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DE LA PAIX DE CARLOWITZ A LA PAIX DE PASSAROWITZ

§ I. — Administration de Kupruli-Huçein — Déposition de

Moustapha II.

Dans la situation nouvelle que faisait à l'empire ottoman la paix de Carlowitz , Kupruli-Huçein , dit le Sage , comprit la nécessité des réformes et suivit , à l'égard des sujets chrétiens , l'exemple de Kupruli le Vertueux. Immédiatement après la signature de la paix de Carlowitz, il accorda aux habitants de la Servie et du Banat l'exemption de la capitation pour l'annéccourante ; en Roumélie, il fit remise aux raïas d'un million et demi de contributions arriérées ; en Syrie, il les affranchit du droit de pâturage pour les troupeaux.

Son attention ne se borna pas aux chrétiens. A son instigation, le mufti Feïzullah adressa à tous les juges et magistrats de l'empire un firman plein d'utiles recommandations; les imans et les muderris (professeurs) devaient être parfaitement instruits dans les trois points indispensables : le dogme, la lecture du Koran et les formules spéciales de la prière ; les écoles élémentaires ne pouvaient être dirigées que par des maîtres capables ; les magistrats devaient veiller à ce que tous les musulmans fussent exacts au devoir de prier, de jeûner, d'aller en pèlerinage , de faire l'aumône aux pauvres, d'instruire leurs enfants dans la connaissance du Koran, de contribuer à la construction des mosquées et des écoles.

En même temps qu'il s'efforçait de Tappeler les fidèles musulmans à l'étude et à la pratique de la religion , tout en respectant les droits des chrétiens, le grand vizir rétablit l'ordre dans les finances, revisa les rôles des janissaires, régla l'avancement dans la marine , et entreprit , tantôt à ses frais , tantôt aux frais de l'État, de grands travaux d'utilité publique : des canaux, des ponts, des aqueducs, des mosquées, des écoles, des marchés, des casernes, etc.; les places de Belgrade, de Temeswar et de Nissa furent aussi remises dans un bon état de défense. Kupruli-Huçein était un homme généreux, magnanime, grand politique, ami des savants; il fut ravi trop tôt à l'empire. Des révoltes, bientôt réprimées, en Arabie, en Egypte, en Crimée, ayant troublé la fin de son administration, il succomba sous les intrigues du mufti, déposa le pouvoir et mourut quelques jours après sa disgrâce (septembre 1702).

Kupruli étant mort, les désordres recommencèrent. Son successeur, Dallaban-Pacha, Serbe brutal et féroce, voulut rompre le traité de Carlowitz; il fut étranglé. Le nouveau grand vizir, Naroi, partisan de la paix , essaya d'achever l'œuvre de Kupruli ; mais il mécontenta les ulémas et les janissaires ; une insurrection éclata ; les troupes envoyées pour la réprimer pactisèrent avec les

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rebelles. Le sultan Moustapha II fut déposé et céda le trône à son frère Achmet III (1703).

§11. — Achmet III. — Diminution de l'influence française. — Commencement des prétentions de la Russie. — Charles XII à Bender.

Le règne d' Achmet III (1703-1730) peut se diviser en deux périodes. Pendant la première (1703-1718) , le pouvoir passe de mains en mains ; les grands vizirs se succèdent avec une déplorable rapidité ; l'empire ottoman, après quelques années de repos, s'engage dans une suite de querelles avec la Russie, avec Venise, avec T Autriche. La seconde est entièrement remplie par le ministère d'Ibrahim, qui donne aussi de l'emploi à l'activité militaire des Turcs , mais qui la tourne du côté de la Perse , et cherche des ennemis plus faciles à vaincre que les chrétiens.

Depuis le traité de Carlo witz, le parti de la paix dominait dans le divan. Lorsque Louis XIV commença la grande lutte de la succession d'Espagne , il donna l'ordre à Fériol de remontrer à la Porte que l'occasion était décisive pour se venger de ses défaites et reprendre son ancienne position ; l'Espagne et l'Italie, tombées dans la maison de Bourbon , doublaient les avantages et les ressources de l'alliance française ; il n'y avait pas à craindre le renouvellement de la sainte ligue de 1685 , car les Vénitiens et les Polonais voulaient garder la neutralité; enfin, l'on ne demandait aux Turcs que d'entrer dans la Hongrie, qui était encore révoltée, et de laisser le khan des Tartares attaquer les Russes. Mais les troubles sanglants qui marquèrent la fin du règne de Moustapha II rendirent d'abord toute négociation impossible, et, lorsqu'ils furent apaisés , le sultan Achmet , plongé dans les voluptés du sérail, refusa obstinément de se mêler d'une guerre où il ne voyait que profit pour les Turcs à laisser les infidèles s'égorger. Quand la France éprouva des revers, elle renouvela ses instances en dévoi-

lant au divan la honte et le danger de son absurde repos. Fériol présenta secrètement au sultan trois mémoires où il lui démontrait les fautes et la corruption de ses ministres , la nécessité de soutenir les Hongrois, les projets de la Russie sur la Pologne et la Suède. Tout cela fut inutile : le mauvais succès de nos armes nuisit à nos représentations, et les sollicitations de notre ambassadeur furent traversées victorieusement par les intrigues et l'argent de l'Angleterre et de la Hollande.

Le résultat de la neutralité de la Porte fut d'abord que la France, contrainte à disséminer ses forces maritimes à la défense des nombreuses possessions de l'Espagne , perdit la domination de la Méditerranée, où elle laissa l'Angleterre s'établir, et, par conséquent, vit ébranler son influence en Orient ; ensuite que la Turquie , déjà découronnée à Carlowitz de la vieille terreur qu'inspiraient ses armes, continua à perdre dans la paix son importance politique; enfin, que, pendant cette sorte de suspension de l'alliance turco-française , la Russie profita de la guerre de la succession d'Espagne, où tout l'Occident était engagé, pour donner suite à ses projets de conquête sur l'empire ottoman.

L'Église grecque, si fatale à l'Europe et à la civilisation, avait enfanté, dans son extrême décrépitude, un chétif et dernier avorton du siège de Byzance, l'Église russe, qui reçut à peine en naissant un débile souffle de la vie évangélique, et qui ne s'en servit jamais que dans les intérêts politiques du pouvoir temporel qui la tient en servitude. Sa prétention , dès les temps les plus anciens, fut de réunir à elle tous les peuples qui avaient sa croyance ; donc, d'hériter du pouvoir religieux de Constantinople, et de rétablir l'empire d'Orient au profit des czars de Moscou. Pierre le Grand ne possédait encore qu'un État sauvage, sans ports, sans armées, sans finances ; il avait devant lui la Suède , la Pologne, la Turquie, qui interdisaient à la Russie la vie européenne ; enfin, il ne tenait pas encore un pouce de terre sur les bords du Pont-Euxin , qu'il intriguait déjà par toute la Grèce, remuant les peuples de race slave, com-

battant sourdement l'influence de la France sur les chrétiens orientaux, minant l'empire ottoman. Aussi les Grecs, qui avaient conservé dans l'esclavage toute leur haine contre les Latins, se tournèrent-ils avec espoir vers les barbares du Nord, qu'ils regardèrent dès lors Comme leurs libérateurs, dont ils reçurent les présents secrets, dont ils accueillirent les agents. « Les Grecs, dit l'historien anglais Rycaut, qui écrivait en 1670, les Grecs considèrent beaucoup le Moscovite et ont plus d'amitié pour lui que pour les autres princes chrétiens ; ils l'appellent ordinairement leur empereur et leur protecteur, et, selon toutes leurs prophéties anciennes et modernes , il doit être le restaurateur de leur Église et de leur liberté. » — «Us se flattent, dit Tournefort, qui voyageait dans l'Archipel en 1700, que le grand-duc de Moscovie les tirera quelque jour delà misère où ils dont, et qu'il détruira l'empire des Turcs. » — «Ils sont persuadés, dit le jésuite Souciet, missionnaire à Thessalonique en 1708, que le czar les délivrera un jour de la domination des Ottomans. »

La Porte ne craignait que faiblement les Russes; elle était séparée d'eux par des déserts et par les Tartares de Crimée, dont les incursions les avaient tant de fois forcés d'implorer la paix et de payer des tributs; elle n'avait pas compris l'importance de l'alliance de 1685, entre la Russie et l'Autriche, alliance conseillée à l'empereur Léopold par Montecuculli, et qui, pour la première fois, fit entrer les barbares du Nord dans les affaires du raidi de l'Europe ; elle ne fut qu'humiliée par la cession d'Azof, qui dévoilait pourtant la pensée des Russes sur la mer Noire. Après la paix, elle ne s'inquiéta pas de voir Pierre le Grand étendre ses projets sur cette mer, fortifier Azof et y construire des vaisseaux, tenter, par un établissement à Voronez, de percer la barrière que lui opposaient les Tartares ; elle regarda même nonchalamment la terrible guerre où Charles XII essaya d'étouffer l'aigle moscovite, en donnant une nouvelle vie à la Pologne Cependant elle fit secrètement espérer au roi de Suède que le khan de Crimée marcherait à son

secours ; comptant sur cette promesse vaine, Charles XII s'aventura dans r intérieur de la Russie avec une armée de 16,000 hommes; il fut vaincu à Pultava (1709), chercha un refuge en Turquie, s'établit à Bender, et, de là, il intrigua auprès du divan pour entraîner Achmet III dans la guerre contre Pierre I er . De son côté, le czar se plaignit de l'hospitalké accordéeàson ennemi, et demanda l'extradition de Mazeppa, hetman des Cosaques, qui avait livré l'Ukraine au roi de Suède. Les ambassadeurs de France, Fériol et Desalleurs (1), joignirent leurs remontrances aux sollicitations de Charles XII ; mais elles seraient restées sans résultat , ainsi que les instances du khan des Tartares , si l'ambassade du czar n'était venue par la mer Noire sur une escadre, et n'eût jeté l'ancre devant le sérail ! L'orgueil musulman s'irrita de l'apparition des infidèles dans les mers interdites au commerce chrétien et regardées comme sacrées par le fanatisme des Osmanlis. La guerre fut déclarée.

§ III. — Guerre contre la Russie. — Paix de Falksën.

Pierre le Grand parut d'abord surpris de cette résolution énergique. Il comptait sur les artifices de Tolstoï , son envoyé , sur la corruption des vizirs, sur la lenteur du divan et sur la faiblesse d' Achmet III. Mais, en réalité, il n'avait été que devancé; car, depuis longtemps, il avait pris des mesures pour commencer la guerre et se faire des partisans dans les États du Grand Seigneur. Ses émissaires, parcourant secrètement la Moldavie et la Valachie, . excitaient partout les habitants à la révolte. Les hospodars que la Porte avait nommés pour administrer ces provinces étaient vendus à la Russie. Immédiatement après la rupture, il parut une proclamation du czar qui garantissait aux Moldo-Valaques l'exercice exclusif de la religion grecque et l'affranchissement de la domi-

(I) Desalleurs succéda à Fériol en 17H.

nation turque (i). Enfin, Ton vit un évéque de Jérusalem , agent principal de ces intrigues, faire courir le bruit qu'on avait trouvé sur le* tombeau de Constantin une prophétie qui annonçait que les Turcs seraient chassés de l'Europe par la nation russe. Pierre I er , comptant sur la révolte de tous les peuples de religion grecque, se flattait de planter l'aigle russe sur les minarets du sérail. Il était à la tête d'une armée formidable; il emmenait avec lui la célèbre captive de Marienbourg , qu'il venait de reconnaître comme son épouse ; il marchait environné du faste de sa cour, comme à une victoire certaine , avec une confiance et une présomption qu'il n'avait jamais montrées. Cependant il fut d'abord surpris de l'indifférence des Moldaves, qui ne firent rien pour acheter la liberté qu'il leur avait promise ; puis il se trouva tout à coup sur les rives du Pruth, sans vivres, sans munitions, enfermé par une armée turque et tartare de 200,000 hommes, dans une position où il n'y avait plus qu'à se rendre ou à mourir (1711). Par le conseil de sa femme, qui envoya de riches présents au grand vizir Baltadji- Mouammed, il demanda à négocier. Baltadji, qui n'aimait pas la guerre, regarda les présents du czar comme une rançon payée par les infidèles pour sortir de l'esclavage : il consentit à traiter, et crut les humiliations de Carlowitz suffisamment vengées par les conditions qu'il imposa dans le traité de Falksen. La Russie restituait Azof, détruisait le port de Taganrog, rasait les forteresses qu'elle avait élevées sur les frontières de la Turquie ; enfin , elle s'engageait à ne plus se mêler des Polonais ni des Cosaques soumis à la Pologne, non plus que de ceux qui dépendaient du khan des Tartares, et à retirer toutes ses troupes de leur pays. A part cette condition illusoire, les avantages que tirait la Porte de ce traité étaient évidents. « La campagne du Pruth, dit Voltaire, fut plus funeste au czar que ne l'avait été la bataille de Narva; car, après Narva , il avait su tirer parti de sa défaite même , réparer toutes

(1) Perry, the State ofRustia, p. 45.

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