‹ Histoire de la Troisième République de 1897 à 1899Chapitre 31 sur 54 · DÉBITS A LA CHAMBRE. — DISCOURS DE AI. CAVAIGNAC (7 JUILLET · texte numérisé non relu

DÉBITS A LA CHAMBRE. — DISCOURS DE AI. CAVAIGNAC (7 JUILLET

Le 30 juin 1898, M. Castelin déposa une demande d'interpellation sur 1’ « Affaire », en rappelant que la Chambre avait voté, le 18 novembre 1896, un ordre du jour invitant le gouvernement « à rechercher les responsabilités qui s’étaient révélées à l’occasion et depuis la condamnation du traître Dreyfus, et à en poursuivre la répression ». M. Cavaignac, ministre de la guerre, après avoir obtenu un délai de huit jours pour étudier le dossier, prononça, le 7 juillet, un discours qui produisit une grande sensation à cause des documents qu’il cita. Nous en reproduisons les parties essentielles :

Les honnêtes gens qui composaient le premier conseil de guerre ont jugé suivant leur conscience et sans passion. On a tenté d’infirmer leur jugement en substituant à Dreyfus un officier qui sera frappé demain des peines disciplinaires qu’il a méritées.

Les juges du deuxième conseil de guerre ont estimé dans leur conscience qu’on ne leur apportait pas les preuves du crime imputé à cet officier et qui d’ailleurs n’auraient pas innocenté Dreyfus. Rien de ce qui a été tenté n’a pu infirmer les arrêts des juges du conseil de guerre; nous saurons faire respecter et leurs arrêts et leurs personnes. Mais nous estimons que le scrupule le plus étroit pour l’autorité de la chose jugée ne peut pas nous empêcher d’apporter à cette tribune les faits qui sont venus la confirmer .

J’ai pour parler une dernière raison : nous savons ce que Je pays attend de nous. En présence des tentatives tantôt directes, tantôt indirectes, qui ont été faites pour arracher au gouvernement l’acte gouvernemental qui seul aurait permis de détruire les jugements rendus, le pays attend que nous déclarions notre résolution inébranlable de nous opposer à ces tentatives quelles qu’elles soient.

Cette déclaration, je l'apporte ici, parce que j’ai la certitude absolue «de la culpabilité do Dreyfus. Et vous entendez bien que, si je n’avais pas cette conviction, aucune considération de salut public ne m’arracherait la déclaration que je viens de faire et ne me déciderait à maintenir au bagne un innocent .

J’apporte à la tribune les faits que je puis y apporter. Ils sont de deux ordres. Tout d’abord, le service des renseignements du ministère de la guerre a recueilli, pendant six ans environ, mille pièces de correspondance — des originaux — échangées entre des personnes qui s'occupaient activement et avec succès de l’espionnage. Ces pièces ne peuvent lais-* ser, ni par leur origine, ni par leur nombre, leur aspect et les signes de reconnaissance qu’elles portent, aucun doute à un homme de bonne foi ni sur leur authenticité, ni sur l'identité de ceux qui les écrivaient ou les recevaient. Parmi ces pièces, il en est d’insignifiantes, il en est de fort importantes .

Je ne ferai passer sous les yeux de la Chambre que trois pièces de ces correspondances. Les deux premières sont échangées entre les correspondants dont je viens de parler et font’ allusion à une personne dont le nom est désigné par l’initiale D.

Voici la première lettre; elle a reçu la date de mars 1894, lorsqu’elle est arrivée au service des renseignements du ministère de la guerre :

« Hier au soir, j’ai fini par faire appeler le médecin, qui m’a défendu de sortir; ne pouvant aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D... m’a porté beaucoup de choses très intéressantes, et il faut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps. »

La deuxième, datée du 16 avril 1894, s’exprime en ces termes :

« Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ. Du reste, je serai de retour dans huit jours. Ci-joint douze plans directeurs de... (Ici le nom d’une de nos forteresses dont je passe le nom) que ce canaille de D... m’a donnés pour vous. Je lui ait dit que vous n’aviez pas l'intention de reprendre les relations. Il prétend qu’il y a eu un malentendu et qu’il ferait tout son possible pour vous satisfaire. IL dit qu’il s’était entêté et que vous ne lui en voulez pas. Je lui ai répondu qu’il était fou et que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relations avec lui. Faites cé que vous voudrez. »

Bien qu’il soit certain, à mes yeux, qu’il s’agit bien ici de Dreyfus, à cause de l’ensemble des présomptions concordantes dont j’ai parlé, voici encore une pièce où le nom de Dreyfus est écrit en toutes lettres.

Au moment où, en octobre ou novembre 1896, M. Castelin déposait sa demande d’interpellation, les deux correspondants dont je viens de parler s’inquiétèrent pour des raisons qui sont indiquées fort clairement dans les lettres que j'ai eues sous les yeux, et alors l’un d’entre eux écrivit à l’autre la lettre suivante :

« J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si (ici un membre de phrase que je ne puis lire), je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. G’est entendu. Si on vous demande, diles comme, çà, car il faut pas que on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. > .

Ce n’est pas tout. Il y a encore un autre ordre de faits, et je déclare que, pour moi, ils suffiraient à établir ma conviction d’une façon absolue! Je veux parler des aveux de Dreyfus.

Le matin de sa dégradation, Dreyfus est resté quelques heures avec deux ofliciers qui ont recueilli de sa bouche l’aveu de son crime. Ils en ont parlé à l'instant, ainsi que le constate la note suivante parue dans le Temps du 5 janvier :

« Nous avons pu contrôler ses paroles, les voici à peu près textuellement : « Je suis innocent. Si j’ai livré des do- » cuments à l’étranger, c’était pour amorcer et en avoir de » plus considérables; dans trois ans, on saura la vérité, et » le ministre lui-même reprendra mon affaire. »

Après la publication de la note, le capitaine Lebrun- Renaud fut mandé au ministère de la guerre et raconta ce qu’il avait entendu. 11 avait été conduit par le général Gonse qui, le 6 janvier, écrivait la lettre suivante au générai de Boisdeffre :

« Mon général, je m’empresse de vous rendre compte que j’ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renaud chez le ministre, qui l’a envoyé, après l’avoir entendu, chez le président. D’une façon générale, la conversation du capitaine Lebrun-Renaud avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse. Les points saillants étaient les suivants :

« En somme, on n’a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. »

Et le général Gonse ajoute :

« Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière. Puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant : « Le ministre sait >' que je suis innocent, il me l’a fait dire par le comman- >’ dant du- Paty de Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre » jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont » des documents sans importance, et que c’était pour en » obtenir de sérieux. »

» Le capitaine a conclu en exprimant l’avis que Dreyfus taisait des demi-aveux mélangés de réticences et de mensonges.

» Le capitaine Lebrun-Renaud inscrivit lui-même la note suivante, le 5 janvier, sur une feuille détachée de son calepin et qui est toujours restée en sa possession : « Hier, » dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire >' de la prison du Cherciie-Midi à l’Ecole militaire, je suis >' resté avec lui de 8 à 9 heures. Il était très abattu, m’afiir- » niait que dans trois ans son innocence serait reconnue. » Vers 8 h. 30, sans que je l’interroge, il m’a dit : « Le mi- » nistre sait bien que si je livrais des documents, ils étaient « sans valeur, et que c’était pour m’en procurer de plus im- » portants. » 11 m’a prié de donner l’ordre à l’adjudant chargé » de le dégrader d'accomplir cette mission le plus vite pos- » siblc. »

Depuis, le capitaine Lebrun-Renaud a conlirmé ces déclarations par un témoignage écrit et signé, que je ne vous lirai pas parce qu’il est postérieur et que je préfère ceux qui datent du jour même.

Mais le capitaine Lebrun-Renaud n’est pas le seul qui ait reçu les aveux de Dreyfus; il y a aussi le capitaine d'Attel qui les a reçus et les a transmis à d’autres ofliciers.

Le capitaine d’Attel est mort dans des circonstances tragiques, mais il reste les officiers qui ont reçu ses confi dences (1).

Voici un de ces documents :

« Le capitaine Anthoine a l’honneur de rendre compte que, le jour de la dégradation de Dreyfus, il s’est rencontré, a la sortie de la salle où Dreyfus avait été enfermé, avec le capitaine d’Attel, son ami, lequel avait été de service,

(1) Le capitaine d’Attel, nommé commandant, fut trouvé mort, le 1" octobre 1895, dans un wagon de chemin de fer, aux environs de Paris.

comme appartenant a 1 état-major de la place. D’Attel a dit au capitaine Anthoine que Dreyfus venait de dire devant lui : « Pour ce que j'ai livré, cela n’en valait pas la peine. » Si on m’avait laissé faire, j’aurais eu davantage en échan » ge. » Le capitaine Anthoine a immédiatement répété ce propos au commandant de Mitry. »

« Le commandant de Mitry a l’honneur de rendre compte qu’aussitôt après la dégradation de Dreyfus, le capitaine d’artillerie Anthoine lui répéta 'une conversation qu’il venait d'avoir avec le commandant d'Attel au sujet de révélations faites en présence de ce dernier par Dreyfus.

» Le capitaine Anthoine lui dit, en substance, que Dreyfus avait tenu, en présence du commandant d’Attel, après sa dégradation, des propos desquels il résultait que s’il avait livré des documents, c’était dans le but d’en obtenir d’autres en échange de ceux qu’il donnait. »

Ou le témoignage humain n’a plus de valeur, ou il résulte de ces témoignages décisifs, concordants, antérieurs à toutes les impressions qui se sont produites depuis, que Dreyfus a prononcé ces mol' : « Si j’ai livré des documents... »

On a nié ces aveux; on dira peut-être demain qu’ils ont été arrachés par des menaces ou des promesses. Jamais je ne pourrai admettre qu’un homme ait prononcé ces mots s’il n’avait pas livré des documents.

Je n’ai plus qu’un vœu à formuler — ce n’est peut-être qu’une illusion, en tout cas c’ést une espérance ardente, ce vœu c’est que demain tous les Français puissent s’unir pour proclamer que cette armée qui fait leur orgueil et qui fait leur espérance, n’est pas puissante seulement de sa propre force et de la confiance du pays, mais qu’elle est forte aussi de la justice des actes qu elle a eusl à accomplir.

Sur la proposition de \I. Mirman, la Chambre vota, à l’unanimité de 545 votants, l’affichage de ce discours. 21 députés s’abstinrent, la plupart socialistes; on remarqua parmi ces abstentionnistes M. Méline, qui restait fidèle à l’opinion qu’il avait plusieurs fois exprimée, qu’on ne devait pas exposer à la tribune du Parlement cette affaire judiciaire et lire des pièces secrètes. H se refusait donc à approuver la conduite de M. Cavaignac.

Troisième République ( 1897-1899) ,

M. Castelin, satisfait des déclarations du ministre de la guerre, retira son interpellation.

Les journaux antidreyfusistes dirent qu’après une telle séance, l’agitation devait cesser, l’opinion étant désormais fixée. Les journaux dreyfusistes continuèrent, au contraire, plus ardemment leur campagne. Dans V Autorité , M'. de Cassagnac estima que les pièces lues n’étaient pas irréfutables et que les déclarations du capitaine Lebrun-Renaud étaient assez contradictoires. Dans la Petite République , M. Jaurès dit qu’il était plus convaincu que jamais d’une « monstrueuse erreur judiciaire », la lettre Panizzardi étant « un faux grossier et criant ». Dans l'Aurore, M. Clemenceau déclara que la communication d’une pièce secrète aux juges de 1891 étant certaine, la révision était inévitable. Le Figaro soutint la même opinion, ainsi que le Siècle (article de M. Yves Guvot).

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