailleurs que chez nous, à l’étranger. Il y en a auxquelles se trouvent mêlés nos
compatriotes, et souvent même nos officiers. Vous avez gardé le souvenir d’un pr ocès retentissant, intenté, il y a quelques années, dans un pays voisin, à un officier, à un capitaine de l’armée française. Tout autorisait à croire qu’il était innocent, et ce qui le prouve bien, c’est qu’il fut gracié plus tard. Mais il n’en avait pas moins été condamné à quatorze mois de prison.
A ce moment, les journaux français ont protesté, mais avec quelle prudence, quelle réserve ! Est-ce qu’ils ont mené cette campagne, à laquelle nous assistons, contre le gouvernement qui faisait la poursuite? Est-ce qu’ils ont accusé la nation voisine de manquer d’esprit de justice et d’être la dernière des nations? A-t-on vu aussi à ce moment-là les journaux qui mènent si bruyamment la campagne aujourd’hui pour Dreyfus s’enflammer pour le capitaine Romani?...
Il faut que tout cela cesse, dans l’intérêt de tout le monde; dans l’intérêt de l’armée, qui a besoin de reprendre dans le silence et dans le recueillement son œuvre interrompue; il le faut dans l’intérêt de la paix publique, de la reprise du travail de la nation, de notre dignité et de notre sécurité extérieure.
.Te vous en prie, ne compromettons pas plus longtemps, pour une pareille affaire, cette admirable situation que nous avions conquise il y a quelques mois à l’extérieur par deux ans de sagesse et de persévérance.
Enfin, il le faut, je n’hésite pas à le dire, dans l’intérêt même de ceux qui ont engagé si follement et si audacieusement cette campagne, car, s’ils n’y prennent garde, ils sont en train de créer dans ce pays un parti qui n’y existait pas, qui, en tout cas, n’y avait pas de racines et qui menace de léguer aux gouvernements de l’avenir d’inextricables embarras. Ils sèment derrière eux des inimitiés et des haines qui peuvent se retourner contre eux et même retomber sur des innocents. Cent ans après la Révolution, nous marcherions, si l’on ne s’arrêtait pas dans cette voie funeste, à un siècle d’intolérance.
'Voilà ce que malheureusement ne voit pas cette élite intellectuelle qui se bouche les yeux et les oreilles; qui, renfermée dans son cabinet, ne paraît pas se douter de la violence des passions qu’elle déchaîne autour d’elle et qui semble prendre plaisir à envenimer la plaie saignante que nous cherchons de tous nos efforts à cicatriser. Eh bien ! cette plaie, nous la cicatriserons parce que nous le voulons, dans l'intérêt supérieur du pays .
Votre vote prouvera tout à l’heure à l’étranger que la France sait toujours se ressaisir dans ses crises les plus
redoutables, et quand le patriotisme est en jeu il n’y a p'lusr chez nous, de partis : tout le monde marche au drapeau !
La Chambre vota, par 421 voix contre 40, l’ordre du jour de MM. Périer et Lavertujon approuvant les déclarations du gouvernement, après avoir repoussé un ordre du jour de MM. Dujardin-Beaumetz et Lockroy, et un autre de MM. Viviani, Millerand et Jaurès.