LE CABINET DU 6 DECEMBRE
imprimée à Inaction publique. Quant aux motifs du départ de M. Jules Roche, qui avait fait partie des deux administrations précédentes, qui avait fait preuve au Commerce d*une remarquable compétence et à la tribune d*un talent non moins remarquable, ils ne devaient être entrevus que dans la fameuse séance où fut déposée contre cinq députés une demande en autorisation de poursuites.
En somme le nouveau Cabinet, avec un nouveau président du Conseil, était la reproduction, la copie, le fac-similé de l'ancien. Membre delà fraction la plus modérée de la Gauche, de celle que Ton appelait autrefois le Centre Gauche, M. Ribot était venu à la République avec M. Dufaure. 11 lui avait apporté des convictions profondes, des connaissances étendues et une éloquence sobre et puissante à la fois. Sa présence à la tète du Cabinet semblait indiquer que la besogne nécessaire d'épuration serait vite faite et bien faite, que le Gouvernement ne reculerait devant aucune considération de personnes, qu'il saurait atteindre tous ceux qui s'étaient compromis, soit dans l'administration de la Compagnie de Panama, soit dans le monde parlementaire. Elle semblait dire que la lumière luirait enBn, que la vérité serait proclamée, mais qu'elle n'aurait jamais les allures du scandale. On savait, on croyait M. Ribot assez ami de Tordre pour être certain que les principes essentiels du gouvernement, de tout gouvernement, seraient sauvegardés et, en même temps, assez versé dans la science du jurisconsulte pour ne pas entamer étourdiment^ sous la pression des hommes politiques ou d'une opinion publique affolée, des poursuites destinées à un piteux avortement. Telles étaient les espérances que l'avènement du Ministère du 6 Décembre faisait concevoir.
Ces espérances n'allaient se réaliser que dans une assez faible mesure. Comme ses prédécesseurs M. Ribot allait être
à la merci des événements ; il allait se trouver, lui aussi, mai à i*aise dans Tatmosphère d'insalubrité que la lamentable a£Faire de Panama avait répandue sur la France*
Pendant qu*à la Chambre on empiétait sur le domaine des magistrats, les prétoires retentissaient de discussions qui rappelaient plutôt la politique que la justice. De toutes parts, c'était à qui se substituerait aux juges ou à la police, à qui ferait son enquête particulière, en vidant tous les portefeuilles suspects, à qui organiserait ce que Ton a fort bien appelé le coup de théâtre de la dénonciation. Pas un jour ne se passait sans que la presse révélât quelque nouveau scandale, vrai ou faux, surtout faux et les amateurs de ce sport attendaient fiévreusement leur journal du matin ou du soir, avides de savoir quelle renommée intacte jusque-là était salie, quel parlementaire avait trafiqué de son mandai, quel financier avait mis fin à ses jours ou passé la frontière. L'étranger même s'en mêlait, fidèle à Téternelle tactique qui consiste à travailler à la déconsidération et à l'isolement de la France, à renouer contre elle la coalition de la défiance. Interrogé à la Chambre des Communes, sur l'existence de négociations avec la France, au sujet de la fin de l'occupation anglaise en Egypte, le great old man répondait, avec une commisération humiliante pour la France, qu'il s'était abstenu de négocier, par égard pour nous et pour nous ménager dans nos cruelles épreuves intérieures. L'Allemagne avait beau avoir son Panama militaire avec l'afi'aire Ahlwardt, l'Italie avait beau avoir ses scandales pires que les nôtres, il semblait que seuls nous fussions en cause, grâce à ce privilège que nous avons d'être des initiateurs, des innovateurs, de précéder tous les autres peuples dans la voie du progrès et de sembler les dépasser en tout, dans le bien parce que nous le proclamons volontiers, dans le mal parce que nous sommes infatigablement nos propres détracteurs.
DÉGLAR.VTION DU 8 DÉCEMBRE 199
Du 8 Décembre, date de la lecture de la Déclaration ministérielle, au 24 Décembre, date de la clôture de la session, chaque journée est marquée par un incident nouveau et quelques-uns de ces incidents ont une véritable grandeur dramatique. Le Ministère assiste aux événements et aux discussions de la Chambre et du Sénat, plutôt qu'il ne les dirige ou ne les inspire, bien que les votes de confiance ne lui fassent défaut ni dans Tune ni dans l'autre Assemblée. Le 8 Décembre est lue une brève et énergique Déclaration, où il est dit que la situation exige impérieusement une lumière complète et de promptes résolutions, que Taceord entre la Commission d'enquête et le Gouvernement assurera la pleine manifestation de la vérité. Quelques jours auparavant M. Loubet, président du Conseil, avait déclaré que le Gouvernement était impossible dans ces conditions ; M. Loubet, avec presque tous ses anciens collègues, faisait encore partie du Ministère qui déclarait que le Gouvernement n'était possible que dans ces conditions nouvelles. Pour accentuer la victoire de la Commission un député radical, M. Hubbard, demanda à interpeller sur le concours que le Ministère du 6 Décembre entendait prêter à la Commission d'enquête. Le garde des sceaux partageait-il l'opinion du procureur général près la Cour d'appel de Paris, M. Quesnay de Beaurepaire, qui avait refusé, en s'appuyant sur les vrais principes et surtout sur celui du secret de Tinstruction, la communication du dossier judiciaire à la Commission d'enquête? Se plaçant à un autre point de vue M. Quesnay de Beaurepaire, dans un rapport adressé à l'ancien garde des sceaux, M. Ricard, avait contesté la légalité de l'autopsie du baron Jacques de Reinach. Enfin, il avait approuvé les poursuites contre les administrateurs du Panama, dans un premier rapport, et il avait semblé revenir sur cette opinion dans un second rapport, adressé, comme le précédent, à M. Ricard.
M. Bourgeois répondit à M. Hubbard que le baron de Reinach serait autopsié le 10 Décembre et qu'un délégué du Gouvernement assisterait à la levée des scellés apposés chez lui. Le dossier judiciaire, refusé par le procureur général, serait communiqué, à titre conQdentiel, à la Commission que le Gouvernement considérait, non pas comme une juridiction en dehors et au-dessus des autres juridictions du pays, mais comme « une sorte de Commission de Thonneur parlementaire ». M. Brisson et les Commissaires enquêteurs ayant ainsi reçu toute satisfaction, un ordre du jour de MM. Félix Faure et Royer, qui approuvait les déclarations du Gouvernement, réunit 307 voix contre 100, un tiers de la Chambre s'abstenant.
Le lendemain M. Quesnay de Beaurepaire était remplacé par M. Tanon. Il quittait le Parquet de la Cour d'appel pour un siège inamovible de président de Chambre k la Cour de cassation et il se retirait avec la réputation d'un magistrat inflexible sur les principes, qui se refusait à subordonner la justice à la politique. Quelques années plus tard, dans une affaire plus grave encore, que Ton a pu appeler le plus grand procès du siècle, ce même magistrat devait subordonner toutes les considérations -de justice à des considérations exclusivement politiques.
Le a Décembre, le Sénat fit connaître son sentiment sur le nouveau Cabinet. M. Lacombe, qui Tavait interpellé, l'engageait à maintenir fermement la Commission d'enquéle dans la légalité. La réponse de M. Bourgeois ne pouvait être très nette, après les déclarations qu'il avait faites le 8 Décembre à la Chambre. Aussi M. Ribot prit-il la parole pour transformer et élever la question de M. Lacombe et solliciter rentière conGance du Sénat. Il était prêt à ressaisir dans leur plénitude et à exercer tous les droits qu'il tenait de la Constitution, à défendre énergiquement la République, qui