DÉIUSSION DE M. LÉON RENAULT
aux instilulions et la restitution aux Communes du choix de leurs municipalités. Cette politique de modération, de bon sens et de concorde fut développée dans toutes les parties de la France, à Lyon, à Bordeaux, à Lille et à Avignon par Gambetta, h Paris, contre quelques Intransigeants^, par le représentant autorisé de toutes les Gauches et par ses lieutenants : MM. Spuller, Tirard, Bamberger, Deschanel. Les Conservateurs n*opposaient à ces professions de foi si sages qu*un programme négatif, où ils inscrivaient avant tout leur dévouement au Maréchal et où ils n^offraient au pays, comme perspective d'avenir, qu'une promesse de revision.
Des mesures comme celle que prit M. Buffet, à la veille du scrutin^ n'étaient faites ni pour éclairer la nation sur la politique ministérielle, ni pour augmenter les chances des Conservateurs. M. Léon Renault avait accepté la candidature dans Tarrondissement de Corbeil. Il s'exprima ainsi, dans sa profession de foi, qui aurait pu servir de modèle à tous les Constitutionnels sincères : < Étranger à l'esprit de parti, soucieux, au même degré, des intérêts de l'ordre et de la liberté que je n'ai jamais séparés, regardant la Dictature comme également haïssable, sous quelque nom qu'elle se déguise, qu'elle s'appelle césarienne ou révolutionnaire ; passionné seulement pour le bien et l'honneur de notre pairie, j'ai accepté et soutiendrai sans arrière-pensée les institutions républicaines, que l'Assemblée nationale a fondées et dont elle a fait le régime légal du pays. » Mis en demeure d'opterentre sa candidature et ses fonctions, M. Léon Renault donna sa démission et fut élu le 20 Février, à une forte majorité, contre le prince de Wagram.
Si M. BulTet et le Centre Droit avaient choisi, comme plateforme électorale, celle de Léon Renault, la défense de l'ordre, de la liberté et des institutions légalement votées, ils n'auraient pas éprouvé au scrutin la plus écrasante défaite dont
2S0 LE MINISTÈRE BUFFET (10 Mars 1875-10 Mars 1876)
l'histoire fasse mention. Candidat dans 4 collèges, M. Buffet fut battu partout et son parti, la Droite, sur 530 sièges à pourvoir, n'en conquit que 45, pendant que les Légitimistes en obtenaient 20, les Constitutionnels 20, les Bonapartistes 50 et les Républicains 300. En trois années d'ordre moral et de combat brutal ou perfide contre la Démocratie, contre la France; après qu'il avait pu disposer de tous les maires comme agents électoraux, supprimer les journaux opposants par l'état de siège, ou les ruiner par mesure administrative ; après qu'il avait pu pratiquer la candidature officielle, avec moins d'adresse mais avec autant de cynisme que l'Empire, le Gouvernement du 24 Mai 1873, car c'est bien lui qui était encore aux affaires- le 20 Février 1876, réussissait à obtenir 45 sièges sur 530, 95 si l'on ajoute à ses gains ceux de ses alliés du parti bonapartiste, « cette avant- garde du grand parti conservateur >. Et c'est en s'appuyant sur cette dérisoire minorité, que le 24 Mai avait prétendu rétablir la Monarchie, qu'il avait ensuite voulu « faire marcher » la France et qu'il allait essayer, à un an de là, d'entraver l'application régulière d'une Constitution à laquelle, contraint et forcé, il avait apporté des suffrages aussi tardifs que suspects. Semblable à ces planètes, qui envoient encore des rayons alors qu'elles ont disparu en réalité, la politique du 24 Mai se survit dans ses effets, après le 16 Mai 1874, après le 10 Mars 1875 ; sans cesse condamnée par le pays, dans les élections partielles comme dans les élections générales, elle reparaît sans cesse. Sa détestable influence ne cessera que le jour où le soldat, dont elle a fait le mandataire de toutes les rancunes monarchiques, descendra volontairement du pouvoir.
M. Buffet n'attendit pas les résultats du second tour de scrutin pour s'avouer vaincu : le 23 Février, une note du Journal officiel annonçait que le ministre de l'Intérieur et
RETRAITE DE M. BUFFET iùi
le ministre de l'Agriculture et du Commerce, M. de Meaux, étaient démissionnaires. M. de Meaux resta chargé de Texpédition des affaires jusqu'à la nomination de son successeur, mais M. Buffet disparut définitivement dès le 23 : Tintérim de son ministère fut confié au Garde des Sceaux, M. Dufaure, Quelques jours après, des amis politiques offraient à M. Buffet un collège sûr dans la Gironde, où il aurait pu poser une candidature de revanche. Il déclina leurs offres par une lettre bien curieuse. « Les Conservateurs, disait- il, sont sûrs de la victoire ; ils raisonnent d'après l'état actuel de la circonscription, mais ils ne se doutent pas de ce qu'elle . deviendrait si j'acceptais leur proposition... Le résultat que j'obtiendrais peut-être serait de rendre mauvaise une circonscription conservatrice aujourd'hui. » Jamais homme politique tombé du pouvoir ne s'est mieux rendu compte de son impopularité, jamais ministre plus aveugle aux affaires n'a retrouvé plus de clairvoyance, plus d'acuité de vision après les avoir quittées.
Quand l'on fait un retour sur son passage au ministère, sur cette direction du Gouvernement pendant onze mois, l'on se demande si, tout compte fait, elle n'a pas été plus utile que nuisible aux institutions libérales et à la République. Plus franchement autoritaire, plus hardiment réactionnaire que le duc de Broglie et que M. de Fourtou, M. Buffet a eu un mérite : il a combattu les Républicains, tous les Républicains, aussi bien M. Thiers et M. Christophle que M. Naquet, à visage découvert. Avec lui, la France savait quel adversaire elle avait en face d'elle et quel Gouvernement il lui eût imposée, si la lutte était restée indécise. Elle se rua sur lui d'un tel élan, d'un choc si brutal, qu'il fut porté à terre : il ne s'en est pas relevé.