‹ Histoire de la typographieChapitre 2 sur 17 · JEAN-LAURENT COSTER · texte numérisé non relu

JEAN-LAURENT COSTER

Voici sommairement , mais exactement , toutes les notions reçues concernant ce personnage.

Jean-Laurent Coster serait né à Haarlem vers 1370. Il aurait été garde ou concierge du palais royal de cette ville. Entre autres contes ridicules, ses panégyristes ont affirmé qu'il descendait de la maison princière de Brédérode , chose fort indifférente dans l'espèce. On raconte que Laurent Coster, se promenant jdans les forêts qui environnent Haarlem, aurait imaginé de tailler en bois de hêtre des lettres isolées , dont il au^ rait imprimé des sentences et des maximes tirées de rÉcriture sainte, pour l'instruction de ses petits-* enfants; perfectionnant peu à peu ses procédés, il aurait monté un atelier, et imprimé divers livres , entre autres le Spéculum humanse salvationis; ensuite

il aurait inventé les matrices et la fonderie. Mais la veille de Noël 1441, pendant que Coster et toute sa famille étaient à la messe de minuit, un de ses ouvriers, nommé Jean Fust, se serait enfui en emportant la collection des poinçons et des matrices, et serait allé s'établir à Mayence , où il se serait associé Gutenberg" et Schœffer. Le premier ouvrage sorti de cette nouvelle officine aurait été le Doct?nnœ Alexandin Gain, Mayence, 1442. Coster serait mort peu de temps après ; ses fils André, Pierre et Thomas Coster auraient continué et accru la nouvelle industrie, devenue prospère malgré le nouveau vol dont ils auraient été victimes : un autre ouvrier, nommé Frédéric Corselles, aurait suivi l'exemple de Jean Fust, et se serait réfugié en Angleterre, où il aurait fait connaître Timprimerie, vers l'année 14S9.

Nous avons réuni dans les quelques lignes cidessus toutes les fables accréditées avec une naïve audace par certains écrivains hollandais des siècles derniers. Chaque mot, chaque fait, chaque date porte en soi la preuve matérielle de sa fausseté.

Jean Fust ne fut jamais ouvrier; c'était un riche orfèvre de Mayence ; des actes authentiques établissent que dès 1437 il habitait cette ville, où il était né. Il ne déroba pas les poinçons et les matrices de l'imprimerie de Haarlem , d'abord parce qu'il paraît certain que l'invention des matrices lui appartient en propre ; ensuite l'invention des poinçons fut l'œuvre per-

sonuelle de son gendre Pierre Schœffer, comme on le verra ci-après, et ne saurait être antérieure à 1452.

11 n'existe pas un seul ouvrage portant le nom de Laurent Coster ou de ses enfants. A la vérité, la même objection se présente pour Gutenberg, qui n'a pas attaché son nom à un seul monument (nous expliquerons ce phénomène en temps et lieu); mais, du moins, il existe en faveur du gentilhomme mayençais une tradition contemporaine et vivante, tellement précise, appuyée sur une documentation civile et judiciaire tellement authentique, qu'on ne peut se refuser à la tenir pour vraie.

L'histoire de Laurent Coster est, au contraire, une fiction toute moderne, inventée par des écrivains néerlandais pour le besoin de leur gloire patriotique; ils ont métamorphosé des tentatives incertaines ei) créations complètes et supérieures; ils ont appuyé leurs affirmations sur des documents entachés de faux et d'interpolation, ou même, ce qui est plus fort, parfaitement imaginaires et fantasmagoriques; ils ont exalté l'opinion publique au point de l'amener à dresser une statue à Coster, décoré du titre piquant de Cadmus néei^landais. Et maintenant, lorsqu'on veut discuter, les bons Hollandais répondent avec candeur : « La preuve que Laurent Coster a inventé l'imprimerie, c'est que nous lui avons élevé des statues: »

Quant à l'atelier de Laurent Coster et de ses en-.

2î HISTOIRE DE LA TYPOGRAPHIE

fants, avouons qu'il a bien du malheur : car ni Érasme ni aucun des contemporains ne Font connu ni n'en ont fait mention; Érasme, jaloux comme il Tétait de l'illustration de sa patrie, eût difficilement ignoré des faits si glorieux pour elle, et les eût même probablement acceptés sans un bien scrupuleux examen; il faut convenir que ce silence conclut médiocrement pour les Coster. Les Hollandais diront à cela que c'est un malheur de plus dont est victime cette intéressante famille, si outrageusement volée et re volée par d'indignes ouvriers.

Expliquons-nous maintenant sur le second vol dont se plaignent les avocats des infortunés Coster. Outre que ce Frédéric Corselles avait grandement tort de leur dérober un secret déjà divulgué par toute l'Europe , il faut qu'Adrien Junius et le savant Bornhonius, les deux Homëres de ces autres Pélopides, aient mis en avant quelque chose comme une très fausse date. A les en croire, Frédéric Corselles aurait porté l'imprimerie en Angleterre vers 14S9 : comment donc alors le premier livre imprimé dans ce pays est-il marqué du millésime mcgcclxxxxi (1491)? De deux choses l'une : ouïes prétendus frères Coster ne furent volés qu'en 1490 ou 91 , époque où l'art typographique était connu dans quatre ou cinq cents villes différentes, et alors le dommage fut minime;. ou bien la date de 1459 est la bonne, et les secrets costériens n'étaient pas susceptibles d'enfanter un résultat quelconque."

Nous ne dirons qu'un mot des livres qu'on leur attribue : ils sont indubitablement sortis des presses de Nicolas Ketelaer et de Gérard de Leempt, qui florissaient à Ulrecht de 1473 à 1492.

Reste le Spéculum humanœ salvationis, la pierre angulaire du système hollandais. L'exemplaire de la Bibliothèque nationale (vitrine IX) se compose de soixante-trois feuillets anopisthographiques ; toutes les figures et vingt pages du texte sont imprimées au frotton avec l'encre grise ; le reste a été imprimé en caractères mobiles à l'encre noire , vraisemblablement en l'année 1471 , longtemps après la découverte de Gutenberg.

Les impressions attribuées à Laurent Coster ont été successivement rendues à leurs véritables auteurs ; et enfin, dernier argument qui dispense de beaucoup d'autres, il reste à démontrer que l'illustre Coster ait réellement existé.

Un jour, le doyen Malenkrot prétendit avoir retrouvé les maximes de l'Ecriture sainte, premiers essais de Laurent Coster ; c'étaient de petites bandes de parchemin collées soigneusement une à une sur du papier blanc. Mais le vénérable professeur reconnut plus tard que sa religion de savant avait été surprise , et que cette collection curieuse résultait d'une fraude assez adroitement pratiquée par des imprimeurs contemporains.

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