‹ Histoire de la TurquieChapitre 21 sur 69 · SOLIMAN H U · texte numérisé non relu

SOLIMAN H U

men toute violence à leur égard» et ordonna que les troupes traversant des provinces chrétiennes payassent les grains et toutes les provisions argent comptant, à un prix raisonnable, et toujours du consentement du vendeur. Le chrétien Cantemir, qui fut presque son contemporain, signale en lui un fonds surprenant d'équité et de sagesse, qui lui faisait envisager tous les sujets du sultan ■ avec impartialité et sans égard à la différence de religion. ■ Ainsi il accorda aux chrétiens de Constantinople la permission de rebâtir leurs vieilles églises. Des gens de la campagne lui ayant adressé une semblable demande, il s'empressa de signer leur requête. L'officier chargé de rédiger le firman, se servant de l'ancien style, spécifiait que l'église serait remise en état avec le même bois, les pierres et la chaux de l'ancien bâtiment. § Ce sont des fous qui ont inventé cette formule, s'écria Kupruli, et plus fous encore sont ceux qui la suivent ! Ces gens veulent réparer leur temple ; s'il est trop dégradé pour que la réparation soit possible, qu'ils en bâtissent un nouveau. Tout ce que nous devons examiner, c'est qu'ils le fassent à leurs dépens, et non pas de l'argent des musulmans; et, pourvu qu'ils payent régulièrement leur tribut, le reste ne nous regarde plus. » Aussi les Grecs disaient-ils souvent : « Kupruli a bâti plus d'églises que Justinien (1). »

(1) Cantemir, t. IV, p. 25. — Cet historien cite encore à ce sujet le Irait suivant : « Étant campé près d'Yagodin, grand village de Bulgarie, Kupruli ne put voir sans déplaisir que ce village était tout désolé et privé d'habitants. Il envoie chercher deux des plus anciens paysans du lieu, et leur demande quelle pouvait être la cause du mauvais état de leur.village. Ils lui en indiquèrent deux : Tune, que leur église avait été brûlée et qu'on leur avait refusé la liberté de la rebâtir, ce qui avait obligé les habitants de se retirer ailleurs; l'autre, que le passage fréquent «les troupes les avait empêchés plusieurs années de suite de recueillir leurs grains, et la famine, venant à la suite, avait chassé la plupart de ceux qui n'avaient pas encore tout perdu. Le vizir, entendant ce récit, se tourna vers le rcis-effendi, et lui dit ces mots : « Un musulman ne saurait vivre n où il n'y * point de mosquée; il en est de même d'un chrétien; il lui » faut une église dans le lieu de sa demeure. » Sur-le-ebamp il donna permission aux habitants de rebâtir une église, telle qu'ils voudraient : il ajouta a celte concession un firman ou déclaration, par laquelle îl dénonça

Le grand vizir ne se borna point à adoucir le sort des raïas en les protégeant contre les violences et contre le fanatisme des Ottomans ; il fut le premier homme d'État de la Turquie qui ait posé le principe de la liberté du commerce et de la suppression de toute mesure prohibitive. Comme on lui conseillait de régler les ventes et les achats, il répondit : « Le Koran ne contient rien là-dessus ; Tachât et la vente doivent être laissés à la libre volonté des deux parties. » Cette sage politique profita surtout aux chrétiens et aux juifs, à qui les Turcs abandonnaient presque entièrement le soin et les bénéfices du commerce. La réforme judiciaire ne fut pas moins utile aux raïas. « La justice, dit un historien, était presque partout vénale ; le faux témoignage était -en quelque sorte autorisé publiquement ; le grand vizir déchargea ceux qui étaient oppressés par de mauvaises voies, et sans acception de personnes ; il remit partout le droit en vigueur; » et il put bientôt dire avec un légitime orgueil : « Voyez ce que produit la tolérance ; j'ai augmenté la puissance du padischah, et j'ai fait bénir son gouvernement par des gens qui le haïssaient. »

Son humanité conserva la Morée à l'empire et contribua , plus que la force des armes, à ramener cette province dans l'obéissance. Il fit nommer un Grec, Libérius Geratchari, prince des Maïnotes. « Ce qui le porta à cette création, ce fut l'exemple de la Moldavie, où les Turcs n'avaient pas eu le dessous comme dans les autres provinces : preuve palpable qu'un gouverneur chrétien était plus propre qu'un musulman à tenir dans le devoir les peuples de même religion que. lui. Outre cela, Libérius s'était fait goûter de lui par un autre argument : il avait dépeint les Vénitiens comme des tyrans de la foi, disant que leur zèle à imposer la religion romaine aux Grecs de la Morée les faisait soupirer après la domination ottomane ; un prince de l'Église grecque ne pouvait donc

peine de mort contre quiconque s'écarterait du grand chemin et entrerait de la largeur d'un pied sur les terres des paysans, ou leur enlèverait une poule ou même un œuf. » (Cantemir, t. IV, p. 98.)

manquer de les ramener à la soumission (1). » En effet, irrités par les persécutions des catholiques et attirés par la douceur du grand vizir, les Grecs du Péloponèse et de l'Attique abandonnèrent le parti des Vénitiens, qu'ils avaient d'abord embrassé avec chaleur ; les Maïnotes rentrèrent d'eux-mêmes sous la domination de la Porte.

Aux succès obtenus en Grèce par une politique conciliante Kupruli-Moustapha sut ajouter d'autres victoires, plus disputées, plus coûteuses, et non moins nécessaires pour sauver l'empire. Tandis que le khan de Crimée, Sélim-Gheraï, comprimait l'insurrection des Serbes et battait dans les plaines de Kassovo un corps de l'armée chrétienne, lui-même enleva aux Impériaux Dragoman, Nissa, Viddin, Semendria, et enfin Belgrade, après douze jours de siège. Pendant ce temps Tekeli, aidé du voïvode de Valachie, entra en Transylvanie par le défilé de Tœrsbourg , détruisit près de Zernescht un corps d'armée allemand et fit prisonnier le général Haûsler; en récompense, il fut nommé prince de Transylvanie.

Les armes ottomanes furent moins heureuses contre les Vénitiens, qui s'emparèrent, en Dalmalie, de Valona, et, en Morée, de Napoii de Malvoisie ; les Turcs prirent néanmoins leur revanche sur le champ de bataille, et firent trois mille sept cents prisonniers, qu'ils égorgèrent (1690). Quelques mois après mourut Soli man II (23 juin 1691). Ahemet II lui succéda.

§ VII. — Règnes (TAchmet II et de Moustapha IL — Paix de

Carlowitz (1699).

Le nouveau règne fut désastreusement inauguré par une sanglante défaite et par la mort du grand homme qui gouvernait l'empire. Kupruli-Moustapha rencontra l'armée impériale, commandée par le margrave de Bade, près de Salankemen, le 19 août

(l) Canlemir,l. IV, p. 25.

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