LA DROITE INDÉPENDANTE
tituer, de s'organiser; la majorité avait, de plus, le sentiment très net que la méthode de travail parlementaire était vicieuse. Il y eut d'abord des conciliabules, ensuite des réunions plénières de Droite ou de Gauche et enfln des discussions pu^ bliques, où Ton chercha sincèrement à satisfaire les besoins légitimes, à corriger les défauts reconnus. La Droite commença. Elle avait formé, dès le 20 Décembre précédent, une Droite indépendante. Le 22 Janvier se tint une réunion plénière des députés non républicains, qui n'eut pas grand succès. Les députés qui avaient eu l'idée de la Droite indépendante tirèrent argument de cet échec, pour tracer un programme, qui fut publié à la fin du mois de Mars : ils s'engageaient à renoncer à l'opposition systématique, à ne pas mettre en question les institutions légalement établies. On trouvait malheureusement, parmi les adhérents à ce programme, quelques noms qui n'étaient pas faits pour inspirer une confiance illimitée aux partisans de la Constitution.
La Gauche eut, elle aussi, sa réunion plénière le 29 Janvier : tout le monde était d'accord sur les inconvénients de l'instabilité ministérielle, sur l'insuffisance du Cabinet, en tant que guide et modérateur ou excitateur de. la majorité. On ne sut pourtant trouver, comme remède, qu'une affirmation de respect pour les lois scolaires et prendre qu'un seul engagement: celui de défendre la souveraineté du peuple contre les monarchistes. Une nouvelle réunion plénière des Gauches, tenue le 26 Février, n'aboutit pas plus que celle du 29 Janvier, cette fois par la faute du Ministère. M. Tirard assistait à la réunion et, au lieu de traiter la question politique à l'ordre du jour, il ne parla que des traités de commerce.
Quand la question des grandes Commissions parlementaires fut posée devant la Chambre, le principe en fut défendu par MM. Léon Bourgeois, Graux et Jamais, combattu par
MM. le D'' Després et Francis Charmes. La Chambre donna raison à ces derniers, par 275 voix contre 194. On avait pourtant sous les yeux, depuis le 22 Janvier, le spectacle d'une grande Commission de 55 membres, très compétente et qui avait abordé les enquêtes et les études préparatoires au renouvellement de notre régime commercial avec une infatigable activité.
Le travail parlementaire courant à la Chambre consista en vérification de pouvoirs, interpellations sans grand intérêt et propositions de loi dues à l'initiative des députés. Les seuls incidents à rappeler, dans la suite de la vérification des pouvoirs, sont l'invalidation de M. Bischofl'sheim, pour corruption électorale et le beau discours prononcé par M. Ribot', dans la discussion d'une autre élection. L'évéque d'Angers, M«^ Freppel, député du Finistère, avait revendiqué pour le clergé le droit de combattre, du haut de la chaire, les candidats (( dont le triomphe serait nuisible aux vrais intérêts de la religion». On pouvait aller loin avec cette doctrine élastique. Le député du Pas-de-Calais fit entendre les vrais principes en cette matière ; il sut fixer avec précision la mesure que devaient garder les prêtres dans les élections ; il montra quel tort irréparable ils se faisaient et à eux-mêmes et à la religion en dépassant cette mesure. La Chambre, qui ordonne souvent des affichages inconsidérés, eût pu répandre ces sages conseils dans toutes les communes. Par ce discours-ministre, M. Ribot se désignait pour un portefeuille qui lui échut quelques semaines plus tard.
Lapremière interpellation, durant ce trimestre, fut adressée par M. de Monfort à M. de Freycinet. L'administration de la Guerre n'avait pas prévu que l'augmentation de l'effectif, résultat de la loi de 1889, nécessiterait l'accroissement des
(1) Appendice V(II. Discours de M. Uibot, en réponse à levêque d'Angers, député du Finistère, sur le rôle du clergé dans les élections.
LE DIG d'oRLÉANS EX CORRECTIONNELLE 101
articles de literie. Le ministre de la Guerre, avec son habituelle virtuosité, obtint un ordre du jour de confiance, voté par 417 voix contre 26. Quelques jours après il déposait, pour réparer Toubli commis, une demande de crédit de i 100 000 francs. Le garde des sceaux bénéfîcia également d*un vote de confiance, après sa réponse à M. Ghiché, qui lui avait reproché d'introduire dans la magistrature des parlementaires non réélus. Enfin M. Lachèze procura un succès à M. Gonstans, en lui demandant les motifs d'une décision qui avait annulé une délibération du Gonseil municipal de Paris, accordant une subvention aux grévistes. L'intervention de M. Jofl*rin dans ce débat avait exaspéré les boulangistes et trois d'entre les plus violents MM. Déroulède, Millevoye et Laguerre avaient été frappés d'exclusion temporaire.
La première des propositions de loi que nous avons annoncées émanait de M. Cazenove de Pradine : elle fut provoquée par l'algarade du duc d'Orléans. Ge jeune prince était venu à Paris, pour prendre part au tirage au sort de sa classe. Le Gouvernement aurait pu le faire reconduire à la frontière : il se crut tenu de respecter la loi de 1886, qui l'obligeait à envoyer le duc d'Orléans en police correctionnelle. Gette juvénile équipée se termina par une condamnation à deux ans de prison, suivie d'une grâce très prompte. G'est le 10 Février que M. Gazenove de Pradine avait proposé l'abrogation de la loi d'exil : le passage à la^discussion des articles fut repoussé, après quelques mots de M. Thévenet, par 320 voix contre 178.
Une majorité aussi forte refusait, le 24 Février, la prise en considération à une proposition d'amnistie de MM. Maujan, JofTrin et Dumay.
Au Luxembourg une proposition sur la séparation du Gonseil général et du Gonseil municipal de la Seine fut prise en considération le 31 Janvier et, du 6 au 13 Février, fut ache-
vée la première délibération »ur la responsabilité des accidents ouvriers. La discussion de la proposition Marcel Bartfae, qui transférait du jury à la police correctionnelle la connaissance des délits d'injure, d'outrage et de diffamation com> mis par la voix de la presse à rencontre des fonctionnaires, fut beaucoup plus vive. Après une lutte sérieuse (13-21 Février) entre M. Trarieux, hostile à la proposition, et MM. Tirard etThévenet, le Sénat décida, par 167 voix contre 102, de passer à une seconde délibération. Celle-ci eut lieu le 27 et le 28 Février. Appuyée par M. Ghallemel-Lacour, combattue par M. Lisbonne, la proposition réunit une plus grosse majorité : 170 voix contre 96. On remarqua que les ministre» avaient donné sans réserve en faveur de la proposition.
Des bruits, avant-coureurs d'une dislocation, couraient alors sur le manque d'homogénéité du Cabinet et en parliculier sur les dissentiments qui divisaient son chef nominal M. Tirard et son chef réel M. Constans. L'incompatibilité d'humeur entre ces deux hommes était évidente et les bruits avaient quelque fondement. Le Gouvernement avait appelé, à la première présidence de la Cour de cassation, un ancien garde des sceaux du Cabinet Rouvier en 1887, M. Mazeau, sénateur de la Côle-d'Or, que ne désignaient ni l'éclat de ses services, ni ses talents oratoires, ni sa science de jurisconsulte. « La presse va encore nous attaquer, aurait dit, à ce sujet, M. Tirard en plein Conseil. — Je l'espère bien, répondit M. Constans. — Vous y contribuerez peut-être, répliqua M. Tirard. w Ce vif dialogue était peut être apocryphe et M. Constans, pour sa part, désavoua le langage qu'on lui prêtait; mais sa démission, donnée le jour même (1*^ Mars), confirma tous les bruits qui circulaient depuis quelques semaines. M. Tirard, comprenant que le départ de M. Constans décapitait son Ministère, voulait se retirer. L'intervention pressante de M. Carnot lui imposa la conter-
REPLATRAGE MIXISTÉniEL 103
vatioii du pouvoir. M LéoQ Bourgeois, sous-secrétaire d*Eiat à riûlérieur sous M. Floquet, remplaça M. Constans et le Cabinet se présenta le 2 Mars devant la Chambre. Elle lui accordait le 3 Mars un vote de confiance, à la majorité de 257 voix contre 195, après un débat très confus, où M. Tirard s'excusa maladroitement d'un changement dont il n'indiqua pas lescauses; où M. Barthou, un jeune député de la Gauche, fit de brillants débuts, en réclamant Texécution intégrale des lois militaire et scolaire ; où M. Léon Bourgeois, le nouveau miaistre de l'Intérieur, laissa entendre qu'il aiguillerait plus à gauche que le président du Conseil ; où M. Ribot, sans répudier les lois militaire et scolaire, mit en garde le Cabinet contre les vexations inutiles ; où M. Clemenceau développa le programme radical et où M. Thévenet fit une sorte d'amende honorable, pour l'appui qu'il avait, donné à la proposition Marcel Barthe devant le Sénat.
La combinaison Tirard, ainsi replâtrée, dura juste dix jours. Elle devait succomber sur une question de politique extérieure et par un vote du Sénat, contrairement à toutes les prévisions et presque à toutes les traditions. Le portefeuille des Affaires Étrangères était pourtant tenu par un vieux et ferme parlementaire, qui avait été à l'Ëcole de Gambetta et qui n'avait eu que des succès, chaque fois qu'il avait dû répondre à une question de député ou de sénateur. M. Flourens l'avait interrogé sur le droit de pèche à Terre-Neuve,. M. de Breteuil sur la reconnaissance par la France du protectorat italien à Massaouah. Les droits de la France à Terre-Neuve, dit M. Spuller, seront sauvegardés. La France n'a rien reconnu à Massaouah.
Le 5 Mars M. Spuller eût à répondre à une interpellation de MM. Laur et Antide Boyer, sur la participation de la France k ce que Ton a appelé la Conférence ouvrière de Berlin. Par une fantaisie de souverain jeune et inexpérimenté, l'Empe*
reur d'Allemagne avait eu la pensée de réunir les représentants des principales puissances industrielles et de recueillir leurs vœux sur le règlement du travail dans les mines, le règlement du travail du Dimanche, le règlement du travail des enfants, des jeunes ouvriers et des femmes. Le Gouvernement français accepta les ouvertures du Gouvernement allemand et il fit connaître cette acceptation par une dépèche du 27 Février, adressée à notre ambassadeur à Berlin, M. Herbette. Devant la Chambre, M. Spuller justifia cette attitude par un langage d'une si parfaite mesure et d'une si haute dignité qu'au vote sur l'ordre du jour pur et simple, il n'y eût que 4 opposants, 4 boulangistes, contre 485 approbateurs.
La Conférence se réunit à Berlin du 15 au 29 Mars. La France y fut représentée par MM. Jules Simon, Tolain, Burdeau, Linder et Delahaye, un ouvrier mécanicien. Des vœux furent émis conseillant des améliorations déjà introduites en France et qui n'avaient aucun caractère obligatoire. Quant aux conséquences de la Conférence internationale, s'occupant des questions ouvrières dans une paisible discussion de quinze jours, elles ne répondirent ni aux espérances des promoteurs ni à celles des adhérents.
L'opinion était encore sous l'impression du succès diplomatique et du succès de tribune remporté par M. Spuller, le 5 mars, quand il eut à faire connaître au Sénat son sentiment sur letraité de commerce de 1861 avec la Turquie, qui expirait le 13 Mars. Le ministre des Affaires Étrangères déclare que, dans sa pensée, l'expiration du traité de 1861 laisse subsister les conventions antérieures de 1838 et de 1804. MM. Foucher de Careil, Griffe et Lacombe contestent cette manière de voir ; le Sénat leur donne rai.son en repoussant, a 12 voix de majorité, Tordre du jour 'pur et simple accepté par le Cabinet et en votant, par 153 voix contre 95, un ordre du jour de MM. Bérengeret Sébline, qui invitait le Gouverne-
ment à négocier avec la Turquie un modus vivendi destiné à prendre fin avec les traités de commerce actuellement existants. Le deuxième Ministère Tirard avait vécu : il était mortellement atteint depuis le l*^''Mars.
Que Ton se rappelle dans quelles conditions ce Ministère avait pris le pouvoir, en Février 1889, et Ton rendra pleine justice à ses efforts, à son courage, à son dévouement. Ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'il a sauvé la République et la liberté, menacées parla plus honteuse des Dictatures, par la plus immorale des coalitions. Succédant au Ministère Floquet, qui avait inscrit la revision en tête de son programme, il comprit qu'il n'y avait de salut que dans Tajournement de la question qui nous divisait le plus et dans la pratique de la Constitution de 187S. Mais les collègues de M. Tirard ne renoncèrent pas, comme ceux de M. Floquet, à l'exercice des pouvoirs que cette Constitution leur conférait et ils citèrent les factieux devant la Haute-Cour. Ils ne placèrent pas les principes au-dessus de la République, ils ne pensèrent pas qu'en ôtant aux électeurs le droit de porter leurs votes sur Boulanger, ils attentaient à la liberté du suffrage universel. La loi contre les candidatures multiples fut une loi de salut national, qui découragea les velléités plébiscitaires. Elle portait si peu atteinte à la liberté des électeurs que si ceux-ci avaient donné leurs suffrages à 300 boulangistes, le 22 Septembre et le 6 Octobre, rien n'eût empêché le général Boulanger de remplacer M. Carnot à l'Elysée; car nous en étions venus là, il y a dix ans, de redouter la substitution d'un soldat révolté à un citoyen sans reproche et d'un faux patriote au meilleur serviteur de la France. Ce sera l'éternel honneur du Ministère Tirard, de nous avoir délivrés de ce cauchemar, d'avoir épargné à notre pays cette suprême humiliation et les catastrophes qui en auraient été l'inévitable conséquence.