‹ Histoire de la typographieChapitre 1 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

DEPUIS l'invention JUSQu'a l'aN 1500.

Le but de cette histoire succincte de la typographie est de suivre dans ses développements et dans ses transformations successives Fart admirable dont Gutenberg, Jean Fust et Pierre Sohœffer furent les initiateurs ; nous apprécierons sa portée générale et nous donnerons une idée de ses procédés matériels. Cette étude, dont nous tempérerons autant que possible la sécheresse en fuyant la technicité, fera briller dans tout son jour la gloire des inventeurs ; car si les

siècles ont apporté certains perfectionnements in-

lIBRARf SCHOOI,

dustriels à Tart typographique, le principe en est resté intact, à ce point qu'après quelques jours, quelques heures peut-être d'observation et d'épreuve, un ouvrier compositeur du temps de Jean Amerbach ou d'Aide Manuce serait en état de travailler utilement dans l'imprimerie de Firmin Didot ou de Marne.

Cette étude se rattache intimement à l'histoire intellectuelle et littéraire des temps modernes, dont elle peut servir à fixer l'ère véritable. La découverte de l'imprimerie a largement servi la diffusion des connaissances humaines ; elle a versé dans le monde des torrents d'idées nouvelles roulant pêle-mêle les vérités et les erreurs. Instrument docile, elle transmet indifféremment aux masses les doctrines des oppresseurs comme les plaintes des opprimés, les vérités qui fécondent et les sophismes stérilisants : semblable au chemin de fer qui, s'il peut rapidement porter sur la frontière une armée nationale, peut également conduire au cœur même du pays les étrangers et l'invasion.

D'ailleurs, il faut le dire, la pensée ne subit jamais l'asservissement que dans une limite bien restreinte et bien passagère ; les censures de tous les temps n'en ont jamais égratigné que le côté le plus extérieur et le plus terre-à-tej:re ; les grands philosophes et les sublimes poètes surent toujours soustraire leurs ailes aux ciseaux et aux tenailles. Dante, Abailard, Rabelais, Montaigne, Bacon, Descartes, Pascal, Mo-

lière, Locke, Leibnitz, Newton, J.-J. Rousseau, de Maistre, Chateaubriand, se sont-ils trouvés supprimés ou seulement amoindris?

L'imprimerie n'eut pas, dans ses origines, le caractère de propagande exclusivement protestante et révolutionnaire qu'on a cherché à lui attribuer; les grandes puissances temporelles et spirituelles, pape, empereur ou roi, en furent les premiers initiateurs, loin de s'en alarmer ni de la combattre.

Elle s'introduisit en Italie, dès 1467, avec l'aide des Pères du monastère de Subbiaco, puis à Rome sous le patronage de l'évêque d'Alérie et du pape Paul IL Un arrêt du Parlement de Paris, en date de 1462, proclamait l'excellence de la nouvelle découverte, et un privilège de l'empereur Maximilien la qualifiait de chose merveilleuse et pr^esque divine. Enfin, la maison de Sorbonne eut la gloire d'abriter sous ses voûtes vénérables la première imprimerie parisienne.

D'ailleurs, l'inattendu, la singularité et l'admirable simplicité de l'art typographique frappèrent seuls les esprits ; on ne soupçonna pas d'abord qu'il y eût autre chose là qu'une heureuse modification dans le mode de propagation des œuvres écrites; longtemps après Gutenberg, les esprits sérieux et les savants à barbe grise préféraient les manuscrits aux plus belles impressions ; lorsque Fust vint à Paris pour la première fois, il apporta, dit-on, six ou sept exemplaires magnifiques de sa Bible latine, tirés sur peau

de vélin premier choix, avec illustrations et lettres ornées peintes au pinceau en couleur et en or ; le principal mérite que Ton attribuait à Tart nouveau, «rs caractenzandi , c'est-à-dire art de former Ses caractères, était de reproduire aussi fidèlement que possible la physionomie des manuscrits. On a raconté que des acheteurs s'y étaient trompés, qu'ils accusèrent Faust de vol, de faux, et, ce qui était plus grave, de ma^ie.

D'un autre côté, Polydore Virgile , l'un des esprits curieux du quinzième siècle, ne craignait pas, en 1499, de s'exprimer en ces termes :

« Cecy (les bibliothèques) fut jadis un grand bénéfice du ciel, octroyé aux mortels : mais qui ne doit estre esgallé en rien à celui de nostre temps , auquel on a trouvé une manière nouvelle d'escrire , par laquelle un seul homme imprimera plus en un jour que plusieurs ne sçauroient escrire tout le long d'une année... De parler plus d'icelle j'en fais surseance, me suffisant d'avoir monstre et l'inventeur et le lieu d'où avant elle nous a esté aportée, laquelle a esté de grand proufit au commencement comme chose admirée pour sa nouveauté y mais laquelle comme j'estime ser« avilie pour estre trop commune et divulguée. » Les inventeurs eux-mêmes et leurs contemporains virent dans l'art t3rpographique une découverte peutêtre plus curieuse qu'utile, et ne lui attribuèrent aucune importance sociale.

On conçoit que, sous l'influence de pareilles idées.

HISTOIRE DE LA TYPOGRAPtflE 5

rimprimerie ne put devenir de longtemps une spéculation lucrative ; à peine les frais d'exploitation se trouvaient-ils couverts; les premiers imprimeurs qui, de 1462 à 1470, se répandirent dans les principales villes d'Europe, étaient de simples ouvriers qui cherchaient seulement à utiliser leur travail manuel pour gagner au jour le jour un modique salaire. Après eux, grandit une seconde génération plus intelligente, plus lettrée; les imprimeurs furent de savants hommes qui, passionnés pour ce qu'on appelait alors les belles-lettres, ne voyaient dans l'exercice de la profession qu'un moyen d'arracher à un oubli éternel les chefs-d'œuvre de l'antiquité qui les avaient séduits. Leur gloire , gloire réelle et pure , consistait à livrer aux érudits, aux doctes de leur siècle , des éditions irréprochables dans lesquelles les textes favoris étaient soigneusement restitués, rectifiés, expurgés, commentés, expliqués ; la qualité d'imprimeur impliquait alors celle d'helléniste ou de latiniste consommé ; la pléiade antique n'a pas eu de scoliastes plus amoureux et plus entendus que les imprimeurs qui avaient nom Aide, Estienne, Junte, Amerbach ou Elzevir.

Un imprimeur parisien , Jean Camusat, se modelant sur le célèbre Jean Froben, poussa plus loin la conscience et le fanatisme littéraires : il s'était fait un devoir de ne s'occuper que de livres d'une valeur intrinsèque incontestable , et parmi les meilleurs il faisait encore un choix; ainsi Tacite pouvait avoir

ses sympathies, mais pour rien au monde il n'eût réimprimé Ennius ; Térence faisait ses délices , mais Plaute lui paraissait grossier et indigne d'une nation polie. Aussi cet homme estimable eût-il pu dire , en variant un mot de Mozart à propos de Don Giovanni : « J'imprime ]^o\iT moi et deux ou trois de mes amis. » Par une conséquence nécessaire de cet état de choses, tout imprimeur fut d'abord libraire, du moins en thèse générale ; les édits et règlements de Louis XIV sur leur corporation semblent encore considérer comme une exception rare la séparation de ces deux professions.

PROBLÈME DE l'iNVENTION.

Rien de plus confus ni de plus difficile à débrouiller et à coordonner que l'histoire des premiers essais au quinzième siècle; on verra bientôt que le principe et ses déductions les plus immédiates et les plus saillantes ne donnaient rien par eux-mêmes, si les accessoires n'étaient pas simultanément créés tout d'une pièce. Pour concevoir la première tentative à peu près réussie, il faut supposer l'existence de ces accessoires, non pas en germe ou seulement informes, mais complets et parfaits. Nous le répétons, à part certaines consolidations , certaines améliorations dans des détails minimes , la typographie n'a pas marché depuis Gutenberg, Fust et Schœffer. La Bible de Gutenberg dite des quarante-deux lignes et les Offices de Cicéron imprimés par Jean Amerbach ont exigé

autant d'invention et de génie dans les matériaux d'exécution que les plus splendides éditions illustrées de nos jours; bien mieux, les typographes d'aujourd'hui n'ont rien trouvé qui ne dût être connu dès le jour où la première page imprimée fut produite. Nous n'exagérons rien ; car le caractère mobile étant donné, plus ou moins juste , mieux ou plus mal combiné , à quoi servait-il sans la facilité de le rassembler en pages uniformes , surtout de l'y maintenir, difficulté qu'on ne soupçonne plus maintenant que le long usage a dissipé la faculté d'étonnement, mais qui était tout un ^ibime à franchir? Et, tous ces obstacles aplanis, quel profond praticien, quel chimiste inspiré trouva la clef de voûte sans laquelle l'édifice s'écroulait, ou, bien plutôt, n'existait pas? qui donc trouva l'encre d'imprimerie?

Plus nous envisageons la question à ce point de vue, qui est le véritable, et plus nous constatons sûrement que ' la force de génie qui coordonna cette masse de découvertes prodigieuses ne se peut être manifestée en un seul jour. Il est impossible de méconnaître ici la lente élaboration des siècles ; le doigt du temps se manifeste avec évidence. Cela se passe ainsi de toute éternité ; une idée germe sourdement, travaille, étend ses fortes racines sous le sol dont elles aspirent le suc ; elle grandit parmi les herbes sauvages dont nul ne la distingue encore, elle pousse mille rameaux ; puis un jour la fleur apparaît splendide et

odorante, et Ton se persuade qu'elle a éclos tout d'une pièce pendant la dernière nuit. La vapeur avait été découverte vingt fois avant la découverte définitive de James Watt, et pourtant c'est à lui qu'en revient le légitime honneur, puisque lui seul fut assez fort pour en faire reconnaître la puissance. Ainsi Gutenberg et les autres profitèrent de tâtonnements antérieurs qu'ils complétèrent et menèrent à maturité. Et ce que nous disons là ne rabaisse en rien leur mérite ; l'invention consiste moins dans une idée laissée stérile et sans souffle vital que dans le développement et la fécondation du germe abandonné. Dans un autre Ordre de faits, les grands poètes ont ainsiprocédé : Homère a sucé vingt Iliades antérieures dont il a fait la sienne ; Dante Alighieri absorbe dans son poème vingt Divines Comédies, œufs desséchés gisant sur un sable aride , mais où son ardent génie a fait éclore la poésie , l'aigle aux ailes éployées.

Puis il arrive un instant fatal où toute idée fertile est dans l'air ; chacun la respire par tous les pores ; mais les uns la dédaignent ou .la méconnaissent, ou bien la subissent instinctivement, sans rien chercher au delà ; un ou deux hommes seulement la comprennent, s'en emparent; elle est à eux de par le droit du plus fort, de par le droit du génie.

Mais avant de pénétrer plus profondément dans le

cœur du sujet, il nous faut, de toute nécessité, faire bien comprendre sur quelle base repose l'art typographique, et circonscrire d'une manière très exacte la limite de l'invention chez Gutenberg, Fust et Schœffer.

LA XYLOGRAPHIE

Depuis longtemps sans doute on était en possession de cette idée qu'une figure, qu'un dessin quelconque, sculpté en relief sur un morceau de bois ou sur une plaque de métal couverte d'un enduit humide et coloré, se décalquerait parfaitement sur un plan uni comme l'est une feuille de parchemin ou de papier; qu'ainsi le même dessin, la même figure fourniraient un nombre illimité d'exemplaires identiques. Voilà quel est le principe élémentaire de toute impression. L'application offrait une difficulté unique, mais qui dut paraître longtemps insurmontable ; on avait reconnu tout d'abord que l'encre à écrire ne pouvait être d'aucun usage : à la fois trop pâle et trop fluide, elle ne gardait pas les contours de la ligne sculptée, et ne pouvait donner qu'une épreuve

i2 HISTOIRE DE LA TYPOGRAPHIE

effacée et confuse, telle que les capricieux dessins que font les nuages quand le vent souffle. Il fallait donc trouver une composition noire et résistante, épaisse sans empâtement, liquide sans fluidité, qui pût s'étendre avec régularité sur la surface entière de la gravure à reproduire, sans couler dans les vides calculés pour rester blancs, et qui, sous une forte pression, ne s'étalât point en taches indécises.

La première solution du problème fut donnée par les cartiers ou fabricants de cartes à jouer. Jusqu'aux premières années du règne de Charles VII, les cartes à jouer étaient dessinées et peintes à la main ; le prix en était naturellement fort élevé ; du jour où un ouvrier, demeuré inconnu, trouva ïe moyen de graver les différentes figures et attributs des cartes en relief sur un bloc de bois et de reporter ce relief en noir sur une feuille de papier ou de carton au moyen d'une encre spéciale, une nouvelle industrie fut créée, et par elle un art nouveau, celui de la gravure sur bois, qui devait à son tour en engendrer un autre, l'imprimerie.

C'est ainsi que la plus grande révolution qui se soit opérée dans l'outillage intellectuel et scientifique du genre humain peut s'exprimer par ces trois de- ' grés de généalogie :

1° La. carte à jouer;

2° La gravure sur bois ou xylographie ;

3° L'imprimerie.

Le procédé primitif des cartiers, qui subsiste aujourd'hui dans ses parties essentielles, mérite d'être décrit sommairement. L'encre, ou plutôt la couleur noire dont ils se servent pour le trait des figures, est composée de noir de fumée et d'une colle identique à celle qu'on emploie pour la préparation des cartons sur lesquels elle doit s'appliquer; le mélange doit digérer longtemps avec du fiel de bœuf. Ayant devant lui un pot rempli de cette préparation, l'imprimeur Cartier y trempe un pinceau et le passe sur le relief de la planche gravée ; ensuite il superpose à celle-ci la feuille de papier à imprimer, laquelle sera ultérieurement collée sur carton ; puis il presse à plusieurs reprises sur ce papier, pour le faire adhérer exactement aux traits enduits de noir, un frotton, qui est une sorte de balle composée de plusieurs lisières ou d'un tissu de crin roulé de manière à présenter, du côté qui imprime, une surface plate et unie, tandis que le reste forme poignée dans la main de l'ouvrier. Ce frotton ou balle devint l'instrument primitif de l'imprimerie, comme on le verra ciaprès.

Tel était le procédé qui, apparaissant dans les premières années du quinzième siècle, est vulgairement considéré comme l'invention des cartes à jouer et qui fut réellement l'invention de la gravure sur bois.

Les résultats ne s'en firent pas attendre. Les car-

tiers, possédant le moyen d'imprimer les figures du roi, de la reine, du valet, etc., ne tardèrent pas à étendre leur industrie à la production d'images de toute nature. Ils commencèrent par la figure des saints les plus renommés, et y joignirent bientôt des légendes plus ou moins étendues, gravées et imprimées de la même manière.

Le plus ancien spécimen de cet art est l'image de saint Christophe portant l'enfant Jésus sur ses épaules [ChristophoroSy celui qui porte Jésus), au bas de laquelle on lit ces mots, gravés et imprimés ensemble avec l'estampe : Cristoferi faciem die quâciimque tueris, llla nempe die, morte nialâ 7ion morieris. Millesinio CCCC\ XX" tertio (1423). Le premier exemplaire de cette précieuse estampe fut découvert par le baron de Heinicken dans la Chartreuse de Buxheim, près de Memmingen. Je ne sais où il se trouve aujourd'hui. Le seul exemplaire connu appartient à la fameuse collection Spencer, en Angleterre. La Bibliothèque nationale de Paris se flatta longtemps d'en posséder un, jusqu'au jour où le savant conservateur du Cabinet des estampes, M. Duplessis, reconnut que le Saint Christophe confié à sa garde n'était qu'un des exemplaires de la reproduction exécutée pour le baron de Heinicken après qu'il eut découvert l'exemplaire de Buxheim.

Rien de plus rude, de plus grossier, de plus rustiquement naïf que ces premiers essais; mais ils se perfectionnèrent rapidement; les contours devinrent

moins heurtés, la perspective s'améliora; on expliqua le sujet par des inscriptions taillées en relief dans la marge ou au bas de l'estampe ; Texplication se fit longue et verbeuse, la poésie s'y introduisit ; l'espace devint grand pour le texte, restreint pour le dessin. On en vint à composer des sujets historiques avec un texte ou explication gravée sur la même planche , dont on forma des espèces de livres d'images , qui se vulgarisèrent aisément, et qui précèdent historiquement les livres imprimés.

Les plus anciens spécimens de ce genre sont les collections de figures tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, avec légendes latines; on en peut voir un certain nombre exposés sous la vitrine IX, dans la galerie Mazarine de la Bibliothèque nationale. Il en est qui comprennent jusqu'à quarante planches in-folio, anopisthographiques , c'est-à-dire non imprimées par derrière, imprimées d'un seul côté. Ce nouveau produit coûtait infiniment moins cher que les ouvrages manuscrits, dessinés ou peints, de là, sans doute, la désignation de Bible des pauvres y attribuée à ces volumes que l'on s'accorde à considérer comme le prototype des impressions sur planches de bois.

Vinrent ensuite le Spéculum humanœ salvationis

(Miroir du salut de l'humanité), VArs moriendi{kxi de

bien mourir), etc. Ainsi les premiers livres non écrits

à la main furent des livres illustrés. La preuve que

rinvention en appartient aux cartiers , c'est que les plus anciennes des estampes avec versets ou sentences gravées sur bois qui existent en Allemagne, où cet art nouveau parait avoir pris naissance, ont la même forme et la même grandeur que les cartes à jouer.

Observons ici que les Chinois connaissaient ces procédés dès les temps les plus reculés, et qu'ils les appliquaient non pas seulement aux gravures et aux dessins, mais encore à l'écriture, c'est-à-dire à l'impression des livres.

C'est ici que prendraient place les travaux prétendus de Laurent Coster de Haarlem , en qui les Hollandais persistent à voir, sans l'ombre de fondement, le père de l'art typographique.

Page 1