LA SÉANCE DU 19 JANVIER
défendus par MM. Gambon et Gonslans contre M. Paulial qui accueillait trop aveuglément toutes les dénonciations dirigées contre eux. Le 12 Janvier, en reprenant possession du fauteuil, M. Le Royer avait justiGé le rejet ou la modiûcation par le Sénat de propositions hâtives ou insufQsamment mûries, disant très justement que la chaleur n^est pas la lumière, que la fièvre n'est pas la santé.
A la Chambre, où M. Floquet fut élu président pour la quatrième fois par 260 voix, les choses se passèrent moins tranquillement. On devait discuter, le 19 Janvier, une interpellation de MM. Laur et Lesenne, sur les mesures que le Gouvernement entendait prendre, au sujet des accusations dirigées pdiV Vlnli'ansigeant contre Tun des membres du Gabinet. Le membre du Gabinet visé était M. Gonslans. La question préalable fut votée après une scène violente, au cours de laquelle M. Laur reçut un soufflet de M. Gonstans, M. Gastelin un coup de poing de M. Delpech et M. Mir un volume que M. Laur lui lança en pleine figure. A la reprise de la séance, que le président avait dû suspendre durant une heure et demie, M. Gonstans, qui était sénateur, exprima ses regrets à la Ghambre de la façon la plus digne.
A la fin de Tannée précédente avait été répandue une lettre à M. d'Haussonville, où le comte de Paris émettait la singulière prétention d*ètre meilleur juge que Léon XIII des véritables intérêts de TÉglise. Le 20 Janvier les cinq cardinaux français MM, Desprez, Place, Foulon, Langénieux et Richard publièrent un Exposéde la situation faite aux catholiques en France et une Déclaration, L'exposé énumérait toutes les mesures prises par le Gouvernement, toutes les lois volées par le Parlement et dont aucune n'avait à aucun degré le caractère de persécution qui leur était attribué. Après cet exposé les éminentissimes cardinaux consentaient c( à se placer résolument sur le terrain constitutionnel pour
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la défense de leur foi menacée. » Puis Tenaient des menaces pour le cas où a TÉglise serait incorporée à la puissance séculière comme un des rouages de son administration ». L^archevèque d*Alger adhéra à la déclaration de ses collègues par une lettre au cardinal Desprez, le doyen des cardinaux français, où il s'efforçait d'atténuer la portée de celte adhésion. L'opinion était impatiente de connaître le sentiment de Léon XIII : elle ne fut pas calmée par la publication rétrospective de la correspondance échangée en 1883 entre le Saint-Siège et M. Grévy. Le 4 Février elle fut surprise et déroutée par Fa publication de la Lettre à un ami de Tarchevèque de Tours, M»"" Meignan, affirmant que le -clergé tout entier ratiûait Tacceptation franche et loyale de la République ; quelques jours après, par la résistance, dissimulée sous les formes du respect, que le comte de Paris, d'accord avec le Comité royaliste de la Gironde, opposait aux instructions pontificales et enfin, le 18 Février, par une déclaration que M. Judel, du Petit Jouimal, avait recueillie de la bouche même de Léon XIIL La République, y était-il dit, est une forme de gouvernement, aussi légitime que les autres.
Cette déclaration du Petit Jouirai était comme la condensation de TEncyclique adressée en français aux archevêques, aux évèques, au clergé et à tous les catholiques de France, le 16 Février, et qui fut insérée dans VUntvers du 20 Février. Entre la rédaction et la publication de TËncyclique eut lieu h la Chambre, le 18 Février, une séance décisive.
M. Le Hérissé, député boulangiste, interpellait sur l'inaction du Parquet, à la suite de la Journée des Gifles (séance du 19 Janvier précédent). M. Fallières répondit que M. Laur pouvait citer directement M. Constans et la Chambre vota l'ordre du jour pur et simple, en faisant sien cet article de la Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen : « La jus-
DISCOIRS DK M. HEXBI BRISSON ISo
lice doit être égale poar tous. )> Oa aborda ensuite la discussion de Turgence, demandée par M. Hubbard, en faveur d*un projet de loi sur les Associations que le ministre de Tintérieur avait déposé. M. Hubbard voyait dans le vote de l'urgence la préface dala séparation. M. de Gassagnac et M. Clé* menceau, pour en finir avec l'équivoque, voteraient de même.
Dans une de ces intervenlions, toujours très remarquées parce qu'elles étaient très rares, M. Henri Brisson, avec Tautorilé particulière que lui donnaient ses antécédents et plus encore son caractère, soutenant la thèse récemment exposée au Sénat par M. Goblet, afGrma l'impossibilité d'une conciliation entre TÉglise et l'État et il faut reconnaître que les événements qui se sont accomplis depuis dix ans ne lui ont pas donné de démenti. L'Église a bien affecté une certaine soumission extérieure aux institutions établies, mais en cherchant tous les moyens, en saisissant toutes les occasions d'établir d'autres institutions. Elle n'a cessé de maudire et de combattre tout ce qui est la raison d'être de la République, tout ce que les républicains ont eu l'honneur, le mérite de faire ou d'essayer, depuis qu'ils sont en immense majorité dans le Parlement et dsuis le pays : l'application des articles organiques, l'exécution des lois contre les congrégations non autorisées, le droit d'accroissement, la neuiraJité religieuse à l'École, l'institution d'un cours d'histoire religieuse à la Sorbonne, la suppression des jurys mixtes d'enseignement supérieur, les lois scolaires, la loi militaire, la loi Naquet. M. Henri Brisson avait-il tort de penser que l'Église se réconcilierait difficilement avec l'État contre lequel elle avait tant de griefs, griefs qui ne disparaîtront qu'avec la République elle-même?
Pris entre deux feux, menacé d'une coalition de la Droite et de la Gauche extrêmes, M. de Freycinet manqua de déci-
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sien, de coup d*œil comme manœuvrier parlementaire et prononça un discours juste-milieu, dont M. de Mun fit vivement ressortir toutes les contradictions et que M. Clemenceau, avec son art redoutable, démolit de fond en comble ^ Le sort du Cabinet était fixé après ce véhément réquisitoire à la Phocion. Trois ordres du jour étaient en présence. M. de Freycinet se rallia à celui de MM. Trouillot, Lasserre et Pourquery de Boisserin qui disait : La Chambre, décidée à poursuivre sa politique républicaine et à défendre énergiquement les droits de TÉtat, vote Turgence du projet de loi sur les Associationset passe à Tordre du jour. Appelée à se prononcer d'abord sur une question de priorité, l'Assemblée refusa cette priorité à l'ordre du jour de MM. Pichon, Jullien et Hubbard qui disait : La Chambre, convaincue de la nécessité de poursuivre la lutte du pouvoir civil contre le parti clérical, prononce Turgence sur le projet de loi du Gouvernement relatif aux Associations. Ce premier vole fut rendu par 284 voix contre 206 et Ton put croire à la victoire du Gouvernement. A la surprise générale, l'ordre du jour de M. Trouillot fut repoussé par 282 voix contre 210. La majorité comprenait seulement 105 républicains contre 148 conservateurs et 29 boulangistes. La Chambre, après ce vote décisif, repousse l'ordre du jour de M. Pichon par 278 voix contre 181 et, en dernier lieu, l'urgence elle-même par 267 voix contre 227.
Un journal du temps faisait remarquer avec justesse que la Chambre se trouvait finalement avoir donné satisfaction aux radicaux en renversant le ministère, au Ministère en repoussant l'ordre du jour radical, à la Droite en se prononçant contre l'urgence. 11 n'y avait guère que le sens commun qui n'eût pas reçu satisfaction.
Installé le 17 Mars 1890, renversé le 18 Février 1892, le
(I) Voir à rAppendice XI. le discours de M. Clemenceau.
L'uKL'VUE du CAIHNET du 17 MARS 1890 157
quatrième Ministère de M. de Freyciaet avait duré près de deux ans. Ni la suprême habileté de son chef, ni le talent exceptionnel de presque tous ses membres, ni les très réels services rendus au pays par les auteurs du rapprochement avec la. Russie n'avaient pu le sauver, au milieu d'une crise politico-religieuse, où les membres du clergé montraient d'autant plus d'acrimonie aux chefs de la République que le Souverain Pontife faisait plus d'avance à la République ellemême. Le Cabinet du 17 Mars 1890 avait eu de plus à compter avec une Chambre incohérente, qui ne vit pas la portée de son vote ou qui, si elle la vit, émit ce vote en toute sécurité de conscience, parce qu'elle savait bien qu'il amènerait un changement plus ou moins complet de personnes, mais qu'en aucun cas il n'aboutirait h un changement de système.
Si, parmi les Ministères de M. Carnot, le Cabinet de M. de Freycinet fait bonne flgure par sa composition, par sa durée, par ses succès de tribune et par ses bonnes fortunes au dehors, il ne faut pas oublier qu'il a légué aux Cabinets suivants la solution de difficultés qui devaient faire courir à la République de sérieux périls.
Il ne faut pas oublier non plus, à l'actif du Cabinet du 17 Mars 1890, l'importante contribution qu'il a apportée à la législation sociale, en faisant aboutir les projets qui ont supprimé les livrets ouvriers, institué les délégués mineurs, élus par les ouvriers, pour la surveillance des travaux dans les mines et modifié l'article 1780 du Code civil, de façon à rendre à peu près impossible les renvois injusliOés d'ouvriers par les patrons.