‹ Histoire de la typographieChapitre 9 sur 17 · LES ANCIENS IMPRIMEURS · texte numérisé non relu

LES ANCIENS IMPRIMEURS

On demeure étonné en présence des inventions et des perfectionnements modernes, lorsqu'on songe qu avec des presses de bois, des procédés chimiques très imparfaits, et des balles de cuir pour distribuer l'encre, les anciens ont réalisé ces chefs-d'œuvre exquis qui font l'admiration des siècles et le désespoir des imprimeurs d'aujourd'hui. L'impression était autrefois plus longue et plus coûteuse sans nul doute ; mais l'attention scrupuleuse, la sollicitude paternelle des vieux typographes pour les ouvrages sortis de leurs ateliers, compensaient largement l'imperfection de leur matériel. Parmi les grands hommes qui seront éternellement la gloire de leur art et de leur nation, il n'en est pas de plus célèbres que les Aide Manuce, lesEstienne et les Elzevier. Ils furent non seulement d'éminents artistes, mais encore des sa-

vants^ illustres et des hommes de bien. Liés avec une société d'élite, protégés par les souverains de tous pays, ils furent réellement rois, et fondèrent de véritables dynasties.

Les Aide Manuce régnèrent pendant cent ans à Venise ; Venise alors la grande cité, la reine du commerce, le foyer de civilisation et de lumière ; Venise, république indépendante et fière, riche et libre, qui régnait sur Tltalie par son opulence intelligente, sur les mers par ses flottes superbes et vaillantes, par ses corsaires rapides comme l'aigle et forts comme le lion. Manuce l'Ancien, le chef de la famille (Aldo Pio Manuzio) était un docte professeur de princes, un amant éclairé de la belle littérature de l'antiquité. Précepteur du prince Alberto Pio de Carpi, ami et compagnon d'études du jeune prince Pic de laMirandole, de ce prodige d'érudition qui soutint la fameuse thèse de omni re scibili et quibusdam aliis, il ne se fit imprimeur que dans le but unique de répandre et de faire aimer ses auteurs favoris.

Sa patrie était Bassiano, dans les États du pape ; mais il considéra Venise, le centre du commerce et la véritable cité reine de l'Italie, comme un lieu plus favorable pour l'établissement qu'il méditait. Comme il n'était pas riche, le prince de Carpi et Pic de la Mirandole lui avancèrent libéralement les premiers fonds. Dès 1492, Aldo était fixé à Venise, mais un atelier d'imprimeur n'était pas facile à monter ; celui de Ma-

nuce ne s'ouvrit qu'en 1494. Il mit à profit ces deux années pour préparer sa vogue, et fonder sa réputation sur des bases solides. Il fit un cours public de grec et de latin. Sa parole savamment éloquente, ses vues ingénieuses et nouvelles, sa critique aiguisée etsagace le placèrent très haut dans Festime des Vénitiens. Aussi s'arracha-t-on les exemplaires à'Héro et Léandre, édition grecque-latine in-quarto, le premier ouvrage qui soit sorti des presses manuziennes. (Bibl. nat., vitrine Vin, n^ 100.) Après la Grammaire grecque de Lascaris {ibid.), qui suivit immédiatement, vinrent VJEtna de Pierre Bembo, et les Œuvres complètes d'Aristote en grec, qui jusqu'alors n'avaient jamais été imprimées. C'est là surtout le grand titre de gloire d'Aldo l'Ancien. L'entreprise était hérissée de périls; le monde savant ne possédait pas un seul manuscrit satisfaisant, une seule leçon correcte des œuvres du précepteur d'Alexandre. Il fallut toute l'ardeur d'un bibliomane, toutes les lumières d'un helléniste, toute la pénétration du génie, pour recoudre les fragments, épurer les textes falsifiés, combler les lacunes, expliquer les obscurités, faire enfin pour cette immense composition littéraire, qui ne remplit pas moins de cinq gros volumes in-fol. (Bibl. nat., vitrine VIII, n" 1025), ce que Georges Cuvier fit quatre cents ans plus tard pour les êtres antédiluviens dont il reconstruisit les squelettes épars. Aldo l'Ancien ne borna pas pas là ses bienfaits; l'in-folio et l'in-quarto, les deux

formats primitifs seuls connus de Gutenberg, étaient évidemment peu commodes ; il publia une collection in-octavo des classiques latins. Les poèmes de Virgile ouwirent la série. Manuce suivit le texte d'un manuscrit copié tout entier de la main même de Pétrarque. Il eut la pensée de rendre hommage à l'auteur des Canzone en imitant son écriture cursive et penchée, qu'il fit dessiner et graver par le célèbre François de Bologne. Ces nouveaux tjrpes, longtemps connus sous le nom de caractères aldins, sont encore en usage aujourd'hui sous le nom à! italique. Ils étaient d'une netteté si charmante et si douce à l'œil, que les exagérations contemporaines voulaient qu'ils fussent gravés sur argent. Simon de Colines, habile imprimeur de Paris, et successeur d'Henri Estienne dont il avait épousé la veuve, les introduisit en France dans les premières années du seizième siècle.

Si modeste qu'il ne se fiait pas à ses propres lumières, cependant éprouvées, d'ailleurs surchargé de besogne et en proie à des inquiétudes d'argent, Aldo se faisait aider dans ses travaux par des savants illustres et des notabilités de tout genre.*" C'est ce qu'on appela l'Académie Aldine. Les membres de cette société purement et noblement littéraire étaient remarquables à plus d'un titre. C'étaient Alcyoneo le rhéteur, qui, après avoir ajusté à ses ouvrages les plus beaux morceaux du traité inédit de Gloria de Cicéron, brûla le manuscrit original afin que son larcin ne fût

pas découvert. Vers le commencement de ce siècle, on reprocha quelque chose d'analogue à Paul-Louis Courier, le pamphlétaire- vigneron. Paul-Louis, comme on sait, fut un helléniste passionné. Il découvrit dans la bibliothèque du Vatican un passage que Ton croyait perdu, du roman grec de Daphnis et Chloé; il le traduisit avec soin ; mais quand il rendit le manuscrit précieux dont il avait savouré la primeur^ le passage exploré se trouva couvert d'une immense nappe d'encre ; on accusa, non sans raison, le jaloux helléniste d'avoir volontairement monopolisé la découverte à son profit. Courier se justifia tant bien que mal. Mais on ne peut nier 'que le précédent établi par le délit avéré d'Alcyoneo ne donnât quelque poids aux accusations formulées contre le bilieux pamphlétaire.

A côté d'Alcyoneo brillait, par une singularité plus forte, Andréa Navajero, qui, chaque année, brûlait en l'honneur de Catulle un exemplaire de Martial ; puis c'étaient : Battista Egnazio ; le moine Bolzani, qui, le premier, exposa en langue vulgaire, c'est-à-dire en latin, les principes de la grammaire grecque ; Alcandro , qui devint cardinal ; Démétrius Chalcondyle, à qui l'on est redevable de la première édition d'Homère ; cette première édition , en deux parties in-folio, publiée à Florence en 1488 aux frais des frères Bernard et Nerîus Nerli, aurait été, selon M. Didot, imprimée par Démétrius de Crète.

Les ateliers d'Aldo Manuzio étaient le rendez-vous

de ce qu'il y avait de noble, de lettré, d'intelligent ou d'illustre à Venise ; c'était le bon ton parmi les jeunes désœuvrés d'aller s'y coudoyer avec les vieillards à barbe grise. Il fallait voir comment les recevait Aldo. Une farouche inscription, placée au-dessus de la porte principale, les avertissait de ne pas dire une parole inutile * ; et le maître du logis leur tournait le dos sans façon dès qu'ils voulaient lui débiter les importantes niaiseries à la mode.

Un jour, Pierre Bembo, le cardinal-poète, un des familiers de la maison, entra mystérieusement dans le cabinet d'Aldo ; il était accompagné d'une femme à la taille imposante, au regard froid et clair, à la chevelure blonde, longue à lui servir de manteau.

« Seigneur Aldo , dit-elle , je n'ai pas voulu passer à Venise sans voir l'un de ses plus grands hommes. Votre imprimerie vous coûte plus qu'elle ne rend , m'a-t-on dit ; permettez-moi de m'associer à votre noble entreprise, et de vous aider de mes deniers, de ma protection au besoin. » Aldo accepta avec empressement ces offres brillantes, et partout il célébra les vertus immaculées de sa patronne inattendue. Cette femme c'était dona Lucrezia Borgia.

Quelque temps après, le typographe reçut une nouvelle visite presque aussi singulière. Un vieillard

Page 1