‹ Histoire de la TurquieChapitre 2 sur 69 · AMI' HAT III · texte numérisé non relu

AMI' HAT III

Les relations pacifiques continuèrent avec l'Autriche, malgré plusieurs infractions à la paix; la trêve fut renouvelée pour huit ans , et les ambassadeurs purent même s'affranchir de quelques obligations humiliantes. Avec les Moscovites, on entretint aussi des rapports d'amitié, mais en conservant envers eux une attitude protectrice et dominante. La Transylvanie était vassale et tributaire, à peu près dans les mêmes conditions que la Moldavie ; à la mort de Jean-Sigismond Zapoly, en 1571, l'investiture fut donnée par un tchaouch à Étienne Bathory, son successscur. Le Valaquc Bekcs essaya de le supplanter en gagnant le grand vizir par des présents; Bathory mit la surenchère, et conserva, à ce prix, sa principauté.

L'expédition de Tunis fut le dernier événement saillant du règne de Sélim. Dans le cours de l'année 1574, plusieurs fléaux naturels avaient affligé l'empire : des pluies torrentielles, des inondations, un tremblement de terre à Constantinople , un incendie qui consuma une partie du sérail; le superstitieux Sélim vit dans ces événements le présage de sa fin prochaine. Quelque temps après, étant allé visiter une salle de bain récemment construite, la fraîcheur du lieu le saisit ; il but, pour se réchauffer, un flacon de vin de Chypre et tomba aussitôt: il mourut onze jours après (12 décembre 1574).

§ VIII. — Amurat III (1574-1595). — Premiers actes de

son règne.

Malgré la nullité de Sélim II, sa mort fut un malheur pour l'empire , en ce qu'elle mit fin à la toute-puissance de Mohammed- Sokolli, qui régnait sous son nom. Son successeur restreignit l'autorité du vizir et donna tout à l'influence des femmes et des favoris. Amurat III était brave, humain, ami des lettres; il donnait de belles espérances ; mais bientôt deux passions se développèrent en lui jusqu'à la frénésie : celle des femmes et celle de l'or ;

elles le réduisirent à l'imbécillité. 11 passa sa vie dans le sérail , entouré d'eunuques, de femmes et de bouffons, s'occupant à contempler ses trésors, et n'intervenant dans les affaires de l'État que pour y faire dominer les caprices des esclaves qui le gouvernaient. Il arriva à Constantinople le 21 décembre, et, pendant la nuit, fît étrangler ses cinq frères. Le lendemain, il reçut les hommages des grands. Rangés autour de lui, les officiers du sérail attendaient en silence la première parole qui tomberait de sa bouche ; car les Orientaux ont conservé cette superstition des anciens, qui regardaient comme un présage les premières paroles prononcées, t J'ai faim, dit-il ; que l'on me donne à manger. » Ces mots étaient d'un triste augure; une famine qui survint dans l'année parut en être l'accomplissement.

Un des premiers actes du nouveau sultan fut une ordonnance contre l'usage du vin. Sous le règne de Sélim II, l'ivrognerie, encouragée par son exemple, s'était scandaleusement répandue : les fonctionnaires publics vendaient même publiquement du vin ; on entendait les soldats se dire entre eux ; « Où prendrons-nous aujourd'hui notre vin , chez le mufti ou chez le cadi? » Un jour qu'Amurat passait devant une taverne, des janissaires se mirent à la fenêtre en montrant leurs verres et en criant qu'il buvaient à sa santé ; c'est à cette occasion que fut rendue l'ordonnance. Quelques jours après , il y eut une émeute parmi les sipahis et les janissaires, et le grand vizir lui-même fut injurié et maltraité; on publia alors qu'il serait permis aux soldats de boire du vin, pourvu qu'ils ne commissent pas de violences.

Dans les premiers jours de l'année 1575, on apprit que Henri de Valois avait déserté son trône de Pologne pour retourner en France. Ainsi échouait l'occasion unique d'assurer l'accession de la Pologne à l'alliance turco- française, accession qui aurait non-seulement comprimé l'agrandissement de l'Autriche , mais empêché l'élévation de la Russie. Amurat fut si mécontent de la fuite de Henri III, qu'il ne notifia pas son avènement à la cour de France;

ANCRAT III

SI

révêque d'Acqs entra à ce sujet en mésintelligence avec le divan et quitta Constantinople. Les magnats polonais envoyèrent complimenter le nouveau sultan ; il désigna à leurs suffrages le voïvodc de Transylvanie, Éticnne Batliory , qui fut élu à la lin de Tannée 1575.

§ IX. — Guerre avec la Hongrie. — Relations avec la France.

Le commencement du nouveau règne fut marqué, comme c'était l'ordinaire, par des hostilités en Hongrie. Des villages furent incendiés sur plusieurs points de la frontière, des tentatives faites contre plusieurs forteresses, une bataille livrée aux environs de Kruppa ; les Impériaux furent battus ; leurs chefs périrent dans faction, et Ton envoya leurs têles à Constantinople, où l'ambassadeur d'Autriche dut les racheter des mains du bourreau. L'empereur Rodolphe, qui succéda, en 1576, à Maximilien II, fit des réclamations à la suite desquelles la paix fut renouvelée formellement pour huit ans à partir du 1er janvier 1577 ; mais ce terme n'était pas encore arrivé, que déjà de nouveaux attentats donnaient lieu à de nouvelles plaintes. L'archiduc Charles, gouverneur de Styrie, résolut alors de recourir à la force ; Zesin et. Ostrowaz furent repris; mais ces places retombèrent presque aussitôt au pouvoir des Ottomans et l'armée autrichienne battit en retraite. Des agressions perpétuelles de part et d'autre continuèrent à troubler la paix sans la rompre, jusqu'aux dernières années du règne d'Amurat.

L'attitude de la Porte était à peu près la même vis-à-vis de la Pologne : une paix nominale et des hostilités réelles. Bathory réclama à plusieurs reprises contre les agressions des Tartares ; un traité fut conclu le 30 juillet 1577, traité par lequel il lui était promis protection. Cependant les incursions continuèrent; il s'en plaignit; ses envoyés furent rudement éconduits : on le menaça de la guerre. La Pologne était traitée, comme la Transylvanie, en

État vassal et tributaire ; dans la dernière trêve avec l'Autriche, on l'avait comprise au nombre des pays protégés par la Porte, sans lui donner môme le titre de royaume.

Venise eut moins à se plaindre, grâce à l'influence dominante de la sultane favorite, la Vénitienne Baffa ; elle obtint le renouvellement des capitulations et des sûretés plus grandes pour son commerce. Quant à l'alliance avec la France, elle fut respectée ; le baron de Germigny, alors ambassadeur, sut acquérir un grand crédit auprès du divan. Il délivra de nombreux esclaves français, obtint réparation des pillages faits par les Barbaresques, se fit donner des commandements « pour dresser et donner lieu à la nouvelle pesche du corail sur la côte de Thunis, que ceux de Marseille y ont nouvellement établie. » 11 fit nommer un patriarche grec et un voïvode de Valachie, malgré l'opposition des favoris et même de )a sultane mère; il fit donner des offices civils et même des charges militaires à des Turcs « qu'il avait reconnus, dit-il dans son rapport, affectionnés au service du roi. » Il favorisa de sa protection « les affaires et sujets du pape , de l'empereur, de la seigneurie de Venise, de la république de Raguse, du grand maître de Malte, au bénéfice, dit-il, de la chrétienté ; tellement, que Sa Sainteté a pu envoyer un évéque comme visiteur apostolique des églises du Levant. » Il fit renouveler les privilèges des lieux saints de Jérusalem et de Sinaï, établir à Péra un couvent de cordeliers, accorder diverses grâces au profit des évêques catholiques de l'Archipel, etc. Enfin, il obtint le renouvellement des capitulations, v accrues d'aucuns articles importants, comme de la préséance, par acte public et solennel, par-dessus tous les ambassadeurs des princes chrétiens, et notamment celui d'Espagne. » Cette préséance était accordée, disait le traité, « en faveur des anciennes liaisons d'amitié entre les monarques ottomans et les rois de France, qui ont de tout temps été attachés sincèrement à la Sublime Porte, et sont, sous tous les rapports, les plus illustres princes de la chrétienté. » L'articlcqui assurait à la France le protectorat des nations

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