‹ Histoire de la TurquieChapitre 220 sur 360 · LIVRE TRBNTE-GINQUIÊMK · texte numérisé non relu

LIVRE TRBNTE-GINQUIÊMK

un extrême secret. Dans cette situation cnticpie, la prévoyance du général se déliait des menées posai* blcs du parti russe ou anglais, aussi bien que deè maladresses des agents de la Porte. Il redoutait surtout d^ajouter un ridicule à un revers politique^ et la perte de sa liberté aurait eu infailliblement ce caractère. Enfin, à ces épreuves de l'homma public se joignaient celles de Thomme privée Madame Sébastiani étant sur le point d'accoucher, ne pouvait quitter le palais de France* Le général n'hésita pas à la recommander, par une lettre, au ministre d'Angleterre. Tels furent les soins, les angoisses de cette première journée. Jamais, en quelques heures, renversement de position plus complet et plus imprévu.

« On connaît la situation topographique de Gons-* tantinople, placée entre deux mers réunies par le Bosphore; là, il est des changements subits de vents que la science est impuissante à expliquer, mais que Tobservation recueille comme des faits constants. M. Ruffin, par son long séjour dans cette capitale, avait une parfaite connaissance des varia* tions atmosphériques de ces localités, et principalement de celles des vents et des courants. Depuis l'apparition de la flotte anglaise, il avait remarqué que le vent du sttd«K)ue$t, qui Tavait portée jus«

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qu'aux îles des Princes, était subitement passé au nord-est, et s'opposait à ce qu'elle s'approchât davantage de la côte. Ordinairement ces deux vents alternent et se succèdent ; celui du nord-est, qui soufflait alors, accroissant la force du Bosphore, créait une insurmontable difficulté à s'approcher de terre. Ce fut en vain qu'une frégate anglaise s'elforça toute une journée de remonter le courant du canal ; entraînée par la mer et par le vent, elle se trouva promptement dans une position critique, à portée d'une batterie turque qui la canonna vivement, et elle dut renoncer à son entreprise. L'expérience du judicieux Rufûn lui fit prévoir à l'instant que, tant que régnerait ce vent de nord-est, aucun bâtiment ne pourrait serrer la terre, bien que la Hotte anglaise n'en fût qu'à quatre lieues.

« Il communique sa remarque au général Séba&-^ tiani, qui en reconnaît la justesse et la sagacité; la conséquence en est immense : si lèvent tient quelques jours dans cette direction, l'expédition est manquée ! ... Il faut donc ouvrir une négociation, la traîner en longueur, et mettre ce temps à profit pour la défense. M. Ruffin insiste aussi pour que l'ambassadeur voie sur-le-champ le reïs-eflendi, le grand vizir, et qu'il demande une visite au grand-seigneuri afin de l'initier à ses espérances et de les lui faire

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partager. Galib-EiTendi , qui occupait le poste de reis-eflendi , était un esprit intelligent et même distingué ; il avait voué sa vie aux affaires, ne trouvant lie satisfaction qu'à les conduire avec succès. Cet homme, austère dans ses mœurs, était d'une santé délicate, petit, chétif, bossu ; ses talents seuls lui avaient valu sa place, et il tenait à conserver cette position éminente que le changement de système renversait ; il accueillit donc avidement l'ouverture, et la Gt goûter au grand vizir. Quant à lui, pour mieux cacher son jeu, il se montra favorable aux demandes de M. Arbuthnot, en même temps qu'il intervenait avec chaleur pour que l'audience du sultan fût promptement accordée à l'ambassadeur. « L'accueil du grand-seigneur fut empressé et tout amical ; il sembla vouloir faire oublier la mission d'Ismael-Beg. Aux premiers mots, le général reconnut qu'on était au courant de son plan; à la bienveillance du langage, qu'il en coûtait à ce prince de renoncer à l'alliance de la France ; mais pouvait-il faire autrement? telle était la question. Encouragé par ce premier succès, l'ambassadeur jugea qu'on saisirait volontiers une planche de salut; la seule était d'organiser la défense, et il en montra Timporlance et la possibilité , que l'on sentit. La question fut alors pleinement approfondie ; le grand vizir, le

reïs-eflendi et quelques conseillers furent mandés ; la discussion s'engagea librement et admit toute liberté d'objection. Ce fut alors que le général termina cette audience par ces paroles énergiques :

« Vous ne pouvez accéder à une aussi insolente « intimation saiis être rayé du [rang des nations I « La flotte anglaise brûlera votre ville, dites-vous? a Eh bien, vous la rebâtirez, et votre honneur du « moins sera demeuré intact! Mais, remarquez-le « bien, l'ennemi ne peut vous atteindre sans s'ex- « poser à vos batteries, et ses dangers sont cen- « tuples des vôtres. Eût-il anéanti votre glorieuse « capitale, comment l'occuperait-il avec une poi- « gnée d'hommes? Votre agresseur a contre celte ce chance les hasards du combat, de la mer, des «vents surtout! qu'ils lui manquent, non*seule- « ment il ne peut agir, mais il demeure à votre « merci ! Temporisez donc, négociez lentement, car « le temps est pour vous ; votre salut et la honte de « vos ennemis dépendent uniquement de votre « conduite. »

« Ce langage généreux releva les courages, et ce texte de négociation simulée fut pleinement adopté. L'ambassadeur, initié à toutes ses phases, la dirigea ; ce qui secondait particulièrement ce plan de défense, et lui présageait de grandes chances de

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succès, c'est que le peuple de Constantinople, loin de s'effrayer de Tescadre anglBise, poussait des cris de fureur et de vengeance contre un ennemi quMI traitait d'infâme et de perfide; qui^ en pleine paix et sans provocation j avait brûlé une flottille turque^ puis menaçait de détruire la capitale de l'empire. On mit donc à profit Tindignation populaire qui, instinctivemcntj s'était manifestée contre Vennemi. Honorable sentiment^ en parfait contraste avec la pusillanimité du palais et du ministère! L'élan une fois donné, le pouvoirn'osa y résister ; il seconda sincèrement, au contraire, tous les moyens de défensél* Dès cet instant aussi, la ville changea subitement d'aspect; partout était répandu un peuple rempli d'énergie, d'activité, d'enthousiasme. De nombreuses batteries formées d'un épaulemcnt en terre, avec fascines, s'élevèrent sur la terrasse, et toutes les sommités de la ville, comme par enchantement. Les côtes d'Europe^ celles d'Asie, la tour de Léandre, si heureusement placée à Tentrée du Bosphore pour repousser l'agression, furent également fortifiées, et ce dernier poste muni de fourneaux à boulets rouges* Une ligne formidable de vaisseaux cl de chaloupes canonnières fermait le port depuis Tophana jusqu'à la pointe du sérail, indépendamment d'un grand nombre de brûlots prêts à incendier la

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Uotle enaemie si elle osait avancer. Le sultau, les ministres, les personnages marquants de la cour et du divan stimulaient le zèle des travailleurs par leurs paroles, leurs exemples et leurs générosités. Parmi les légations amies de la France se distinguait celle d'Espagne; son chef, M. d'Hervas, mar- (juis d'Alménara, avait rendu à Paris des services d'argent au ministre actuel de la marine, Esseid- Ali-Eflendi, alors ambassadeur de la Porte près du Directoire. Ces antécédents donnèrent à l'envoyé d'Espagne une grande facilité d'accès près de ce ministre, qui tourna au proiit de la défense. Partout le zèle du peuple était guidé soit par des Européens au service de la Porte, soit par des officiers du corps du général Marmont, pour l'instant en mission à Constantinople, ou, à leur défaut, par des membres civils des légations françaises ou alliées; en sorte que le divan, d*abord plein d'effroi, partagea bientôt l'enthousiasme populaire. Répétons qu'il en fût devenu la victime par un rôle contraire.

a Trois jours s'étaient écoulés en négociations avec M. Arbuthnot, quand, forcé par sa santé d'abandonner les affaires, il en laissa la conduite à l'amiral Dukvs^orth. Sous ce nouveau négociateuFi cinq jours se passèrent encore sans qu'elles eussent avance d'un pas. Ce temps avait suffi pour rendre

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imposants les travaux de défense. Trois cents pîèeeB le canon étaient en batteries, et les emplacements préparés pour un nombre trois fois plus grand mcore. K une sommation plus menaçante de Tamirai, toujours en vue mais non à portée de Ck)nstantinople, le divan répondit : « Vous nous menacez « sans motifs plausibles de bombarder notre capi«- K taie ; eh bien, agissez donci nous sommes prêts K maintenant, et douze cents bouches à feu vous «répondront! »

« Dans la même journée du 28 février, deux

^nts canonniers exercés, et quelques officiers fran-

ais partirent en hâte pour les Dardanelles. Cette

lesure, bientôt connue de Tamiral, et Téner-

que réponse qu'il avait reçue, lui tirent craindre

se trouver enfermé dans la mer de Marmara.

fut alors qu'il s'aperçut de la conduite insidieu*

lent habile de la Porte, qui l'avait leurré d'une

revue, puis avait fait naître des difficultés sur

ieu des conférences, et finalement n'en avait

t fixé. Voyant enfin, mais trop tard, que l'oc-

n lui échappait, il modifia beaucoup ses pre-

3s demandes. Ces concessions portaient atteinte

dignité britannique, et son inaction au salut

flotte, sans autre résultat que d'exalter l'or-

ottoman. Ce fut alors qu'il prit résolument

son parti. Le 2 mars Tescadre appareilla des Des dos Princes; le 3, elle mouilla à Lamsaki (Lampsaque); le 4, favorisée par le vent et par les courants, elle franchit de nouveau les Dardanelles.

« Le but de cette entreprise était d^intimider le divan, afin de lui dicter des lois devant la capitale. Son exécution présente deux points distincts : Vun înilitaire, l'autre diplomatique. Le premier caractère ne se déploya qu'à soixante-dix lieues de Constantinople, ce qui nous a déterminé à nous abstenir de tout détail stratégique, puisque devant cette ville on ne brûla pas une amorce. Mais les Anglais donnèrent la preuve, sans exemple encore, de la possibilité de forcer le détroit des Dardanelles, et rexécutèrcnt avec une rare énergie. Exposés au feu des châteaux, Ircs-mal armés il est vrai, ils eurent au moment du danger, l'admirable sang-froid de marcher sans répondre aux batteries turques. Le mode militaire de ce pays était tellement imparfait, que les forts étaient munis de pièces sans affûts, couchées sur le sable. Dans cet état, les canonniers, ne pouvant les mouvoir, attendaient pour tirer que les bâtiments ennemis fussent exactement places , dans la direction de leurs pièces. C'était, on le voit, l'absence de théorie opposée à ce que la science et l'expérience peuvent ajouter au plus intrépide cou-

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