‹ Histoire de la troisième république (volume 3)Chapitre 127 sur 230 · LE CABINET DU 13 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE CABINET DU 13 DÉCEMBRE

d*Elat de la Justice, de l'Intérieur, des Finances, deTInstruclion Publique et de TAgriculture. Ce qui caractérisait la nouvelle administration, c'était moins la présence dans le Cabinet de députés et de sénateurs du Centre Gauche ou de la Gauche que l'absence des trois ministres spéciaux, dont le Maréchal s'était jusqu'alors réservé la nomination, des Affaires Étrangères, de la Guerre et de la Marine. Le départ du général Berthaut, auquel la Gauche n'était pas hostile, était particulièrement significatif. La nomination du général Borel ne l'était pas moins. Nous avons dit que presque seul, des généraux appelés à déposer devant la Commission d'enquête, le général Borel, ancien chef d'état-major de d'Aurelle et de Bourbaki, avait fait une déposition impartiale. C'était encore un hommage rendu à la Défense nationale que la nomination de M. de Freycinet aux Travaux Publics. M. Waddington, le nouveau ministre des Affaires Étrangères n'était pas de la carrière; mais c'était un esprit droit, un érudit et un libéral aussi ferme que modéré. M. Bardoux n'apportait pas non plus une compétence spéciale à l'Instruction Publique et aux Beaux- Arts ; mais il y apportait les lumières d'une intelligence très cultivée, un goût littéraire et artistique très sûr, et une grâce enveloppante qui devait singulièrement faciliter sa tâche dans la direction des Cultes. Les autres ministres avaient exercé ces fonctions dans les deux Cabinets qui avaient précédé celui du 16 Mai, sous le Maréchal, ou dans le premier ministère Dufaure, sous M. Thiers. Les cinq soussecrétaires d'Etat étaient des hommes nouveaux. M. Savary avait rapporté l'enquête sur l'élection de la Nièvre et signalé l'étendue du péril bonapartiste. M. Lepère, toujours sur la brèche, toujours prêt à interpeller ou à questionner, avait porté les coups les plus sensibles aux Cabinets réactionnaires. M. Ad. Cochery s'était sagement renfermé, depuis la guerre que sa malencontreuse interpellation avait peut-être

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hâtée, dans Tétude des questions de finances. M. Jean Casimir-Périer, qui devait ajouter à Tillustration d'un nom parlementaire déjà illustre, débutait dans les hautes fonctions administratives. M. Cyprien Girerd, comme M. Savary, devait sa notoriété à la Nièvre, son pays d'origine, et à la divulgation des menées bonapartistes dans ce département.

Le troisième ministère Dufaure, le premier et le seul Cabi* net vraiment parlementaire qu'ait eu le Maréchal de Mac- Mahon, comptait donc à la fois, parmi ses membres, des spécialistes éminents dans leur partie, des célébrités de la tribune, des hommes fortement trempés par les luttes des sept dernières années et des Républicains incontestés. Le seul ministre qui n'appartînt pas à la Gauche du Sénat ou de la Chambre, était d'un loyalisme que personne ne pouvait suspecter. Le général Borel avait pour la Constitution républicaine des sentiments que garantissait le choix même dont il avait été l'objet de la part de M. Dufaure.

Comment se fait-il que ce ministère, si remarquablement dirigé et composé, et qui conserva le pouvoir pendant tout près de quatorze mois, ait eu une existence un peu terne ? C'est d'abord que le temps des grandes luttes était passé. Les positions conquises, il y avait lieu de s'y maintenir, de s'y consolider et l'on y réussit sans les grands tournois oratoires de l'âge précédent. C'est ensuite que le Cabinet Dufaure, que soutinrent très loyalement la Gauche républicaine et la Gauche dite radicale, bien que son programme fût absolument le même que celui de la Gauche républicaine, ne comprenait ni les chefs, ni les grands orateurs de ces deux groupes. Ceux qui avaient conduit la Démocratie à la victoire s'étaient eiîacés très modestement, très politiquement aussi, devant les membres du Centre Gauche. Il en résultait, dans les relations de la majorité avec le Cabinet, une certaine réserve et, en dehors du milieu parlementaire, dans ce que

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Ton appelle le grand publie, moins éclairé que le petit, une certaine surprise que ceux qui avaient été à la peine ne fussent pas à l'honneur.

Le Message du Président de la République fut lu à la Chambre par M. de Marcère, au Sénat par M. Dufaure, le 14 Décembre. Ce document historique était ainsi conçu :

c Les élections du 14 Octobre ont affirmé une fois de plus la confiance du pays dans les institutions républicaines. Pour obéir aux règles parlementaires, j*ai formé un Cabinet choisi dans les deux Chambres, composé d'hommes résolus à défendre et à maintenir ces institutions, par la pratique sincère des lois constitutionnelles.

« L*intérèt du pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée. Il exige, avec non moins de force, qu'elle ne se renouvelle pas.

€ L'exercice du droit de dissolution n'est, en effet, qu'un mode de consultation suprême, auprès d'un juge sans appel, et ne saurait être érigé en système de Gouvernement. J*ai cru devoir user de ce droit et je me conforme à la réponse du pays.

« La Constitution de 1878 a fondé une République parlementaire, en établissant mon irresponsabilité, tandis qu'elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres. Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits res* pectifs ; l'indépendance des ministres est la condition de leur responsabilité.

c Ces principes, tirés de la Constitution, sont ceux de mon Gouvernement. La fin de cette crise sera le point de départ d'une nouvelle ère de prospérité. Tous les pouvoirs publics concourront à en favoriser le développement. L'accord établi entre le Sénat et la Chambre des députés, assurée désormais d'arriver régulièrement au terme de son mandat, permettra d'achever les grands travaux législatifs que l'intérêt public réclame.

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« L'Exposition universelle va s'ouvrir ; le commerce et rindustrie vont prendre un nouvel essor, et nous offrirons au monde un nouveau témoignage de la vitalité de notre pays, qui s*est toujours relevé par le travail, par l'épargne et par son profond attachement aux idées de conservation, d'ordre et de liberté. »

Il va sans dire que les Gauches reçurent avec des acclamations ce Message qui affirmait leur victoire, mais qui l'affirmait avec convenance et dignité. Certes, le Message contenait des passages très durs pour les anciens ministres. Dire que les ministres du 13 Décembre étaient résolus àdéfendre et à maintenir les institutions, c'était déclarer que leurs prédécesseurs étaient disposés à faire tout le contraire ; dire qu'ils pratiqueraient sincèrement les lois constitutionnelles, c'était déclarer que leurs prédécesseurs les pratiquaient tout autrement ; dire que l'intérêt du pays exigeait l'apaisement de la crise, c'était proclamer que les Cabinets de Brogliede Fourtou et de Grimaudet de Rochechouet s'étaient peu souciés de rintérèt du pays; affirmer que l'on ne recourrait plus à la dissolution c qui ne saurait être érigée en système de Gouvernement », c'était condamner nettement les partisans de la dissolution à < jet continu > ; mais était-il possible de dire moins et de s'exprimer en termes plus mesurés ? Que les Bonapartistes, qui voulaient mettre fin à la crise « avec un escadron de chasseurs », aient trouvé, pour employer leur langage, que le Maréchal les avait « lâchés » et en aient pris prétexte pour l'insulter, on le comprend ; on comprend moins que les journaux du Centre Droit aient parlé de t la plus grande scène d'humiliation qu'ils eussent vue ». Il n'y a pas d'humiliation à s'incliner devant c le juge sans appel ». Pourquoi d'ailleurs les inspirateurs de la presse qui parlait d'humiliation, avaient-ils tant insisté pour faire rester le Maréchal à son poste? Pourquoi avaient-ils fait

VOTE DE DEUX DOUZIÈMES PROVISOIRES 3f1

appel à son patriolisme et à son amour de la paix? Ils devaient bien penser qu'en dehors du coup d'État, dont ils ne voulaient pas, il n'y avait qu'une solution, l'appel à un ministère de Gauche, et ils auraient dû reconnaître que M. Dufaure avait fait parler au Maréchal, sans blesser sa dignité ni son honneur, un langage sincèremnnt constitutionnel. Le Chef de l'État était enfin rentré dans son rôle.

La Chambre, qui avait refusé de voter le budget, tant qu'elle n'aurait pas en face d'elle un Cabinet parlementaire, accorda immédiatement au ministère Dufaure 529.500.000 francs, représentant deux douzièmes provisoires, dont la répartition devait être faite par décrets entre les différents départements ministériels. De son côté le Cabinet déposa un projet d'amnistie pour tous les crimes, délits et contraventions politiques commis du 16 Mai au 14 Décembre 1877. •Le projet d'amnistie ne vint que plus tard devant le Sénat. Le crédit de 629 millions fut accordé sans difficulté par la Haute Assemblée et les deux Chambres s'ajournèrent au 8 Janvier 1878, après cette courte et dramatique session.

Pour bien affirmer le caractère de sa politique réparatrice, le Garde des Sceaux fit arrêter toutes les poursuites commencées contre la presse avant le 14 Décembre, suspendre l'exécution de toutes les peines et remettre toutes les amendes. Le ministre de l'instruction Publique rendit leurs fonctions à tous les instituteurs disgraciés par M. Brunet pour motifs électoraux. Le ministre de l'Intérieur rentra dans la légalité en matière de colportage et laissa reparaître sur la voie publique tous les journaux qui en avaient été exclus.

Les retards qui s'étaient produits, après les élections de Février et de Mars 1876, pour le renouvellement du personnel administratif, ne se revirent pas en 1877 ; le 16 Mai avait donné une leçon dont les Républicains profitèrent. Dès le 19 Décembre, M. de Marcère faisait paraître son mouvement

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préfectoral : sauf 4 préfets constitutionnels qui furent conservés, tous les administrateurs qui avaient prêté leur concours au 16 Mai étaient remplacés. Il va sans dire que quelques-uns de ces mauvais serviteurs se retirèrent en faisant claquer les portes. Onze jours plus tard, le mouvement sous-préfectoral, portant sur 217 fonctionnaires, complétait le mouvement préfectoral. D'autres nominations, faites dans les différents services, donnèrent aux vainqueurs du 14 Octobre et à la Constitution une légitime satisfaction. M. Cochery, sous-secrétaire d'Etat des Finances, fut placé à la tète du double service des Postes et des Télégraphes. M. Albert Gigot remplaça M. Félix Voisin à la Préfecture de Police. M. de Gontaut-Biron fut rappelé de Berlin, où M. Waddington envoya M. de Saint- Vallier, son collègue de la représentation sénatoriale de TAisne.

L'opinion applaudit à ces choix, qui complétèrent l'effet de soulagement produit par l'avènement du Cabinet Dufaure, et, dans les diverses manifestations politiques du mois de Décembre, à Paris et en Province, elle confirma et ses votes précédents et la condamnation qu'elle avait déjà prononcée. Le 16 Décembre une élection avait lieu à Paris, dans le 1X° arrondissement, pour remplacer M. Grévy qui avait opté pour le Jura. Le parti républicain fît preuve d'un grand sens politique, en désignant pour ce siège en vue, M. Emile de Girardin, qui avait contribué, presque autant que M. Gambetta lui-même, par sa brillante polémique du Petit Jour- 7ial et de la France, à la défaite de la coalition. La candidature d'Emile de Girardin, acceptée par lui c comme une protestation à outrance contre le pouvoir personnel, » triompha à l'écrasante majorité de 11 000 voix contre 1600. En Province, la courte session des Conseils généraux, ouverte le 21 Décembre et destinée à la répartition des contributions directes, fut l'occasion d'un nouveau succès pour la Repu-

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blique constitutionnelle : 50 présidents appartenant à cette opinion furent élus contre 40 Monarchistes.

Cette année si agitée se terminait donc de la façon la plus heureuse : la France, tranquille sur ses institutions, allait se préparer à la grande manifestation industrielle et pacifique de 1878. Pendant le cours de Tannée suivante, où rOrient se remettait difficilement de la secousse que lui avaient imprimée les troubles et laguerredei877; où l'Occident voyait disparaître, Tuu après Tautre, les grands acteurs des derniers événements : Victor-Emmanuel et Pie IX en Italie, Tex-reine Isabelle en France, lord John Russel en Angleterre ; où la société , les souverains et les hommes d'Etat étaient menacés par de criminels attentats en Russie, en Allemagne, en Espagne et en Italie, la Francç, à peine guérie des profondes blessures de 1870 et 1871, des blessures plus superficielles, mais graves aussi de 1877, allait convier l'univers, au milieu d'un calme politique absolu, au spectacle de sa renaissante vitalité. Le pays que M. de Broglie dénonçait à l'Europe, au mois de Mai 1873, comme le foyer de l'agitation révolutionnaire, comme le centre des passions subversives, allait prouver au monde qu'on l'avait calomnié. Nulle part l'ordre ne fut plus facilement maintenu qu'en France en 1878, nulle part le Gouvernement ne fut plus obéi que dans cette nation ingouvernable, nulle part la sécurité ne fut mieux assurée que dans le pays et dans la capitale qui avaient traversé, depuis neuf ans, tant de catastrophes, tant de commotions, tant de tragiques événements, dont la nationalité sortait intacte, le libéralisme plus fort, et plus grande la confiance dans les destinées de la patrie.

Commencée dès le 8 Novembre, la vérification des pouvoirs de la Chambre qui avait été élue le 14 Octobre 1877 se poursuivit pendant toute l'année 1878, aux trois sessions d'hiver.

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d'été et d'automne ; toute l'année aussi le pays fut appelé à se prononcer, en dernier ressort, sur les sentences rendues par les députés et il les confirma presque toutes, puisque à la suite des 80 invalidations prononcées par eux, la majorité républicaine compta exactement les 400 membres dont Gambetta avait prévu le retour à Versailles. Nous avons dit qu'aux premiers jours de la session les députés qui avaient profité de l'affiche blanche avaient été ajournés ou invalidés. L'usage de l'affiche blanche ne fut pas le seul critérium de la nullité des élections ; les abus de la candidature officielle, la pression des fonctionnaires, l'ingérence du clergé entrèrent aussi en ligne de compte et motivèrent les décisions prises. On put reprocher à la Chambre les variations de sa jurisprudence et la validation de quelques élections tout aussi scandaleuses que quelques-unes de celles qui étaient invalidées ; mais on peut affirmer que pas une des élections cassées n'était irréprochable. Aussi, quand le 20 Janvier 1878, le vice-amiral Touchard, au nom de la minorité, prit prétexte des invalidations pour diriger de violentes critiques contre ce qu'il appelait le système de « décimation » de la majorité et pour demander qu'une élection ne pût être cassée qu'aux deux tiers des voix, Gambetta put-il lui rappeler les 2.598 procès politiques qui avaient été intentés aux 363 et faire voter la question préalable à 126 voix de majorité. La défense principale de la Droite consistait à dire que les 363 et les autres candidats républicains avaient fait de la pression officielle contre les candidats du Maréchal ! Quand un de ses élus du 14 Octobre, renvoyé devant les électeurs, avait été battu dans une élection nouvelle, sincère et loyale, sa tactique consistait à prétendre que son adversaire républicain avait bénéficié de l'appui de M. de Marcère. Or M. de Marcère avait toujours recommandé à ses préfets la stricte neutralité en matière

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