II
1691. Les Turcs furent complètement défaits ; 28,000 périrent; au nombre des morts était le grand vizir. Telle fut la fin du troisième Kupruli, de cet homme d'État intelligent, courageux, humain, qui fut regretté des râlas comme des Turcs; le peuple garda sa mémoire sous le nom de Kupruli le Vertueux.
Après sa mort, le divan, découragé, prêta l'oreille aux propositions des ambassadeurs anglais et hollandais , qui offraient leur médiation entre les puissances belligérantes. Kupruli, sans accéder aux demandes de Louis XIV , qui voulait que la Porte refusât de reconnaître Guillaume d'Orange comme roi d'Angleterre, avait suivi contre la maison d'Autriche les inspirations de la cour de France. L'influence anglaise prévalut auprès du nouveau grand vizir, Ali-Pacha ; mais l'Autriche montra des exigences si exorbitantes, que, malgré la prise de Grosswardein par les Impériaux, les tentatives de paix échouèrent complètement. En 1692 et en 1693, la guerre se borna au ravitaillement de Belgrade, à de petits combats dans la Dalmatie, à des incursions des Tartares dans la Pologne. La campagne suivante fut plus sérieuse : les Turcs assiégèrent vainement Peterwardein ; ils éprouvèrent quelques échecs en Pologne et en Dalmatie ; dans l'Archipel, les Vénitiens s'emparèrent de l'île de Chio (1694). Quelque temps après, Achmet mourut (6 février 1695).
Son successeur, Moustapha II, annonça, dès son avènement, le projet de gouverner par lui-même et de pousser vivement la guerre. Il déclara qu'il prendrait le commandement des troupes et débuta par des victoires. En Hongrie, il emporta d'assaut la place de Lippa et battit près de Lugos le général Veterani; les Allemands, pris entre deux feux par les Turcs et par les Tartares, ne purent tenir longtemps contre des forces très-supérieures; Veterani fut blessé, pris et décapité (22 septembre 1695). Les Tartares envahirent la Pologne et ne s'arrêtèrent que devant Lemberg. Le czar Pierre I er leva le siège d'Azof , après avoir perdu près de 30,000 hommes. Sur mer, les Ottomans, sous la conduite de Mezzomorto, ancien
MOUSTAI'HA II
pirate de Tunis, battirent la flotte vénitienne dans deux batailles et reconquirent l'île de Chio (1695).
Le succès de cette campagne réveilla l'enthousiasme des musulmans. Des dons volontaires pourvurent à la solde de l'armée, et de riches particuliers équipèrent même à leurs frais un corps de troupes. La bataille d'Olasch, gagnée par le sultan, les incursions des Tartares en Pologne après la mort de Jean Sobieski, les échecs des Vénitiens en Dalmatie , compensèrent la perte d'Azof, que le czar assiégea pendant deux mois avec 60,000 hommes de troupes régulières et des nuées de Kalraouks et de Cosaques (1696).
Mais, Tannée suivante, la fortune changea de face. Le prince Eugène de Savoie , formé dans la guerre de Hongrie à l'école du duc de Lorraine, fut mis par l'empereur à la tête de l'armée autrichienne. Après des marches et des contre-marches savantes, il fondit sur les. Turcs au passage de la Theiss , près de Zenta. 20,000 Ottomans restèrent sur le champ de bataille ; 10,000 périrent dans les flots ; le grand vizir fut tué; le sultan prit la fuite. Quelques jours après, les vainqueurs entrèrent en Bosnie (1697).
L'empire était en péril ; ce fut encore un Kupruli qui fut chargé de le sauver. Moustapha donna l'étendard et le sceau à Kupruli- Huçein, neveu de Kupruli-Mohammed. Le nouveau grand vizir, par d'habiles expédients, pourvut aux premiers besoins, et, l'armée ottomane s'étant remise en marche, les Allemands repassèrent la Save et prirent en Hongrie leurs quartiers d'hiver.
Cependant Louis XIV, épuisé par la lutte qu'il soutenait contre la moitié de l'Europe, songea à faire la paix ; il en avertit le divan et lui offrit son intervention pour le faire admettre dans les négociations qui allaient s'ouvrir. Le sullan refusa : il espérait recouvrer les provinces qu'il avait perdues pendant la guerre, et il se défiait de l'ambassadeur qui lui faisait les propositions de la France. Cet ambassadeur était M. de Fériol, qui avait succédé à Chateauneuf ; mal instruit des usages de la Porte, malgré les sept campagnes qu'il avait faites avec les Turcs, il avait mécontenté
la cour ottomane par sa conduite pleine de morgue, et avait insulté le Grand Seigneur lui-même en se présentant à son audience l'épée au côté.
Louis XIV signa le traité de Ryswyck (1698) ; mais il conseilla au divan de continuer la guerre, en disant que la paix qu'il venait de faire n'était qu'une trêve, et que la mort prochaine du roi Charles II allait rouvrir une lutte où la France déploierait toutes ses forces contre la maison d'Autriche. La Porte fut mécontente de la conduite du roi de France, qu'elle regarda comme un abandon ; elle prêta l'oreille aux sollicitations de Guillaume d'Orange, qui gagna à prix d'or, dit-on , les membres du divan, pour leur faire accepter la médiation de l'Angleterre et de la Hollande ; enfin, elle fit à l'Autriche des ouvertures de paix. Louis XIV remontra au divan la faute qu'il allait commettre : vaincue, la Turquie ne pouvait obtenir la paix qu'à des conditions d'où dépendait son existence même ; car les Turcs, dans toutes leurs guerres avec les chrétiens, n'avaient jamais reculé, et, s'ils commençaient à le faire, le prestige attaché à leur puissance était dissipé ; il sollicita la Porte de prolonger la guerre jusqu'à ce que la France pût reprendre les armes ; il s'engagea à ne pas les déposer jusqu'à ce que la Turquie eût recouvré la Hongrie et toutes ses provinces perdues. Mais ces représentations du grand roi étaient transmises par Fériol, homme en qui le divan n'avait nulle confiance et qu'on regardait même comme attaqué de folie ; de plus, les ambassadeurs de Guillaume s'étaient rendus maîtres des principaux ministres par leurs intrigues et par la peur. On répondit à Louis XIV que lu France avait fait la paix à son heure et à son gré, que la Porte en ferait autant. Et des négociations furent entamées sous la médiation de l'Angleterre et de la Hollande, qui, dans leur haine aveugle contre la France, traitèrent complètement la Turquie en ennemie. Fériol essaya de traverser ces négociations. « 11 mit tout en œuvre pour cela, dit Cantemir , mais il n'y réussit pas. Le divan finit même par l'inviter à ne pas se donner de mouvements inutiles ;
qu'on voulait la paix, que la paix serait faite. » Elle fut, en effet, signée à Carlo witz (1699).
La Turquie céda à Léopold la Hongrie et la Transylvanie avec ses limites naturelles, depuis la Podolie jusqu'à la Valachie ; elle conserva seulement le territoire entre la Thciss et la Maros. Dans le Syrmium, on traça une ligne conventionnelle, marquée par une suite de fossés ou de poteaux, depuis le confluent de la Theiss et du Danube jusqu'à l'embouchure de la Bossut dans la Save. A partir de ce point , le cours de la Save forma une frontière naturelle, continuée ensuite par l'Unna. La Pologne recouvra Kaminicc, la Podolie et l'Ukraine. La Russie garda la place d'Azof. Venise ne rendit que les conquêtes faites par elle au nord du golfe de Corintbe, et retint la Morée jusqu'à l'Hexamilon, presque toute laDalmatie, l'île de Sainte-Maure, etc. ; elle évacua Lépante , mais après en avoir détruit les fortifications. Tous les tributs payés par les puissances chrétiennes à la Porte Ottomane furent abolis.
La perte de la Hongrie et de la Transylvanie, de la Moréc et de laDalmatie, de la Podolie, de l'Ukraine et d'Azof, fut le premier ébrèchement de l'empire ottoman ; à dater de ce moment, il cessa d'être redoutable à l'Europe ; il se trouva mêlé à toutes les affaires de l'Occident, lui qui avait dû sa grandeur à son isolement; enfin, au lieu d'être dominé par les conseils de son antique et naturelle alliée, il eut à subir l'influence de voisins ambitieux ou d'amis intéressés. Sa décadence ne devait plus s'arrêter; les Russes, en acquérant une entrée sur les mers du Midi, venaient de commencer leur existence européenne.
« La paix de Carlowitz , dit Hammcr , contint les Turcs, du côté de la Pologne et de la Hongrie, dans les limites du Dniester, de la Save et de l'Unna. Ce traité proclama hautement la décadence de l'empire ottoman , qui , suspendue quelque temps par le bras de fer d'Amurat III et les remèdes sanglants du vieux Kupruli, ne put être arrêtée ensuite par la sagesse politique des grands vizirs de la famille de ce dernier, ni dérobée aux regards du monde