‹ Histoire de la TurquieChapitre 50 sur 69 · II. Î · texte numérisé non relu

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mais il le fît avec plus de prudence. H convoqua à Gonstantinople la plupart des pachas et des ayans de l'empire , et leur demanda d'approuver les mesures suivantes : 1° la destruction de la vénalité des emplois dans les ortas ; 2° l'obligation pour tous les janissaires non mariés d'habiter dans les casernes ; 3° la privation de solde aux janissaires non casernés et ne faisant pas un service actif; 4° l'obligation pour les janissaires de prendre les armes et de suivre les exercices qui donnent la supériorité aux armées des infidèles ; 5° la formation de compagnies de seymens, qui seraient choisis parmi les jeunes musulmans, armés à l'européenne, soldés comme les topchys et astreints à l'ancienne discipline des janissaires.

Tout cela fut approuvé ; l'ancien chef des nizam-gedittes, Kadi- Pacha, s'engagea même à rester à Constantinople avec 3,000 hommes pour appuyer la réforme ; enfin, le nouveau mufti lui donna par son fetwa la confirmation religieuse.

Baraïctar, fort de ces assentiments, se mit à l'œuvre, mais avec une mollesse extrême et en montrant les passions et la cupidité d'un ambitieux vulgaire. Il laissa le corps des seymens ne se composer que du rebut de la population; il mécontenta les hauts fonctionnaires en leur enlevant à son profit les timars, qu'ils s'étaieut appropriés; il menaça les biens des mosquées, et mit à l'encan les emplois du sérail ; enfin, il eut bientôt contre lui, nonseulement les janissaires et les ulémas, mais ceux qui avaient travaillé avec lui à la destruction des yaraaks. Un incident fit éclater une insurrection qui devait ramener au pouvoir les partisans des vieux abus et de l'ancien régime.

Le troisième jour avant la fin du ramazan (U novembre 1808), Baraïctar, allant faire visite au mufti, trouva une rue encombrée par la foule; il ordonna à ses tchiaoux de l'écarter à coups de bâton. Cet acte de brutalité devint, dans les cafés, où, à cette époque, la population afflue, l'occasion de plaintes menaçantes; des groupes se formèrent, et les principaux ulémas, croyant l'oc-

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casion favorable, se rendirent chez l'aga des janissaires, pour y concerter un soulèvement. Les janissaires mirent le feu aux maisons qui avoisinaient le palais du grand vizir et dispersèrent facilement la garde, qui ne se croyait appelée qu'à éteindre l'incendie. Baraïctar, réveillé en sursaut, perdit la tête : il se réfugia dans une tour, et y périt suffoqué par le feu. Cependant le kapoudan-pacha, qui lui était dévoué, ordonne à deux vaisseaux qui étaient dans le port de s'embosser vis-à-vis de la demeure de l'aga des janissaires, et de faire feu sur tout ce qui paraîtrait; d'un autre côté, Kadi-Pacha laisse la moitié de ses troupes pour contenir Scutari, et pénètre avec l'autre dans l'intérieur du sérail, pour défendre le sultan; enfin, les canonniers et les nouveaux seymens se mettent en armes.

L'aga des janissaires vint lui-même attaquer le sérail : Kadi- Pacha fit une sortie à la tête de 4,000 hommes, et repoussa partout les assaillants ; mais, ses soldats s'étant divisés pour se livrer au pillage, il fut obligé de reculer. Cependant l'incendie, que personne ne songeait à arrêter, faisait de rapides progrès. Mahmoud, touché de ce spectacle, ordonne à Kadi-Pacha de cesser les hostilités, et adresse à l'aga des janissaires un hatti-chérif qui lui prescrit d'arrêter les progrès du feu. La foule, enhardie par ces mesures et par la découverte du cadavre de Baraïctar, demande à grands cris la déchéance de Mahmoud et la tête de ses défenseurs. Le sultan, après avoir fait échapper ses principaux ministres, fait étrangler son frère Moustapha IV (17 novembre 4808), et, devenu ainsi inviolable comme étant le dernier descendant d'Osman, il se montre à la foule et lui ordonne de se retirer.

L'insurrection s'apaisa, et Mahmoud ayant livré aux janissaires la tête de Kadi-Pacha, ceux-ci se soumirent, le mufti félicita le peuple sur le triomphe de la religion et des lois, et le calme se trouva entièrement rétabli.

§11. — Discussion de Napoléon et d'Alexandre sur l'empire ottoman. — Reprise des hostilités avec la Russie. — Traité de Bukharesi.

Ces révolutions continuelles, qui témoignaient si clairement de l'état déplorable où était tombé l'empire des Osmanlis, engagèrent la Russie à solliciter Napoléon de mettre à exécution le projet de partage de l'empire ottoman. * La Turquie, disait Alexandre, est une succession qui ne peut manquer d'échoir à la Russie, faute d'héritiers. » Et il ne se contenta plus delà partqu'onlui avait promise, mais il demanda Constantinoplc et les détroits. L'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, Caulincourt, s'efforça de faire comprendre à Alexandre l'impossibilité de donner aux Russes Constant inople et les Dardanelles ; il représenta que la Russie deviendrait par là maîtresse du commerce du Levant et même de l'Inde, et qu'elle serait, quand elle le voudrait, aux portes de Corfou, de Toulon, etc. — « Alexandre répondit que Constantinoplc ne serait pour la Russie qu'une ville de province à l'extrémité de l'empire, que la géographie la lui donnait, qu'il fallait qu'il eût la clef de sa maison, » etc. Et, pour amener son allié à cette grande concession, il pria, il caressa, se fâcha, menaça ; il consentait à tout, il promettait tout ce qu'on voulait, il remaniait le monde entier. « Fût-ce sur la brèche, nous sommes à vous, disait-il ; c'est dans les circonstances difficiles que l'empereur nous trouvera. » Jamais l'ambition russe ne s'était montrée plus ouverte et plus pressante.

Napoléon n'avait pas été longtemps à regretter les promesses de Tilsit et à voir la grande faute qu'il avait commise. Il éluda les demandes d'Alexandre et même toute idée de partage définitif de l'empire ottoman. « Nous devons, dit-il, reculer la ruine de cet empire, jusqu'au moment où le partage de ses vastes débris pourra se faire sans avoir à craindre que l'Angleterre vienne s'approprier, par l'acquisition de l'Égypte et des îles, les plus riches dépouilles. »

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A cette époque, les armées françaises venaient d'éprouver, en Espagne, leurs premiers revers, et l'Autriche faisait des armements menaçants. Napoléon, étant à bout de réponses dilatoires et voulant à tout prix conserver l'alliance russe, résolut de faire des concessions sur la Turquie : il proposa à Alexandre une entrevue à Erfurt. Une convention secrète y fut conclue (12 octobre 1808) : l'empereur reconnut au czar la possession de la Valachie, de la Moldavie, de la Finlande, enlevée récemment à la Suède, et promit de ne point rétablir le royaume de Pologne. Les deux monarques s'engagèrent à ne traiter avec l'Angleterre qu'à la condition « qu'elle reconnaîtrait la Finlande , la Moldavie et la Valachie comme faisant partie de l'empire russe. »

La cour de Londres eut connaissance de ce traité, où Napoléon abandonnait la vraie politique de la France pour satisfaire à ses intérêts du moment, et elle s'en servit pour renouer ses négociations avec la Porte. Cette fois, le divan consentit à faire la paix, pour se faire de l'Angleterre une protectrice : le traité fut signé le 5 janvier 1809.

La Turquie essaya aussi de faire sa paix avec la Russie ; mais, dans les conférences tenues à Yassi, celle-ci montra de telles exigences, que les hostilités, suspendues de fait depuis le traité de Tilsit, recommencèrent immédiatement. — Les Turcs, dès les premières opérations, furent battus à Slobodzie (1 er avril 1809); ils perdirent Giurgevo et Isakchi, et laissèrent ainsi la rive droite du Danube ouverte aux Russes. Us essayèrent de prendre leur revanche à la bataille de Tartaritza (22 octobre) ; mais l'affaire resta indécise, et les deux partis s'attribuèrent la victoire. Ils ne furent pas plus heureux en Asie, où ils perdirent la place importante de Poti, sur le Phase.

Les victoires des Russes, loin d'inquiéter Napoléon, devinrent pour lui une occasion de faire connaître au Corps législatif son alliance intime avec Alexandre. Le 3 décembre 1809, il s'exprimait ainsi : « Les provinces illyriennes portent sur la Save les

frontières de mon grand empire. Continu avec l'empire de jConstantinoplc, je me trouverai en situation naturelle de surveiller les intérêts de mon commerce dans la Méditerranée, l'Adriatique et le Levant. Je protégerai la Porte, si la Porte s'arrache à la funeste influence de l'Angleterre ; je saurai la punir si elle se laisse dominer par des conseils astucieux et perfides... Mon ami et allié l'empereur de Russie a réuni à son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie, et un district de la Gallicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet empire. »

Au printemps suivant, les Russes, commandés par Karainskv, prirent Varna, Bazardjik et Silistrie. Alors le grand vizir demanda à traiter; le czar lui envoya les conditions de paix suivantes : « La cession de la Moldavie et de la Valachie en Europe, de la Géorgie en Asie, l'éloignement de l'ambassadeur d'Angleterre et quarante mille bourses d'indemnité; en outre, Varna, Routschouk, Silistrie et Schoumla seraient occupées par ses troupes jusqu'à parfait payement de l'indemnité. » Ces conditions ayant été rejetées, Karainskymarcha sur Choumla, d'où il fut repoussé; mais il remporta une victoire complète sur le grand vizir, venu au secours de Routschouk : deux cents drapeaux, vingt-quatre pièces de canon, la flottille ottomane et tous les bâtiments de transport chargés de vivres pour le ravitaillement de la place assiégée, furent le prix de ce grand succès, qui fut bientôt complété par la reddition de Routschouk (26 septembre 1810).

La campagne de 1811 fut entreprise par les Russes avec de moindres forces, car le czar se voyait à la veille d'une rupture avec la France ; aussi les Turcs obtinrent d'abord de grands avantages ; ils reprirent Routschouk et franchirent le Danube ; mais bientôt, par la faute de leurs généraux, ils se trouvèrent enveloppés et forcés de signer une convention (8 novembre), par laquelle ils devaient, au nombre de 30,000, être désarmés et traités en prisonniers de guerre si la Porte ne consentait pas à faire la paix aux conditions précédemment imposées par la Russie.

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La nouvelle de cette convention irrita profondément le sultan, qui ordonna la levée d'une nouvelle armée, et sembla disposé à se mettre lui-même à sa tête. Le moment semblait favorable pour prendre une revanche : les hostilités entre Alexandre et Napoléon étaient imminentes, et Mahmoud savait que, par un traité conclu le 14 mars, la France et l'Autriche avaient stipulé l'intégrité de l'empire ottoman. On croyait, d'ailleurs, que Napoléon ferait entrer la Turquie dans son plan de campagne, et que cette armée de Dalmatie, tant de fois offerte à Sélim, marcherait enfin sur le Danube. « La Turquie, disait-il, est le marais qui empêche de tourner ma droite. » Aussi, des négociations ayant été ouvertes à Bukharest entre la Porte et la Russie, il s'efforça de les rompre en promettant au sultan la restitution des provinces danubiennes et de la Crimée. Mais le divan, qu'un sacrifice de quelques millions eût décidé, craignit un abandon semblable à celui qui suivit Tilsit ; de plus, il était dominé ou corrompu par les intrigues et l'or de l'Angleterre; enfin, il trahit le sultan Mahmoud, et manqua l'occasion la plus éclatante qui se fût jamais présentée de réparer les pertes de la Turquie, en signant, le 28 mai 1812, le traité de Bukharest. Par ce traité, les Russes restituèrent la Valachie et la Moldavie , mais ils gardèrent la Bessarabie, les places situées entre Galatz et la mer Noire, avec l'une des bouches du Danube. La Servie dut rentrer sous la domination de la

Porte, et l'on stipula, en sa faveur, quelques garanties illusoires.

Mahmoud sentit toute la honte d'un pareil traité : il refusa d'abord de le ratifier; les menaces des janissaires l'y contraignirent. L'amiral Tchitchakof, qui avait succédé à Kutusof dans le commandement de l'armée de Moldavie, voulut pousser la Turquie à une alliance offensive et défensive, qui aurait permis d'attaquer l'empire français par la Dalmatie. Le divan refusa et persista à rester neutre dans la grande lutte qui allait ensanglanter le nord de l'Europe. Le traité de Bukharest n'en fut pas moins l'une des

causes de la ruine de Napoléon, dont la droite fut tournée par celte armée de Moldavie que les Français en retraite trouvèrent sur les bords de la Bérézina ! L'abandon de Bukharest avait tristement vengé l'abandon de Tilsit, et la Turquie s'était suicidée elle-même en ne secondant pas Napoléon dans son audacieuse invasion de la Russie.

§ III. — Suite de l'insurrection de la Servie.

Nous venons de dire qu'à Bukharest la cour de Saint-Pétersbourg avait stipulé en faveur de la Servie : il nous faut revenir en arrière pour voir ce qu'était devenue l'insurrection de ce pays.

Nous avons dit qu'après la bataille de Czabatz, gagnée parCzerni- Georges, le pacha de Scutari avait traité avec les Serbes, auxquels il laissait une sorte d'indépendance, mais que cet accord avait été rejeté par les troupes ottomanes. Czerni-Georges s'empara de la ville de Belgrade et assiégea la citadelle. Le pacha de Belgrade, Soliman, abandonné par le divan à ses propres forces, capitula, à condition qu'il pourrait se retirer avec la garnison; mais, à quelques lieues de la ville, il fut massacré avec les siens. Ce fut le signal de l'expulsion, de la spoliation ou du massacre de tous les Turcs : les Serbes se livrèrent contre leurs anciens maîtres à d'horribles vengeances ; les enfants furent coupés en morceaux, les femmes éventrées ou réduites en esclavage. La Servie devint alors un vaste camp où de nombreux chefs militaires, ou voïvodes, étaient indépendants et se partageaint les biens des Turcs : Czerni-Georges dominait dans la Schoumadia, Milan Obrenovich à Roudnik, Vonitza à Semendria, etc. Le pays était délivré de la domination ottomane, mais il se trouvait livré àl'anarchie. On essaya d'y mettre fin en élisant un sénat, ou soviet, composé de douze membres, qui voulut soumettre à son autorité les divers voïvodes ; mais il n'avait aucune force pour faire respecter ses décisions. Les uns auraient voulu rattacher la Servie à la Turquie

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en lui donnant une condition analogue à celle des provinces danubiennes ; les autres cherchaient une protection, soit dans la Russie, soit dans l'Autriche, soit dans la France. Georges s'adressa au gouverneur des provinces illyriennes pour offrir à Napoléon le protectorat des Slaves de Turquie; l'empereur ne répondit à cette offre qu'en donnant au chef serbe un sabre enrichi d'or. Alexandre envoya aux insurgés un de ses conseillers, des armes, de l'argent et leur promit son appui, s'ils voulaient accepter le protectorat russe avec un prince fanariofe.

Cependant, en 1809, les Serbes, conduits par Milosch et Dobriniatz, attaquèrent les Turcs du côté de Nissa pendant que Czerni -Georges entrait dans la Bosnie et assiégeait Novi-Bazar. Mais les deux premiers chefs furent battus ; les Turcs reprirent tout le pays situé à droite de la Morawa ; Czerni -Georges évacua la Bosnie ; les Bosniaques firent le siège de Losnitza. On crut la Servie perdue, et la plupart des voïvodes demandèrent qu'on proclamât souverain du pays le czar Alexandre. Une assemblée générale de la nation eut lieu en janvier 1810 pour décider la question ; on ne put s'entendre, et l'on se contenta d'envoyer des députés au quartier général russe pour demander des secours.

Cependant le pacha de Nissa s'avança avec 30,000 hommes, ravagea les campagnes , et força ainsi les hommes chargés de la défense des lieux fortifiés à les abandonner pour secourir leurs familles. Georges parvint à le repousser , et il remporta sur les Bosniaques une victoire éclatante dont il rendit ainsi compte : « Nous nous sommes mêlés, et nous nous sommes battus deux heures au sabre ; nous avons tué beaucoup de Turcs et coupé beaucoup de têtes : ils ont perdu cinq fois plus de monde que nous : c'est la plus grande bataille qui ait été livrée. » Les Turcs repassèrent la Drina , qui devint la limite de la Servie et de la Bosnie.

Grâce à cette victoire, Czerni-Georges obtint du sénat plusieurs décrets qui lui donnèrent l'autorité suprême sur tous les voïvodes.

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