Histoire de la Turquie
§ L — Sélim II t dit V Ivrogne (1566-1574). — Bévolte des janissaires. — Paix avec l'Autriche.
Sélim II arriva le 24 septembre à Chalcédoine, d'où il envoya à
Constantinople un messager chargé d'annoncer sa présence; ce
fut ainsi qu'on apprit dans la capitale que Soliman avait cessé
de vivre. Après avoir reçu au sérail l'hommage des principaux
dignitaires, le nouveau sultan partit pour Belgrade, où l'armée u. «
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vint le saluer. 11 parut, vêtu de deuil, pria auprès du char funèbre qui portait les restes de son père, et se retira en saluant à droite et à gauche, sans qu'il fût question du présent d'avènement. Les janissaires commencèrent à murmurer. « Les princes ottomans, disaient-ils tout haut, devaient, pour arriver au trône, passer sous le sabre des milices. » Néanmoins, ils continuèrent leur marche jusqu'à Constantinople; ce fut Jà que la révolte éclata. Quand le cortège du sultan se présenta à la porte de la ville, il la trouva obstruée parla foule compacte des janissaires. Le second vizir, le kapoudan-pacha, l'aga des janissaires et plusieurs autres grands officiers essayèrent vainement de calmer les mutins ; ils se virent insultés et maltraités ; la première cour du sérail fut envahie ; le sultan fut obligé de se montrer. « Donne-nous ! lui crièrent les soldats; cède à l'ancien usage. » Le présent d' avènement fut enfin accordé, et de nombreuses gratifications, distribuées aux officiers du sérail et aux oulémas, achevèrent d'épuiser le trésor. Ainsi s'ouvrit le règne du successeur de Soliman.
Sélim est le premier des sultans ottomans qui se soit trouve' tout à fait indigne du trône ; il commence la série des princes fainéants dont la nullité personnelle a puissamment contribué à la chute de l'empire. Dès sa première jeunesse, il s'était abruti par l'usage immodéré du vin, et, lorsqu'il était gouverneur de Magnésie, on le désignait déjà par le surnom d'Ivrogne. Paresseux et lâche, il avait toujours préféré le repos du harem aux fatigues de la guerre ; sa petite taille chargée d'embonpoint, son teint enluminé, sa physionomie insignifiante, en faisaient un vivant emblème de la décadence de la nation; il eut heureusement le bon esprit d'abandonner tous les soins du gouvernement au vizir Mohammed-Sokolli, qui conserva les traditions politiques du grand règne et maintint la dignité de l'empire dans ses relations extérieures. La décadence ne devint visible qu'après sa mort.
Aussitôt après la prise de Szigeth, les négociations s'ouvrirent pour la paix ; les ambassadeurs d'Autriche furent mis en liberté,
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et on leur fit connaître les conditions auxquelles il serait possible de traiter. Cependant les hostilités ne cessèrent point : Pertew- Pacha, qui avait pris Gyoula, en Transylvanie, peu de jours avant la mort de Soliman, s'empara encore de Jenœ, de Valagosvar et de plusieurs autres places; les rives de la Maros furent dévastées. Enfin, le 17 février 1568, la paix fut conclue : l'Autriche conservait ses possessions en Hongrie, en Dalmatie, en Croatie ; elle se soumettait au tribut annuel et reconnaissait les voïvodes de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie, comme vassaux de la Porte. Pour obtenir ces conditions, les négociateurs autrichiens distribuèrent aux ministres turcs plus de 40,000 ducats.
La paix fut aussi renouvelée avec la Pologne, qui obtint la
restitution de quelques châteaux.
§ II. — Relations avec la France.
X'alliance de la France ne fut pas négligée : en 1569, à la première demande de l'ambassadeur Claude du Bourg (1), le sultan renouvela les capitulations avec des modifications importantes, et envoya l'interprète Ibrahim à Paris pour les présenter au roi Charles IX. Ces modifications consistaient principalement dans une explication plus nette, plus minutieuse, plus détaillée, des premiers articles, explication rendue nécessaire par la barbarie des Turcs et leur haine contre les chrétiens. On ajouta aussi aux privilèges anciens plusieurs privilèges nouveaux : tout Français, établi dans le pays, était exempt perpétuellement de la capitation; les ambassadeurs et consuls avaient le droit de rechercher les esclaves français qui se trouveraient au pouvoir des musulmans
(1) Ad'Aramon avait succédé, en 1554, Codignat, qui trahit la France et passa au service de Philippe II. Après lui vint La vigne, qui resta à Constantinople de 1557 a 1561; puis Guillaume de l'Aube, qui accompagna Soliman dans sa dernière campagne; puis Gran-Campagne, qui s'efforça de faire échouer le traité que l'Autriche conclut avec la Porte en 1568; enOn, Claude du Bourg.
et de requérir des peines contre les corsaires qui les auraient enlevés et vendus ; le sultan s'engageait à faire restituer les objets enlevés par les corsaires sur les vaisseaux français et à punir les coupables ; la marine ottomane avait ordre de traiter amicalement les vaisseaux français, de leur porter secours dans le cas où ils échoueraient sur les côtes de la Turquie, et de faire respecter les personnes et les effets naufragés. Enfin, la nation française devait jouir, dans les États ottomans, de tous les privilèges accordés aux Vénitiens, même de ceux qu'ils avaient achetés à prix d'argent. Grâce à ces larges concessions, tandis que l'Espagne et les Vénitiens se consumaient en efforts guerriers contre la puissance ottomane, la France fut maîtresse du commerce de la Méditerranée. « La Méditerranée, disaient les corsaires algériens, est toute grouillante de vaisseaux français. » De nouveaux comptoirs furent établis en Albanie, en Morée, en Asie Mineure, en Syrie, en Egypte. Les bâtiments français faisaient le cabotage sur les côtes de la Turquie, sans payer aucun droit de navigation. Les Marseillais se livrèrent, sur la côte d'Afrique, à la pèche du corail, et y firent plusieurs établissements, parmi lesquels on remarque le Bastion de France, sorte de comptoir militaire situé à six milles de Bone, où se faisait le commerce de grains, de cire et de chevaux. Des missions catholiques furent fondées dans les États turcs, du consentement du sultan, et l'on vit des couvents de capucins s'établir même dans les faubourgs de Constantinople. Les chrétiens de l'Orient et surtout ceux de la Syrie trouvèrent dans nos ambassadeurs et nos consuls des protecteurs toujours prêts à les défendre contre les persécutions des Turcs. Les pèlerins de toute nation purent visiter les lieux saints sous la protection du nom français et avec des lettres de nos ambassadeurs. Le drapeau de la France flottait sur les monastères de la Syrie, qui semblaient des oasis du christianisme au milieu de la domination mahométane.
Sélim, après le renouvellement des capitulations, chercha, à
l'exemple de son père, à utiliser l'alliance française contre ses ennemis. Comme il avait le projet d'enlever l'île de Chypre aux Vénitiens et que ceux-ci cherchaient des secours en Europe, il envoya une ambassade à Charles IX pour l'inviter à se déclarer contre eux. En môme temps, il lui proposa de donner en mariage sa sœur Marguerite de Valois à Etienne Zapoly, voïvode de Transylvanie, que la Porte avait le projet de faire élire roi de Pologne. Cette union devait, dans la pensée du divan, rattacher la Pologne à la France et à la Turquie, et donner ainsi à l'Autriche une nouvelle ennemie, qui la maintiendrait au nord, pendant que la Turquie la contenait à l'orient et la France au midi. Charles IX n'avait pas de marine et ne pouvait, au milieu des troubles de son royaume, aider ni les Ottomans ni les Vénitiens ; il offrit donc aux uns et aux autres sa médiation ; mais il rejeta la proposition du mariage de sa sœur avec le vassal des Turcs, la France ayant ajourné tous ses projets contre la maison d'Autriche, dans laquelle il venait de prendre lui-même une épouse; néanmoins, il conçut, dès lors, l'idée de rattacher directement la Pologne à la politique française, en faisant monter son frère, le duc d'Anjou, sur le trône des Jagellons.
§ III. — Expédition en Arabie.
Au dedans, l'activité de Mohammed-Sokolli se manifesta par des travaux d'utilité publique et par la prompte répression des révoltes, ordinaires à chaque avènement. Ce fut lui qui fit construire la mosquée qui porte le nom de Sélim, et qui passe pour le chefd'œuvre de l'architecte Sinan. Il avait conçu le projet de joindre le Don au Volga par un canal, et, par là, de s'assurer la domination des pays moscovites; pour cela, il fallait être maître d'Astrakhan ; mais le corps d'armée qui devait prendre cette ville fut battu et dispersé par les Russes. Les soldats ottomans montrèrent peu de bonne volonté; ils étaient persuadés que le Nord 11. *«
HISTOIRE DE LA TUKUUiE
était fermé aux musulmans. « Les nuits, disaient-ils, étaient trop courtes en été; il faudrait interrompre son sommeil pour faire la prière du coucher du soleil et celle de l'aurore. » La faim, le froid, les tempêtes, détruisirent une partie de l'armée ; on s'empressa de renouveler la paix avec le czar moscovite, et l'entreprise fut abandonnée. Une autre entreprise du môme genre, le percement de l'isthme de Suez, entrait aussi dans les projets du vizir ; mais les soulèvements continuels de l'Arabie en ajournèrent indéfiniment l'exécution.
Depuis qu'une partie de cette contrée avait été conquise par Soliman et réduite en sandjak, l'Arabie était presque continuellement en état de révolte. Déjà, à l' avènement de Sélim, Oulian- Oglou, chef des Beni-Omer, avait essayé de secouer le joug ; privé de l'appui des Persans, sur lequel il avait compté, il fut aisément vaincu. Cependant le pays n'était pas soumis. Mouthahher, chef de la secte des Seïdijes (1), s'empara de Ssaana, de Taas, d'Aden et de plusieurs autres places de l'Yémen ; il prit les titres de khalife et d'émir-al-moumenim. Une armée destinée à le combattre fut mise sous les ordres de Lala- Mustapha, devenu un des principaux favoris du sultan. Le vizir, qui le détestait et redoutait son crédit, contribua lui-même à le faire nommer séraskicr, dans l'espérance de lui attirer une disgrâce. Ces manœuvres et la jalousie de Sinan-Pacha, gouverneur d'Égypte, firent avorter l'expédition et rappeler Mustapha à Constantinople, mais elles ne parvinrent pas à lui enlever la faveur du maître. Osman-Paclia, nommé beylerbey de l'Yémen, et le gouverneur de TÉgyptc furent chargés de l'entreprise (1569) ; le premier s'empara de Taas et de Kahirije ; le second resta seul à la tête des troupes, et acheva l'expédition avec succès. Aden et Ssaana retombèrent au pouvoir des Ottomans, ainsi que la plupart des châteaux environnants ; la forteresse de Kewkeban les arrêta pendant neuf mois. Enfin,
(I) Celle seele lire son nom «le Seïd, amère-pelil-fils d'Ali.
en 1570, l'iman Moulhahhcr fut réduit à se soumettre et à recounaître la suzeraineté de la Porte.
§ IV. — Conquête de Chypre.
La pacification de l'Yémen fut immédiatement suivie de la conquête de Chypre. Sélim méditait depuis longtemps cette expédition ; ce fut celle de tout son règne où sa volonté personnelle eut le plus de part. Il en avait conçu la pensée lorsqu'il n'était encore que gouverneur de Magnésie, et cette pensée lui avait été inspirée, dit-on, par son goût pour le vin que produisait l'île. Un juif portugais, nommé Joseph Nassy, contribua à l'entretenir dans ce projet ; cet homme, en servant ses goûts crapuleux, avait acquis sur lui un merveilleux ascendant ; il avait reçu la promesse d'être fuit roi de Chypre , et , en attendant , on l'avait nommé duc des Cyclades. Le grand vizir aurait mieux aimé tourner les forces ottomanes contre l'Espagne en faveur des Mores , qui avaient demandé la protection du sultan ; il fit des représentations, mais elles ne purent prévaloir contre le crédit du juif, de Lala-Mustapha , de Sinan-Pacha et contre la volonté de Sélim. Le grand mufti Ebou- Sooud rendit un fetwa déclarant que les traités conclus avec les infidèles n'engageaient pas , et qu'il était du devoir dos sultans de reconquérir tout pays qui avait appartenu aux moslims. Les Vénitiens étaient mal disposés à la guerre : leur grand arsenal venait de brûler, incendié peut-être par des agents de Joseph Nassy ; il firent quelques efforts pour conjurer la tempête; mais, comme on leur demandait la cession de Chypre comme condition de la paix, les hostilités commencèrent.
Le 1er août 1570, la flotte turque parut devant Limasol, près de l'ancienne Âmathontc ; elle comptait cent trente-six galères et une centaine de bâtiments de transport, sous les ordres de Pialc- Pacha ; l'armée de débarquement, commandée par Lala-Mustapha, s'élevait à environ 100,000 hommes. Le gouverneur vénitien n'es-
HIST01UE DE LA TUIl^L'lE
saya pas d'empêcher le débarquement ; les Turcs s'établirent, sans trouver de résistance, à Leftari, et résolurent d'assiéger Nicosie, capitale de Pile. Cette ville, située dans une belle position, était protégée par de forts retranchements de récente construction, et défendue par une garnison de 10,000 hommes; mais l'impéritie» du gouverneur paralysa la défense. Le siège dura cependant plus d'un mois; trois assauts furent vaillamment repoussés; enfin , le 9 septembre, la ville fut emportée et livrée pendant huit jours à toutes les horreurs du pillage. 20,000 habitants furent massacrés; 2,000 furent entassés sur les vaisseaux avec le butin; mais une femme y mit le feu, et tout périt dans les flammes ou dans les flots.
Les autres villes furent ensuite rapidement soumises ; Famagoustc opposa seule une énergique résistance; le siège en fut remis à l'année suivante , et le séraskier hiverna devant ses murs. Les travaux commencèrent le 16 avril et furent pousses avec une grande activité ; on creusa autour de la ville un vaste fossé, et on éleva derrière dix batteries qui foudroyèrent les remparts. Nicolas Bragadino, qui commandait la place, ne montra pas moins d'opiniâtreté dans la défense ; avec une garnison de 7^000 hommes cl des fortifications en ruine, il tint pendant deux mois et demi et repoussa six assauts. Le manque de munitions l'obligea enfin à capituler (2 août 1571); il fut convenu que les assiégés se retireraient librement avec cinq canons et quinze chevaux; des galères turques devaient les transporter à Candie. La capitulation était déjà en partie exécutée, lorsqu'elle fut indignement violée : Bragadino, ayant refusé de livrer comme otage un jeune noble vénitien, fut arrêtée! chargé de fers avec ceux qui l'accompagnaient ; les chrétiens déjà embarqués furent dépouillés, maltraités, massacrés ou réduits en esclavage; puis, au bout de douze jours, Bragadino fut tiré de prison pour être livré aux plus atroces supplices : on le suspendit à une vergue du haut de laquelle on le plongea à plusieurs reprises dans la mer; on l'obligea ensuite à
porter de la terre pour la reconstruction des bastions ; on le mit au pilori ; enfin, on Fécorcha vif; son cadavre fut écartelé et sa peau, bourrée de foin, fut promenée dans le camp et dans la ville, puis envoyée à Constantinople avec sa tête.
§ V. — Bataille de Léjmnte.
La guerre avait commencé en Dalmatie en môme temps qu'en Chypre ; les succès se balancèrent : les Vénitiens surprirent Sopolo en Albanie ; le kapoudan-pacha ravagea Candie , Cérigo , Zante, Céphalonie, Navarin, s'empara de Dulcigno et d'Antivari. Au commencement des hostilités , les Vénitiens firent quelques tentatives de négociation, encouragés par le vizir, qui désirait la paix; mais, à la nouvelle des ravages faits à Candie , les négociations furent rompues, et une ligue formidable se forma entre le pape, le roi d'Espagne et les Vénitiens, pour venger les cruautés commises en Chypre sur les chrétiens. La Porte s'en inquiéta, et , par l'entremise de l'ambassadeur français, qui retournait à Paris (c'était le sieur de Grascinan, qui avait succédé à du Bourg), elle demanda la médiation de la France. François de Noaillcs , évêque d'Acqs, fut nommé ambassadeur à Constantinople , et chargé de négocier cette affaire; il passa par Venise, fit part au sénat des dispositions des Ottomans et échoua dans sa mission pacifique. Cependaut la flotte chrétienne, composée de soixante et dix galères espagnoles commandées par l'infant don Juan d'Autriche, de douze vaisseaux du pape sous les ordres de Marc- Antoine Colonna , de cent quatorze bâtiments vénitiens sous Sébastien Veniero, de six maltais et trois savoyards, en tout deux cent cinq navires, se rassembla dans le port de Messine et fit voile vers Corfou, puis vers Céphalonie ; de là, elle se dirigea vers l'Archipel. La flotte ottomane, forte de trois cents voiles, était postée à l'entrée du golfe de Lépante ; elle vint présenter la bataille (7 octobre i 571). Les deux armées navales se rangèrent en face l'une de l'autre, en vue du cap Villa-di-Marmo,
qui marque l'entrée du golfe. Un coup de canon à poudre, parli du vaisseau amiral ottoman, donna le signal; don Juan y répondit par un boulet de gros calibre, et le combat commença.
Le plus fort de la mêlée se porta au centre de la flotte chrétienne , autour du vaisseau que montait don Juan ; le kapoudanpacha s'engagea dans les lignes chrétiennes et vint l'attaquer; il se trouva serré entre l'amiral espagnol et l'amiral vénitien. D'un côté , quatre galères ottomanes montées par le séraskicr et trois sandjakbcys; de l'autre, l'arrière-garde chrétienne, accoururent pour soutenir la lutte. Après une heure de combat acharné, le kapoudan-pacRa tomba frappé d'une balle ; les Espagnols s'élancèrent à l'abordage, coupèrent la tête au kapoudan-pacha et la portèrent à don Juan, qui repoussa avec horreur ce sanglant trophée. La victoire fut dès lors décidée. Cent trente galères tombèrent au pouvoir des alliés; quatre-vingt-quatorze furent incendiées; trois cent soixante pièces de canon, 15,000 esclaves chrétiens furent ramenés en triomphe en Europe. Le beylerbey d'Alger s'échappa seul avec quarante galères, reste de la flotte ottomane.
Cette éclatante victoire ne coûta aux flottes combinées que quinze galères, 8,000 hommes et quelques prisonniers. Au nombre des blessés se trouvait l'illustre auteur de Don Quichotte, qui y perdit le bras gauche.
Telle fut la mémorable bataille de Lépante, d'où les Ottomans peuvent faire dater le déclin de leur puissance. La nouvelle en fut accueillie en Europe avec transport. Marc-Antoine Colonna monta au Capitole comme les triomphateurs anciens, et voua sur l'autel de la Mère de Dieu une colonne d'argent pour rappeler son nom et sa victoire. A Venise , on institua une féte commémorative et on consacra une chapelle où fut retracé le triomphe des chrétiens; à Padoue, la grande église alors en construction fut mise sous l'invocation de sainte Justine, en mémoire du jour où s'était livrée la bataille. Enfin, le souverain pontife, dans li chaire de Saint-Pierre de Rome, célébra ce grand succès avec enthousiasme, et appliqua
SEUM II
au vainqueur de Lépante ce texte de l'Évangile : « Il y eut un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean. »
La consternation ne fut pas moins grande à Constantinople que l'allégresse parmi les chrétiens. C'était le plus terrible désastre qui eût encore frappé les armes ottomanes ; depuis cinquante ans, les Turcs étaient devenus l'effroi de la Méditerranée; maîtres du littoral africain, accoutumés à porter le ravage sur les côtes des pays chrétiens et à mettre en fuite les faibles escadres espagnoles, ils voyaient tout à coup anéantie cette formidable marine préparée si laborieusement par Sélim I er et Soliman. Leur indigne successeur, en apprenant cette catastrophe, fut tellement atterré, qu'il resta trois jours enfermé sans vouloir prendre de nourriture. « La bataille de Lépante coûta aux Ottomans plus que des hommes et des vaisseaux, dont on répare la perte; car ils perdirent cette puissance d'opinion qui fait la principale puissance des peuples conquérants, puissance que l'on acquiert une fois et qu'on ne retrouve plus (1). »
§ VI. — Ambassade française. — Paix avec Venise.
Sur ces entrefaites, arriva l'ambassadeur français François de Noailles ; il entra à Constantinople au milieu de la consternation générale, à travers les cris de fureur de la populace, qui demandait le massacre de tous les chrétiens. Le sultan avait même déjà fait emprisonner les religieux francs, et Ton s'attendait à de grands malheurs, lorsque l'ambassadeur, par ses sollicitations auprès du grand vizir, par la menace de faire entrer la France dans la ligue catholique , obtint la délivrance des prisonniers. L'évéque d'Acqs avait pour mission principale de ménager la paix entre les Ottomans et les Vénitiens. Quand il sollicita une audience du sultan, il éprouva un refus, parce qu'on savait qu'il voulait, contre l'usage, y venir sans présents; on offrit même, pour conserver les
(1) Donald, Législation primitive.
apparences, de lui en fournir ; il répondit • que ce n'était pas par avarice ^que le roi de France refusait de faire des présents au Grand-Seigneur, mais que son maître , qui était le premier et le plus grand roi de la chrétienté, ayant su que le sultan les demandait comme par tribut, lui avait défendu d'en présenter. » Les circonstances autorisaient cette hardiesse; on avait besoin de l'alliance de la France ; sa médiation pouvait devenir nécessaire : l'audience fut accordée. « L'ambassadeur étant arrivé à la Porte des Turcs, dit l'historien Baudier , comme deux capidjis le voulaient conduire parle poing vers Sélim pour lui faire la révérence, suivant la coutume qu'aucun étranger n'aborde l'empereur turc que deux hommes ne le mènent par les bras, il ne voulut jamais souffrir qu'on le menât ainsi, disant que la liberté d'un Français et la dignité d'un évêque ne pouvaient endurer qu'il fût conduit comme un esclave; et, repoussant les capidjis, il alla libre et seul vers Sélim , le saluant seulement d'un baiser de robe et de main , sans se jeter à ses pieds comme font tous les autres (1). » On toléra ces irrégularités et on montra une complaisance extraordinaire pour les demandes de l'évêquc. Sa conduite lui valut môme une certaine considération personnelle, qui ne fut pas inutile au succès de sa mission.
Cependant la victoire de Lépante avait été stérile pour la chrétienté : les flottes alliées se dispersèrent sans rien entreprendre à cause de la saison avancée. Pendant ce temps, l'activité de Sokolli répara les pertes de la marine ottomane avec une promptitude merveilleuse; et ce grand revers ne servit qu'à faire mieux voir quelles étaient les ressources de la Turquie. Le bayle vénitien, qui était resté à Constantinople malgré la guerre , se présenta chez le vizir pour sonder ses intentions à l'égard de la paix. « Tu viens voir, lui dit Sokolli, où en est notre courage contre le dernier accident? Nous avons encore moins perdu que vous ; en vous enle-
(i) Inventaire de V Histoire des Turex % page 415.
SÉl.IM II
vant Chypre, nous vous avons coupé un bras; battant notre flotte , vous nous avez seulement coupé la barbe : le bras coupé ne repousse pas, et la barbe rasée revient plus épaisse. » Les chantiers furent agrandis aux dépens des jardins du sérail; dans l'espace d'un seul hiver, on y construisit cent cinquante galères. Le nouveau ka pou dan -pacha, Ouloudj-Ali, représentant qu'on ne pourrait passe procurer assez d'ancres et de gréement pour tant de navires à la fois : « Seigneur pacha , lui répondit le vizir, les richesses et le pouvoir de la Sublime Porte sont si infinis, qu'on pourrait, si cela était nécessaire, faire des cordages de soie et des voiles de satin. • Au mois de juin 1572, le kapoudan-pacha prit la mer avec une flotte de deux cent cinquante voiles. La flotte chrétienne était supérieure en nombre ; mais la mésintelligence des chefs l'empêcha d'agir, et des deux parts on se borna à s'observer. Cependant la guerre en Dalmatie était poussée mollement ; bientôt les Vénitiens, tout à fait en désaccord avec les Espagnols, firent des propositions de paix qui furent appuyées avec zèle auprès du divan par l'ambassadeur de France; et, le 7 mars 1573, fut conclu un traité aussi favorable pour les Ottomans que si la guerre eût été tout à leur avantage : Venise paya une indemnité de 300,000 ducats, et le tribut qu'elle payait annuellement fut augmenté.
§ VII. — Prise de Tunis. — Affaires de Pologne et de Moldavie.
— Mort de Sélim.
Pendant l'expédition de Chypre, Tunis avait été reprise par les Ottomans; ils en avaient chassé le prince more que Charles-Quint avait rétabli, et le fort de la Goulette était seul resté au pouvoir des Espagnols. Le 7 octobre 1572 , don Juan d'Autriche partit de la Sicile pour reprendre Tunis; à son approche , les Turcs évacuèrent la ville ; il y entra sans résistance, rétablit le prince more, mit une garnison espagnole et fit élever de nouvelles fortifications. Mais cette conquête fut peu durable. Dix-huit mois après, au n. »
mois de mai 1574 , une flotte de près de trois cents voiles partit de Constantinople pour enlever Tunis aux Espagnols. La ville fut mal défendue, mais le fort de la Goulette résista pendant trentetrois jours; il fut enfin pris d'assaut le 4 août, et la garnison faite prisonnière ou passée au fil de l'épée. Deux petits forts restaient encore, celui de l'île et celui qu'on appelait le bastion de Tunis : après une vigoureuse résistance, ils furent enlevés.
Vers la même époque , des événements importants se passaient en Pologne et en Moldavie. Les relations établies entre Boghdan et le roi Sigismond étaient mal vues de la Porte; un aventurier nommé lwonia, ancien renégat retourné à la foi chrétienne, sollicita et obtint Finvestiture de la Moldavie, avec un corps de troupes turques pour s'en emparer. Boghdan fut d'abord soutenu par les Polonais; mais, la mort du roi Sigismond (7 juillet 1572) l'ayant laissé sans appui, il s'enfuit en Russie, où le czar le fit mettre à mort. lwonia, resté maître de la Moldavie, refusa de se soumettre à une augmentation de tribut et souleva la province (1574) ; soutenu par l'hetman des Cosaques , il battit trois fois les Turcs et s'empara de Braïla, qui fut saccagée, de Bcnder, d'Ackermann, de Bielogrod. Le 9 juin, il rencontra à Obloutsch, en Bulgarie, une armée ottomane. Après trois jours de combats sanglants, il entra en pourparlers et se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve ; mais, dansl'entrevue qu'il eut avec le chef turc, celui -ci s'emporta et le frappa de son sabre ; il fut écartelé et sa téte clouée à la porte du palais d'Yassi. Le pays se soumit, et un nouveau prince fut installé au nom de la Porte.
En Pologne, la race royale s'était éteinte en la personne de Sigismond ; mais depuis longtemps on prévoyait l'événement ; tout était concerté entre la France et la Turquie , et c'était un des principaux objets de la mission de l'évêque d'Acqs. L'influence réunie des deux puissances fit élire Henri, duc d'Anjou, élection qui aurait pu avoir d'immenses résultats, si le prince sur qui elle tombait eût été moins incapable.