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LA DISPERSION

Le secret de Tart nouveau et des procédés complexes qui le composent paraît avoir été gardé jusqu'à l'année 1460 inclusivement. Dès l'année 1461, un graveur habile, que j'ai déjà nommé, Albert Pfister, s'était établi imprimeur à Bamberg, où il travaillait avec des caractères identiques à ceux de Gutenberg. Comment le premier rejeton poussé hors de l'imprimerie mayençaise apparut-il en Bavière, en remontant le cours du Mein et de son affluent la Reignitz, c'est un fait qui ne peut se comprendre que par des circonstances particulières demeurées inconnues.

L'année suivante fut marquée par des événements graves. L'électeur de Saxe fondit sur Mayence , la prit d'assaut le 27 octobre 1462 et la livra au pillage.

Les imprimeries se fermèrent, et les ouvriers qu'elles employaient changèrent d'état ou bien se dispersèrent. Telle est l'explication du premier voyage deFust à Paris, d'où il revint promptement à Mayence.

Deux ouvriers émigréjs de cette ville, Conrad Sweynheym et Arnold Pannartz, franchirent les Alpes et portèrent en Italie l'art de Gutenberg , de Fust et de Schœffer. Ils s'arrêtèrent au célèbre monastère de Subiaco, fondé par saint Benoit, dans la campagne de Rome ; ils y montèrent un atelier, avec le secours des Pères bénédictins ; ils y entreprirent la célèbre édition des œuvres de Lactance , in-folio , qu'ils achevèrent le 29 octobre 1465 ; c'est le premier livre imprimé avec date en Italie et l'édition princeps de Lactance. Ils y donnèrent encore Vé^iion princeps, in-folio, du livre de Cicéron de Oratore, et le traité de la Cité de Dieu de saint Augustin , achevé d'imprimer le 12 juin 1467.

Aussitôt après, ils se transportèrent à Rome, où les deux frères Pierre et François de Maximis les accueillirent noblement dans leur palais. Le très savant évêque d'Alérie, passionné pour l'art nouveau, se fit le correcteur et l'éditeur de leurs livres ; grâce à ce précieux concours, Sweynheym et Pannartz parvinrent, en moins de cinq mois, à publier les lettres de Cicéron à ses amis {Epistolœ ad familiares)^ in-4^

Les deux imprimeurs avaient employé, pour leur imprimerie de Subiaco , des caractères qui apparte-

liaient encore au type allemand, vulgairement appelé gothique, mais dont ils avaient sensiblement adouci les angles. La vue des monuments de Rome et des inscriptions qui s'y trouvaient tracées leur inspira la pensée d'en imiter le type ; ainsi fut créé le caractère rond qu'on appelle à juste titre le caractère romain, qu'ils employèrent à l'impression de leur nouvel ouvrage.

Ainsi les Epistolœ ad familiares de Cicéron sont à la fois le premier livre imprimé à Rome, et le premier livre imprimé en caractères romains. Ajoutons que ce livre est un merveilleux chef-d'œuvre de typographie, par la triple perfection du caractère , de la composition et du tirage. On peut en admirer un superbe exemplaire sous la vitrine VIII de la galerie Mazârine, à la Bibliothèque nationale.

L'année suivante , ils eurent à Rome même un concurrent nommé Ulrich Hahn, comme eux venu de Mayence , auquel certains érudits ont voulu attribuer une antériorité que démentent les faits. Le premier livre d'Ulrich Hahn , imprimé à Rome , le de Oratore de Cicéron, est daté de 1468.

Des imprimeries se créèrent successivement à Cologne (1466), à Bâle (1467), à Augsbourg (1468), à Venise et à Milan (1469), enfin à Paris, en 1470.

l'imprimerie a paris

Fust était revenu vers 1464 à Paris, où il gagna, diton, quelque argent. On croit savoir qu'il vendit entre autres un exemplaire de la Bible des quarante-deux lignes pour une somme d'environ 2,000 livres , prix considérable, mais quatre fois moindre que celui d'un manuscrit. On a mis en doute que les premières impressions de ce genre, dites incunables (de incunabtilum, berceau) , aient pu passer pour des manuscrits. C'est une question à élucider.

Le mystère de la typographie ne doit s'entendre que des moyens nouveaux d'exécution inventés par Gutenberg et ses collaborateurs. Le livre imprimé était connu avant eux sous la forme xylographique. Il est même intéressant de constater, à ce propos, que la typographie , c'est-à-dire l'impression en caractères mobiles, ne détrôna pas du premier coup la

xylographie, c'est-à-dire Timpression des livres gravés sur bois ; on connaît des calendriers de cette dernière espèce dont la première édition porte la date de 1474, postérieure de vingt ans au premier livre de Gutenberg ; enfin, la Bibliothèque nationale expose (n"* 33 du catalogue, vitrine IX) un livre in-folio, le Spéculum humanœ salvationis, dont vingt pages de texte et toutes les figures ont été gravées sur bois et imprimées au frotton avec l'encre grise , tandis que le reste du texte est imprimé sur caractères mobiles à l'encre noire. C'est la transition d'un art à un autre art, de même qu'en histoire naturelle l'ornithorynque, par exemple, oflre la transition du règne des oiseaux au règne des mammifères.

Il n'est donc pas vraisemblable que Fust ni aucun des premiers imprimeurs aient cherché à présenter frauduleusement des livres imprimés pour des livres manuscrits; mais il est admissible qu'ils se soient efforcés de rapprocher les uns et les autres pour satisfaire aux goûts des amateurs.

Les plus anciens livres connus, la Bible de quarante-deux lignes, par exemple, sont imprimés tout nus, sans aucun ornement imprimé, c'est-à-dire sans titres, sans chapitres ni grandes lettres initiales. On en connaît bien quelques exemplaires dont les lacunes ont été remplies en couleur , à la presse ; mais ordinairement on laissait au miniaturiste, désigné sous le nom de rubricateur (ce qui veut dire textuellement

peintre en rouge), le soin de dessiner au pinceau les titres ou rubriques des chapitres et les grandes lettres initiales. Les livres ainsi complétés par des ornements à la main pouvaient lutter d'aspect et de somptuosité artistique avec nombre de manuscrits.

Fust, après avoir fondé les bases de son commerce à Paris et y avoir institué des représentants, se disposait en 1466 à retourner définitivement h Mâyence, lorsqu'il fut atteint de la peste qui ravageait Paris, et dont il mourut.

Une ville intelligente comme Tillustre cité des Parisiens ne pouvait demeurer indéfiniment tributaire de l'étranger pour l'industrie nouvelle sur laquelle Fust et ses commis avaient pris soin d'éveiller sa curiosité admirative.

Trois années après la mort de Fust, Paris enfin posséda son imprimerie. On la dut à l'initiative de deux savants docteurs en théologie de la maison de Sorbonne, Guillaume Fichet et Jean de la Pierre, qui firent venir d'Allemagne, en 1469, trois ouvriers imprimeurs, Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger. Ils leur fournirent une salle dans les bâtiments même de la Sorbonne. C'est dans ce sanctuaire de la science catholique que les trois premiers imprimeurs parisiens montèrent leurs presses, tout au commencement de l'année 1470. Ils imprimèrent d'abord le recueil de lettres « suavissimes » d'un grand écrivain de ce temps-là , inconnu de l'ingrate

postérité, nommé Gasparini de Bergame. Voici le titre de cet ouvrage in-quarto, dont deux exemplaires sont exposés dans les vitrines de la Bibliothèque nationale (vitrines XXI et XXVHI, n" 229-30) : GaspariniPergamensisepistolarum liber. Paris, imprimé en Sorbonne par Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger.

Le glorieux droit d'aînesse de ce premier des livres parisiens est constaté par Tépigramme latine qui le termine, où il est dit :

Primos ecce libros, quos haec industria finxit Francorum in terris, œdibus atque tuis ;

Michael, Udalricus, Martinus magistri Hos impresserunt ac facient alios.

Qui se traduit ainsi : « Voici les premiers livres que cette industrie a produits sur la terre de France et dans ta demeure. Les maîtres Michel, Ulric et Martin les ont imprimés et en feront d'autres encore. » Ils tinrent parole avec une rare activité : car, en moins de trois ans, de 1470 à 1472, ils imprimèrent quinze ouvrages que notre Bibliothèque nationale possède tous, et parmi lesquels on remarque plusieurs classiques latins, Salluste, Florus, les Tmcin lanes, les Offices de Cicéron, les comédies de Térence et les Offices de saint Ambroise.

L'initiateur de ce mouvement intellectuel, Guillaume Fiche t, prieur de la Sorbonne, ayant été appelé à Rome par le pape Sixte IV en 1471, et son ami

le bibliothécaire Jean de la Pierre s'étant fait chartreux, les trois associés quittèrent la Sorbonne peu après le départ de leurs protecteurs et s'établirent dans une maison à eux, rue Saint-Jacques, au Soleil d'or. C'est à cette époque, 1473 , qu'ils commencèrent i dater leurs impressions. La première fut l'ouvrage de Guy de Montrocher intitulé Manipulus ciiratorum, 1473, in-folio; la seconde fut la Bible en latin, 1476, in-folio, la plus ancienne des Bibles imprimées en France (n° 248 du catalogue de la Bibl. nat., vitrine XXVIII).

Ils continuèrent d'imprimer ensemble jusqu'à la fin de 1477. Martin Crantz et Michel Friburger se retirèrent à cette époque. Gering travailla seul pendant l'année 1478; il publia les œuvres de Virgile, in-4**; puis il prit un nouvel associé, Guillaume Maynyal, de 1479 à 1480. Vers la fin de 1483, il quitta la rue Saint-Jacques et transporta le Soleil d'or dans une maison de la Sorbonne, rue de Sorbonne, preuve que l'illustre société lui continuait son patronage. C'est là qu'il imprima, en société avec Berthold Rembold, du diocèse de Strasbourg, de 1494 à 1509, plusieurs ouvrages considérables, jusqu'à sa mort survenue le 23 août 1510.

Cependant, Pierre Schœffer, désormais seul chef

de l'imprimerie de Mayence, la fit prospérer, et

l'agrandit bientôt en s'associant à Conrad Hanequis,

l'ancien commanditaire deGutenberg. Malgré la pro-

pagation rapide de la typographie, les presses de Mayence conservaient, sinon une supériorité réelle, du moins une renommée universelle. L'office de Martin Crantz à Paris ne nuisait nullement aux intérêts de Schœffer, dont la présence à Paris est attestée, sous la date du 30 octobre 1471 , par Tobituaire de l'ancienne abbaye de Saint-Victor, qui contient cette mention très curieuse : « Anniversaire des honorables hommes Pierre Schœffer et Conrad Henlif (pour Hanequis), et de Jean Fust, citoyens de Mayence, imprimeurs de livres, ainsi que de leurs épouses, enfants, parents, amis et bienfaiteurs. Lesquels Pierre et Conrad nous ont donné les Épîtres de saint Jérôme imprimées en parchemin, moyennant la somme de douze écus d'or, qu'ils ont reçue des mains de dom Jean, abbé de cette église. 3 kalendes de novembre 1471. » En d'autres termes , Schœffer et Hanequis avaient vendu leur Saint Jérôme à l'abbaye de Saint- Victor moyennant douze écus d'or plus une messe anniversaire pour eux et les leurs, y compris le défunt Jean Fust, beaupère de Pierre Schœffer, qui lui-même, on s'en souvient, prenait le titre de clerc de l'Université de Paris.

Pierre Schœffer et Conrad Hanequis conservèrent longtemps à Paris des commis chargés d'y débiter leurs livres. Ceci est attesté par une ordonnance de Louis XI que je vais transcrire en partie. Ce morceau est d'un haut intérêt ; il donne la mesure de la

bienveillance de Louis XI pour la typographie, et, de l'autre, c'est le premier monument judiciaire ou législatif qui fasse mention de cet art.

Lettres qui accordent une exemption de droict d'auhayne en faveur de deux habitants de Maîence, inventeurs de l'imprimerie, pour encourager cet art.

Paris, 21 avril i475,

LouYs, etc. De la part de nos chers et bienamés Conrart Hanequis et Pierre Scheflfre, marchands bourgeois de la cité de Maîence en Allemagne, nous a esté exposé qu'ils ont commis à Paris plusieurs genU pour vieulz livres vendre et distribuer, et, entre autres, depuis certain temps en ce commirent et ordonnèrent pour eux un nommé Herman de Statkom, natif du diocèze de Munster en Allemagne, auquel ils baillèrent et envoyèrent certaine quantité de livres pour iceulx vendre là où il treuveroit au profict desdits Conrart Hanequis et Pierre Scheffre, auxquels ledit Stathœn seroit- tenu d'en tenir compte, et est cet iceluy Siathœn allé de vie à trespas en nostre dicte ville de Paris ; et pour ce que, par la loi générale de nostre royaume, toustes fois que aucun étranger va de vie à trespassement, sans lettres de naturalilé, tous les biens qu'il a en nostre dict royaume, nous compétent et appartiennent par droit d'aubenage, nostre procureur ou autres nos ofQciers ou commissaires firent prendre, saisir et arrester tous les livres et autres biens qu'il avoit avec lui, et les deniers qui en sont venus ont été distribuez; après lesquelles choses lesdits Conrart Hanequis et Pierre Scheffre se sont tirés par devers nous et les gens de nostre conseil.

Nous, ayant considération de la peine et labeur que lesdicts exposans ont prins pour le dict art et industrie de l'impression, et au profict et utilité qui en vient et peut venir à toute la chose publique, tant pour l'augmentation de la science que autrement, et combien que toute la valeur et estimation desdicts livres et autres biens

qui sont venus à nostre cognoissancé ne montent pas de grand chose ladiete somme de 2,425 escus et 3 sols tournois, à quoi lesdicts exposans les ont estimés, néantmoins, pour les considérations susditteâ et autres à ce nous mouvants, sommes libéralement condescendus de faire restituer auxdicts Conrart Hanequiset Pierre Scheffre ladiete somme de 2,425 escus et 3 sols tournois, et leur avons accordé et octroyé, accordons et octroyons par ces présentes, que sur les deniers de nos finances ils ayent et prennent la somme de 800 livres pour chacun an, à commencer la première année au premier iour d'octobre prochain venant, et continuer d'an en an d'aller en avant jusques à ce qu'ils soient entièrement payés de ladite somme de 2,425 escus et 3 sols tournois. Si vous mandons, etc.

Par le roy, l'évesque d'Evreux et plusieurs autres présens.

Il me reste à compléter cette partie de mon travail par la liste complète des autres imprimeurs parisiens jusqu'à Tannée ISOO :

Pierre Caesaris, maître es arts de FUniversité de Paris, et son associé Jean Stol, tous deux élèves de Gering (1473-79); Aspaïs Bonhomme (1474); Pasquier Bonhomme (1473) , à qui Ton doit la première édition des Grandes Chroniques de France, /e /?remie?' livre français imprimé à Paris avec date (1476); Antoine Verard, Gillet Cousteau et Jean Menard (1480-lSOO); Jean du Pré, dePrato ourf^Pm^25(1480- 93) ; les frères Geoffroy, Engelbert et Jean de Marnef (1481-1500); Nicolas Philippe de Strasbourg (1481); François Regnault (1481); Marc Rheinardi, de Strasbourg (1481); Guillaume Soldat, Miles (1481) ; Pierre Marchand (1482); Antoine Cailleau et Louis Marti-

neaû (1483-85); Denys I" Janot (1484); Georges Mitlellius (1484-1500) ; Jean Bonhomme, frère de Pasquier (1486); Jean Hîgman (1484-1500); Philippe Pîgouchet, associé de Mamef (1484-91); Simon Yostre (1484-1500); Robinet Macé (1486); Jean Driart (1486-98); Pierre Levet (1485-1500); Guy Marchand <1483-1500); Jean Carchagni (1487); Pierre Le Rouge, RubenSy associé de Verard (1488-90); Michel Le Noir (1489-1500) ; Pierre Caron (1474-94) ; Dupand Gerlier (1489-1500); Wolfgang Hopyl (1489-1500); Georges Wolff, de Bade (1489-1500); Guillaume Caron et Jean Belin (1489-92); Denys Rose ou Rosse (1490-1500); Jacques Maillet, Malietus (1490); Petit Laurent (1491-99) ; Jean Trepperel (1494) ; Jean Lambert (1493-96); Jean Maurand (1493-97); Jean Philîppi, de Creuznach (1494); Claude Jammart (1494); Pierre Le Dru (1494-1500;; Pierre Pouillac (1495); Etienne Janot (1495); Pierre Regnault (1496); Josse Bade (1498-1500); Jean Petit (1498); Jean Bouyer (1495); Guillaume Boucher, André Bocard (1496); Henri Estîenne (1490); Manstener (1497); Jean Richard (1497-99); Jean Alexandre (1497); Antoine de Nidel, maître es arts (1497-99); Alexandre Aliate (1500); Thielman Kerver (1497); Poucet Le Preux (1498); Robert de Gourmont (1498); Jean Poitevin (1498); Nicolas Wolf (1499); Nicolas de la Barre (1499); Michel de Tolosa (1499); Nicolas Waultier (1500).

Ajoutons un renseignement non moins curieux qu'essentiel ; c'est que le premier livre imprimé en français ne le fut ni à Paris ni dans aucune ville de France: c'est le Recueil des histoires de Troyes de Raoul Le Febvre, în-folio, imprimé à Cologne par William Caxton, entre 1464 et 1467, Ainsi le premier livre en langue française a été imprimé en Allemagne par un Anglais.

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