DÉMISSIONS DE DEUX MINISTRES (18 SEPTEMBRE
Le général Zurlinden ne voulut pas s’associer à la révision et donna sa démission. Sa lettre exposa les motifs de sa conviction de la culpabilité de Dreyfus, motifs qui devaient être ceux de l’état-major général; aussi la reproduisons-nous in extenso :
A la veille du jour où le gouvernement va prendre une décision au sujet de la révision du procès Dreyfus, j’ai l’honneur de vous renouveler, en le complétant, mon avis sur celte affaire.
Dès l’année 1893, l’état-major avait acquis la certitude que -des documents secrets, intéressant la défense nationale, étaient livrés à une puissance étrangère. A partir du commencement de 1894, on apprend successivement que le traître est au ministère de la guerre, à l’état-major, que c’est un officier, que cet officier doit appartenir au deuxième bureau de l’état-major de l’armée.
Une surveillance active est exercée sur les employés et sur les officiers, mais elle n’amène aucun résultat.
Dreyfus fait, à ce moment, partie du deuxième bureau en qualité de stagiaire. Aucun soupçon n’est élevé contre lui.
La pièce connue sous le nom de bordereau tombe, vers la fin de septembre 1894, entre les mains du service des renseignements. Elle est remise immédiatement au général X... Son origine permet d’affirmer avec certitude qu’on se trouve en présence d’un acte de trahison. La nature du document lui-même indique clairement que le traître appartient à l’étatmajor de l’armée et que c’est probablement un officier d’artillerie.
Tel' fut le point de départ des nouvelles recherches faites, d’une part, par le directeur de l’artillerie au ministère de la guerre, et, de l’autre, par les quatre chefs des bureaux de l’état-major.
Les recherches paraissaient ne devoir donner aucun résultat, lorsque le chef du quatrième bureau, le colonel Fabre, ■songe, sur l’avis de son sous-chef, le lieutenant-colonel Z...,
à examiner les écritures des officiers stagiaires ayant servi précédemment sous ses ordres. Il s’aperçoit que l’écriture de Dreyfus ressemble complètement à celle du bordereau et signale cette ressemblance à ses chefs.
On procède à des expertises; les vérifications viennent confirmer les premiers soupçons émis par le colonel Fabre. On constate, en outre, que toutes les indications précédemment recueillies au sujet du traître se rapportent à Dreyfus : sa présence au deuxième bureau au moment même où l'existence d'un traître y était soupçonnée; d'autres preuves tirées de son attitude à l’état-major de l’armée, de ses investigations indiscrètes, etc. Enfin, la conclusion du rapport des experts établit nettement sa culpabilité.
Ce sont ces preuves qui jouent le rôle capital sur l’esprit, des juges du conseil de guerre. L’acte criminel commis, en 1896, par le lieutenant-colonel Henry, qui l'a expié par le suicide, ne peut atteindre la validité du jugement rendu, car la déposition de cet officier n’avait rien de personnel. Comme dans tous les procès d’espionnage, un officier du service des renseignements avait été délégué par le ministre de la guerre pour déposer au nom du service; l’offirier désigné fut Henry, mais sa déposition aurait pu être faite dans le même sens par le colonel Sandherr, chef du service des renseignements, comme par le sous-chef ou le chef d’étatmajor de l’armée, comme par le ministre lui-même.
Depuis la condamnation, il n’est survenu aucun fait, aucune preuve permettant d’établir une présomption d’innocence en faveur de Dreyfus. Plusieurs indices, nu contraire, sont venus confirmer sa culpabilité. Nous avons surtout les aveuxfaits au capitaine Lebrun-Renaud et recueillis également de la bouche même de Dreyfus par le capitaine X...; le capitaine Lebrun-Renaud est encore là pour les attester. Du reste, les aveux ont été rapportés sur l’heure à plusieurs officiers présents à la parade d’exécution, notamment nu commandant Guérin, aujourd’hui sous-chef d’état-major du gouvernement militaire de Paris, au contrôleur Peyrolle, au capitaine Anthoine. La phrase suivante se retrouve, au moins comme sens, dans tontes les dépo-itions : « Si j’ai livré dedocuments, ils étaient sans valeur et c’était pour en avoir d’autres plus importants. »
En résumé, aucune présomption d’innocence n’est venue, infirmer le jugement du conseil de guerre qui a condamné Dreyfus; de nouvelles preuves de culpabilité ont été, au contraire, relevées à sa charge depuis 1894. Dans ces conditions, la demande de révision ne me paraît pas justifiée. Comme chef de l’armée, je ne saurais l’accepter, d’autant
plus que, comme tous mes prédécesseurs, je suis personnellement convaincu de la culpabilité de Dreyfus.
M. Tillaye, ministre des travaux publics, suivit le ministre de la guerre dans sa retraite.
Tous deux lurent remplacés dès le 19 : le général Zurlindpn par le général Chanoine, commandant la lre division d'infanterie; M. Tillaye, par M. Godin, sénateur de l’Inde. Le général Zurlinden fut replacé au gouvernement militaire de Paris le 20 septembre.