‹ Histoire de la typographieChapitre 8 sur 17 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'art typographique

Dans la première partie de ce travail , nous avons montré les inventeurs à Tœuvre ; nous avons dit leurs luttes, leurs souffrances. Pour épurer leur gloire, pour la faire briller incontestable , éclatante , dégagée par la discussion, nous avons débrouillé les traditions confuses, incertaines et contradictoires. En choisissant nos matériaux, nous avons même écarté nombre de fables moins admissibles encore que la mythologie des Coster, Il nous a paru sans intérêt d'examiner, avec im grave auteur, si Saturne ne fut pas le véritable inventeur de Timprimerie, et de disputer sur une phrase mal comprise de Cicéron. Nous avions

hâte d'arriver à des résultats claîrs et positifs. Désormais, ce tableau succinct ne mentionnera que des faits, et abandonnera complètement la dissertation critique.

Comme nous Tavons dit, la base de Fart de l'imprimerie, c'est le type mobile. Examinons rapidement le concours des industries diverses et nécessaires pour féconder ce point de départ.

11 faut d'abord dessiner, puis graver en relief, au bout d'un poinçon d'acier que l'on trempe une fois gravé, chaque lettre de l'alphabet, chaque signe typographique. La pureté du dessin, la netteté de la gravure, sont les premières conditions de toute beauté typographique. On a donc une collection de poinçons équivalant à un alphabet complet, plus les chiffres et les signes de la ponctuation, et l'on procède au frappage des matrices.

La matrice est un petit billot de cuivre doux, dans lequel, par un procédé mécanique, on enfonce le poinçon d'acier, qui donne ainsi l'empreinte en creux de la lettre qu'il porte en relief à son extrémité.

L'avantage des poinçons sur la gravure directe des matrices est double ; d'abord la taille creuse au burin est moins sûre et moins égale que la taille en relief; en second lieu, le poinçon sert à frapper une, deux, dix, cent matrices, et, lorsque les matrices sont usées par la production de cinq cent mille lettres, le

poinçon reste neuf et intact, puisqu'il n'a donné qu'un petit nombre d'épreuves.

Ensuite commencent les opérations de la fonte. Prenons la matrice qui représente en creux la lettre «. Cette matrice est fixée au fond d'un moule d'une espèce particulière, moule très petit, très léger, que l'ouvrier fondeur manie aisément de la main gauche, au moyen d'un manche double. Cet ouvrier prend avec une cuiller un peu de métal en fusion (alliage de plomb et d'antimoine), et le verse dans le moule. Puis il secoue le moule sur une feuille de papier saupoudrée d'émeri, et il en tombe une petite lame de plomb haute de neuf à dix lignes (environ 22 millimètres), et dont l'extrémité reproduit en relief la lettre frappée dans la matrice. Cette petite lame est le caractère typographique. La hauteur adoptée en France est de 23 millimètres 688.

Lorsqu'on a fondu un nombre suffisant de chaque espèce de lettres, selon les proportions prévues d'après un tableau qu'on appelle une police, on porte la fonte, c'est-à-dire l'ensemble des caractères de même sorte mis à part, soit par pages ou paquets, soit en cornets, à l'imprimerie, où les ouvriers compositeurs les reçoivent et en remplissent de grandes boites qu'on appelle des casses, divisées en compartiments qui se nomment cassetins. fl y a autant de cassetins que de lettres et de signes typographiques.

L'apparent désordre de ces lettres, de ces chiffres.

de ces signes, est soigneusement calculé pour la célérité du travail de la composition. On a placé au plus près de la main du compositeur les lettres qui se reproduisent le plus souvent dans les mots de la langue française , ce qui explique aussi la différence dans la

La casse d'imprimerie.

dimension des cassetins. On remarquera sur la figure ci-dessus la dimension exceptionnelle du compartiment ou casse tin consacré à la lettre e; c'est qu'en effet la lettre e domine dans la langue française ; on compte dix mille cinq cents e dans une police ou assortiment de cent mille -lettres; cinq mille cinq cents i; cinq mille a, etc.

L'ouvrier se place devant la casse ; il tient dans la main gauche un instrument de fer appelé composteur, construit de telle sorte qu'au moyen de l'écartement de ses branches , on obtient la longueur qu'on veut donner aux lignes.

La copie (on appelle ainsi le manuscrit de l'auteur) étant placée sous les yeux de l'ouvrier , il prend une à ime dans les cassetins les lettres nécessaires, et les range horizontalement dans le composteur jusqu'à ce que la ligne soit pleine. Un cran uniforme, que

Composteur.

portent toutes les lettres , le guide dans cette opération, et lui permet de les mettre dans leur vrai sens sans l'obliger à les regarder une à une. Sa ligne étant finie , il la couvre d'une petite lame de plomb, appelée interligne parce qu'elle produit un peu de blanc entre chaque ligne de composition, et il recommence une ligne nouvelle. Lorsque le composteur est plein, l'ouvrier saisit cette poignée des deux mains , la retire du composteur et la pose sur une planche à rebords qu'on appelle galée. Quand cette galée eUemème a reçu un nombre de lignes déterminé , il passe

une ficelle autour de la composition , il la serre for-

tement, et fait un nœud ; la composition ne fait pins qu^une masse solide nommée paquet, qu'il pose sur le marbre, espèce de table en pierre dure ou en fonte polie.

Lorsque la composition est terminée, l'ouvrier chargé des fonctions de metteur en payes rassemble tous les paquets, les divise en pages d'égale longueur, dispose les titres, les blancs, etc.

C'est ici le lieu d'indiquer comment s'obtiennent les blancs en typographie. On naet du blanc entre. les' mots au moyen d'un petit morceau de plomb de même épaisseur que le caractère , du même point, comme on dit en typographie, mais beaucoup moins haut sm* tige, de sorte qu'à l'impression la couche d'encre ne l'atteint pas. Ces petits blancs s'fippellent des espaces; ils permettent au compositeur d'augmenter ou de diminuer l'intervalle des mots, et de donner aux lignés une égalité mathématique ; c'est ce qu'on appelle justifier la ligne, c'est-à-dire la rendre juste. La longueur déterminée pour les lignes d'un même ouvrage se nomme justification.

Le petit blanc par lequel commencent invariablement tous les alinéas est produit par une sorte à^ espace appelée cadratin, c'est-à-dire petit cadrât, vu sa forme carrée. En effet, si le caractère employé mesure, par exemple, 9 lignes d'épaisseur (21 millimètres), le cadratin présentera 9 lignes d'épaisseur et 9 lignes de largeur ; s'il était fondu sur la

même hauteur que les lettres, il donnerait à Timpression la figure que voici |. On fond aussi des demi-cadratins pour faciliter la justification des blancs et des lignes. Les grands blancs qui complètent au besoin la dernière ligne de chaque alinéa sont formés par des blocs de plomb, nommés cadrais y dont la largeur est un multiple exact des cadratins ; on emploie des cadrats d'un cadratin et demi, de deUx, trois et quatre cadratins. Au delà de cette dimension, la barre de plomb destinée à Tusage de blanc se nomme simplement lingot.

Pour remplir la fin d'un chapitre , ou pour faire une page entièrement blanche , au lieu d'employer des paquets d'interlignes , on emploie de véritables lingots de plomb, qui atteignent parfois des dimensions considérables en largeur comme en longueur. Dans ce cas, on y fait de grands trous au milieu pour en diminuer le poids. Autrefois on se servait de réglettes en bois; c'est à MM. Didot qu'est due l'invention des garnitures métalliques.

C'est au moyen de ces grosses pièces que se font les marges intérieures, c'est-à-dire les blancs entre les pages elles-mêmes. On les règle sur la dimension du papier qu'on devra employer. Cette série de blancs interpaginaires, construite par le metteur en pages, s'appelle garniture. Les pages étant posées sur le marbre et garnies, on entoure le tout d'un châssis de

fer portant une barre au milieu. On pose le long et au bas des pages de longs morceaux de bois appelés biseaux kc&use de leur forme, etl'on enfonce-des coins de bois entre ces biseaux et le bord du châssis. Dès lors tout se lient d'une seule pièce comme une planche de menuiserie, et la planche ou forme peut se

La roriue serrfe dans eon chftssis.

manier ou se transporter comme on veut. Le châssis contient deux, quatre, huit, douze, seize, dix-huit, vingt-quatre, trente-deux pages, selon que le format est in-folio, in-quarto, in-octavo, in-douze, in-seize, in-vingt-quatre , in-trente-deux, c'est-à-dire selon que la feuille de papier doit se plier en deux , en quatre, en huit, en douze, en seize, en dix-huit, en vingtquatre ou en trente-deux feuillets, et contenir par conséquent quatre, huit, seize, vingt-quatre, trente-

deux, trente-six, quarante-huit ou soixante-quatre pages.

Mais pour que la feuille de papier puisse se plier de manière à ce que les pages se suivent, il faut que c^s pages soient disposées dans un certain ordre, qu'on appelle imposition, en partant de ce principe que toute feuille de papier s'imprime des deux côtés, verso et recto, ce qui fait qu'on classe les feuilles en deux

Ordre d'imposition in-So.

formés , appelées première et seconde, ou côté de 1 et côté de 2. Nous donnons ci-dessus Fimposition d'une feuille in-8**, composée de seize pages, huit d'un côté, huit de l'autre. Cet exemple suffira pour faire comprendre le principe.

On se rend facilement compte qu'à l'impression la i -tombera sur la 2, la 15 sur la 16, etc.

Tout ceci étant réglé, — nous passons sur les opérations intermédiaires, telles que la correction et la revision des épreuves, — on livre les formes aux ouvriers imprimeurs. Nous renvoyons à la troisième

partie de ce travail pour tout ce qui concerne les presses et les procédés d'impression typographique. C'est la seule branche de l'art que l'industrie moderne ait notablement modifiée et réellement perfectionnée.

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