II
Lui-même formula dans une sorte de constitution les libertés et privilèges des Serbes. Tous les opposants furent bannis , et quelques soulèvements furent étouffés par la force. Le pouvoir étant en une seule main, les Turcs, dont les principales troupes étaient occupées contre les Russes, n'osèrent rien tenter contre la Servie. Le pacha de Nissa offrit à Georges de le faire reconnaître par le sultan comme prince du pays, mais à Ja condition qu'il répudierait le protectorat de la Russie. Georges, ne voulant pas traiter sans le consentement du czar, envoya les propositions du pacha au général russe; mais il fut mal récompensé de sa bonne foi, car, au printemps suivant, la Russie signa le traité de Bukharest, qui rendait aux Turcs toutes les forteresses de la Servie et abandonnait en réalité cette province à leur vengeance.
Les Serbes refusèrent de reconnaître ce traité et se préparèrent à la résistance. Czerni-Georges fit une proclamation où il disait : ■ Les Turcs ont juré de décapiter les Serbes plus âgés que sept ans, de traîner dans l'esclavage les femmes et les enfants , et de les faire musulmans pour coloniser la Servie avec d'autres peuples ; mais ne sont-ce pas ces mêmes Turcs que nous avons battus sans armes, tandis que maintenant nous possédons cent cinquante canons, sept forteresses et quarante redoutes trempées de sang ottoman? » Cependant les Serbes n'éprouvèrent que des défaites. Les Turcs s'emparèrent de Negodin , de Kladova , dont ils empalèrent, les habitants, et de tout le pays jusqu'à la Morawa (1813). Czerni- Georges s'enfuit en Hongrie, et de là en Russie ; les Serbes se débandèrent; Semendria et Belgrade furent prises, et les Turcs se trouvèrent maîtres de la Servie. La plupart des voïvodes s'enfuirent et cherchèrent un refuge sur le territoire autrichien ; ils y furent arrêtés et traités en prisonniers d'État.
Cependant le divan essaya de rendre quelque tranquillité au pays, mais ce fut en enlevant aux Serbes toutes leurs libertés ; les mousselims et autres fonctionnaires qui s'étaient enfuis rentrèrent dans leurs emplois ; les sipahis revinrent et reprirent leurs timars ;
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des hordes d'Albanais indisciplinés garnirent les forts et les bourgs ; toute tentative de résistance fut punie par des supplices; plus de trois cents Serbes furent empalés ou décapités à Belgrade.
Cet état de choses devait amener une révolte ; Milosch Obrenovitch, beau-frère de Czerni-Georges, qui avait refusé de fuir avec les autres voïvodes , avait été nommé par les Turcs knès de Roudnik. Le jour des Rameaux de Tan 1815, il appelle le peuple aux armes, bat un corps albanais à Maïdan et fait soulever les districts de Belgrade et de Vallievo ; les Turcs sont chassés de leurs positions; les exilés rentrent de toutes parts. Après une année de guerre où les troupes ottomanes n'éprouvent que des défaites, un accord est conclu entre Milosch etMaraschli, pacha de Roumélie. par lequel les hostilités cessent , les insurgés gardent leurs positions et leurs armes, une députation serbe est envoyée à Constantinople.
Cette députation fut bien accueillie et trouva protection dans l'ambassadeur russe, qui fit obtenir aux Serbes les conditions suivantes : amnistie générale, nomination de Maraschli au pachalik de Belgrade , avec ordre de « traiter les Serbes comme ses enfants ; » levée des impôts par les habitants ; reconnaissance de l'autorité civile et militaire des knès et du knès supérieur qu'ils pourront se donner ; installation à Belgrade d'une assemblée de douze knès élus par les habitants, qui répartira l'impôt; respect de la religion et des usages du pays, etc. Ces conditions donnaient, en réalité, l'indépendance à la Servie. Milosch fut choisi pour knès supérieur , non sans opposition de la part de quelques voïvodes, dont il se débarrassa par le meurtre ou par l'exil ; il rétablit en partie la constitution donnée par Czerni-Georges, nomma luimême les knès, auxquels il assura un traitement en argent, et gouverna le pays à peu près en monarque absolu (1817).
§ IV. — Les Wahabites. — Puissance de Méhémet-Ali. —
Révolte d'Ali-Pacha.
Pendant que l'empire ottoman s'amoindrissait par l'indépendance de la Servie , il s'affaiblissait, en Egypte , de la puissance qu'acquérait Méhémet-Ali, et, en Épire, des usurpations d'Ali-Pacha.
Vers le milieu du xvmc siècle, il s'était formé dans l'Yémen une secte redoutable, celle des Wahabites , fanatiques austères et ambitieux, ennemis des mahométans, et qui prétendaient ramener le Koran à sa pureté primitive. Ils s'étaient mis à faire la guerre aux musulmans , avaient détruit les garnisons turques et étendu leur domination dans toute l'Arabie; ils s'étaient même emparés des villes saintes et arrêtaient toutes les caravanes de pèlerins qui se rendaient à la Mecque et à Médine. C'était une honte et un danger pour l'islamisme, et tous les vrais croyants suppliaient depuis un demi-siècle les sultans de mettre fin à ce sacrilège. Mahmoud, à peine assis sur le trône, ordonna à Méhémet-Ali de délivrer les villes saintes. Le pacha d'Egypte accepta avec empressement cette mission , qui devait fixer sur lui l'attention des fidèles; mais son autorité n'était pas bien affermie; les mameluks s'étaient cantonnés dans la haute Egypte, et il ne voulait pas envoyer au loin ses troupes avant d'être débarrassé de ses ennemis. Pour y réussir, il employa la ruse et la trahison.
Il parvint, à force de caresses et en s' alliant avec le plus puissant d'entre eux , à les faire sortir de leurs retraites; puis il les invita à venir au Caire pour assister à la cérémonie d'investiture de son fils, qui devait commander l'expédition d'Arabie. Les beys vinrent sans défiance (1er mars \%\\) ; mais, quand ils entrèrent dans la cour intérieure du palais, ils furent accueillis par une fusillade h bout portant et qui partait de toutes les fenêtres. Tous périrent dans ce guet-apens. Le même jour , les gouverneurs des villes coururent sus à tous les mameluks qu'on put surprendre et
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les massacrèrent. Un petit nombre parvint à se réfugier en Abyssynie ; quelques-uns entrèrent plus tard au service du paclia. Ainsi finit la domination des mameluks en Egypte et commença celle de ' Méhémet-AIi.
Alors l'armée partit sous le commandement de Toussoun-Pacha ; elle s'empara d'Yambo, d'El-Omlah, de Djeddah, et, après une bataille livrée à Safrah, de Médine; les clefs en furent envoyées au sultan, qui fit célébrer cette victoire par de grandes fêtes (30 janvier 1813). Deux mois après, la Mecque fut prise, et l'on envoya de même à Constantinople les clefs de la ville et de la Kaaba. La guerre se prolongea jusqu'en 1815. L'émir des Wahabites conclut un traité avec Toussoun-Pacha, qui mourut quelque temps après; mais, comme il refusa de se rendre à Constantinople pour implorer le pardon du sultan, il fut assiégé dans sa capitale par Ibrahim, autre fils de Méhémet ; obligé de se rendre , il fut envoyé à Constantinople et décapité (1818).
Celte expédition affermit la puissance du pacha d'Egypte , qui commença à utiliser les germes de civilisation que les Français avaient laissés dans le pays. Il fit creuser le canal d'Alexandrie au Caire , commença la formation d'une armée régulière qui fut instruite et disciplinée par des Français , se donna une marine de guerre, fit construire à Alexandrie, par des ingénieurs de la même nation, un arsenal et des fabriques. En même temps, ses fils faisaient la conquête des pays voisins de l'Egypte : l'oasis de Syouah, le Kordofan, le Darfour, devinrent tributaires de Méhémet, qui commença à nourrir des projets d'indépendance.
Cependant Napoléon était tombé sous les coups de l'Europe coalisée ; mais la Turquie n'avait pris aucune part à cette lutte gigantesque, où elle eût pu jouer un si grand rôle ; elle semblait s'être mise, par ses fréquentes révolutions, la faiblesse de son gouvernement , la nullité de ses ressources militaires , en dehors des États civilisés ; et, en effet, elle ne fut pas admise au congrès qui
remania la carie de l'Europe* au congrès de Vienne. Elle regardait ir. £6.
tout ce qui se passait autour ou auprès d'elle avec une incurable apathie, qui semblait l'indice d'une mort prochaine. Ainsi les Anglais, en 1816, purent bombarder Alger sans qu'elle élevât une réclamation ; ils purent s'emparer des îles Ioniennes sans qu'elle témoignât la moindre crainte ; elle se crut suffisamment indemnisée par la cession de Parga.
Après la bataille de Nicopolis (1 798) , Parga avait été menacée par Ali-Pacha, et elle ne lui avait échappé que grâce aux Russes, qui l'avaient occupée ; puis elle était revenue, après le traité de Tilsit , aux mains de la France , qui y avait mis une petite garnison. Les habitants , croyant que cette garnison était disposée à les céder au pacha de Janina, appelèrent secrètement les Anglais et livrèrent leur ville (1813), sous la condition qu'elle ne serait jamais cédée aux Turcs. Malgré cette condition , l'Angleterre se couvrit de honte en consentant à vendre Parga et son territoire à Ali-Pacha (1817); mais la population entière aima mieux abandonner la ville et se retirer aux îles Ioniennes que de tomber entre les mains du tyran de l'Épire.
Cependant Ali-Pacha, qui avait cessé de pensionner les membres du divan, n'avait plus que des ennemis à Constantinople. Il refusait les contingents, les tributs qu'on exigeait de lui ; il étouffait dans les supplices les plaintes des populations qu'il pressurait; il semblait, dans ses montagnes et son château de Janina, où il avait rassemblé, dit-on, un trésor de cent cinquante millions, se rire de toute la puissance du sultan. A la fin, Mahmoud, qui travaillait dans le silence à reprendre son autorité , résolut de frapper ce rebelle. Ali ayant fait assassiner un de ses ennemis jusque dans les rues de Constantinople , il fut déclaré fermanli (excommunié) et sommé de comparaître au tribunal du sultan dans quarante jours. Il essaya vainement d'intéresser à sa défense l'Angleterre, qui l'avait toujours soutenu ; alors il chercha des ressources dans les populations qu'il avait opprimées, et sa cause se trouva ainsi liée à celle de l'indépendance de la Grèce.
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§ V. — L'Hétairie. — Insurrection de la Grèce. — Tentative
d'Ypsilanti.
Les Grecs, comme la plupart des peuples conquis parles Turcs, avaient accepté avec résignation une autorité qui ne leur demandait que des tributs, qui respectait leur religion et leurs institutions municipales (1). Aussi Ton vit les hommes les plus influents parmi eux se charger volontiers de l'administration civile sous le nom de primats ou de khodja-bachis (2). Deux classes échappèrent seules à la domination musulmane, les montagnards, qui, réfugiés dans les gorges du Pinde et du Parnasse, ne purent être domptés,
(1) Les Turcs adoptèrent pour eux-mêmes, nous Pavons déjà dit, lu modeadministratif des vaincus ; ils multiplièrent les centres communaux; enfin, ils poriaienlun tel respect a l'institution municipale, qu'en 1820, il y avait un conseil municipal central, représentant les communes de toute la Grèce, qui siégeait comme assesseur auprès de l'autorité déléguée par le sultan. Son intervention était légalement indispensable dans l'administration de la province, et non-seulement ce conseil grec avait des moyens d'appel ù Conslaulinople, mais ses délégués dans cette capitale y représentaient les intérêts de la province. (Port-folio, n°» 22 et 23.)
(2) Nous avons déjà parlé de ces primats (t. I, p. 258); voici ce qu'ils étaient à l'époque de la révolution grecque : « Devenus intermédiaires entre le gouvernement et les raïas, les primats acquirent nécessairement du pouvoir dans leurs provinces, et en abusèrent trop souvent d'une manière honteuse pour eux-mêmes et fâcheuse pour le peuple. A peu d'exceptions près, les khodja-bachis, pendant tout le cours de la révolution, se montrèrent aussi bas qu'on pouvait l'attendre du système sous lequel ils avaient vécu. Efféminés par une vie passée au milieu des adulations de leurs suivants, rampant sous les Turcs, qui, ne pouvant se passer de leur finesse et de leurs connaissances, les regardaient comme des maux nécessaires, ayant juste ce qu'il fallait d'éducation pour tromper les maîtres et tyranniser les esclaves, vivant dans une terreur continuelle, quoique gonflés d'une vaine puérilité, ils étaient des instruments tout formés d'oppression, et ordinairement partageaient la proie. Les vues du haut clergé coïncidaient à peu près avec celles des primats, attendu qu'ils avaient toujours agi de concert, et que les derniers, sous le rapport de la dignité, cédaient la préséance au clergé. Le dessein des uns et des autres, en fomentant l'insurrection, après s'être débarrassés des Turcs, était d'accaparer tout le pouvoir à leur profit et de constituer une oligarchie. » (Gordon, Hist. de la révolution grecque.)
et devinrent , comme ceux de la Servie et de la Macédoine , des brigands sous le nom de klephtes ou de palikares ; les insulaires et les habitants des villes maritimes, qui appliquèrent leur vive intelligence au commerce, et devinrent les intermédiaires naturels des Ottomans avec les Occidentaux. Cette seconde classe de la population perdit rapidement l'esprit de localité ou de tribu ; étant plus instruite, elle se nourrit des souvenirs de l'antiquité; en6n, elle conçut l'idée de la résurrection de la patrie grecque : c'est d'elle que sont sortis les émancipateurs, et, si les palikares viennent de la montagne , c'est dans les îles et sur les côtes que naquit Yhétairie.
Notre expédition d'Egypte, si brillante et si insensée, avait eu pour résultat de ruiner entièrement nos établissements de commerce dans le Levant : ce furent les Grecs qui en héritèrent; profitant de la grande lutte entre la France et l'Angleterre, qui leur livrait la Méditerranée, à couvert sous le pavillon turc, donnant l'essor à leur aptitude pour les travaux de la mer , ils firent, surtout ceux des îles d'Hydra et de Psara, un commerce si considérable, qu'en 1815 ils possédaient 600 bâtiments montés par 30,000 hommes d'équipage. La classe nouvelle des armateurs et des négociants disputa l'influence aux primats ; elle envoya ses enfants s'instruire à l'étranger ; elle fonda des écoles non-seulement dans les îles, mais dans l'Asie Mineure , et même à Constantinople ; elle condensa ses forces, ses pensées, ses aspirations, dans des sociétés qui semblaient toutes littéraires , et qui ne tardèrent pas à devenir politiques. La plus importante fut Yhétairie (ètatpeta, association), fondée par trois Grecs obscurs, société dont le but semblait être de répandre l'instruction chrétienne et les livres de piété parmi les populations de la Grèce ; sa caisse était à Munich, mais sa tête était à Saint-Pétersbourg, et son centre à Constantinople; ses émissaires étaient répandus dans toutes les provinces. Les fondateurs affirmaient que l'empereur de Russie en était le chef suprême, et qu'elle avait l'appui immédiat de Capo d'Istria , mi-
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nistre du czar. Dès 1817, presque tous les klephtes du Pinde, les Maïnotes de la Moréc, les primats de l'intérieur et des côtes, les marchands et les marins de l'Archipel, étaient affiliés à l'hétairie. Ce fut alors que Czerni- Georges quitta Kiev, où il vivait dans la retraite, et se dirigea secrètement sur la Servie; il devait faire révolter ce pays , et , pendant que l'attention et les forces de la Turquie seraient attirées de ce côté , la Grèce entière devait se soulever et donner la main aux hétairistes de la Valachic ; les Turcs seraient rejetés en Asie, et la croix rétablie sur le dôme de Sainte-Sophie. Mais, à son arrivée sur le territoire serbe, Czerni- Georges fut assassiné par des émissaires de Milosch : sa tête fut envoyée à Constantinople, et Milosch, en récompense, fut reconnu prince ou knès supérieur de la Servie. La Russie s'empressa de désavouer les projets de Czerni-Georges , et l'hétairie continua secrètement ses menées pendant encore trois années.
En 1820, à l'époque où l'Europe presque entière était travaillée par les idées révolutionnaires, où une fièvre de liberté agitait tous les esprits, la propagande hétairistc prit les plus graves proportions, et tendit presque ouvertement à l'émancipation de la Grèce. La guerre de la Porte contre Ali-Pacha précipita le mouvement.
De grands préparatifs avaient été faits par le divan pour vaincre le rebelle. Une flotte commandée par le kapoudan-pacha alla attaquer et prendre Parga, puis Prevesa , pendant qu'une armée de 20,000 hommes traversait la Grèce et l'Épire en les ravageant, et allait assiéger Janina. Dans ce grand danger, Ali, qui depuis longtemps avait des relations avec l'hétairie, appella les klephtes, même les Souliotes à sa défense , et se présenta ainsi comme le patron de la liberté des Grecs. Pour les exciter à prendre les armes, il fit courir une lettre vraie ou supposée d'Halet-Effendi, favori du sultan, dans laquelle était révélé un projet d'extermination de tous les chrétiens. Ceux-ci hésitaient entre la cause du pacha et celle des Turcs : ils avaient même d'abord offert leurs services au séraskier de l'armée ottomane ; mais la dureté avec
laquelle ils furent accueillis, et la publication de la lettre d'Halet- Efleudi, les décidèrent à se révolter. Les Souliotes, commandés par l'héroïque Botzaris.se retirèrent dans leurs montagnes et formèrent le noyau d'une ligue formidable de tous les armatoiis contre les Turcs. Pourl'hétairic, le pacha de Janina était le moyen de révolte ; pour le pacha, Métairie était le moyen de résistance : ils ne s'entendaient que dans le but commun de détruire l'autorité du sultan (1). Les émissaires d'Ali et de l'hétairie parcoururent toute la Grèce et l'appelèrent aux armes : le moment leur semblait venu d'enlacer la puissance ottomane dans une série d'insurrections, depuis la Maïna jusqu'à la Moldavie.
Des troupes turques , qui marchaient de la Morée sur Janina, ayant outragé les habitants de Patras (12 février 1821), la ville se révolta , et l'insurrection gagna Gastouni , Kalavryta, etc. Le caimacan de Tripolitza enjoignit à tous les évêques et primats de la Morée de se rendre près de lui dans l'intention de les mettre à mort. L'archevêque de Patras, Germanos, arrivé à Kalavryta, déclare qu'il n'ira pas plus loiu , que les temps sont accomplis, que le règne de la croix commence (mars 1821) Quinze cents Grecs se rangent sous l'étendard sacré ; les Turcs sont chassés de toutes parts et se réfugient à Lépante. La citadelle de Patras bombarde la ville, qui n'est bientôt plus qu'un monceau de ruines; elle est assiégée par 10,000 Grecs, que commande Germanos, et ce prélat fait appel à l'Europe par cette lettre adressée aux consuls chrétiens. « Les Hellènes, disait-il, livrés à l'oppression croissante des Turcs , qui ont juré de les anéantir , ont unanimement pris la résolution de secouer le joug ou de mourir. Nous nous sommes levés en armes pour venger nos injures et soutenir nos droits. Nous sommes persuadés que les puissances chrétiennes reconnaîtront la justice de notre cause et nous prêteront assistance et secours, en se rappelant combien nos aïeux ont été utiles à l'hu-
(I) L'Orient (I7i8-iaft), par M. de Malherbe, l. Il, p. 504.
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manité. » Yousouf, pacha de Sérès , accourt, met en fuite ces bandes indisciplinées, et massacre toute la population ; 3,000 Grecs sont sauvés par le consul de France, Pouqueville , l'historien de cette horrible guerre. Malgré cette catastrophe, la Maïna, l'Arcadie, la Messénie suivent le mouvement; la Béotie s'insurge; ses habitants prennent Livadie et y massacrent 2,000 Turcs ; Odyssée soulève laDoride ; Dikaïos, la Mégaride; Procopc, l'Élide, etc.
Cependant l'insurrection avait commencé daus le Nord. L'hétairie avait alors pour chef Alexandre Ypsilanti , fils de l'ancien hospodar de Valachic, aide de camp de l'empereur de Russie, qui avait consacré toute sa fortune à l'œuvre de l'émancipation grecque. Il avait, assure-t-on, l'assentiment du czar, qui, consulté sur l'opportunité de l'insurrection , aurait répondu : « Si la Grèce entière se lève, mes Cosaques iront la seconder. » Ypsilanti se rend alors à Yassi (5 mars 1821), et y fait afficher cette proclamation : « Hellènes, l'heure a sonné; il est temps de secouer le joug et de venger notre religion et notre patrie. Partout nos frères et nos amis sont prêts à nous seconder; les Serbes, les Souliotes, toute l'Épire, sont en armes et nous appellent. En avant, Hellènes, en avant! et nous verrons une puissance formidable protéger nos droits. »
A cet appel , Michel Soutzo , hospodar de la Moldavie , dépose son autorité entre les mains du chef de l'hétairie, et s'enrôle sous le drapeau de l'indépendance avec une troupe des jeunes gens des premières familles. Ypsilanti lui laisse la direction du mouvement, passe en Valachie, y forme le bataillon sacré, et entre à Bukharest ; mais il n'y trouve réellement d'appui que dans la jeunesse lettrée et dans la populace : les Roumains avaient peine à reconnaître leur cause dans un soulèvement fait au nom de THellénie. Quel • ques jours après le départ d'Ypsilanti, le consul russe proteste, par l'ordre de son gouvernement , contre l'entreprise , et déclare « qu'elle est l'effet de l'exaltation qui caractérise l'époque ainsi que de l'inexpérience et de la légèreté d'un jeune homme. » Le
surlendemain , Michel Soutzo est chassé d'Yassi par les boyards moldaves. Bientôt après, un ukase du czar prive de son grade Ypsilanti , et le ministre de Russie à Constantinople promet au sultan la neutralité et l'amitié de son maître. L'Autriche déclare hautement qu'elle désapprouve l'insurrection.
§ VI. — Supplice du patriarche grec. — Soulèvement des îles.
— Progrès de f insurrection.
Cependant , à la nouvelle du soulèvement de la Morée, le divan s'était réuni, et il avait ordonné le désarmement de tous les Grecs et l'extermination de tous ceux qui ne se soumettraient pas. Ce décret réveille le fanatisme et la férocité des Ottomans. Les familles grecques de Constantinople prennent la fuite ; mais la plupart tombent sous les coups des janissaires ; les églises sont pillées, les raïas poursuivis partout; le patriarche Grégoire, accusé de pactiser avec l 1 insurrection, est arrêté avec son synode et, le jour de Pâques (22 avril 1821), pendu à la porte de son palais. Trois archevêques, quatre-vingts évêqucs, exarques et archimandrites ont le même sort. Le cadavre du patriarche est mutilé par lcsjuifs, traîné dans un égout et jeté dans le Bosphore. Les Turcs prétendirent que ce massacre était fait en représailles des atrocités commises par les insurgés sur un vaisseau turc, qui portait le mollah de la Mecque avec son harem. Mais les tueries ne s'arrêtèrent pas là, et, dans la Thracc, la Macédoine, la Thessalie , les Grecs paisibles et sans défense furent pillés ou égorgés ; on détruisit leurs églises ; on traîna en esclavage leurs femmes et leurs enfants.
La nouvelle du martyre du patriarche acheva de soulever toute la Grèce. Hydra et Psara adhérèrent à l'insurrection avec un dévouement héroïque, o Depuis trente ans, dit Lazare Condorioutis, je travaille pour amasser des trésors. Je les offre à la patrie, et je m'estimerai heureux s'ils peuvent servir à l'indépendance de la Grèce. Je pense que mon exemple sera suivi par tous les riches
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d'Hydra et des îles qui nous sont alliées; mais, s'ils reculent devant des sacrifices d'argent, ne perdez pas courage, mes frères, je suis en état de faire à moi seul les dépenses de la marine. » En effet, Hydra donna seule cinq millions pour les frais de la guerre ; Psara, Spezia en firent autant ; la croix fut arborée sur tous les navires grecs; Tombazis , nommé navarque, fit soulever toutes les îles, excepté Chio ; il courut sus aux bâtiments turcs , et vengea par d'horribles représailles les cruautés des musulmans.
Cependant Ypsilanti , depuis qu'il s'était vu abandonné par la Russie , avait perdu courage , et s'était retiré près de Rimnik ; mais Athanase d'Agrapha, avec cinq cents hommes, tint tête aux 20,000 Turcs qui passèrent le Danube à Galatz, et, dans un dernier combat héroïque, sur le Pruth , il périt avec tous les siens. Ypsilanti fut attaqué à son tour près du couvent de Dragochan ; il fut défait. Le bataillon sacré, fort de douze cents hommes, périt tout entier; le reste des insurgés s'enfuit; Ypsilanti chercha un refuge sur le territoire autrichien et fut enfermé dans la citadelle deMunkacz (juin 1821).
C'était à l'Autriche qu'était due la fin désastreuse du soulèvement : lorsque Ypsilanti s'était vu maître d'Yassi, il avait écrit une lettre pleine d'enthousiasme et d'espérance à Alexandre, qui était alors au congrès de Laybach. M. de Metternich plaça sous les yeux du czar la correspondance vraie ou fausse du chef de l'hétairie avec les libéraux français, avec les constitutionnels espagnols et les carbonari napolitains; il obtint un désaveu, et l'insurrection grecque se trouva abandonnée à ses propres forces.
Cette insurrection continuait à faire des progrès dans le Midi. Les Turcs de la Morée, laissant les campagnes aux insurgés, se réfugient dans les forteresses, qui sont toutes assiégées. Kourschid-Pacha, qui bloquait Ali dans Janina, envoie un corps albanais sur Tripoli tza : il est battu et mis en déroute. Démétrius Ypsilanti, frère d'Alexandre, arrive en Morée; on l'accueille avec