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CHAPITRE VI

Vaccination et vaccine normales. — Vaccinations et vaccines anormales, irrégulières. — Vaccine variolique , vaccine syphilitique , etc. — Établissements vaccinatoires pour la propagation delà vaccination et de la vaccine normales. — Vacheries-modèles départementales. — Conclusions.

Hic, unumquodque suo ordine persequi ; hic, ab initio capere exprdium oportet.

Commençons donc par le principe de toutes les vaccines, et pour bien débuter puisons encore à la source jennérienne.

Jenner décrit ainsi le cowpox (petite-vérole des vaches, variola vaccina, vaccine, vaccine naturelle ou vaccine vraie ) :

« Cette maladie se manifeste sur les mamelles des vaches sous la forme de pustules irrégulières qui, dès leur première apparence, sont d’un bleu pâle, ou plutôt un peu livide, et environnées d’une inflammation érysipélateuse. Ces pustules, à moins qu’on n’y porte un prompt remède, dégénèrent fréquemment en ulcères phagédéniques qui deviennent extrêmement incommodes et guérissent lentement et avec difficulté.

» Ceux qui, dans ce pays, soignent les troupeaux malades, font usage d’un remède qui arrête promptement les progrès du mal : ils appliquent sur la matière morbifique des dissolutions de vitriolum zinci, de vitriolum cupri , etc.

» Si les remèdes convenables ne sont pas employés à temps, les vaches sont souffrantes dans cet état, et la sécrétion du lait s’affaiblit beaucoup* .»

Avant de passer outre, qu’il me soit permis de faire remarquer qu’en décrivant le cowpox, Jenner ne parle que des vaches laitières, et qu’il n’est nullement question dans ses Œuvres, ni des veaux, ni des génisses.

Au reste, ceci est un fait qui n’a été contesté par personne : le cowpox ne se déclare que sur les mamelles de la vache laitière, et ne se propage, par contagion, que des vaches laitières aux vaches laitières.

Ceci observé, je continue.

Immédiatement après avoir décrit le cowpox, Jenner s’occupe de la vaccine accidentelle, occasionnellement communiquée par les vaches aux laitiers et aux laitières appelés à les soigner et à les traire.

Il en fait la description suivante :

«Bientôt alors se manifestent sur les mains, et quelquefois sur les poignets de ceux qui sont chargés de traire ces vaches, des taches enflammées qui ressemblent aux petites ampoules que fait élever une brûlure ; de cet état, elles arrivent promptement à celui de suppuration. Le plus communément, les taches paraissent sur les articulations des doigts, ainsi qu’à leurs extrémités; mais, quelles que soient les parties affectées, ces suppurations superficielles ont une forme circulaire dont le bord est plus relevé que le centre et d’une teinte un peu bleuâtre. L’absorption a lieu alors, et il se manifeste des tumeurs sous les aisselles. Le système est affecté, le pouls devient

< OEuvres de Jenner, pag. 9-10.

plus vif; le malade éprouve alternativement des frissons et de la chaleur accompagnés d’une lassitude générale et de douleurs dans les lombes et dans les membres, des maux de tête et des vomissements ; le malade tombe même quelquefois dans le délire. Ces symptômes, qui varient dans leur degré de violence depuis un jour jusqu’à trois ou quatre, laissent ensuite sur les mains des ulcères qui, par la sensibilité des parties qu’ils occupent, sont très-douloureux , lents à guérir, et deviennent souvent 'phagèdèniques , tels que ceux dont ils tirent leur origine. Ils affectent quelquefois les lèvres, les narines, les paupières, et même d’autres parties du corps; mais ces effets ne sont évidemment occasionnés que par le peu de précaution du malade, qui se frotte ou s’égratigne avec ses doigts infectés 1 . »

Et nulle autre part, dans les Œuvres de Jenner, vous ne découvrez une description séparée et distincte de la vaccine inoculée ( vaccine dite primitive ou vaccine humaine), ce savant observateur laissant supposer ainsique de son temps, et d’après ses observations personnelles, cette vaccine, puisée en quelque sorte à sa source ou bien près de sa source primitive, était accompagnée de symptômes identiquement les mêmes que ceux qu’il a décrits à l’occasion de la vaccine accidentelle.

Il est vrai que son traducteur ajoute, en note et à la suite de la description qui précède :

« La gravité des symptômes que nous venons de décrire n’a lieu que dans la vaccine contractée occasionnellement et négligée dans son traitement ; mais l’inoculation

1 OEuvres de Jenner, pag. 10-11.

avec le virus-vaccin adoucit beaucoup la sévérité de ces symptômes, ainsi que nous le verrons dans la suite de cet ouvrage. »

Il est vrai encore que Jenner lui-même semble admettre parfois cet adoucissement dans la pluralité des cas de vaccine inoculée.

Mais que cet adoucissement d’alors est peu de chose, comparé à la bénignité actuelle de la vaccine humanisée !

Sans être obligé d’en chercher longtemps la preuve, je la trouve dans ce passage de la seconde lettre de Jenner en réponse au traducteur de ses Œuvres en français (pag. 88 de la traduction):

« J’ai éprouvé que le virus-vaccin, après avoir successivement passé de bras à bras pendant un espace de quatorze mois, n’a perdu aucune de ses propriétés ordinaires, et excite les mêmes effets , localement et sur le système en général, tout aussi bien que lorsqu’il est immédiatement tiré d’une pustule de cowpox sur la mamelle d’une vache. Il est donc de toute probabilité que désormais nous n’aurons jamais besoin de recourir à la source originaire de ce virus. »

Je la trouve encore dans un certain nombre de passages des Œuvres de Jenner1 , où les mêmes symptômes sont attribués à la vaccine inoculée, et où cet ingénieux et prudent observateur a le soin de recommander « de guérir la pustule de la vaccine ( il n’en provoquait qu’une) aussitôt qu’elle a produit l’influence nécessaire sur la constitution », et d’atténuer les effets des ulcères consécutifs par un traitement semblable à celui qu’il préconise

1 OEuvres de Jenner, pag. 95, 127, 132, 162.

contrôla vaccine accidentelle (onguents mercuriels forts et même caustiques ).

Qu’il y a déjà loin de cette vaccine humaine primordiale à la vaccine humanisée, telle qu’on l’observe aujourd’hui !

Quel est en effet, de nos jours, le médecin vaccinateur qui s’occupe et se préoccupe sérieusement de ses vaccinés, à part le jour où il doit constater le succès de l’opération à laquelle il a été appelé à les soumettre, à part le jour où l’on vient lui montrer un cas exceptionnel ? Quel est celui qui est prié d’y apporter la plus grande attention, même par les mères les plus timorées? Quel est celui qui a jamais eu la pensée de faire des recommandations semblables à celles de Jenner et de ses premiers imitateurs, et d’employer contre les boutons de la vaccine humanisée des remèdes pareils à ceux dont il est question dans leurs écrits? Quel est celui qui, même durant une longue carrière médicale, a eu souvent l’occasion d’observer des accidents tant soit peu graves à la suite de la vaccination, et qui a senti le besoin d’atténuer la sévérité, pour me servir de l’expression Jennérienne, des symptômes primitifs ou consécutifs de la vaccine humanisée? Il y a plus d’un quart de siècle que je m’occupe de vaccinations et de vaccine, et c’est tout au plus si j’ai le souvenir d’avoir vu deux ou trois vaccinés atteints de symptômes inflammatoires localement assez intenses pour nécessiter l’application de cataplasmes émollients et de solutions astringentes. Une seule fois, peut-être, ai-je eu l’occasion de voir les boutons de la vaccine dégénérer en un large ulcère auquel l’épithète de phagédénique aurait pu être appliquée, et encore; dans ce cas, cet ulcère fut occasionné

par trois piqûres faites sur le bras d’un sujet à tempérament lymphatique prononcé, par trois piqûres tellement rapprochées les unes des autres, que les trois ulcérations consécutives avaient dû nécessairement se confondre en une seule. Cet ulcère fut par conséquent déterminé par une vaccination mal faite, aidée par la diathèse scrofuleuse. Il n’en fut pas moins guéri par les simples moyens que je viens d’indiquer.

Quantum ab illâ mutata variolâ-vaccind f Combien elle est devenue virtuellement et effectivement dissemblable d’elle-même, cette vaccine naturelle qui permettait, du temps de Jenner, à tous les vachers et à toutes les laitières qui en avaient été atteintes, de traverser impunément les épidémies de variole les plus terribles et les plus meurtrières !

Cela se devine aux doutes de plus en plus accentués qui s’élèvent contre elle.

Cela se sent au manque de foi qui nous gagne incessamment.

Cela se voit à la recrudescence d’intensité et de fréquence de nos épidémies de variole.

Cela se retrouve jusque dans les descriptions que les auteurs modernes en donnent dans leurs ouvrages.

Quels que soient ceux que vous consultiez parmi les mieux accrédités auprès du public médical, vous retrouverez chez tous, en termes à peu près identiques, les passages que je vais extraire du Traité de la vacôine de M. Bousquet, où l’on peut puiser les documents les plus complets sur ce sujet.

« La vaccine ne se mon tre jamais spontanément ; elle est toujours le fruit d’une opération expresse, particulière....

» Le premier, le second et le troisième jour de l’opération, on n’aperçoit rien, si ce n’est pourtant une apparence de vie dans les piqûres, signe visible d’un travail profond et caché; mais pour des yeux inexpérimentés, le sujet vacciné est comme s’il ne l’était pas : c’est la période d’incubation commune à toutes les maladies contagieuses, et principalement aux fièvres éruptives.

» Du troisième au quatrième jour, un peu plus tôt en été, un peu plus tard en hiver, on aperçoit sur chaque piqûre un point rouge plus sensible au toucher qu’à la vue; et en effet le doigt distingue très-nettement un petit engorgement ; il ne fait que commencer, mais il ne doit pas en rester là.

» Le cinquième jour à compter de celui de l’inoculation, ou le second de l’éruption, ce bouton se prononce davan-*" tage, mais il n’a encore aucun caractère particulier propre à le faire reconnaître pour ce qu’il est ; en sorte que si l’on n’était pas instruit des antécédents, on n’en soupçonnerait même pas la nature.

» Parvenu au sixième jour, il est impossible de s’y tromper. Au lieu de se développer en pointe, comme il avait commencé, le bouton s’élargit, s’aplatit, se creuse légèrement au centre et prend une teinte blanchâtre tirant un peu sur le bleu, laquelle joue le reflet de l’argent ou de la nacre. En même temps, la base s’entoure d’un petit cercle rouge encore très-circonscrit , mais qui s’étend chaque jour davantage.

»Le septième et le huitième jour, mêmes symptômes avec un peu plus de développement. La pustule, alors dans toute sa vigueur, se présente aussi avec tous les traits qui la distinguent : large de 1 à 2 lignes, d’un

blanc légèrement azuré, entourée d’une aréole rouge et plus ou moins étendue, déprimée dans son centre, et terminée par des bords durs, saillants, plus élevés que le reste de la surface.

»Le neuvième et le dixième jour, tout cet appareil de symptômes acquiert encore plus d’intensité, mais le changement le plus remarquable se passe dans l’aréole, dont la couleur, plus vive, plus vermeille, disparaît plus difficilement à la pression du doigt, et s’étend jusqu’à 9 ou 10 lignes en tous sens. Les parties sous-jacentes sont engorgées, et cet engorgement est proportionné à l’intensité et à l’étendue de l’aréole.

»A çes signes, il est aisé de juger qu’il existe une inflammation assez vive. C’est aussi à cette époque que le vacciné éprouve de la démangeaison aux pustules, de la douleur avec une légère tuméfaction aux glandes axillaires; assez souvent il survient une petite fièvre marquée par des bâillements, la pâleur et la rougeur alternatives du visage, la chaleur de la peau et l’accélération du pouls ; mais ces symptômes, plus ou moins prononcés en général suivant le degré de l’irritation locale, n’offrent aucun danger. On ne voit plus ces vomissements ni ce délire dont Jenner a chargé la description de la fièvre vaccinale.

»Revenons au bouton. I/état où nous l’avons laissé ne se soutient pas. Dès le onzième jour, il commence à se flétrir ; le reflet argenté s’altère et brunit; l’aréole se rétrécit, pâlit et jaunit ; enfin, à dater du douzième ou du treizième jour, le bouton se dessèche et se transforme en une croûte dure, noirâtre, qui tombe du vingtième au vingt-cinquième, en laissant à sa place une cicatrice indélébile et tellement caractéristique, qu’avec un peu

d’habitude il est presque toujours facile d’en reconnaître l’origine.

»La cicatrice vaccinale est ronde, profonde, gaufrée, traversée de rayons et parsemée d’une foule de petits points noirs qui répondent sans doute aux cellules dont les boutons sont garnis à l’intérieur. Il serait superflu d’ajouter que, plus la cicatrice est récente, plus elle est marquée ; au contraire, plus elle est ancienne, plus, elle se confond avec les téguments, mais elle ne s’efface jamais complètement.

»Je viens de décrire la vaccine telle qu’on la voit le plus souvent et telle qu’elle est, en effet, dans l’enfance. Elle prend chez l’adulte des apparences un peu différentes, et qu’il est bon de faire connaître. La peau d’un • homme fait n’a ni la souplesse ni la délicatesse du premier âge ; il faut que cette différence se retrouve dans ses maladies.

»Si nous considérons la pustule vaccinale, nous voyons qu’elle est moins plate, moins ombiliquée chez l’adulte que chez l’enfant ; elle n'a ni la même régularité de forme ni le môme éclat; le bourrelet est moins net, l’arête moins tranchée, l’aréole moins vive, moins intense. En un mot, il y a, dans l’ensemble de ses caractères extérieurs, quelque chose de vague et d’indécis, plus facile à sentir qu’à décrire, et qui la rapproche, à quelques égards, de la fausse vaccine.

«Les adultes n’en sont pas moins très-sensibles à la vaccine, et môme plus sensibles que les enfants; la douleur des aisselles y est plus vive , l’engorgement des glandes plus ordinaire , la fièvre plus commune , etc. Enfin, ils souffrent davantage. . .

» La vaccine n’est pas, à proprement parler, une maladie, c’est un moyen prophylactique des plus précieux ce n’est pas un accident fortuit, imprévu, mais une éruption artificielle, bénigne, qu’on se donne volontairement pour conjurer une maladie grave, inévitable. Considérée en elle-même, c’est la plus simple et la plus bénigne des éruptions ; considérée dans ses conséquences, elle est aussi désirable que la variole est à craindre.

«Sous quelque point de vue qu’on l’envisage , la thérapeutique n’a donc rien à faire ici ; qu’elle garde ses ressources pour les cas où elles sont réellement utiles. D’ailleurs, que pourrait-elle? La vaccine n’a besoin d’être ni pressée, ni ralentie dans sa marche, ni dirigée dans ses terminaisons. C’est une de ces maladies, comme il y en a tant, dont toutes les parties s’enchaînent et se succèdent sous l’empire d’une loi supérieure à toutes les puissances de la médecine; heureusement, si l’art est sans influence, le cas est sans daDger.

)>On ne changera rien aux habitudes du vacciné, ni dans ses aliments, ni dans aucune autre partie de son régime. . .

» Il n’y a, je le répète, rien à faire contre une maladie qui mérite à peine ce nom ; elle est si légère, que la plupart des enfants la supportent sans s’en apercevoir. . . .

«Telle est la vaccine, si douce dans sa marche, si précieuse dans ses conséquences, que jamais peut-être il n’a été donné à l’homme de jouir d’un si grand bienfait à un moindre prix ' . »

1 Bousquet; Traité de la vaccine , pag. 171, 172, 173, 174, 187. 188, 191.

Au risque de me répéter, mais pour m’expliquer clairement et pour me faire bien comprendre, je saisis encore ici l’occasion de dire, en d’autres termes, et en empruntant une locution proverbiale à l’économie commerciale et domestique, pourquoi et comment la vaccine humanisée, loin de produire, comme le cowpox, des effets durables et une préservation constante et absolue, n’a plus et ne peut plus avoir pour conséquence qu’une préservation relative et temporaire :

Il n’y a que le bon marché qui coûte, dit-on vulgairement.

Hé bien ! c’est parce que l’homme jouit aujourd’hui de la vaccine à un prix si médiocre qu’elle lut coûte encore si cher, et que c’est à peine si l’on peut dire actuellement qu’elle est un bienfait réel, incontestable.

C’est parce que la vaccine a dégénéré, qu’elle dégénère de plus en plus en s’humanisant, et qu’elle est ainsi devenue trop bénigne et trop légère ; c’est parce que la vaccine usuelle , qu’elle soit humanisée ou animalisée, n’engendre plus ces symptômes sévères et profonds signalés par Jenner comme caractéristiques de la vaccine vraie; c’est parce que la vaccine, telle qu’on l’a faite, n’impose plusàl’homme ces signes d’intoxication générale que l’on peut considérer comme les équivalents de ceux de la variole humaine, équivalents désirés et réclamés par M. leDr Papillaud, équivalents que l’on ne peut obtenir que par deux moyens, dont l’un est sans danger véritable, dont l’autre offre de sérieux inconvénients, savoir: par l’inoculation, soit de la variole-vaccine, soit de la variole humaino, et qui seuls peuvent solder le prix nécessaire, rationnel et raisonnable des bienfaits de la vaccine réel-

lement et absolument efficace; c’est pour cela, dis-je, que la vaccine actuelle ne produit plus les mêmes effets de préservation que la vaccine humaine à son entrée dans la médecine prophylactique, et surtout que la vaccine naturelle, or cowpox.

Il en est tellement ainsi, et cela est si vrai, qu’en parcourant les observations modernes sur le cowpox, j’y retrouve les mêmes faits et les mêmes symptômes que ceux qui ont été dévoilés par Jenner.

Et ici, comme je borne toujours mon rôle à celui de simple historien, que je ne puis être autre chose, mais que je tiens à ne pas être accusé d’inventer à dessein, à plaisir et pour les besoins de ma cause, je cite, je veux citer encore et puiser mes citations aux sources les plus pures, dans les œuvres de ceux qui après Jenner ont eu l’occasion de voir le cowpox, qui l’ont expérimenté et qui l’ont décrit. Je me contente d’en faire l’application à mon sujet, et d’en tirer des conclusions tout autres que celles auxquelles elles ont donné naissance, et que j’ai lieu de croire tout aussi rationnelles.

A ce titre et à cet effet, je puise encore, et largement, dans le Traité de vaccine de M. Bousquet.

J’ouvre donc ce Traité au chapitre III de la deuxième partie.

M. Bousquet lui donne pour titre cette question : Le vaccin est-il susceptible de dégénérer ?

Or, dans cette partie de son œuvre, après avoir fait connaître les dénégations et les affirmations diverses des auteurs à ce sujet, depuis Jenner qui ne croyait pas à la dégénérescence possible du vaccin, jusqu’à MM. Brisset, Rigal et Fiard, qui ont commencé à la mettre en doute,

jusqu’à MM. Husson, Salmade, Jadelot, Gauthier de Claubry et autres, qui tous répètent à l’envi que la vaccine leur paraît être ce qu’ils l’ont toujours vue, M. Bousquet déclare avoir d’abord recueilli la tradition de ces derniers, l’avoir défendue de son mieux jusqu’en 1836, «époque célèbre dans les annales de la vaccine par la rencontre du cowpox aux portes de Paris. »

« Ainsi, tant qu’il a consulté, dit-il, l’opinion des autres pour former la sienne, il a dit que le vaccin n’avait pas changé, et il serait encore dans le même sentiment, s’il n’avait pas vu le cowpox à l’œuvre.»

« Mais après avoir employé le nouveau «.virus, après l’avoir comparé avec l’ancien, il y aurait eu, ajoute-t-il, plus que de l’entêtement, il y aurait eu mauvaise foi à persister. Il abjura donc publiquement son erreur, dans les Mémoires mêmes de l’Académie royale de médecine. Exemple rare peut-être, mais qui serait plus souvent imité si les hommes avaient plus à cœur le triomphe de la vérité que celui de leur amour-propre. »

Puis vient l’observation du cowpox de Passy.

Je la cite textuellement :

« Au mois de mars 1836, une laitière de la commune de Passy, la femme Fleury, portait sur les mains et aux lèvres des pustules qui la faisaient beaucoup souffrir. Elle alla demander du soulagement à M. le Dr Perdrau, qui tenait alors une maison de santé à Chaillot. A l’aspect de ces pustules, M. Perdrau en pressentit la nature; il interrogea cette femme et l’envoya à M. Nauche avec un billet où il lui faisait part de ses conjectures. Je reçus le même honneur deM. Nauche.

» Il n’y avait qu’un moyen de sortir d’incertitude :

c’était d’inoculer la matière des pustules. C’est ce qui fut fait publiquement le 21 mars. Je pratiquai cette inoculation sur neuf entants : elle ne me donna que trois boutons sur trois enfants différents, et ces boutons étaient si chétifs, que je doutais encore si j’avais affaire à des boutons de vaccine; dans tous les cas, je ne pouvais avoir qu’une très-mauvaise opinion du cowpox.

» Heureusement, je ne m’arrêtai pas là, je repris le fluide de ces boutons, et je l’inoculai à d’autres enfants. Pour le coup, le résultat fut tout différent. La seconde inoculation donna des pustules en tout mieux formées, plus plates, plus déprimées, plus brillantes, plus fermes que les boutons d’ancienne origine. Le virus qui en sortait avait toute la transparence du cristal le plus pur.

» Pour mieux faire ressortir la différence des pustules, j’eus l’attention de porterie virus nouveau à un bras, et l’ancien à l’autre bras. Ainsi, je me donnais un terme de comparaison qui ne pouvait être récusé; car, si j’eusse séparé les deux virus, on n’eût pas manqué d’attribuer la différence des pustules aux différences des constitutions.

» Ces expériences ont été suivies avec persévérance, et, les deux virus ayant toujours conservé les mêmes rapports, je finis par laisser perdre l’ancien. Le nouveau s’est répandu promptement dans les départements et dans les pays étrangers: en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Prusse, etc. Partout on a voulu voir les deux virus et les comparer. . . .

» De cette masse d’observations et d'expériences, est née l’opinion qui domine aujourd’hui parmi les médecins touchant l’affaiblissement du vaccin. Avant la rencontre du cowpox, on conçoit qu’on pouvait discuter; depuis,

on le voudrait qu’on ne le pourrait pas, tant la différence est sensible. Il n’y a que ceux qui n’ont pas vu, qui pourraient encore hésiter à se rendre, et ceux-là n’ont pas le droit de parler.»

Pour mieux faire ressortir les caractères différentiels des deux virus, M. Bousquet les met en regard l’un de l’autre.

Afin d’abréger ma citation, je passe cette comparaison. Je me contente de transcrire ici les observations qui la suivent, et qui me paraissent tout aussi démonstratives que la comparaison elle-même.

Je tiens cependant à attirer l’attention de mes lecteurs sur une partie du dernier paragraphe, ainsi conçue :

A la suite de l’inoculation de l’ancien vaccin, « les cicatrices, en général très-superficielles, se font plutôt reconnaître à leur teinte rougeâtre qu’à la dépression qu’elles laissent à la peau. »

Après l’inoculation du nouveau vaccin, au contraire,

« aux croûtes succèdent des cicatrices larges, profondes et traversées par une foule de petites brides qui leur donnent l’aspect réticulé. En y posant le doigt, on sent une cavité, comme s'il y avait eu perte de substance.

»I1 n’est pas rare que ces croûtes laissent après elles une plaie suppurante, un ulcère, dont il faut attendre la cicatrisation.

» J’ai vu, dit M. Bousquet, des pustules creuser si profondément la peau, qu’elles y faisaient de véritables trous.»

Puis, il ajoute:

« Il résulte de ce parallèle que le nouveau vaccin marche tout à la fois plus vite et plus lentement que l’ancien : plus vite, en ce qu’il donne plus tôt signe de vie; plus

lentement, en ce qu’il prolonge sa carrière beaucoup plus loin.

» Toutefois ce n’est pas les premiers jours que ces différences se laissent apercevoir. Elles sont à peine sensibles jusqu’aux septième et huitième jours. . . Arrivés au huitième jour, les deux virus commencent à se séparer, et plus ils avancent, plus la séparation se prononce. Quand on ne regarderait qu’au volume des pustules, il serait impossible de s’y tromper ; il n’y a pas d’exagération à dire que celles du nouveau vaccin acquièrent un volume presque double des autres. J’en ai vu qu’une pièce de 50 centimes ne pouvait pas couvrir.

» Non-seulement les nouvelles pustules ont l’avantage du volume, mais elles sont aussi plus plates, plus brillantes, plus ombiliquées et plus fermes. Cette densité forme, selon nous, un de leurs caractères les plus remarquables Enfin, il semble qu’elles tiennent à la peau

par des liens plus nombreux et plus serrés : à mesure qu’elles se développent, elles la soulèvent et l’entraînent, tandis que les anciennes pustules, plus légères, plus superficielles à l’œil, s’élèvent et se détachent à la manière des vésicules.

» Pour l’étendue et la vivacité, l’aréole répond à la force des pustules. Vive, profonde, presque phlegmoneuse autour des nouvelles pustules, elle est légère, fugace et comme érysipélateuse autour des anciennes, et la différence frappe d’autant plus que, les deux virus ne se suivant pas parfaitement, les aréoles ne se répondent pas exactement. En général, l’aréole du vieux vaccin parait la première, celle du nouveau suit à un ou doux jours de distance. Par où l’on voit qu’il doit venir un moment où

l’inflammation s’éteint d’un côté, tandis que de l'autre elle brille de tout son éclat.

» Telle était enfin la vivacité de l’inflammation aréolaire, qu’elle envahissait quelquefois tout le bras, et les croûtes, en tombant, laissaient des ulcérations difficiles à cicatriser.

» C’est à la vue de ces phénomènes que je compris pour la première fois les appréhensions de Jenner. On sait que Jenner redoutait tellement l’inflammation, qu’il ne faisait qu’une piqûre à chaque bras, et quelquefois à un seul bras; et à peine avait-il constaté ce mouvement de fièvre qu’il croyait nécessaire à une entière infection, qu’il se hâtait de réprimer la pustule par tous les moyens que l’art mettait en son pouvoir, jusqu’à la cautérisation.

» Je n’ai jamais cautérisé; mais, témoin plusieurs fois des accidents du nouveau virus, j’ai senti de bonne heure la nécessité de diminuer le nombre des piqûres, et de laisser entre elles un grand intervalle.

» A l’égard de la marche et delà durée, il y a entre les anciennes et les nouvelles pustules à peu près la même différence qu’entre la variole discrète et la variole confluente, entre la varioloïde et la variole. On sait que plus la variole est bénigne, et plus la marche en est rapide ; et réciproquement, plus la variole est intense, et plus la durée en est longue. Il en est de même des pustules vaccinales; celles du nouveau vaccin, étant beaucoup plus fortes que celles de l’ancien, durent aussi davantage. A peine l’ancien vaccin entre-t il dans son huitième jour, qu’il commence à décliner; au contraire, le nouveau continue à se développer et à grandir : l’un dure à peine quinze jours, l’autre ne finit pas avant le vingt-quatrième.

» Ainsi, la force ou la faiblesse du vaccin se retrouve jusque dans la longévité des pustules. Semblable à ces germes débiles qui n’ont pas la force de fournir la carrière des individus de leur espèce, le vaccin affaibli, arrivé à une certaine époque de son développement, pâlit et s’éteint, tandis que le nouveau vaccin est encore plein de force et de vie.

» Parla même raison, le nouveau virus se conserve plus longtemps dans les pustules en état de se reproduire. Je l’ai pris souvent, par forme d’essai, au onzième jour, et il m’a toujours réussi; je l’ai pris même au quinzième, et il m’a donné de belles pustules ; mais si la science tolère ces expériences, l’art les repousse. L’art nous enseigne que le vaccin n’est jamais plus actif que lorsqu’il est plus jeune.

» La fièvre vaccinale, en général si légère dans l’ancienne vaccine, est plus marquée dans la nouvelle. Elle répond au neuvième ou dixième jour, au moment où la pustule est le plus enflammée, ce qui ferait croire qu’elle est un pur effet de la réaction ; d’autres ont dit qu’elle est le signal de la résorption. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est proportionnée à la vivacité de l’inflammation.

» De l’intensité des pustules, il était naturel de conclure que le virus était aussi plus actif, plus énergique, plus sûr... Et, de même, de l’activité du nouveau vaccin on inféra qu’il réussirait là où l’ancien échouait ; l’expérience a confirmé ces présomptions

» Ainsi, à en juger par les caractères sensibles, il est bien démontré que le nouveau virus possède une puissance, une énergie que l’ancien n’a pas. Cet excès de vigueur se retrouve partout, dans le volume des pustules,

dans l’intensité de l’inflammation, dans la fièvre vaccinale, dans la marche, dans la durée. »

Enfin, en 1848, époque à laquelle a paru son Traité de la vaccine, M. Bousquet parle ainsi du cowpox de Passy :

« Aujourd’hui, après douze ans de circulation, le vaccin de 1836 n’est plus ce qu’il était: il a certainement perdu de son énergie. On ne voit plus ni érysipèle ni ulcérations à la chute des croûtes; la pustule elle-même est moins large, moins brillante, "moins ferme, et elle fait son évolution avec moins de lenteur, ce qui revient à dire qu’elle s’éteint et finit plus tôt. Sans doute, il est encore bien supérieur à celui de 1800; mais s’il n’est renouvelé, s’il reste en circulation le même espace de temps, il finira comme lui, je n’en doute point »

En termes justes et précis, ceci était une prédiction : le cowpox de 1836, en s’humanisant, a fini en effet comme celui de 1800; les épidémies varioliques de 1865 à 1870 et 1871 sont là pour l’accuser.

Et il en a été de même de la variole-vaccine observée à Rouen, à Dijon, à Beaugency, à Naples et ailleurs.

De ces faits rapportés par les observateurs modernes, rapprochés de ceux qui font la base de la doctrine jennérienne, tels qu’ils ont été expliqués et commentés dans le chapitre II de ce Mémoire, ainsi que des enseignements fournis par les épidémies de varioles postérieures à la découverte du cowpox, et à sa transmutation en vaccine humaine, en vaccine humanisée, puis en vaccine animale uu animalisée, il résulte évidemment ceci, savoir :

4 Bousquet ; Traité de la vaccine, pag. 40 ï et suiv.

1° Que le cowpox, petite-vérole spécialement fixée et localisée sur le pis de la vache laitière, détermine chez cet animal des symptômes locaux assez sévères et assez profonds pour nécessiter fréquemment l’intervention de l’art vétérinaire, afin de modérer, d’atténuer et de guérir avec plus de promptitude les ulcères qui en sont la conséquence ; que ces symptômes locaux sont, en outre, accompagnés de symptômes généraux que Ton peut incontestablement considérer comme les indices d’une véritable intoxication générale;

2° Que le cowpox, variole- vaccine ou vaccine, se communique très-facilement et très-communément de la vache à l’homme par le contact immédiat, naturel et occasionnel ; que conséquemment on ne peut nier, non-seulement la possibilité, mais encore la facilité de son inoculation directe, artificielle ;

3° Que, dans l’un comme dans l’autre cas, la vaccine se reproduit chez l’homme avec les mêmes caractères de sévérité, avec les mômes symptômes locaux, avec les mêmes indices d’intoxication générale, et qu’alors, mais alors seulement, elle préserve l’homme des atteintes de la variole humaine d’une manière permanente et absolue, sans l’exposer à des dangers sérieux ;

4° Que la vaccine ainsi transplantée d’une espèce à l’autre, improprement appelée vaccine primitive, mieux désignée sous le nom de vaccine humaine, conserve pendant un certain temps et à peu de chose près la même intensité de symptômes locaux et généraux, et par suite la même puissance de préservation; mais qu’au fur et à mesure qu’elle s’humanise de plus en plus, en passant de l’homme à l’homme sans se retremper à sa source pre-

mière, à la petite-vérole des vaches, seule véritable vaccine primitive (l’autre n’étant que la vaccine humaine, ou la vaccine humanisée à la première génération), elle perd de plus en plus sensiblement de sa puissance de préservation, en même temps que la sévérité de ses symptômes généraux et locaux s’adoucit et tend à disparaître.

Dès-lors, pourquoi tergiverser ?

Pour mon compte, je n’hésite point adiré qu’il n’existe qu'une seule vaccine réelle, qu’une seule vaccine et une seule vaccination normales, savoir : la petite-vérole des vaches et son inoculation directe, naturelle ou artificielle, de la vache à l’homme; que toutes les autres vaccines sans exception, depuis la vaccine humaine jusqu’à la vaccine dite animale, ne sont que des vaccines plus ou moins amoindries, plus ou moins compliquées; qu’elles ne sont en un mot que des vaccines plus ou moins anormales, et que leur inoculation ne peut constituer qu’une vaccination tout aussi anormale.

J’ajoute que, dans le nombre des vaccines actuellement connues, il en est qui sont seulement anormales : ce sont celles qui sont produites par l’inoculation d’un virus-vaccin simplement modifié, amoindri, dégénéré, telles que la vaccine humanisée, la vaccine dite animale, la fausse vaccine, la vaccinelle et autres éruptions du même genre.

On m’excusera, sans aucun doute, de mettre ici complètement de côté toutes les prétendues vaccines qui sont le résultat d’une variolation plus ou moins déguisée, variolation humaine ou variolation animale autre que l’inoculaiion de la petite-vérole des vaches.

Mais, outre celles-ci et celles-là, il est d’autres vaccines

qui, bien que provenant de l’inoculation d’un virus- vaccin, sont autre chose qu’une simple anomalie ; qui se compliquent d’un autre produit virulent et qui sont les conséquences de l’inoculation d’un virus-vaccin exceptionnellement contaminé, combiné ou mélangé avec un autre principe virulent : telles sont la vaccine variolique et la vaccine syphilitique.

Et rien ne s’oppose à ce qu’on puisse observer occasionnellement dans la pratique une vaccine compliquée de toute autre affection morbide de nature virulente et contagieuse.

Il est sûr et certain que le virus-vaccin peut être accidentellement contaminé par le principe virulent varioleux, et que l’inoculation des deux virus ainsi combinés donne lieu, aux points d’inoculation, à des boutons-vaccin mixtes dont le virus se reproduit également combiné par la vaccination. Ceci, je l’ai vu, de mes propres yeux vu, ce qui s’appelle vu ; je ne puis en douter, et mes lecteurs n’ont, pour s’en convaincre, qu’à se reporter à la narration des épidémies varioliques observées en 1854 dans mon arrondissement.

Il est vrai de dire que cette combinaison est la plus facile à produire, parce que, en temps d’épidémie de variole, les médecins s’occupent à la fois de varioleux et de vaccinés, et qu’ils peuvent être, par eux-mêmes ou par les objets qui les touchent, des foyers de contagion, des instruments de propagation du principe virulent varioleux aux points mêmes où s’opère la vaccination, et qu’en somme ce sont deux maladies du même genre et seulement d’espèce différente, la, variole animale et la variole humaine, qui s’accouplent ensemble pour produire cette résultante.

Mais ces médecins, ces vaccinateurs, ne peuvent-ils pas être accidentellement dans les mêmes conditions pour tout autre virus ? Pourquoi donc le virus-vaccin ne pourrait-il pas être combiné avec le virus syphilitique ? Pourquoi ne pourrait-il pas l’être avec le virus de la rage, de la morve ou du charbon, tout aussi bien qu’avec le virus variolique? Ne suffirait il pas pour cela d’une circonstance fortuite, certes possible, à la suite de laquelle une parcelle quelconque de ces virus serait introduite, en même temps que le vaccin, au sein des piqûres d’inoculation ?

Tout ce que l’on peut dire, c’est que certaines de ces combinaisons semblent en quelque sorte impossibles, bien qu’admissibles ; c’est que jusqu’à présent on n’a observé que la vaccine variolique et la vaccine syphilitique, mais c’est tout.

Il est certain que l’expérience directe pourrait tirer d’embarras. Il est également positif qu’une expérience accidentelle aboutirait au même résultat et pourrait être déclarée heureuse, bonne et utile. Mais dans ces circonstances, on n’est pas même autorisé à dire que, dans l’intérêt de la science, il serait à désirer que le hasard accomplît pour les autres virus ce qu’il a déjà fait pour le virus varioleux et pour le virus syphilitique, car ce serait probablement le sacrifice de quelques victimes que l’on souhaiterait ainsi. Et personne, j’imagine, ne poussera jamais la barbarie ou la folie jusqu'à inoculer, jusqu’à s’insérer ou se laisser inoculer les virus de la rage, de la morve ou du charbon en même temps que le vaccin, et pour le plaisir de tenter cette expérience. C’est tout au plus si la proposition pourrait être adressée

à quelques grands criminels condamnés à mort ou envoyés aux galères à perpétuité, et auxquels il serait fait grâce et promesse de réhabilitation dans le cas où ils viendraient à échapper à la mort, peut-être cruelle, à laquelle on les exposerait ainsi dans l’intérêt de l’humanité, comme cela s’est pratiqué pour la variolation, du temps du roi Georges Ier d’Angleterre.

Mais ces combinaisons ne sont-elles possibles qu’avec les vaccines anormales? Non, sans doute, car, normale ou anormale, la vaccine peut voir naître avec elle toutes ces complications.

Et c’est ici que se révèlent l’importance de la vaccination, l’urgence de ne la confier qu’à des personnes expérimentées, et la nécessité de prendre toute espèce de précautions pour inoculer le vaccin jour et sans tache.

Il est indubitable que c’est la vaccination qui fait tout , qui produit les anomalies et les complications : les anomalies en puisant le vaccin à des sources anormales , les complications en le prenant à des sources impures, à des sources empoisonnées.

Il est certain que le semeur peut semer l’ivraie en même temps que le bon grain, s’il n’a pas la précaution de les séparer avec la plus scrupuleuse attention ; il est sûr que le vaccinateur peut, par lui-même ou par tous les objets dont il use pour opérer la vaccination, inoculer en même temps deux virus de nature et d’espèce différentes. Le hasard (il est vrai qu’il serait alors par trop grand) pourrait même le conduire à en insérer plus de deux à la fois.

Il est positif que la vacciné, que l’ensemencé, peut se trouver dans des conditions telles qu’il puisse infecter, par lui-même ou par ses proches, les points d’inocula-

tion, si les uns ou les autres sont affectés de maladies virulentes : la petite-vérole, la syphilis ou toute autre maladie contagieuse.

Seulement, le hasard, comme je viens de l’avancer, n’a encore produit que deux de ces combinaisons : la vaccine variolique et la vaccine syphilitique.

Je ne reviens pas sur la première, j’en ai assez dit et assez prouvé sur ce, sujet. J’en ai fourni un exemple assez remarquable.

Il convient maintenant d’aborder l’historique de la seconde.

La question est assez grave ; elle a assez d’importance en elle-même ; elle a soulevé une assez grande émotion dans le monde médical et ailleurs, pour que je m’y arrête quelques instants et que je lui consacre un article spécial.

Mais, avant tout, je dois me hâter de tranquilliser les esprits, en disant que la vaccine syphilitique est excessivement rare , qu’elle est toujours l'effet du hasard ou d’une erreur involontaire aussitôt abandonnée et réparée que comprise, au moins dans les limites du possible, et que son inoculation est toute fortuite et tout à fait exceptionnelle, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne mérite pas attention.

Au reste, je crois avoir fait suffisamment comprendre tout à l’heure que je ne regardais comme pouvant se produire que la transmission, par la vaccination et en même temps que la vaccine, des maladies virulentes, contagieuses et inoculables, lesquelles se manifestent à l’extérieur par des signes différentiels, visibles, parfaitement reconnaissables. Je pense avoir clairement insinué

que dans le nombre il en est, parmi les plus graves, qui sont si rares chez l’espèce humaine (la rage, la morve, le charbon, etc.), que l’on peut regarder leur transmission par cette voie comme impossible, quoique admissible. J’ai dit qu’en tout cas, et jusqu’à présent, on n’en avait observé aucun exemple dans la pratique médicale.

J’ai ensuite avancé qu’il n’en était pas de même de la variole et de la syphilis. J’ai ajouté que, de ces deux maladies, celle qui me paraissait la plus facile à transmettre avec la vaccine et par la vaccination était la variole humaine, et je le maintiens, bien qu’il n’y en ail qu’un exemple bien avéré, celui que j’ai consigné dans ce Mémoire. C’est que j’ai l’intime conviction que ce fait n’est pas resté isolé; c’est que je crois fermement qu’en pareille occurrence le virus-vaccin, même le virusvaccin humanisé, mis en présence du venin de la variole humaine, conserve, en partie du moins, sa puissance de préservation ; qu’il modère et atténue grandement les effets de la variole, toujours consécutive à la vaccine qu’il provoque en même temps chez l’inoculé; que la résultante des deux maladies conjointes, ainsi produites et se manifestant avec tous leurs caractères extérieurs et différentiels, au lieu d’être nuisible, donne l’assurance d’une préservation bien plus certaine, et que c’est par ces motifs que bien des exemples du même genre ont dû passer inaperçus ; c’est que je suis plus que persuadé que, s’il en eût été autrement, l’alarme que les phénomènes contraires auraient suscitée aurait donné l’éveil, et que bien des observations se seraient produites, qui sont restées dans l’ombre. J’en appelle au souvenir de tous mes confrères. Je suis assuré qu’ils seront de mon

avis, s’ils veulent bien se donner la peine de fouiller dans leur mémoire, et se rappeler tous les cas de varioles, toutes les éruptions varioliques, après vaccination, qu’ils ont eu l’occasion d’observer pendant le cours de leur carrière médicale ‘ .

Il en a été tout autrement de la vaccine syphilitique. Dès son apparition, dès sa mise en scène tant soit peu évidente, l’alarme a été donnée, l’éveil s’en est suivi, et tout ce qui la concerne a été recherché, recueilli, commenté, discuté, mis en lumière. D’où vient cela? C’est que, ainsi que je le disais naguère, dans la vaccine variolique, les coups de Jarnac de la déesse variole des Indous sont parés et rendus, tandis que dans la vaccine syphilitique les coups de pied de l’antique Vénus, de la déesse des amours faciles, ne sont ni arrêtés ni détournés. Or, comme d’habitude ils sont honteusement humiliants , qu’ils vont jusqu’à punir l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, il est d’autant plus pénible de voir qu’un hasard des plus malheureux puisse faire payer aussi chèrement les innocents, même étrangers à la famille, pour les coupables, en leur faisant une blessure légère en apparence, mais en réalité si profonde, que l’organisme tout entier paraît,

1 Je puis, dès à présent, invoquer le témoignage de M. Dupuy, membre de la Société de médecine-pratique de Paris. Dans la séance de cette Société, du 2 décembre 1869 ( Courrier médical du 22 janvier 1870, pag. 30), cet honorable confrère Kcertifie la possibilité de la transmission de la variole par la vaccine, parce qu’il en a observé des exemples dans la commune de X... » Ce qu'il y a de remarquable, c’est que là, les faits se sont passés comme à Florac : «Les pustules vaccinales, dit M. Dupuy, se sont développées en apparence normalement, et, sept ou huit jours après, la variole s’est déclarée.»

comme à la suite d’une morsure de serpent venimeux, ou d’une piqûre de flèche empoisonnée, imprégné, saturé, ravagé jusqu’à la moelle des os.

Voyons donc jusqu’à quel point on peut et on doit en gémir.

Il n’est pas très-surprenant qu’on puisse trouver, sur un même sujet, l’association de la syphilis et de la vaccine.

De tout temps, on a parfois observé pareille association entre la grande et la petite vérole, et l’on ne s’en est pas beaucoup ému.

J’en ai vu tout récemment (août 1871) un exemple bien remarquable.

Un vieillard de 60 ans et plus, habitant un village où régnait la petite-vérole, a le malheur de s’approcher d’une femme tout nouvellement atteinte de chancres vénériens, qu’elle communique, à ma connaissance, à sept individus, le mari compris.

A quelque temps de là, je le vois arriver chez moi, porteur d’un ulcère induré de la plus large dimension, placé entre le gland et le prépuce, et de pustules humides sur le scrotum.

Moins de quinze jours après, il me fait appeler dans son village.

Les symptômes syphilitiques étaient amendés, mais non guéris par le traitement anlisyphilitique que j’avais ordonné.

En outre, il avait tout le corps couvert de grosses pustules de variole pourprée, de gros boutons de variole noire.

Cinq jours plus tard, il était mort.

Pour ne pas trop m’éloigner de mon sujet, je ne raconterai que deux autres faits assez récents de variole syphilitique. Mais je crois devoir en dire un mot, parce qu’on peut en tirer profit, même au point de vue de la vaccine syphilitique.

Ils ont été publiés, en 1858, par le professeur Bamberger, de Wurtzbourg. Empruntés à la presse médicale allemande, ils ont été rapportés un an plus tard, en 1859, dans Y Union médicale, n° 100, pag. 367. Je les donne comme exemples de pareilles associations virulentes. Je les cite surtout à cause des réflexions qu’ils suggèrent à l’observateur émérite qui les a signalés.

« Une fille de 27 ans, enceinte de six mois, vaccinée, entra à la clinique, portant une variole répandue sur tout le corps. Les prodromes avaient été réguliers; les pustules présentaient tous les caractères des pustules varioliques ; elles existaient en grand nombre sur la muqueuse buccale et palatine ; la fièvre était vive. La dessiccation se fit régulièrement sur tout le corps, excepté au front, à la nuque, au cou et dans les plis inguinaux. Sur ces endroits, les pustules s’aplatirent, devinrent plus larges ; leur fond s’éleva en une végétation inégale, humide, entourée d’abord d’un liseré purulent, étroit, qui se dessécha plus tard et tomba. Peu à peu, elles se transformèrent en des condylomes larges, humides, qui formaient un véritable collier autour du cou.

» L’examen des parties génitales fit découvrir sur les lèvres et dans leur voisinage plusieurs condylomes d’ancienne date, une blcnnorrbée vaginale abondante, et à la vulve quelques places de couleur plus claire et légèrement enfoncées, ayant l’aspect de cicatrices ; les ganglions

de la nuque et du coude étaient augmentés de volume. Le liquide sécrété par les plaques varioliques fut inoculé sur les cuisses sans résultat. Un traitement mercuriel, pendant lequel cette fille accoucha d un enfant sain, fit disparaître la maladie au bout d’un temps assez long.»

« Un second cas analogue, mais pas aussi probant, fut observé quelque temps après. Une fille de 21 ans entra dans la division des vénériens. Elle avait sur les grandes lèvres et sur la partie interne des cuisses de larges condylomes ; à la nuque, de nombreuses plaques condylomateuses humides, entourées encore en partie d un liseié purulent, ayant exactement l’aspect de celles de la première observation. Les ganglions de la nuque et des coudes étaient engorgés. Cette fille disait avoir depuis longtemps les condylomes des parties génitales ; elle venait de faire une variole dont on trouvait encore des traces sous forme de croûtes et do cicatrices rouges, fraîches (cette maladie régnait dans son village ) , et les plaques de la nuque se sont développées sur les pustules varioliques. Un traitement mercuriel la guérit également.»

Franchement, quel est le variolateur qui, mis au fait de ces circonstances, oserait pratiquer la variolation avec du virus puisé à de pareils boutons varioleux? Quel est celui qui ne craindrait d’envéroler ainsi l’insensé qui consentirait à s’y soumettre?

Malheureusement, il n’est pas toujours possible de savoir à quoi s’en tenir, pas même de s’en douter, car au moment où l’on doit puiser le virus varioleux pour opérer , rien n’indique ordinairement que la source soit empoisonnée. Il en est de même, et pis encore, en face de la vaccine variolique ou syphilitique. Quand le moment

est venu de prendre les sucs bienfaisants de la plante vaccinale, lors de la maturité de la fleur-pustule , rien ne vous dit qu’un serpent est caché sous cette fleur épanouie, qu’il y a déposé son venin, et que celui-ci se fera sentir en même temps que le baume de la plante salutaire. Vous ne vous en apercevrez que plus tard, aux effets produits par la bave venimeuse qui s’y était infiltrée.

Quoi qu’il en soit, voici les réflexions dont le professeur Bamberger fait suivre ces deux observations de varioles syphilitiques.

« Leur intérêt, dit-il, réside surtout dans la circonstance que, sous les yeux de l’observateur, la pustule spécifique de la variole s’est transformée en le produit non moins spécifique d’une syphilis constitutionnelle. Cette mutation s’est faite d’une telle manière, qu’il est impossible de déterminer quand la première efflorescence cesse et quand l’autre commence ; il faut donc admettre que l’éruption née sous l’influence des deux formes morbides coexistant dans le corps renfermait aussi le produit de C6S deux maladies. Le résultat négatif de l’inoculation tentée sur la femme même ne prouve rien contre celte assertion, puisque le contraire n’est que rarement observé.

» Ces deux observations fournissent un argument de beaucoup de valeur pour la solution affirmative de la transmissibilité de la syphilis au moyen du virus-vaccin pris sur un enfant syphilitique. Il est d’ailleurs trèsprobable que la pustule vaccinale ne renferme pas les deux virus à toutes les périodes de son existence; au commencement, la lymphe vaccinale peut très-bien neutraliser le virus syphilitique, mais elle perd peu à peu de sa puissance, tandis que celle du second reste toujours

aussi active. Il peut donc bien se trouver entre ces deux extrêmes une période intermédiaire où tous les deux sont inoculables. »

Rappelons de nouveau, et rapprochons des observations qui précèdent l’exposé des signes extérieurs et des phénomènes pathognomoniques qui se sont manifestés pendant l’évolution de. la vaccine variolique de 1854. Nous y trouverons peut-être, mieux encore que dans ces observations, la preuve de la véracité de la dernière conclusion de M. Bamberger.

Le 2 mai 1854, un enfant est vacciné avec du virusvaccin provenant d’une ville où régnait une épidémie de varioles graves. La vaccination engendre, dès le début, une vaccine aussi normale que possible, au moins en apparence, et produit six boutons-vaccin admirables de développement et de configuration, qui marchent avec la plus grande régularité jusqu’au 8 mai. Ce jour-là, le lendemain et le surlendemain, seize enfants sont vaccinés, de bras à bras ou autrement, avec du virus pris à cette source, dans trois localités différentes et éloignées. Tous présentent les phénomènes suivants, qui font suspendre les vaccinations aussitôt qu’on s’aperçoit qu’il peut y avoir du danger à les continuer : d’abord, vaccine parfaite, se développant en apparence régulièrement et normalement jusqu’à la fin du septième jour; mais dans le courant du huitième, apparition, autour des pustules vaccinales épanouies, de vésicules extrêmement petites et fort nombreuses qui forment à l’entour un ruban grisâtre, chagriné, large de 1 à 2 millimètres, et qui se dessèchent au bout de trois jours. Puis, développement le onzième jour, trois jours après la naissance des vésicules et au moment de

leur dessiccation, d’une variole bénigne et discrète, parfaitement reconnaissable, confirmée par les événements postérieurs (épidémies de varioles), et consécutive à la vaccine, quoique évidemment inoculée en même temps qu’elle.

Ne dirait-on pas qu’il y avait là une tendance évidente, un effort naturel et réel de l’organisme en vue de séparer l’ivraie du bon grain, en vue d’éliminer le fluide malfaisant, pour permettre au virus bienfaisant et préservateur d’accomplir son évolution sans gêne, et de remplir sa mission sans entraves? Ne pourrait-on pas dire, avec juste raison, que jusqu’au moment où l’éruption vésiculeuse et aréolaire a paru nomme signe d’élimination, c’est-à-dire jusqu’au neuvième jour, les deux virus, évidemment inoculés ensemble, sont restés conjoints, et que jusque-là la vaccination opérée du sixième au huitième jour devait inévitablement reproduire la vaccine variolique? N’est-ce pas ce qui a eu lieu en réalité? Qui plus est, n’est-il pas permis de supposer, sans trop forcer les conséquences, qu’après la poussée des indicés de séparation, pendant les neuvième et dixième jours, alors que le fluide vaccin conservait encore une certaine puissance de reproduction, son inoculation n’aurait donné naissance qu’à la vaccine humaine, ces deux jours constituant une période intermédiaire dans le genre de celle qui a été indiquée par M. Bamberger, et mieux encore?

A cela, en effet, il y a une explication toute naturelle : deux virus, le virus-vaccin et le virus varioleux, sont insérés en môme temps au même point d’inoculation. L’un des deux, le virus- vaccin, produit généralement, on peut presque dire toujours, une éruption toute locale;

l’autre, au contraire, le virus varioleux, engendre constamment une éruption générale. L’un a une tendance manifeste à localiser son action sur les points d’inoculation; l’autre a une tendance évidente à étendre son action sur toute la surface de l’enveloppe tégumentaire, et tous les efforts de l’un et de l’autre tendent à ces résultats

contraires. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les

deux virus, forcément réunis au début de l’éruption locale, comme ils l’étaient au moment de l’insertion, se séparent à un moment donné, conformément à leurs tendances naturelles.

Mais allons plus loin, et suivons les conséquences jusqu’au bout. Supposons que l’on eût considéré l’éruption consécutive comme une éruption de vaccine généralisée (supposition qui n’a rien d’extraordinaire, puisque cette généralisation a été admise dans certains cas, par confusion peut-être), et que l’on eût puisé, pour opérer la vaccination, aux pustules de cette prétendue vaccine : que fût-il advenu? eût-on produit autre chose qu’une éruption varioleuse ? L’épidémie multiple qui a été la conséquence des vaccinations opérées à Florac, à Balazuègnes et à Vialas, au mois de mai 1854, est là pour fournir une réponse à cette interrogation.

Il doit en être de même dans toute vaccine mixte, occasionnellement compliquée d’une autre affection morbide, virulente et contagieuse.

Quant à la vaccine syphilitique, quelques cas isolés, racontés par-ci par-là ; quelques grands faits, ceux de Lucques, de Crémone, de Rivalta et d’Auray ; non pas des épidémies, l’expression est impropre, mais quelques exemples, frappants parle nombre des victimes, de trans-

mission, par la vaccination, de la vérole associée à la vaccine : tel est son bilan réel, effectif, résultat de la faillibilité humaine et médicale.

Voici, du reste, les faits aujourd’hui connus et consignés dans les annales de la science. Ils sont à peu près tous décrits et résumés par M. Depaul, dans les rapports qu’il a adressés officieusement ou officiellement, en premier lieu à l'Académie de médecine, en son nom personnel; en second lieu à M. le Ministre du Commerce, au nom de M. H. Roger comme au sien, et à l’occasion des événements de Lucques, de Crémone, de Rivalta et d’Auray.

Connaissant le but que se proposait M. le Directeur actuel de la vaccine en France, savoir : la mise en pratique de la vaccine animale, on ne l’accusera certainement pas de les avoir amoindris.

Néanmoins, et en somme, à quel chiffre élèvent-ils le nombre des vaccinés syphilitiques plus ou moins scientifiquement constatés ? A trois ou quatre cents environ.

Y a-t-il donc là de quoi tant crier ? Y a-t-il là motif à prononcer anathème contre la vaccine, quand on songe aux milliers et aux milliers de vaccinations qui sont annuellement pratiquées dans tous les pays du monde civilisé ; quand on pense qu’en définitive ces trois ou quatre cents cas de vaccine syphilitique sont le résultat de quinze ou seize tentatives d’inoculations vaccinales dont cinq ont été malencontreusement étendues à un trop grand nombre de personnes, avant qu’on ait eu le temps de s’apercevoir de leurs dangereuses conséquences, et dont neuf ont été fort heureusement limitées à un trèspetit nombre d’individus ; quand on s’imagine surtout

qu’avec quelques précautions de plus, tout le mal, ou du moins une grande partie du mal, eût probablement pu être évité?

Je suis aussi éloigné de le croire que je suis peu disposé à abandonner la vaccination, parce qu’elle a produit une fois entre mes mains une vaccine variolique suivie d’épidémies de varioles, ou à renoncer, pour la médecine de l’enfance, à l’usage des mouches de Milan, malgré les deux faits exceptionnellement malheureux qui, à ma connaissance, se sont manifestés à la suite de leur application, et que j’ai eu l’occasion de signaler au début de ce Mémoire.

Et maintenant citons les faits recueillis par M. Depaul, et destinés à démontrer l’infection syphilitique produite par la vaccination.

« Quand on parcourt, dit M. Depaul, tout ce qui a été écrit par les détracteurs de la découverte de Jenner, et ils furent nombreux au commencement de ce siècle, il est difficile de ne pas admettre que des faits semblables à ceux qui se sont passés à une époque plus rapprochée de nous ne se fussent déjà produits ; seulement ils manquent de détails suffisants, et s’ils constituaient les seuls arguments qu’on pût invoquer, il faut bien convenir qu’il serait encore permis de rester dans le doute. Ceci s’applique surtout aux publications des Drs William Rowley, Moseley et Squirrel. Il se pourrait bien toutefois que leur cowpox-gale, ou leur cowpox-ulcère, pût se rattacher à la syphilis, au moins dans quelques cas.

» Voici des faits qui paraissent plus concluants et qui semblent établir qu’en prenant du vaccin sur un individu atteint de syphilis, on peut, en même temps et dans la

môme pustule, puiser le principe syphilitique. Je commence par ceux du professeur Gaspard Cerioli, qui sont cités partout, et qui ont été publiés pour la première fois par le professeur Barbantini (de Lucques). Pour ne pas trop allonger mon sujet, je me contente d’en donner, comme pour les autres, un résumé succinct, mais fidèle.

» 1° Une petite fille de 3 mois (enfant-trouvée) fut vaccinée avec du vaccin pris sur un enfant bien portant et qui ne cessa pas de 1 etre. Des pustules régulières se développèrent et servirent à inoculer quarante-six enfants. Six de ces derniers eurent des pustules normales avec lesquelles on inocula cent autres enfants qui ne présentèrent ultérieurement aucun symptôme de syphilis. Chez presque tous les autres, on observa sur les points où les piqûres avaient été faites, des ulcères recouverts de croûtes permanentes ou des ulcères indurés. Ces accidents survenaient au moment de la chute des croûtes vaccinales. Plus tard, on vit apparaître des ulcères de la bouche et des parties sexuelles, des éruptions croûteuses sur le cuir chevelu, des taches cuivrées, des ophthalmies. Le système glandulaire et le système osseux ne furent point épargnés.

» Ces accidents se communiquèrent aux nourrices et aux mères des enfants.

» La Commission sanitaire fut officiellement informée. Elle nomma une Commission spéciale dont le Dr Cerioli fut le secrétaire, et qui constata la nature syphilitique des accidents présentés par les enfants et les nourrices. Admis à l’hôpital, ils furent traités par le bichlorure de mercure à l’intérieur et les frictions mercurielles. Dix- neuf enfants moururent ; les autres se rétablirent plus ou moins vite, en conservant toutefois une grande faiblesse des membres

inférieurs. Toutes les femmes infectées furent guéries. »

2° En 1860, M. le professeur Gerioli a communiqué à M. le Dr Viennois la nouvelle observation que voici. Elle se trouve signalée dans le Mémoire de M. Lepileur.

« En 1841, un enfant des environs de Crémone, né de parents syphilitiques, mais n’ayant pas de symptômes apparents au moment de sa vaccination, servit à inoculer soixante-quatre individus qui furent contaminés. Le premier phénomène fut une ulcération sur quelques-uns des points inoculés, suivie plus tard de taches de couleur cuivrée sur le corps, avec des ulcérations aux aines, aux parties génitales, à l’anus, à la bouche. La maladie ne fut pas reconnue au début ; ce ne fut que longtemps après que les mercuriaux furent administrés; cinquante-quatre personnes guérirent, huit enfants et deux femmes succombèrent.

»3° Dans le courant de l’année 1849, la petite- vérole éclata dans la ville de R. ... , et de nombreuses vaccinations devinrent nécessaires. Dix familles subirent cette opération du 1 4 au 15 février, et presque tous leurs membres devinrent malades. Après trois ou quatre semaines apparurent simultanément, sur la place des piqûres, des ulcères qui avaient tout à fait les caractères syphilitiques, et quelque temps après suivirent des manifestations secondaires. Les personnes atteintes étaient au nombre de dix-neuf, et avaient entre 11 et 40 ans. Il était impossible de suspecter la moralité de la plupart d’entre elles.

» Toutes ces revaccinations avaient été faites par un vétérinaire. Le vaccin avait été pris sur un enfant qui était fort et qui paraissait complètement sain. Cependant une éruption érythémateuse ne tarda pas à se montrer chez

lui, à la partie interne du pli inguinal, à la marge de l’anus et au visage. Lorsqu’il fut soumis à l’examen d’un médecin, le 21 février, il offrait toutes les apparences d’une roséole syphilitique, il mourut six jours après. On sut depuis que l’éruption vaccinale ne s’était pas faite régulièrement chez lui , que le huitième jour il n’y avait pas encore trace de boutons. Plusieurs autres enfants, vaccinés en même temps que celui-ci, ne présentèrent rien d’anormal.»

Cette observation se trouve consignée dans un journal de médecine de Berlin ‘ .

« 4° Un enfant de 6 ans avait été jusque-là parfaitement bien portant; ses parents n’avaient jamais été malades. On le vaccina en Irlande. A la place de la piqûre, il se développa une ulcération qui mit beaucoup de temps à guérir; une éruption générale se déclara ensuite et persista pendant plusieurs mois. Au bout de trois ans, il existait encore sur les bras des taches cuivrées; un ulcère s’était déclaré au gosier, et l’enfant était en danger de mort1 2 .

» 5° Une fille de 3 ans, d’une bonne constitution, et qui n’avait jamais été malade, fut vaccinée. Les trois piqûres dégénérèrent en ulcères profonds, à base dure, qui restèrent deux mois sans se cicatriser. Trois mois après l’opération, on observait, sur le tronc et les membres, des croûtes aplaties, à forme herpétique, avec une large auréole érythémateuse, de teinte cuivrée. Elles étaient surtout très-nombreuses aux cuisses. Les cicatrices

1 Medicinische Zeilung. Avril 1850.

a Medical Times. 1 août 1858.

des plaques qui apparurent les premières avaient une couleur cuivrée très-prononcée. L’enfant était en proie à une véritable cachexie syphilitique ' .

» 6° Le Dr Hübener, médecin sanitaire à Hollfeld (Bavière), vaccina huit enfants, tous bien portants, ainsi que leurs parents. Il prit le vaccin sur l’enfant de la hile Marguerite, âgée de 29 ans. Au dire des parents des vaccinés, les résultats de cette inoculation n’auraient pas été ceux d’une vaccination ordinaire. Chez la plupart des enfants, les premiers effets ne se seraient manifestés qu’au bout de quinze jours au plus. À la place des piqûres se seraient produites de petites vésicules qui n’auraient pas tardé à se rompre, laissant à leur place de petites ulcérations suppuratives. Celles-ci se seraient peu à peu étendues, les unes en superficie, les autres en profondeur. — Quelques enfants auraient eu néanmoins, huit jours après la vaccination, des boutons analogues à ceux de la vaccine; mais ces boutons, au heu de suivre la marche ordinaire, se seraient transformés plus tard en petits ulcères qui auraient fini par devenir confluents, et dont la guérison n’aurait eu heu qu’au bout de plusieurs semaines, ou même de plusieurs mois. Trois mois après, la plupart de ces enfants n’offraient plus d’ulcères, mais ils avaient des élevures aplaties ou verruqueuses aux parties génitales. Plus tard, des manifestations semblables eurent heu au pourtour de l’anus, dans le pli interfessier, à la partie interne des cuisses, au bas-ventre. A la même époque, apparurent des éruptions suspectes chez les mè-

« Observation de M. James Whitcheard (Third report of the Clinical Hospital Manchester ).

res, et chez les bonnes des enfants vaccinés: rhagades, condylomes à l’anus et aux parties génitales 4 . »

7° Un autre fait du même genre a été rapporté, à la même époque, par M. Bouvier. Bien qu’il ne figure pas dans la liste de M. Depaul, il doit trouver sa place ici.

« En 1856, à Lupara, dans le royaume de Naples, M. Marone vaccina, dans les premiers jours de novembre, un certain nombre d’enfants avec du vaccin en tubes qui venait de Campo-Basso, et qui se trouvait coloré par un peu de sang. Une première vaccinifère, Philomène Listorti, âgée de 8 mois, reçut le vaccin, et le transmit ensuite aux autres. Vingt-trois de ces enfants furent atteints de syphilis. Les mères qui allaitaient contractèrent à leur tour la même maladie et la communiquèrent à leur mari. Quelques enfants moururent, et des adultes furent en danger de mort. Onze enfants d’une seconde série, vaccinés avec le vaccin des premiers par M. Marone, devinrent également malades; puis leur mère, et d’autres nourrissons allaités par ces femmes 2.»

8° Les deux observations suivantes qui se trouvent, comme les précédentes, rapportées dans l’excellente Thèse de M. le Dr Viennois, avaient d’abord été adressées à l’Académie de médecine 5. Elles sont dues à M. Jules Lecocq.

« En 1858, le 4 mai, un soldat appartenant à un régiment d’infanterie de marine fut revacciné, ainsi que plusieurs de ses camarades. Le vaccin, qui fut inoculé par trois

1 Gazette hebdomadaire. 1855. — Annales d1 2 3 hygiène, tom. XXI. pag. 3S6.

2 Union médicale, pag. 414. 1865.

3 Gazette des hôpitaux. 24 décembre 1859.

piqûres à chaque bras, avait été pris sur de belles pustules vaccinales que portait un autre militaire qui trois mois auparavant avait eu un chancre induré (je n'ai pas besoin de dire que cet antécédent était complètement ignoré). Au bout de huit jours, l’opération paraît avoir échoué; seulement, à l’endroit de l’une des piqûres, il y a une légère irritation, et un point noir entouré d’un cercle rouge assez prononcé, avec chaleur et démangeaison. Peu à peu l’inflammation gagne, et bientôt apparaît une ulcération qui s’étend, se creuse, et produit alors une vive douleur. Les bords delà plaie sont taillés à pic; elle offre une coloration violacée; du soir au lendemain, elle se couvre d’une croûte brune emprisonnant un pus ichoreux et sanguinolent de mauvaise nature. La base s’indure, les ganglions axillaires s’engorgent; en peu de temps, elle atteint les dimensions d’une pièce de 2 francs, et comprend toute l’épaisseur du derme.

» Plus d’un mois fut nécessaire pour obtenir la cicatrisation, et cet ulcère conserva longtemps un mauvais aspect. Il était rouge, irrégulier, boursouflé, douloureux, se recouvrait de croûtes analogues à celles de l’ecthyma, et s’excoriait facilement. La santé générale s’al téra, et ce soldat avait à peine repris son service depuis quelques jours, lorsqu’il fut obligé de rentrer à l’infirmerie. Il offrait alors sur tout le corps une éruption de prurigo, de lichen et depustules d’acné. Des bains alcalins et un traitement dépuratif modifièrent heureusement l’éruption, et ce malade put quitter l’infirmerie; mais, quelques jours après, une éruption beaucoup plus caractéristique se montra, et il dut entrer à l’hôpital delà marine, le 8 novembre.

» Il présentait alors, surtout sur le dos et la face externe des bras, de nombreuses plaques de psoriasis avec une teinte cuivrée caractéristique, des croûtes d’impétigo sur le cuir chevelu, des ganglions cervicaux engorgés et un peu de rougeur au pharynx. Traité par la liqueur de van Swieten, le bicblorure de mercure et l’iodure de potassium, il put quitter l’hôpital le 24 juin 1859, dans un état très-satisfaisant.

» 9° Le même jour, 4 mai, un autre soldat, âgé de 25 ans, et d'une bonne santé, fut revacciné avec le même virus, par la même personne, et avec la même lancette. Au bout de huit jours, aucune éruption vaccinale n’avait paru, mais une des piqûres s’était enflammée, puis recouverte d’une croûte assez épaisse qui cachait une ulcération de mauvaise nature, à base indurée, tendant continuellement à s’agrandir. Cet homme ne put reprendre son service qu’au bout d’un mois et demi; il paraissait alors complètement guéri. Un mois plus tard il revint à la visite, accusant un malaise général et offrant des rougeurs sur tout le corps. On reconnut une roséole. Quelques jours après, survinrent des croûtes d’impétigo sur la tète, avec un engorgement des ganglions cervicaux ; les parties génitales et la face interne des cuisses se couvrirent de pustules plates caractéristiques. Ce malade affirma n’avoir jamais eu d’affection syphilitique.

» Après un traitement spécifique, qui fut longtemps continué, il sortit de l’hôpital définitivement guéri.

» 10° Vers la fin de mai 1861, le chirurgien Coggiola vaccina, avec du virus renfermé dans un tube qui lui avait été envoyé par le conservateur d’Acqui, un enfant de 1 1 mois qui jouissait d’une parfaite santé et qui avait

une constitution robuste. Dix jours après, le 2 juin, on prit du vaccin dans les pustules de cet enfant, et l’on s’en servit pour inoculer, dans une seule séance, quarante-six enfants, qui tous, d’après l’observation, étaient parfaitement sains.

» Le 12 du même mois, 17 autres enfants furent vaccinés avec du liquide de l’un des 46 de la première série. Le chiffre des vaccinés s’est donc élevé à 63, et sur ce nombre on dit que 46 ont été plus ou moins infectés de syphilis.

» Le premier enfant vacciné avec le virus renfermé dans le tube venant d’Acqui était encore vivant au moment de la publication de l’observation, mais il était dans un état de marasme très-prononcé. Le second, qui a fourni le vaccin aux 17 enfants de la deuxième série, est mort • peu de temps après. Nous regrettons vivement, avec tous ceux qui ont- commenté ces faits, qu’on n’ait pas donné de détails précis sur ce qui s’est produit dans la santé de ces deux enfants qui ont été le point de départ des malheurs nombreux qu’on a eu à déplorer. Mais cela ne nous paraît pas une raison suffisante pour repousser l’observation tout entière, et, pour justifier cette assertion, il nous suffira d’en continuer la narration jusqu’au bout. Disons d’abord ce qui arriva aux autres enfants.

» 39 sur les 46 de la première série, et 7 sur les 17 de la seconderont présenté des traces d’infection syphilitique.

» L’infection s’est manifestée en moyenne le huitième jour après l’insertion du vaccin; les limites extrêmes ont été dix jours et*deux mois, et voici ce qu’on a vu : Chez quelques enfants, la pustule vaccinale, au moment où elle aurait dû se cicatriser, s’enflammait et s’entourait d’une

auréole rouge, livide ou cuivrée; en même temps elle s’étendait et recommençait à suppurer. Chez d’autres, la cicatrisation était déjà achevée lorsque apparaissait une ulcération sur la cicatrice. Cette ulcération se recouvrait de croûtes qui se renouvelaient incessamment. Chez un certain nombre, enfin, l’ulcération des boutons de vaccine prenait d’emblée un mauvais aspect, et était suivie d’une éruption générale que malheureusement les médecins n’ont pas pu voir.

» Au bout de quelques semaines, la population s’émeut, on accuse la vaccine, et le docteur Pouza, qui en était cause, va prendre conseil du Congrès médical, réuni en ce moment à Acqui. Celui-ci nomme une Commission qui se rend à Rivalta, le 7 octobre. Elle procède à une enquête, et son rapporteur, M. le Dr Pachiotti, en publia les résultats.

» En voici les conclusions : Au 7 octobre, 7 enfants étaient morts sans traitement, parce que la véritable nature de la maladie n’avait pas été reconnue. Depuis, on avait institué un traitement spécifique, et il n’y avait pas eu de nouveaux cas de mort. 14 enfants étaient en voie de guérison, mais 3 étaient en danger.

» Sur les 46 enfants infectés, 23 étaient dispersés dans différentes communes, de sorte que l’examen de la Commission n’a porté que sur 23 individus dont les observations sont annexées au rapport de M. Pachiotti. Il résulte des détails qu’elles renferment que la syphilis s’est révélée par les symptômes suivants : pustules plates, tubercules muqueux à la région anale et sur les organes génitaux, ulcérations spécifiques des lèvres et de la gorge, pléiades ganglionnaires inguinales et cervicales, syphilidesdi-

verses, alopécie, ulcérations secondaires sur le prépuce, tubercules cutanés, tumeurs gommeuses ; chez 2 enfants, marasme et cachexie. Quelques-unes des mères qui nourrissaient les enfants infectés ont eu des pustules plates aux mamelles * .

» 11° Dans le courant de l’année scolaire 1861-1862, un fait des plus intéressants s’est passé à la clinique de M. le professeur Trousseau, à l’Hôtel-Dieu. Une jeune femme, âgée de 18 ans, entre dans cet hôpital le 6 septembre 1861, pour une affection utérine. Examinée à plusieurs reprises, on s’assure qu’elle ne présente aucun symptôme de syphilis. Elle n’a que quelques granulations sur le col, et un peu de catarrhe de cet organe.

» Pendant son séjour à l’Hôtel -Dieu, une épidémie de variole ayant éclaté, on la soumit à la revaccination. On se servit du liquide provenant de pustules vaccinales. Quatre enfants furent inoculés en même temps, et chez eux tout se passa régulièrement; ils furent observés pendant vingt jours. Seulement la jeune malade de M. Trousseau avait été inoculée aux deux bras, comme d’habitude, mais le résultat fut complètement négatif, ce qui n’étonna pas, puisqu’elle avait été vaccinée dans son enfance. Un mois après sa sortie, elle revint à l’Hôtel-Dieu, souffrant beaucoup de son bras gauche, qui offrait à l’endroit des piqûres deux grosses pustules ecthymateuses. On ne s’en inquiéta pas, et on crut à l’éruption tardive de pustules vaccinales, irritées sans doute par des frottements. Mais bientôt la scène changea ; on reconnut que les ganglions

4 Gazetta medica italiana. 1861. Gazelle hebdomadaire de Paris.

axillaires étaient engorgés; on vit apparaître une roséole syphilitique, et les médecins les plus compétents déclarèrent qu’elle présentait un type de syphilis : rien n’y manquait. On constata deux tubercules à base large, dure, saillante, à circonférence indolente, et une roséole répandue sur la peau .

» 12° Dans la séance du 26 août 1863, M. Chassaignac mit sous les yeux de la Société de chirurgie un enfant de 2 ans, sevré depuis un an, et qui avait été nourri par sa mère. D’après les renseignements, on ne pouvait invoquer une syphilis héréditaire. Cet enfant avait été vacciné le 27 juin 1863. L’éruption vaccinale suivit une marche régulière ; vers le quinzième jour, les croûtes tombèrent ; les cicatrices paraissant définitives et normales, la mère cessa d’observer les bras de son enfant. Quelques jours après, elle découvrit trois ulcérations à la place des cicatrices, une à gauche, deux à droite. Ces ulcérations ont suppuré, se sont étendues, et elles avaient, le 26 août, l’étendue d’une pièce de 50 centimes. Celles de droite étaient recouvertes d’une croûte épaisse à la périphérie, mince et de formation récente au centre. Elles étaient indolentes et reposaient sur une base dure. L’ulcération du côté gauche était plus enflammée ; son centre était dépourvu de croûte, elle offrait d’ailleurs les mêmes caractères.

» A droite, on voyait en outre deux cicatrices normales ; à gauche, il y en avait une pareille, et une autre présentant un soulèvement papuleux récent.

» Les ganglions de l’aisselle étaient engorgés des deux côtés; les ganglions cervicaux étaient aussi légèrement développés. Sous l’oreille droite, il y avait une papule

cuivrée recouverte de petites squames grisâtres. Sur la poitrine, l’abdomen et le dos, existait une éruption à léger relief, d’une coloration un peu cuivrée, surtout à la partie supérieure de la poitrine. La Société de chirurgie, sous les yeux de laquelle fut placé le petit malade, reconnut sans hésitation et affirma positivement l’existence d’une syphilis vaccinale.

» 13° Deux faits du même genre ont été communiqués à l’Académie de médecine par MM. Devergieet Hérard f.

» 1 4° Dans la séance du 1 1 octobre 1864, M. le Dr Viennois nous a fait connaître deux nouvelles observations qui sont dues au Dr Adelasio, vice-conservateur du vaccin à Bergame. Elles sont consignées dans un rapport de ce médecin. Je les reproduis textuellement d’après le travail du médecin de Lyon.»

Premier fait. — « Le 15 mai 1862, M. Quarenghi vaccina, près de Bergame, six enfants avec les pustules vaccinales d’une petite fille qui, au dire des mères, avait une éruption à la peau le jour de la vaccination. Cinq enfants sur six, dont l’âge variait entre 4 et 1 1 mois, eurent aux points va'ccinés des ulcères indurés. Des symptômes généraux (roséole, plaques muqueuses) se montrèrent ultérieurement. Chacun de ces enfants servit de contagion dans sa propre famille ; c’est ainsi que le premier, âgé de 5 mois, Catherine L..., infecta sa mère et successivement doux autres nourrices qui lui donnèrent accidentellement le sein. Chez les trois femmes, ce fut le même accident : chancre induré du mamelon avec adénite

' Bulletin de l'Acad., tom. XXVIII, pag. 664-1 189. Paris, 1862-63.

axillaire. Une de ces deux nourrices infecte deux enfants

en leur donnant à téter, le sien d’abord, et un second qu’elle allaita par hasard (chancre céphalique). Enfin, Catherine L..., à l’âge de 11 mois, infecte sa sœur âgée de 20 ans. Cette dernière donnait à manger à sa petite sœur avec la cuiller, et cet instrument a servi de mode de propagation.

» Le deuxième vacciné qui a été infecté est Dominique T..., âgé de 5 mois. Il infecta sa mère (chancre du mamelon). Plus tard, arrivent les accidents secondaires. Après cette époque, infection du mari : ulcère au pénis, bubon inguinal.

» Le troisième, Mathieu M..., âgé de 8 mois. A l’ulcération du bras succèdent, trois mois après, des plaques muqueuses. Il infecte sa mère (chancre du mamelon, et plus tard plaques muqueuses du vagin et des grandes lèvres). Après cette époque, chancre du pénis chez le mari ; adénite indolente.

» Le quatrième vacciné est une fille de 2 mois ; elle infecte sa mère (chancre du mamelon) ; cette dernière infecte le mari (chancre de la verge) . Un frère de l’enfant, âgé de 4 ans, faisait manger sa sœur avec sa cuiller; il est infecté (chancre de la lèvre).

» Le cinquième est Joseph V , âgé de 9 mois; il

infecte la nourrice (le mari n’eut rien) et le fils de la nourrice par un instrument de ménage. La mère, qui venait d’accoucher, réclame son enfant pour lui donner le sein, et faire monter son lait avant que le nouveau-né ait pris. Elle est infectée. Le mari eut la syphilis à son tour.

» Le sixième enfant est resté indemne.

» En tout, 23 victimes, dont 4 morts.

ï Le 26 mai 1862, le cinquième vacciné, Joseph Y.. sert à vacciner neuf enfants qui demeurent indemnes. Le 31mai, un de ces neuf enfants, Charles P..., sert à en vacciner trois autres qui demeurent également indemnes.»

Deuxième fait. — « Le 21 septembre 1863, la hile d’un médecin de campagne , qui eut, quelques jours après, une éruption syphilitique générale, servit à vacciner deux enfants (Cornago et Corelli), à Aimé, près de Bergame. Les boutons vaccinaux du vaccinifère, dans ce cas-ci comme dans le précédent, sont normaux. Mais les deux vaccinés ont des ulcères aux bras au bout de trentecinq jours, et, vers le milieu de novembre, des plaques muqueuses aux fesses, au pourtour de l’anus, etc. Une des mères est devenue syphilitique. M. le Dr Adelasio est d’avis qu’il faut accuser le virus vaccinal, et non le sang.

» 15° La Gazette des Hôpitaux, dans son numéro du 22 octobre 1864, a inséré une nouvelle observation qui lui a été adressée par un de ses correspondants de Béziers. Elle présente des détails curieux qui nous engagent à la consigner ici in extenso .

» Le 19 mars 1863, la nommée A. M... vint chez moi avec un enfant de 10 mois qui avait été vacciné depuis huit jours, pour me prier de vacciner les enfants de deux de ses amies qui venaient avec elle. Je procédai à l’opération avec la précaution de ne pas faire saigner les pustules, qui étaient bien développées et ne présentaient rien d’anormal.

» Au moment de recueillir du vaccin pour faire au second enfant la dernière piqûre, la vaccinifère fit un

fort mouvement, et, la pointe de la lancette pénétrant plus profondément, une gouttelette de sang vint colorer le virus, qui , à mon grand regret aujourd’hui, fut néanmoins inoculé. Vingt-deux jours après, cette femme me porta son enfant, qui était couvert de boutons. Voici ce que je constatai : les pustules vaccinales s’étaient parfaitement développées et avaient régulièrement parcouru leurs périodes ; il n’y avait d’exception à faire que pour celle qui résultait delà dernière inoculation, et dont je me rappelais fort bien la position.

» Ce boulon présentait tous les caractères d’un véritable pseudo-chancre. Il était surmonté d’une croûte parfaitement conoïde, d’une couleur sombre et très-luisante. Cette croûte offrait environ 2 centimètres de diamètre, et elle était légèrement ulcérée à la circonférence.

y> Autour de ce pseudo-chancre, et dans un rayon d’un demi-centimètre, il existait des papules lenticulaires très-lisses, régulières, d’un rouge pâle et en très-grand nombre.

» Dans l’aisselle du même côté, s’observait une glande engorgée, du volume d’une moyenne noisette. Elle était mobile, douloureuse au toucher ; quarante-neuf jours après, le pseudo-chancre était ulcéré et présentait une induration considérable. Le corps de l'enfant était couvert d’une roséole syphilitique et de plaques aux parties génitales qui ne laissaient plus de doute sur la nature de l’infection.

» Afin do me rendre compte de la nature de cette maladie, je me transportai chez l’enfant qui m’avait fourni le vaccin : il était fort beau en apparence, et les pustules vaccinales étaient parfaitement guéries. L’inspec-

tion de son corps me laissa voir de nombreuses taches de syphilides papuleuses. Les ganglions cervicaux étaient fortement engorgés, et il existait quelques boutons aux parties génitales et à l’anus, d’une nature plus que douteuse.

» Le père de cet enfant m’apprit qu’étant soldat il avait eu un chancre induré pour lequel il avait été traité trente-cinq jours à l’hôpital de Tours. Il était loin d’être guéri et présentait de nombreuses traces de syphilis constitutionnelle, telles que : croûtes au cuir chevelu, engorgement des gangliops cervicaux postérieurs, taches de syphilides et plaques à l’anus.

» Je dois dire en terminant que l’autre enfant , vacciné avec le même virus, et dans la même séance, n’a absolument rien eu L»

16° Enfin, à l’occasion du rapport, officiel cette fois, queM. Depaul1 2 a adressé, au nom de M. H. Roger comme en son nom personnel, à M. le Ministre du Commerce, sur les faits de syphilis vaccinale observés sur plus de 100 enfants au mois de juillet 1866, dans le département du Morbihan, M. le Rapporteur s’exprime ainsi devant l’Académie de médecine, dans la séance du 13 novembre de la même année :

» Voici , en quelques mots, les faits sur lesquels MM. Closmadeuc et Denis avaient appelé l’attention de cette assemblée.

» Une sage-femme, au bourg de Grandchamps, près

1 Union médicale , janvier 18G5, pag. 14, 15, 26, 27, 28, 29 et 30.

2 Rapport de M. Depaul. Séance de l'Académie de médecine du 13 novembre 1866 et suivantes.

d’Auray, arrondissement de Vannes, reçoit, le 20 mai 1866, de la Préfecture, du vaccin sur 'plaques ; le 21 du même mois, deux enfants du nom de Mahé et de Norcy, paraissant jouir tous deux d’une excellente santé, sont inoculés avec ce vaccin. Huit jours après, la même sagefemme prend du vaccin sur le bras de Norcy et l’inocule à un troisième enfant, Françoise Rosnaro , âgée de 3 mois, forte et en apparence très-bien portante. Gomme il devait servir à de nombreuses vaccinations, on fit six piqûres à chaque bras qui donnèrent lieu à autant de pustules vaccinales. Le 3, le 4 et le 5 juin, la sagefemme, suivie de cet enfant, se transporta dans plusieurs communes et fit de nombreuses vaccinations (plus de 80 a-t-elle dit). Le 12 juin, deux enfants de cette première série, Baulaire et Audran, servirent à de nouvelles vaccinations qui donnèrent les mêmes résultats malheureux, et aujourd’hui, écrivent nos confrères le 9 juillet, nous avons pu réunir trente enfants- appartenant à ces deux séries, et tous nous ont présenté des accidents syphilitiques primitifs ou secondaires bien caractérisés. »

M. Depaul rend compte ensuite du résultat de la mission dont il a été chargé, avec M. H. Roger, pour instruire une enquête scientifique sur ces faits. 11 termine son rapport par ces conclusions :

« 1° Plusieurs des enfants qui ont été soumis à notre examen étaient bien réellement atteints de syphilis secondaire.

» 2° Il nous paraît impossible d’expliquer leur contamination autrement que par la vaccination, et ce sont bien là des cas de syphilis vaccinale que nous avons eus sous les yeux.

« 3° Quant à l’origine du virus syphilitique, il nous paraît très-probable que c’est dans le liquide vacinal envoyé par la préfecture de Vannes qu’il faut la placer * . »

Telles sont à peu près toutes les observations de syphilis après vaccination qui ont été faites et recueillies dans la pratique médicale, depuis la découverte de Jenner.

Elles ont servi de base, non-seulement aux rapports et aux discours de M. Depaul, mais encore aux discussions naturellement soulevées au sein de l’Académie de médecine par ces rapports eux-mêmes.

Révolutionnaire au premier chef, le premier d’entre eux a commencé par soulever une véritable tempête d’opposition parmi les membres de ce corps savant.

On lui a reproché « d’être inopportun; de faire, en un moment où l’on était menacé de tous côtés par la variole, un nouveau procès à la vaccine, au risque de compromettre la foi si vive du corps médical et d’une grande partie de la société dans ce culte de préservation qu’il a fallu tant d’efforts pour édifier tel qu’il est» (Ricord *).

On l’a accusé « de soulever une question prématurée, aventureuse (Gibert1 2 3); de contenir encore bien des obscurités(Briquet4); de s’appuyer sur des faits incomplets, manquant de détails nécessaires pour entraîner la conviction; sur des faits dont quelques-uns peuvent trouver leur explication toute naturelle dans plusieurs états pathologiques, tels que : 1° les éruptions vaccinales généralisées; 5° le

1 Séance de l'Académie du 13 novembre 1866. Union médicale du 15 novembre, pag. 317.

2 Union médicale, pag. 78. 1865.

3 Ibid. , pag. 464. 1865.

* Ibid., pag. 366. 1865.

phagédénisme vaccinal; 3° une foule d’éruptions vulgaires qui auraient pu se développer sans la vaccine» (Blot ').

On lui a fait, avec un dédain superbe et malséant, le reproche de s’étayer « de faits qui n’ont été vus que par les médecins qui pratiquent la vaccine en courant, et de loin en loin, mais qui n’ont jamais été aperçus par ceux qui sont chargés d’un service public (Bousquet1 2); de faits enfin qui sont en complète opposition avec les idées acceptées et jusqu’alors professées par les maîtres » (Ricord 3).

On pouvait mieux encore, et l’on n’y a pas manqué, lui reprocher d’avoir déplacé la question, en la portant sur le terrain des doctrines syphilographiques (Devergie4) .

Mais il était surtout révolutionnaire. Je maintiens mon dire.

En effet, en admettant ses conclusions, il fallait rompre avec les anciens errements, répudier les témoignages des auteurs les plus remarquables et des praticiens les plus expérimentés: Hunter, Husson , Bousquet, Steinbrenner, Taupin, Devèze, Lecœur, etc., etc; il fallait s’inscrire en faux contre les documents présentés, en 1857, par le Comité général d’hygiène, sur l’histoire et la pratique de la vaccine, aux deux chambres du Parlement anglais, par ordre de Sa Majesté la Reine d’Angleterre. Et cependant, au bas de ces documents se trouvent les signatures des hommes les plus haut placés dans la science médicale française et étrangère, tels que: Ghomel,

1 Union médicale, pag. 126. 1865.

2 Ibid., pag. 459. 1865.

a Ibid., pag. 73-74. 1865.

* Ibid., pag. 330. 1865.

Moreau, Rayer, Rostan, Sédillot, StoRz, Velpeau, et autres! Tous, ou presque tous, ne se sont-ils pas prononcés très-carrément, à cette époque, contre la transmissibilité de la syphilis par la vaccination, bien que l’on connût et que l’on eût déjà publié les observations du professeur Gerioli, du vétérinaire B. . du Dr Hübener, de MM. Munell et Whitehead, qui datent de 1821-1824, de 1849, de 1852, de 1854 ?

Il est vrai qu’à cette époque, en 1857, ces déclarations au Parlement anglais ne pouvaient qu’être moins étonnantes: les faits alors connus n’avaient pas atteint ce degré de notoriété qu’ils ont acquis plus tard en se multipliant.

Mais ce qui doit surprendre, c’est qu’au jour de la discussion dont il s’agit, on ait fait un grief à M. Depaul d’avoir pris l’initiative dans cette circonstance, et qu’on le lui ait fait sentir en renvoyant son rapport à la Commission de vaccine, au lieu de l’adresser au Ministre du Commerce, auquel il était destiné.

Encore et toujours un veto commandé par la règle établie.

Faudra-t-il donc sans cesse que la voix du maître nous glace, que son bâton nous frappe et nous arrête sur la voie du progrès! Faudra-t-il donc toujours que la règle établie nous empêche de marcher en avant! On n’a pourtant pas, j’imagine, la prétention de la rendre immuable et sacrée ! Autant vaudrait, renouvelant la sentence du Saint-Office et de la sacro-sainte Inquisition, déclarer que Galilée commit effectivement une hérésie; «qu’il fut hérétique et fourbe »; qu’il fut coupable de penser; qu’il eut tort de parler; qu’il serait plus raisonnable de croire, en-

: il

eore en ce moment, que c’est le soleil qui tourne autour de la terre, et non la terre qui tourne sur elle -même !...

E pur si muove ! et cependant elle se meut !

La règle établie fera-t-elle’ donc toujours la guerre aux idées? A quoi bon ! Les conservateurs, les défenseurs quand même de la règle n’apprendront-ils donc jamais que cette guerre ne sert tout au plus qu’à obscurcir momentanément la lumière, à retarder pour un peu de temps l’explosion de la vérité? Que, quand ces idées sont bonnes, essentiellement lumineuses et véridiques, elles finissent toujours par faire leur chemin dans le monde; que, lorsqu’elles sont mauvaises et illusoires, l’illusion s’évanouit bientôt, et qu’alors elles ne tardent pas à tomber d’elles-mêmes dans l’oubli le plus profond ?

Je neveux pas dire par là qu'il faille accepter toutes les idées émises, sans examen, sans réserve et sans contrôle, sauf à les abandonner ensuite. D’où qu’elles viennent, il faut au contraire les examiner avec une sévère attention ; mais il convient surtout de faire cet examen sans parti-pris, avec une bienveillante impartialité.

Ce qui doit surprendre encore, c’est de voir, au début de la discussion et au premier rang des opposants, le plus éminent de nos syphilographes modernes. J’ai nommé M. Ricord.

Il faut dire aussi que, soit dans son rapport, soit dans ses discours, M. Depaul a fait assez mal à propos intervenir dans les débats les doctrines syphilographiques de M. Ricord, qu’il les a attaquées avec assez peu de courtoisie, et que cette manière d’agir n’était pas faite pour rendre ce dernier très-favorable aux idées émises par son adversaire.

Il n’en est pas moins vrai que, dès 1863, et à propos d’une observation de syphilide tuberculeuse présentée à l’Académie de médecine par M. Devergie, comme conséquence présumée d’une vaccination pratiquée à l'hôpital Sainte-Eugénie, M. Ricord prononçait à la tribune académique ces paroles mémorables :

« J’ai d’abord repoussé ce mode de transmission de la vérole par la vaccination. Les faits se reproduisant et paraissant de plus en plus confirmatifs, j’ai accepté la possibilité de ce mode de transmission, jo dois le dire, avec réserve; si vous le voulez, avec répugnance. Mais aujourd’hui, je n’hésite plus à proclamer leur réalité* . »

Il est vrai qu’en 1865, pas plus qu’en 1863, M. Ricord ne nie la réalité des faits observés; mais il émet des doutes sérieux contre leur valeur réelle, comme preuve de la transmissibilité de la vérole par la vaccine ; mais il fait des réserves, et pose à son adversaire, comme à lui-même, une foule de points d’interrogation.

Quoi qu’il en soit, la discussion a été engagée et soutenue, d’un côté par MM. Ricord, Blot, Gibert, Briquet et Bousquet, de l’autre par MM. Depaul, Trousseau, Devergie et Bouvier.

Je ne veux pas la suivre, cette fois, dans toutes ses péripéties.

Je me contenterai de citer textuellement l’argumentation de M. Devergie, qui, à mon sens, fait parfaitement connaître la disposition des esprits à celte époque, et résume admirablement les débats.

« Je ne suivrai pas, dit-il, MM. Depaul et Ricord sur

1 Union médicale , pag. 349, 350. 1863.

le terrain où ils ont placé la discussion ; suivant moi, ils l’ont fait dévier du chemin naturel qu’elle devait parcourir. Ils ont ainsi transformé une question de fait en une question de doctrine.

» De quoi s’agit-il, en effet? De déterminer si la syphilis peut ôtro transmise par la vaccination, c’est-à-dire par l’opération à l’aide de laquelle on transmet le vaccin, en y comprenant toutes les circonstances accidentelles qui peuvent surgir.

» C’est dans ces limites que je renfermerai toute mon argumentation.

» Lorsque M. Depaul a donné lecture de son rapporta l’Académie, il a trouvé les esprits très-inégalement répartis en trois catégories. Quelques membres partageaient ses convictions, soit avant, soit en même temps que lui. J’étais de ce nombre, et ce nombre était très-restreint.

» Un groupe un peu plus fort de membres doutaient de la possibilité de la transmission de la syphilis par la vaccine, mais ils ne la repoussaient pas.

» Enfin, la très-grande majorité de l’Académie, mus, les uns par cette pensée qu’une pareille supposition allait porter atteinte au prestige, si mérité d'ailleurs, dont est entourée la vaccine, comme aussi parce que les faits cités n’avaient pas toute l’authenticité désirable, cette grande majorité professait des opinions tout à fait opposées à celles de l’auteur du rapport.

» Deux opposants ont pris successivement la parole, et bientôt les opinions se sont singulièrement modifiées dans cette enceinte.

» Cependant, chacun d’eux avait pris tous les faits un à un ; ils en avaient discuté la portée ; ils les avaient ana-

lysés, disséqués même, que l’on me passe cette expression un peu trop anatomique peut-être. Mais, après avoir prouvé leur impuissance absolue à démontrer, chacun pris isolément, la transmission de la syphilis par la vaccine, ils ont, en définitive, conclu à la possibilité de cette transmission. M. Trousseau, avec le prestige de sa parole et ses raisonnements, a contribué à une modification dans les idées de l’Académie auxquelles je viens de faire allusion, et il est arrivé que le nombre des adhérents s’est accru, que le groupe des esprits douteux a pris des proportions considérables, et qu’un très-petit nombre de membres a conservé ses répulsions pour la propagation de . la syphilis par la vaccine.

» Eh bien! quel est le grand reproche que l'on a fait à l’énoncé des preuves articulées par M. Depaul ? C’est qu’aucun fait cité ne porte avec lui son certificat d’origine.

» C’est contre ce desideratum que je veux tout d’abord m’élever. Je ferai remarquer qu’il ne s’agit pas seulement d’obtenir, dans l’ordre d’idées des opposants, un certificat d’origine; qu’ils doivent encore demander un certificat de dépôt. En effet, la question de l’état syphilitique doit être posée aussi bien à l’égard de l’enfant vacciné que de l’enfant vaccinifère, puisqu’il s’agit de syphilis congénitale ; c’est donc un double certificat que l’on doit demander, pour être conséquent.

» Je vais chercher à démontrer qu’il est de toute impossibilité d’obtenir ces sortes de certificats. Et d’abord, sur quoi reposent-ils? Sur le dire de la mère et sur le dire du père, car le père et la mère, fussent-ils visités et d’apparence saine, qu’ils pourraient pourtant être syphili-

tiques; or, nous connaissons tous la valeur d’une déclaration dans une circonstance de ce genre. Je vais citer un fait qui démontre quelle confiance on peut lui accorder : J’ai soigné, à l’hôpital Saint-Louis, un jeune homme de 29 à 30 ans qui avait une syphilide papuleuse; la nature ne pouvait en être douteuse. Huit jours durant, j’ai insisté, ainsi que mon interne et mes élèves, pour lui faire avouer qu’il avait eu un accident primitif; la négation du fait a été absolue. Néanmoins, j’ai administré au malade un traitement antisyphilitique. Après deux mois écoulés, lorsque tout phénomène morbide avait disparu par le seul fait du traitement interne, le malade, soit par reconnaissance, soit remords d’avoir caché la vérité, m’a avoué qu’il avait eu un chancre mal soigné. Or, cet homme était là isolé, inconnu à l’hôpital; il n’avait aucun motif sérieux pour cacher la vérité ! Que sera-ce quand il s’agira d’un ménage !

» A cet égard, permettez-moi de vous citer un autre fait : J’étais en consultation avec M. Trousseau, il y a très-peu de temps, auprès d’un malade. En ramenant dans ma voiture le médecin de la maison, le Dr Handvogel, la conversation s’est engagée sur la discussion actuelle à l’Académie. Ce médecin me disait: J'ai accouché, il y a six jours, une dame que je connais depuis longtemps. Elle est syphilisée ou dans un état syphilitique. L’enfant est né avec les apparences de la santé. Je connais le mari, mais je sais trois autres personnes qui, à juste titre, pourraient se dire le père de l’enfant ! Veuillez donc demander un certificat d’origine à une pareille famille, et le faire légaliser ! Eh bien ! dans la généralité des cas, il en sera ainsi, un peu plus, un peu moins. D’où

je conclus qu’il est impossible d avoir un certilicat d origine et un certificat de dépôt sur la véracité desquels on puisse compter. Dès*lors, ce n’est pas sur cet ordre de faits qu’il faut asseoir nos convictions.

» Mais, en l’absence de ce document, auquel on a attaché à tort une grande valeur, ne pourrait-on pas chercher ailleurs? Selon moi, c’est la science elle -même qu’il faut invoquer, et c’est avec quelques-unes de ses données que je voudrais porterie conviction dans vos espiits.

«Pendant bon nombre d’années, on a fait des inoculations de syphilis. Parmi les points qu’elles ont contribué à élucider, on peut citer la connaissance plus parfaite des conditions d’évolution des accidents primitifs et des accidents consécutifs de la syphilis. On sait aujourd’hui que les uns et les autres ont une période d’incubation. Elle est, poui les accidents primitifs, de neuf à douze jours, et d un mois à six semaines pour les accidents secondaires.

» Ainsi, quand on inocule le pus du chancre, ce n est que le dixième ou le douzième jour qu’apparaît une sorte de bouton au sommet duquel est une petite vésicule remplie de sanie purulente, qui se crève et laisse une plaie reposant sur une base indurée. La plaie s’élargit, 1 induration fait des progrès, puis les ganglions voisins s engorgent.

«De même aussi, après un délai d’un mois à six semaines, suivant l’âge, apparaissent les accidents secondaires consécutivement aux accidents primitifs, mais jamais conjointement. Ce qui ne veut pas dire qu’ils apparaissent toujours dans ce délai, mais ce qui signifie qu'ils ne se

montrent jamais plus tôt

» Ainsi donc, en résumé, l’évolution des accidents pii-

mitifs, comme celle des accidents secondaires , est bien connue et régulière; chacune d’elles a sa période d’incubation limitée, et c’est là le fait que je voulais établir.

» Si maintenant vous voulez jeter un coup d’œil d’ensemble sur les faits de transmission qui ont été cités dans le rapport, vous y verrez ceci : Chez quelques-uns, la vaccine s’est déclarée et a suivi une marche régulière jusqu’à la période de dessiccation. Et pourquoi? Parce que la vaccine n’a que trois jours d’incubation, tandis que l’accident primitif de la syphilis en a dix : la vaccine finit là où la syphilis commence. Ou bien la vaccine ne se sera pas déclarée; mais alors, vers le dixième jour, aura paru un petit bouton à forme croûteuse, reposant sur une base indurée, etc., etc. Dans les deux cas, l’induration aura fait des progrès ; les ganglions voisins se seront engorgés.

» Puis ce n’est qu’après trois semaines, un mois, cinq semaines, que se seront déclarés chez les enfants les accidents secondaires !

» N’avez-vous pas là le tableau fidèle de l’inoculation delà syphilis? et qu’est-ce donc qu’une vaccination développant des syphilides, si ce n’est une inoculation analogue et parfaitement comparable au pus du chancre transporté et inoculé ?

» Ainsi, il y a déjà une assimilation parfaite à faire des cas cités dans le rapport de M. Depaul, avec ce que l’on observe dans l’inoculation de la syphilis.

» Mais on a dit : Etaient-ce bien des phénomènes syphilitiques que l’on a vus chez des enfants? n’élaientce pas des phénomènes pseudo-syphilitiques? n’a-t-on pas pu commettre des erreurs à cet égard? Je déclare d’abord que, suivant moi, cette hypothèse est presque

une injure, surtout en raison de certains faits rapportés. Prenons l’un d’eux, celui du professeur Cerioli : 46 enfants sont vaccinés, et sur ces 46 enfants 40 sont atteints de syphilis généralisée. Ces enfants sont non-seulement examinés par le professeur Cerioli, mais encore une Commission médicale d’enquête est nommée, et elle reconnaît les mêmes faits.

» Comment supposer une porte ouverte à l’erreur flans ce cas, aujourd’hui surtout que le diagnostic delà syphilis est tellement positif à l’égard des personnes qui ontobservé cette maladie ? Si le mari et la femme se présentent dans notre cabinet, et que la femme ait une svphilide, croyez- .vous qu’en présence du mari nous allions demander à la femme si elle a eu un chancre? ou qu’en présence de la femme nous fassions la même question au mari? Non, certes. Mais, après quelques renseignements plus ou moins éloignésdu sujet, et entièrement pourla forme, nousn’hésitons pas à prescrire un traitement antisyphilitique, et nous le faisons avec une conscience aussi parfaitement rassurée que si la femme nous eût dit qu’elle avait eu un chancre. N’y a-t-il donc que les médecins des Vénériens, de Saint-Louis, ou même les membres de cette Académie qui soient en état de diagnostiquer une syphilide ? Je le répète, ce soupçon ou cette supposition a quelque chose de blessant, et pour ma part je le repousse.

» Mais, dira-t-on, cette analogie entre la syphilis développée par l’inoculation et la vaccine transmettant la syphilis, constitue une analogie, mais non une preuve.

» Elle va devenir une preuve au moyen de chiffres statistiques que je vais établir. J’ai tenu tout d’abord à démontrer l’identité des faits morbides.

» Il existe à Paris un Bureau de nourrices qui est une dépendance de l’Administration générale de l’Assistance publique; on y reçoit, année moyenne, 2,200 nourrices de la Normandie, de la Bourgogne et du Nivernais. On livre à chaque nourrice un enfant de 4, 6 ou 8 jours, et chaque nourrice retourne dans son pays avec son nourrisson. Tous ces enfants viennent de la classe ouvrière, qui trouve ainsi le moyen de les faire élever à un prix très-réduit. Voilà donc 2,200 enfants livrés chaque année à des nourrices.

» Un médecin des hôpitaux est chargé de faire une visite journalière de la nourrice à son arrivée, à l’effet de savoir si elle a du lait et si elle est saine, puis du nourrisson, qu elle emporte quelques jours après ; et ici on repousse tout enfant qui offre des symptômes de maladies contagieuses.

» J’ai interroge M. Millard, le dernier des médecins de la Direction des nourrices ; il y a fait un séjour de dix-huit mois. Je lui demandai combien il avait vu d’enfants syphilitiques durant son séjour au Bureau des nourrices ; sa réponse a été celle-ci : Les cas ont été tellement rares, que je n'en ai pas conservé le souvenir exact, et que je ne saurais les chiffrer.

» J’ai été moi-même médecin de la Direction pendant trois ans, et si j’ai refusé des enfants pour cette cause, ç’a été tout au plus une fois par an, mettez deux fois, si vous voulez.

» Mais, objectera-t-on, il ne s'agit que d'enfants de 6, 8 ou 10 jours; la syphilis a pu se montrer plus tard. Attendez : L’Administration a des médecins qui, en Normandie ou en Bourgogno, sont spécialement chargés de

soigner les enfants qui peuvent devenir malades chez la nourrice. On tient compte des dépenses faites pour les soigner. Il y a plus : lorsqu’il s’agit de syphilis, maladie si transmissible, l’Administration paie non-seulement les dépenses- du médecin et celles des médicaments, mais encore elle alloue à la nourrice une indemnité; de sorte que les nourrices ne manquent jamais de faire leurs réclamations , et dès-lors nous pouvons produire la statistique, non plus de la syphilis congénitale pendant les dix premiers jours qui suivent la naissance, mais bien pendant un an ou dix-huit mois que l’enfant reste chez la nourrice. Voici ce qu’elle nous apprend, d’après les relevés de la Direction des nourrices. Année moyenne : 10 enfants sont atteints de syphilis, mettez-enl2; ajoutez-v le chiffre des souvenirs du médecin, non plus 1 enfant, mais 3; en surchargeant ce chiffre, vous aurez 15 enfants sur 2,200 qui dans la classe ouvrière de Paris naissent avec la syphilis, ou 1 enfant sur 170 naissances.

» Prenons le fait de M. Cerioli ; celui-là fût-il seul, qu’il suffirait à établir une conviction entière. Sur 46 enfants vaccinés, 40 sont atteints de la syphilis, ou 6 sur 7 enfants. Ce qui conduit à cette supposition, permettezmoi de la qualifier d’absurde, qu’en Lombardie il naît dans la classe ouvrière 6 enfants syphilitiques sur 7, tandis qu’à Paris, dans les mêmes conditions, il ne naît qu’un enfant syphilitique sur 170.

» Voilà comment nous sommes conduit à vous démontrer qu’il n’y a pas eu erreur, et que la syphilis a réellement été transmise par la vaccine dans le fait cité par M. Cerioli. Cet ordre de preuves peut d’ailleurs être

invoqué pour tous les autres faits qui s'en rapprochent plus ou moins par le nombre. Et, je le répète, n’y eût-il dans la science que ce seul fait, qu’il serait concluant \»

M. Devergie a raison. Aussi ne s’arrête-t-il pas à la question de savoir comment la syphilis est propagée par la vaccine, si c’est par le virus-vaccin ou par le sang accidentellement mêlé au virus-vaccin. Selon lui , cette question paraît être tout à fait insoluble , dans l’état actuel de nos connaissances.

Du reste, en pareille occurrence, peu importe au médecin vaccinateur que le sang des syphilitiques, que le produit des symptômes primitifs ou secondaires de la vérole soient inoculables. Ceci est affaire de théorie; ceci est affaire de syphilographe, et non affaire de vaccinateur. Pour celui-ci, il n’y a que le virus syphilitique qui soit inoculable : si le sang des syphilitiques, si le produit des symptômes primitifs ou secondaires de la vérole peuvent s’inoculer et donner naissance à la syphilis, c’est que les uns et les autres contiennent du virus syphilitique.

Il en est de même de la vaccine.

Le médecin vaccinateur vient et dit au médecin sv-

philographe :

Voici : j’ai reçu du virus qu’on m’a dit être du virusvaccin, qu’on m’a assuré avoir été pris sur des pustules vaccinales, et je l’ai inoculé à un certain nombre d’enfants ; ou bien: j’ai puisé moi-même à de belles pustules vaccinales, sur un enfant bien portant et parfaitement sain au moment de mon opération, du virus que

1 Union médicale, pag. 330, 331, 33‘i. 1865.

j’ai inoculé à d’autres enfants. Dans l’un et l’autre cas, j’ai produit chez les enfants vaccinés d’autres pustules vaccinales parfaites de conformation et d’apparence ; mais, au moment de leur dessiccation, elles ont dégénéré en ulcères indurés, en véritables chancres vénériens qui ont été suivis des autres phénomènes plus tardifs de la vérole et de symptômes secondaires, incontestables et caractéristiques : pustules plates, humides ou sèches, condylomes, roséole, taches cuivrées, etc.

Les mêmes phénomènes se sont produits sur des vaccinifèreset sur des vaccinés.

Pourquoi ? C’est que le virus-vaccin qui a servi à les vacciner les uns et les autres, qu’il ait été pris sur des plaques, dans des tubes, de bras à bras ou autrement, contenait, comme le sang des syphilitiques, comme les manifestations primitives ou secondaires de la vérole, que vous reconnaissez inoculables, du virus syphilitique; cela me paraît incontestable.

Mais pourquoi etcommentle virus syphilitique se trouvait-il là? Je n’en sais rien; mais, du moment que j’ai vu ce que j’ai vu, c’est qu’il y était.

Tous les enfants vaccinés, il est vrai, n’ont pas présenté les mêmes symptômes syphilitiques. Chez les uns j’ai pu observer tel phénomène , chez les autres tel autre phénomène. Il en est même quelques-uns chez lesquels je n’ai vu que la vaccine, et qui n’ont point été atteints de symptômes syphilitiques, ni pendant ni après l’éruption vaccinale. Il en est encore quelques autres chez lesquels la vaccine a avorté, et qui ne m’ont présenté que des symptômes syphilitiques.

Pourquoi ? Je n’en sais rien. Peut-être parce que ceux-ci

étaient physiologiquement réfractaires au virus syphilitique, comme certains individus le sont au virus-vaccin aussi bien qu’au virus variolique. Peut-être parce que ceux-là avaient été syphilisés, comme certains sont vaccinés et variolés pendant la vie intra-utérine; que dans le sein de leur mère ils avaient subi en même temps qu’elles un traitement antisyphilitique, et que ces circonstances les ont préservés. Peut-être aussi parce que les pustules vaccinales dans lesquelles j’ai puisé, tantôt un jour, tantôt un autre, en tout cas du sixième au neuvième ou dixième jour, ne contenaient pas, à toutes les périodes de leur évolution, les mêmes éléments et les mêmes principes; que pour les uns j’ai emprunté le liquide de ces pustules pendant. la période de conjonction des virus, tandis que pour les autres je l’ai fait après la période de séparation ou d’élimination, soit avant, soit pendant, soit après la dégénération de la pustule vaccinale en chancre vénérien. Qui sait? Cherchons ensemble; nous trouverons peut-être.

Quant à moi, je vous le répète, je n’en sais rien encore. Plus tard j’y réfléchirai. En attendant, je vous livre le fait tel que je l’ai observé.

J’en ai assez appris ; j’en sais assez pour reconnaître, et les pustules vaccinales, et les symptômes primitifs, secondaires et même tertiaires de la vérole, et je puis vous certifier le fait.

Or, la théorie repose sur l’observation aidée et corroborée par l’expérimentation.

Je vous donne l’observation comme vraie. Dans le doute, je m’abstiendrais.

Basez là-dessus vos théories, et corroborez-les par l’expérimentation, si vous l’osez.

Quant à moi, le fait observé me suffit; ma conviction est parfaite et complète. Pour moi, le fait est patent : j’ai vu une vaccine syphilitique.

Voilà ce que le médecin vaccinateur, voilà ce que l’observateur dit au médecin sypbilographe ; et, comme en définitive il ne s’agit pas ici de déterminer comment se propage la vaccine, c’est à ce dernier à en tirer les conséquences au point de vue de la propagation de la syphilis.

Qu’il me soit permis d’ajouter que, pour mon compte, je suis d’autant mieux convaincu que, dans un certain nombre des observations de vaccines syphilitiques cidessus rapportées, et notamment dans la dernière où sont racontés les événements du Morbihan, la vaccine a présenté dans sa marche, durant son évolution, de très-grandes analogies avec celle qu’elle a suivie pendant l’évolution de la vaccine variolique que j’ai eu l’occasion d’observer en

Malgré cela, malgré l’argumentation si concluante de M. Devergie, tout le monde ne se laissa pas convaincre. Il en est qui résistèrent encore, et qui gardèrent leur conviction contraire.

Il n’en fut pas de même, deux ans plus tard, après les événements d’Àuray, aprèsle second rapport de M. Depaul, et surtout après son improvisation en réponse aux nouvelles objections de M. Briquet.

Je n’en veux pour preuve que cet aveu et cette déclaration de M. A. Latour, de cet excellent rédacteur en chef de Y Union médicale pour lequel je professe une profonde admiration, je ne m’en défends pas, dont je me plais à lire les bulletins académiques et à citer les jugements

scientifiques, parce que ses causeries ont tant de charme, et ses appréciations tant de franchise, de justesse et d’urbanité, que je les trouve réellement admirables; parce qu’enfin on trouve en lui le savant qui sait se rendre à l’évidence, tout en ne se rendant qu’à bon escient, et que ses décisions n’en ont que plus de valeur :

« Dans une improvisation aussi lucide que substantielle, dit M. Latour, et, condition que nous signalons avec empressement et plaisir, d’une courtoisie parfaite, M. Depaul a dissipé toutes les incertitudes, les doutes et les réserves de M. Briquet, et a montré clairement, trop clairement, hélas! que l'épidémie d’Auray ne pouvait avoir d’autre cause que la vaccination ; qu’elle a présenté tous les symptômes d’une épidémie de syphilis vaccinale, et que, quant à quelques irrégularités dans sa marche et dans son évolution, il fallait les attribuer à ce que tout n’est pas encore parfaitement connu dans les éléments de la maladie, surtout quand il s’agit de la syphilis infantile4 . »

Ainsi, le fait est aujourd’hui incontestable : la transmission de la syphilis par la vaccination est possible ; la vaccine syphilitique n’est plus un mythe, c’est une triste réalité.

L’improvisation de M. Depaul fut un trait de lumière. Ce fut, après la voix de la conscience médicale, une voix à principe lumineux, convaincue et convaincante, qui, semblable à celle du chemin de Damas, sut éclairer et convertir les plus endurcis.

Elle devait aboutir à la proclamation de la vérité, déjà

1 Union médicale, pag. 353, 354. 1867.

pressentie par M. Blot lors des premières discussions soulevées par le rapport de M. Depaul.

« Il faut, dit M. Blot, pour rester fidèle à cet amour de la vérité que professe M. Depaul, ne pas indiquer comme bonnes des précautions sans valeur, et, dans l'intérêt même de la vaccine et de toutes les générations qui sont appelées à en profiter, il faut dire très-carrément que pour le moment nous ne connaissons d’autre moyen sûr d’éviter la syphilis que d’aller puiser le liquide vaccinogène à sa source même, c’est-à-dire sur la vache 1 . »

Oui, sans doute, le meilleur moyen de préserver l’homme de la variole, et d’éviter autant que possible la vaccine syphilitique, c’est d’aller puiser le liquide vaccinogène à sa source même, c’est-à-dire sur la vache.

Mais sur laquelle? sur la vache comme l’entendent MM. Blot et Depaul ? au pseudo-cowpox des génisses de MM. Palasciano, Lanoix et consorts? au pseudo-cowpox des génisses inoculées d’après les procédés des Drs James ou Galbiati? Non, certainement.

Bonne en ce sens qu’elle éviterait les grands accidents de vaccines syphilitiques, la mesure n’est pas encore assez radicale.

A recourir à la vache, mieux vaut assurément s’adresser à la vache laitière, et lui emprunter sa petite-vérole, le véritable cowpox, qui à ce point de vue doit procurer le même avantage que la vaccine dite animale, et qui aura de plus le mérite d’être absolument préservateur.

Car, il ne faut jamais oublier, dans la question qui

1 Union médicale, pag. 126. 1865.

nous occupe, que le point capital, c’est la préservation, c’est l'annihilation de la variole humaine épidémique.

Or, s’il est nécessaire d’empêcher la vaccine syphilitique de se produire, il est bon de se rappeler qu’elle n’est qu’un accident excessivement rare de la vaccination par la vaccine humaine ; qu’elle peut être alors évitée, presque avec la même certitude qu’avec la vaccine animale, au moyen de certaines précautions vulgaires, telles que celles que j’ai indiquées au chapitre IV de ce Mémoire, entre autres celle de ne puiser le vaccin que sur des êtres reconnus parfaitement sains, en y ajoutant la précaution de ne procéder à des vaccinations générales qu’après avoir éprouvé le virus-vaccin par deux ou trois générations successives qui donneraient le temps de reconnaître la pureté du principe vaccinogène.

Il faut donc que le moyen proposé pour remplacer la vaccine humaine, à laquelle incombe surtout ce danger, lui soit supérieure au point de vue de la préservation, au lieu de lui être inférieure, comme l’est certainement la vaccine animale, telle qu’elle a été pratiquée dans ces derniers temps.

Du reste, il ne faut pas se le dissimuler, même avec la vaccination par le vrai cowpox, on n’écartera pas, d’une manière absolue, toutes les chances de voir apparaître la vaccine syphilitique.

Seulement les cas de cette nature resteront isolés.

Et c’est déjà beaucoup de pouvoir, en ce monde où rien n’est parfait, opter pour le moindre des maux dont nous sommes menacés.

Je l’ai dit : La vaccination est tout; c’est le point culminant de la question. La vaccination est une opération

à laquelle coopèrent trois êtres différents : le virus à inoculer, l’inoculateur qui l’insère, et l’inoculé qui le reçoit.

Le virus à transmettre est l’élément principal de toute vaccination.

Or, en employant le cowpox comme virus vaccinogène, vous épurez l’élément principal ; vous êtes sûr et certain de prendre, à la source où vous allez le puiser, au pis de la vache laitière, un virus-vaccin essentiellement pur et exempt de tout contact avec le virus syphilitique, puisqu’il est à peu près scientifiquement démontré que l’espèce bovine est absolument réfractaire à l’action du virus syphilitique.

Et c’est là le point capital.

Mais il reste le vaccinateur et les accessoires dont il use pour pratiquer son opération, et les uns et les autres peuvent être, à la rigueur et dans certaines circonstances tout à fait exceptionnelles, des instruments de propagation du principe syphilitique.

Mais il reste le vacciné, chez lequel la vaccination peut être l’occasion du développement et de l’apparition des signes extérieurs de la maladie vénérienne recélée dans les profondeurs de son organisme, s’il est né de parents syphilisés, ainsi que les Drs Friedenger, Viennois, Depaul et autres en ont vu des exemples. « Or, personne n'ignore que ce résultat n’est pas propre à la vaccine, et que toutes les fièvres éruptives peuvent exercer la même influence ' . »

Écartons enfin la dernière objection que l’on peut faire contre l’inoculation du cowpox, et que l’on n’a pas

1 Depaul; Union médicale , 1865. pag. 35.

manqué d’adresser à la vaccine animale, en l’accusant de pouvoir propager chez l’homme une des maladies les plus dangereuses de l’espèce bovine, le charbon.

Cette objection ne peut être sérieuse, par cette raison péremptoire que la maladie en question est commune aux deux espèces, et qu’avec les précautions que j’ai indiquées, il y a autant de chances de l’éviter dans un cas que dans l’autre.

Disons donc et répétons encore que, tout bien pesé, tout bien considéré, il n’y a et il ne peut y avoir qu’un seul moyen réellement efficace de préservation contre la variole humaine, savoir: lecowpox, la petite-vérole des vaches communiquée de la vache laitière à l’homme par inoculation directe, naturelle ou artificielle.

Cela dit, que me reste-t-il à faire ? Peu de chose ; une seule chose, pourrais-je dire : indiquer les moyens de mettre cette théorie en pratique.

Mais, avant d’en venir là, donnons encore quelques explications nécessaires, et, selon moi, très-concluantes.

Je disais, il n’y a qu’un instant : Pourquoi la règle fera-t-elle toujours la guerre aux idées? Maintenant, je vais plus loin, et je dis : Jusques à quand la règle établie s’opposera-t-elle, par cela seul qu’elle existe, à la production de ces mêmes idées ?

Historiquement parlant, il est inouï d’être obligé de constater que, contrairement aux lois ordinaires du progrès, la vaccine a dû suivre une marche rétrograde pour arriver à une solution définitive et réellement progressive.

À quoi cela tient-il? A ce que, dès le début, on l’a fait reposer sur un principe inférieur et défectueux.

En effet, Jenner découvre la vaccine, la petite-vérole

des vaches. Il annonce et il prouve qu’à l’état naturel, directement ou occasionnellement communiquée de la vache à l’homme, elle est réellement infaillible et absolument préservatrice.

Que ne s’en tenait-il là? N’était-il donc pas aussi simple et plus rationnel d’employer le cowpox tel quel, que de l 'humaniser ?

Mais non, Jenner humanise la vaccine (c’était bien plus commode, je n’en disconviens pas), et par analogie déclare qu’à l’état de vaccine humaine elle doit être également infaillible, également préservatrice.

Et voilà la règle établie , voilà la règle qui pendant près d'un siècle doit dominer les esprits dans le monde médical , voilà la règle qui pendant tout ce temps doit conduire et diriger les pensées et les actes des futurs vaccinateurs.

Je mets en fait que, depuis lors et jusqu’à présent, beaucoup ont attaqué la vaccine humaine, sentant son impuissance, mais qu’aucun n’a osé la saper à sa base, enchaîné par la règle.

Cependant, après vingt ans d’une pratique en tout conforme à cette règle, les cas de variole après vaccine se multiplient; les épidémies de petites- véroles, momentanément interrompues, reparaissent et s’aggravent. On commence à s’émouvoir ; on suppose déjà que la vaccine, en s’humanisant, pourrait bien avoir dégénéré.

Après trente ou quarante ans, plus ou moins, peu importe, on ne doute plus de sa dégénéra tioo, et l’on parle de revaccinations et autres moyens adjuvants ou modificateurs, sans s’éloigner cependant, d’une manière manifeste, delà règle établie, qui est la vaccine humanisée.

On parle même très-sérieusement, ce qui est autrement grave, de retour à la variolation.

Et beaucoup de faire des aveux semblables à celui que l’on trouve sous la plume de Steinbrenner, dès 1846.

« Admettre un affaiblissement graduel du vaccin par les transmissions successives d’homme à homme, c’est dire qu’il faut le renouveler de temps en temps, en Le reprenant sur le pis de la vache ; car, supposons même que le vaccin ancien, actuel, quoique déjà bien affaibli, conserve encore la faculté préservatrice à un assez haut degré, au moyen de vaccinations et de revaccinations, pour nous dispenser, à la rigueur, de chercher dès ce moment un autre vaccin plus actif, nous ne pouvons cependant pas nous dissimuler que si, jusqu’à présent, il a toujours été en s’affaiblissant, cette déperdition de ses facultés ne pourra qu’augmenter par des transmissions ultérieures, et peut finir par le rendre inerte et inutile. Un renouvellement est ou sera presque indispensable.

» Il est vrai que cette déperdition graduelle de ses vertus préservatrices contre la variole n’est pas absolument prouvée, à notre avis; mais ce que nous savons au moins avec certitude, c’est que le vaccin régénéré possède plus d’activité que le virus ancien, et qu’il remplit mieux nos vues. Or, cette seule considération doit déjà nous faire envisager comme un devoir de substituer ce virus nouveau à l'ancien vaccin

» Il est par conséquent de notre devoir, lorsque nous le pouvons, de changer le virus plus faible contre le virus plus actif, et de mettre toute notre sollicitude à ne jamais être dans le cas de nous servir du virus affaibli.

» La question de savoir s’il faut renouveler le vaccin

est donc toute résolue ; il s’agit seulement de savoir au juste après combien de temps il faut le faire, et comment il faut le faire ' . »

Dès ce moment, et surtout quelques années plus tard, la déperdition graduelle des vertus préservatrices de la vaccine humanisée paraît indubitable.

On s’avise alors de mettre en pratique les préceptes de Steinbrenner, qui du reste couraient en quelque sorte de bouche en bouche dans les régions scientifiques ; on cherche tous les moyens possibles de rendre la vaccine humaine plus sûre et plus active ; on renouvelle le vaccin chaque fois que l’occasion s’en présente, et l’on en vient finalement à proposer et à pratiquer la vaccine animale comme méthode de traitement prophylactique, pensant ainsi revenir véritablement à la vaccine primordiale.

Mais là encore, tout en ayant l’air de secouer le joug de la règle'établie, on y reste soumis.

La vaccine animale telle qu’elle a été instituée par les Drs James et Galbiati, affirmée par le Dr Negri, préconisée et pratiquée par MM. Palasciano, Lanoix, Warlomont et consorts, n’est qu’une simple modification apportée à cette règle.

On ne fait que remplacer la vaccine humanisée par la vaccine animalisée, ainsi que je l’ai démontré précédemment.

Et l’on n’obtient pas de meilleurs résultats, tant s’en faut.

Pouvait-il en être autrement? Non, certes.

Enfin, après avoir proclamé, pendant un certain nom-

1 Steinbrenner; ouv. cit., pag. 576, 577.

bre d'années, que, pour régénérer le vaccin affaibli il faut le renouveler en le reprenant sur le pis de la vache ; après avoir prouvé, par la vaccine animale, qu’il est aussi facile d’entretenir et de conserver le vaccin sur le pis des génisses que sur le bras des hommes, il ne s’est trouvé personne qui ait osé dire :

Puisque, pour régénérer le vaccin, il faut le reprendre sur le pis des vaches (j’entends les vaches laitières), pourquoi ne pas l’y prendre d’une manière permanente et continue ?

Le virus régénérateur ne doit-il pas être le meilleur virus préservateur ?

Sera-t-il donc plus difficile d’entretenirle cowpox sur le pis des vaches laitières que de conserver le vaccin, ancien ou nouveau, sur les génisses ou sur les enfants?

N’aurez-vous pas ainsi recours au vrai vaccin, au seul vaccin infaillible, inaltérable, inaltéré ?

Eh bien ! ce que personne n’a osé faire, je le fais, parce que j’ai l’intime conviction que là est véritablement le progrès.

Voilà la théorie. Voici mes propositions pour la mettre en pratique.

Et d’abord, il me serait facile de faire comprendre que le cowpox est beaucoup moins rare qu’on ne le suppose généralement. C’est déjà un point important.

Je n’aurais, pour cela faire, qu’à copier quelques pages du Traité sur la vaccine de Steinbrenner, si remarquable au point de vue des recherches bibliographiques, sur toutes les questions soulevées parla vaccine.

Il y est démontré :

Que, depuis la découverte de Jenner jusqu’en 1812, époque durant laquelle les esprits, frappés par cette découverte et surexcités par la curiosité, couraient à la recherche du virus bienfaisant, on a pu le rencontrer : en Angleterre, dansleDevonshire (Dunning) ; dans les métairies de Londres (Woodville); dans les comtés de Wilts, Sommerset, Devon, Buckingham, Dorset, Norfolk, Suffolk, Leicester et Staffort, ainsi qu’à Cork, en Irlande (Aitkin) ; en Allemagne, dans le Mecklembourg, le Holstein, le Brandebourg ; en Silésie, tout près de Giessen, d’Erlangen, et dans la Suisse (Bucholz); en Prusse, aux environs de Berlin (Bremer); dans les États-Unis et dans l’Amérique du Nord, ainsi qu’en Italie (Sacco), etc.;

Qu’à partir de ce moment jusqu’en 1820, « une fois le premier mouvement de curiosité calmé, et la vaccination introduite partout, on devint moins désireux de voir par soi-même la maladie merveilleuse des vaches ; que les recherches cessèrent peu à peu, et que le cowpox fut moins observé»;

Mais qu’à partirde 1820, époque à laquelle des doutes sérieux commencèrent à s’élever contre la valeur préservatrice de la vaccine humaine, les recherches recommencèrent, et qu’alors on rencontra le cowpox un peu partout, dans toutes les contrées du monde civilisé : en Angleterre, en France, en Allemagne, en Bussie, en Italie, en Suisse et jusque dans les deux Amériques ;

Que, dans le Wurtemberg seul, où furent publiées, en 1825 et 1829, deux ordonnances recommandant aux médecins des bailliages d’aller à la recherche du vaccin originaire, de se faire aider dans ces recherches par les vétérinaires, et accordant une prime de 2 à 4 thalers

à tous les propriétaires sur les vaches desquels ce vaccin aurait été trouvé, on y a rencontré de 1825 à 1837, d’après Héring , le cowpox certainement vrai en moyenne six fois par an ; le cowpox probablement vrai treize fois par an, et les deux réunis, en moyenne dix-neuf fois par an \

Que sera-ce si l’on reconnaît la nécessité d’avoir toujours recours à lui?

Qu’ai-je donc besoin de pousser plus loin cette énumération ?

Ajouterai-je que, d’après certains renseignements pris par moi auprès des paysans de nos contrées, on aurait pu, à certaines époques, rencontrer le cowpox jusque sur les montagnes de la Lozère? à quoi bon? Ce que je viens d’avancer, d’après Steinbrenner , ne doit-il pas suffire ? cela ne revient-il pas à dire qu’on a trouvé le cowpox partout où l’on élève, partout où l’on nourrit et où l’on entretient des vaches laitières? cela ne revientil pas à dire qu’on pourra l’y retrouver encore?

Et, certes, la question de la vaccination étant posée dans les termes qui servent de base à la théorie nouvelle, il ne peut en être autrement. On retrouvera partout le cowpox, dans la saison favorable à son développement spontané , pour peu qu’on veuille apporter quelque zèle à sa recherche, pour peu qu’on soit disposé à accorder une indemnité raisonnable aux propriétaires et éleveurs de bestiaux : certains alors de ne pas avoir à subir, même momentanément, une perte sur la valeur pécuniaire de leurs bêtes, ils se hâteront de faire connaître

1 Steinbrenner ; ouv. cil., pag. 578 et suiv.

qu’elles sont atteintes de la petite-vérole, au lieu de le cacher.

Plus on en trouvera, mieux cela vaudra, plus on aura de facilités pour la reproduire et la propager avec rapidité; ceci est incontestable.

Mais je n’en demande pas tant.

Il me suffît qu’on puisse rencontrer une fois le cowpox à l’état spontané; qu’on puisse le produire une fois, soit au moyen du horsepox reconnu vaccinogène par excellence, soit en faisant traire une ou plusieurs vaches par des mains recouvertes de pustules varioleuses, soit par tout autre moyen analogue. Il me suffît, enfin, qu’on me produise un exemple bien avéré de petite-vérole des vaches.

Une fois trouvé ou produit, rien de plus facile que de recueillir le cowpox, de l’inoculer à d’autres vaches laitières, de l’entretenir et de le conserver parfaitement pur, très-efficace, inaltérable et inaltéré. Je vais m’expliquer à ce sujet. Rien de plus facile, les chemins de fer aidant, que de le faire parvenir à de très-grandes distances, dans le même état de pureté, d’efficacité, d’inaltérabilité; ceci n’a pas besoin d’explication.

11 existe dans certaines villes de France de premier, de second et même de troisième ordre, une industrie particulière dont les producteurs sont renfermés dans des établissements, simples d’habitude, quelquefois assez luxueusement édifiés, confortables toujours, et qui, dans tous les cas, fournissent à leurs propriétaires des bénéfices réels et suffisamment rémunérateurs.

Je veux parler des vacheries-modèles.

En les nommant, j’indique à tous les Gouvernements les établissements vaecinatoires à introduire partout , et

comme moyens de se procurer une bonne lymphe, et comme moyens de propager la vaccination normale et vraiment efficace.

Il me semble même que pour aucun d’eux il ne peut y avoir d’hésitation possible, dût-on créer ainsi, dans certaines localités, de fait et non de droit, une espèce de monopole partiel, ruineux pour quelques établissements industriels particuliers.

Ne pourrait-on pas d’ailleurs utiliser ces derniers, quand ils seraient placés près des villes où la création de pareils établissements serait reconnue nécessaire?

Quant aux autres, ils n’auraient pas à en souffrir. Peutêtre même pourrait-on les autoriser à se constituer en établissements vaccinatoires, s’ils consentaient à se sou mettre aux prescriptions que je vais indiquer.

En tout cas, on ne peut trouver mauvais que les Gouvernements, sur lesquels on aime à faire peser toutes les charges, tirent parti, même pécuniairement quand cela leur est possible, des établissements ainsi créés en vue du bien-être commun et de la salubrité publique.

Ce serait là précisément le bon côté des établissements demandés, qui constitueraient un placement de fonds suffisamment productif et rémunérateur, aussi bien que les établissements particuliers.

Examinons maintenant si et comment la chose peut être praticable.

Stipulons pour la France, dont les circonscriptions territoriales nous sont mieux connues, et engageons les autres Puissances à suivre les mêmes stipulations, après y avoir apporté les modifications que pourront nécessiter les

différences qui existent entre leurs systèmes administratifs.

La France est divisée hélas ! cent fois hélas ! je

ne puis plus savoir en combien de départements.... Je le dis avec la rougeur de la honte au front, avec des larmes âcres et brûlantes dans les yeux; je le dis... . avec la haine et la rage dans le cœur !.... Eh bien ! non ! avec l’oubli et le pardon au cœur pour les auteurs et les fauteurs de nos désastres, Dieu, par le Christ et son exemple sur la croix, ne nous a- t-il pas appris à tout pardonner, même à nos plus cruels ennemis? A Lui seul, d’ailleurs, appartient le droit de juger, de condamner ou d’absoudre de pareils forfaits, car Lui seul peut savoir si, oui ou non, ils entrent dans ses vues providentielles.

Quant à nous, pauvres gens soi-disant civilisés, nous n’avons tous qu’à courber nos fronts coupables.

N’est-il pas juste que les uns, après s’être voilé la face au souvenir des événements de 1814, finissent par convenir que l’invasion de 1871 a été le seul contre-coup véritable de celle de 1806 ?

N’est-il pas logique que les autres, sondant l’avenir, y entrevoient, comme à travers un voile sanglant, celui de la dernière guerre ?

Ne nous convient-il pas à tous de reconnaître qu’il n’y a point de raison pour que ces massacres cessent, si nous persistons à nous laisser dominer par l’esprit de haine et de vengeance ?

N’est-il pas de notre intérêt, n’est-il pas de notre devoir à tous de considérer les futures conséquences de ces abominables sentiments? N’est-ce pas également notre droit?

Or, qui pourrait penser, sans frémir, à ces fatales conséquences, par ces temps d’inventions infernales et d’engins de destruction de plus en plus terribles et meurtriers?

Dès-lors, comment ne voit-on pas qu’en songeant aux horribles choses que l’on aperçoit dans le lointain, par un singulier phénomène de mirage déterminé par l’imagination, et qui nous poursuivent jusque dans nos rêves, alors que le corps repose et que l’âme veille, il vient tout naturellement à la pensée d’enseigner aux peuples, comme aux hommes, qu’ils sont frères et que leur devoir est de s’aimer, de se traiter en frères?

Comment veut-on qu’on ne leur dise pas qu’au lieu de s’entr’égorger et de se mitrailler sur les champs de bataille, qu’au lieu de s’y laisser entraîner, enchaînés et asservis, par les Caïns maudits qui les y poussent au profit de leurs ambitions personnelles, ils feraient beaucoup mieux d’éteindre le feu des mitrailleuses, de poser bas les armes, de s’embrasser fraternellement, et de laisser à des arbitres de leur choix le soin de vider leurs différends, quand ils en ont?

Quelles pages sublimes, quels divins préceptes humanitaires Jésus de Nazareth saurait encore suggérer aujourd’hui, sur ce sujet, à ceux qui se disent ses disciples et ses apôtres, s’ils voulaient suivre ses divines inspirations !

Telle est pourtant la mission qu’il leur a donnée, la seule qu’ils aient dû accepter, la seule qu’ils devraient accomplir.

Je pense que le lecteur voudra bien me pardonner cette courte digression qui, l’occasion y poussant, a été inspirée par une libre pensée, par une pensée chrétienne !

Et, puisque nous ne pouvons savoir dans ce moment en combien de départements la France est divisée, prenons notre ancienne division territoriale ; descendons même jusqu’aux chiffres ronds, et acceptons comme très-approxi-

mative la division suivante :

Départements 85

Arrondissements 360

Gantons 2,800

Communes 36,500

Cette division constitue la première base d’opération.

La seconde repose sur la connaissance que l’on a du nombre de jours consacrés à l’évolution complète du cowpox : c’est du septième au neuvième jour que les boutons parviennent à leur apogée, qu’ils sont excellemmentbeaux, fermes et brillants. Pendant ces trois jours, le virus est parfaitement limpide ; il conserve toute sa pureté, toute sa puissance de contagion. C’est pendant ces trois jours qu’on peut le prendre et l’inoculer avec succès. Donc, avec quatre vaches par mois, avec quarante-huit à cinquante vaches par an, successivement inoculées de huit jours en huit jours, il est possible d’entretenir et de conserver le cowpox à l’état naturel pendant toute une année.

La troisième base d’opération, enfin, est fournie, et par les tableaux des naissances, et par ceux de la mortalité des enfants pendant la première année de leur existence. Or, à l’occasion de la loi sur les vaccinations obligatoires, j’ai calculé que, conformément aux renseignements officiels délivrés par le Ministère de l’Agriculture et du Commerce, après le dernier recensement, il restait

à la fin de chaque année environ huit cent vingt-sept mille cinq cents (827,500) enfants à vacciner l’année suivante, soit, en moyenne :

9,735 par département;

2,298 — arrondissement;

295 — canton;

22 — commune.

D’après ces données, il est évident qu’une seule vache atteinte de cowpox serait plus que suffisante pour vacciner les enfants de naissance, dans chaque commune; qu’elle pourrait même fournir, dans les premiers temps, de quoi vacciner les récalcitrants et les arriérés.

Gela posé, voici comment je conçois les établissements vaccinatoires, et la marche des opérations.

J’établirais, tout près de chaque chef-lieu de département, suivant l’importance de la population, une ou plusieurs vacheries-modèles (une seule suffirait généralement), avec ses accessoires obligés, sous la surveillance d’un vétérinaire et d’un médecin vaccinateur spécialement chargés de ce service.

Chaque vacherie serait divisée en trois corps de bâtiment distincts et séparés par un espace de terrain plus ou moins considérable.

Chaque corps de bâtiment aurait son grenier spécial et son vacher particulier.

Les vaches faisant partie de la vacherie, une fois inoculées, ne quitteraient plus l’étable qui leur serait destinée, pendant tout le temps qu’elles y résideraient (un ou deux mois au plus).

Un premier corps de bâtiment, abritant les vaches sai-

nés, les seules que l’on pourrait mener paître au dehors, comprendrait un nombre plus ou moins considérable de stalles; mais il en faudrait au moins dix ou douze, renfermant dix ou douze vaches jeunes et bonnes laitières. Ce nombre serait nécessaire pour l'entretien du cowpox pendant deux ou trois mois, au cas où l’on ne trouverait pas à les remplacer immédiatement avec avantage au fur et à mesure de leur passage dans les autres corps de bâtiment.

Un second corps de bâtiment, affecté aux vaches inoculées et pouvantservir aux vaccinations, serait composé de deux à cinq stalles.

Un troisième corps, enfin, où passeraient les vaches après avoir subi la petite-vérole, où elles seraient mises en traitement, et immédiatement après guérison mises en vente comme vaches laitières, ou engraissées pour être livrées à la boucherie, contiendrait autant de stalles que le premier.

En somme, vingt-cinq à trente stalles continuellement occupées par vingt-cinq à trente vaches laitières, successivement inoculées et renouvelées par deux, p.ir trois, par quatre ou par cinq, suivant les nécessités du service et les facilités de renouvellement, suffiraient pour assurer, parfaitement et complètement, la conservation du cowpox dans chaque département, et la vaccination des enfants habitant la commune et les environs du chef-lieu.

On pourrait même vacciner toute l’année dans l’intérieur de la vacherie départementale, et y envoyer des vaches à l’inoculation, pour des besoins pressants et extraordinaires qui pourraient se présenter encore, dans les premiers temps surtout, dans les premiers temps seulement, pourrais-je dire aujourd’hui.

Quant au service des vaccinations (obligatoires, bien entendu) dans les arrondissements, il y serait pourvu de la manière suivante :

Les arrondissements , en France, comprennent 50 à 150 communes, en moyenne 100.

Au commencement du printemps, vers le milieu d’avril par exemple, et suivant le nombre des communes, une, deux ou trois vaches en puissance de cowpox seraient détachées de la vacherie départementale, et envoyées au chef-lieu d’arrondissement, où se trouverait une petite étable spécialement affectée à cet usage. Elles y seraient mises à la disposition des médecins vaccinateurs cantonaux, sous la surveillance du médecin vaccinateur du canton chef-lieu, qui serait chargé de leur distribuer le cowpox, de manière à assurer le service des vaccinations dans tous les cantons de l’arrondissement.

A cet effet, et aux jours fixés par les médecins cantonaux, les Maires des communes enverraient au chef-lieu d’arrondissement chacun une vache qu’ils choisiraient parmi les meilleures de la commune, et dont le propriétaire recevrait une prime suffisante pour le dédommager, et de ses frais de déplacement et de la perte momentanée de lait occasionnée par la petite-vérole.

Ces vaches seraient inoculées par les médecins vaccinateurs eux-mêmes.

Au jour par eux indiqué, ces vaches serviraient à insérer le cowpox aux enfants, au nombre de 22 en moyenne, qu’il y aurait à vacciner dans chaque commune.

Pour rendre ses tournées plus praticables, chaque médecin vaccinateur cantonal aurait le soin de grouper ensemble les communes de son canton qui seraient les plus

rapprochées les unes des autres, lien ferait trois groupes, et chacun d’eux, à un jour d’intervalle, enverrait ses vaches à l’inoculation durant les trois jours d’éruption valable des vaches provenant de la vacherie départementale ; en sorte qu’un tiers seulement des vaches nécessaires dans chaque canton serait inoculé le premier jour, un tiers le second . et un tiers le troisième jour. Cette manière de procéder procurerait au médecin vaccinateur cantonal cinq jours pour les vaccinations à opérer dans les communes qu’il serait obligé de parcourir, au lieu de trois qu’il aurait en inoculant le même jour toutes les vaches communales.

Le jour de l’inoculation des vaches, il fixerait, pour chacune de ces communes, le jour de la vaccination des enfants.

Dans les chefs-lieux de commune, comme dans les chefs-lieux d’arrondissement et de département, on prendrait les mesures nécessaires pour empêcher tout contact des vaches inoculées avec les vaches des propriétaires voisins.

A cet effet, on y ferait construire un petit bâtiment de claustration destiné à la vache inoculée, et dans lequel elle serait soumise à des soins particuliers jusqu’à sa parfaite guérison.

Ce petit édifice serait approprié au service de la vaccination. Un travail perfectionné y serait établi pour maintenir les vaches en repos pendant le temps des vaccinations, et faciliter ces opérations aux médecins vaccinateurs.

Dans les vacheries provisoires d arrondissement, aussi bien que dans les vacheries départementales permanentes,

HISTOIHE

deux travails jumeaux seraient nécessaires pour l’inoculation des vaches.

Ainsi serait assurée, la loi aidant, la vaccination du cowpox dans chaque département.

41,000 vaches environ, moins de 1 p. °/0 de celles qui existent annuellement en France, puisque, d'après M. L. Giraud, ce nombre s’élève à 5,501,825, concourraient donc à ce travail dans l’ensemble des départements, savoir:

50 par département pour l’entretien et la conservation

du cowpox, soit 4,250

1 par commune pour les vaccinations, ci. . . 36,500

Ensemble 40,750

Je ne parle pas de la question financière ; elle est toute jugée, et jugée favorablement par cela seul que l’industrie particulière trouve son avantage à la création des vacheries ordinaires.

Au reste, les Gouvernements ne devraient pas y regarder de si près, et je crois qu’ils ne devraient pas hésiter, en présence des bienfaits incalculables que la création de pareils établissements procurerait à leurs sujets, dussent-ils arriver, à la fin de chaque année, à balancer purement et simplement leurs comptes, profits et pertes , à ne retirer des fonds avancés qu’un intérêt inférieur au taux légal ; dussent-ils n’en recueillir aucun intérêt ni bénéfice, et rentrer seulement dans les fonds avancés.

Il est certain qu’en vue de l’hygiène de la vaccination, petits ou grands, il y aura quelques sacrifices à faire de la part de tout le monde, gouvernants et gouvernés.

Sacrifices d’argent de la part des gouvernants, qui de-

vront consentir à ce que les vétérinaires chargés de la surveillance des vacheries y mettent constamment en pratique les principes d’hygiène les mieux entendus, fussent-ils même les plus coûteux; consentir à ce qu’ils expulsent des étables, comme on en chasse une brebis galeuse, à ce qu’ils sacrifient même, au besoin et sans pitié aucune, toute vache non-seulement atteinte, mais encore soupçonnée de pouvoir être affectée de la moindre des maladies virulentes et contagieuses.

A cet effet, une étable-infirmerie serait jointe à la vacherie. On y enfermerait les vaches à la plus légère indisposition, et c’est là qu’on déciderait de leur sort.

Sacrifices d’amour-propre et d’argent de la part des pères de famille, qui, pour soumettre leurs enfants à la vaccination obligatoire, dans l’intérêt public, se verraient obligés de fléchir momentanément leur autorité paternelle devant l’autorité de la loi, de faire surveiller avec un peu plus de soin que par le passé, et au besoin de faire préparer et soigner par le médecin vaccinateur, leurs enfants à vacciner, soit avant de les soumettre, soit après les avoir soumis à l’opération de la vaccination et pendant le temps que durerait l’éruption vaccinale.

Je ne parle que pour mémoire des légers sacrifices qui seraient imposés par ce nouveau genre de vaccination aux médecins vaccinateurs. Ceux-là, on ne le sait que trop, par cela seul qu’ils sont médecins, sont toujours prêts à tous les sacrifices, petits ou grands. Je me contente d indiquer le moindre d’entre eux, mais le plus essentiel.

Tout médecin vaccinateur devrait être muni d’un instrument distinct (aiguille, lancette, scarificateur ou autre, peu importe), spécialement affecté à l’usage de la vaccina-

tion, toujours renfermé dans un étui portant indication spéciale de la destination de l’instrument ( inoculateurvaccination ), de manière à ce qu’il ne puisse jamais être confondu avec aucun autre, ni servir à aucun autre usage.

Et l’instrument, quel qu’il fût (on ne saurait être trop minutieux), devrait être brisé incontinent et sans regret dès qu’il pourrait s’élever, dans l’esprit du vaccinateur, le moindre doute sur la pureté des pointes ou des lames inoculatrices.

Quant au nombre des pustules vaccinales à produire pour assurer une préservation constante et absolue ; quant au traitement pharmaceutique ou chirurgical de l’éruption vaccinale provoquée par l’inoculation du cowpox, la pratique et l’usage auraient bientôt appris jusqu’à quel point on devrait suivre les préceptes de Jenner à cet égard.

Pour mon compte, et sauf modifications ultérieures nécessitées par les indications de la pratique, j’estime qu’il y aurait lieu de maintenir le nombre des pustules vaccinales ordinairement pratiquées pour la vaccination actuellement en usage : deux au moins, trois au plus à chaque bras, mais suffisamment espacées pour que les ulcères consécutifs ne pussent jamais se réunir et se confondre, quelque développement qu’ils pussent prendre.

Je crois aussi qu’il serait de toute nécessité, pour que la saturation ou, si l’on veut, l’intoxication vaccinale fût complète, et^guo ^préservation fût absolue, de laisser autant que possible les pustules vaccinales parachever leur évolution sans trouble ni modération, et de n’employer les remèdes édulcorants, modérateurs ou autres,

que tout autant que ces pustules ne suivraient pas une marche régulière, qu’elles seraient accompagnées d’accidents locaux insolites, ou de symptômes généraux par trop intenses et menaçants.

Je termine ici mon travail. Ai-je besoin de le résumer? Tout en lui tend vers un seul but. Lequel? L’annihilation de la variole ? Non; car pour cela il faudrait tout à la fois faire disparaître la variole animale et la variole humaine, il faudrait anéantir son principe, et cela est impossible. Ce principe, comme celui de touteautre maladie contagieuse, comme le principe du mal, ce principe a été créé, il existe; et dans quelque coin du monde où vivent et se meuvent tant d’êtres animés, sous quelque motte d’humus, parmi les atomes méphitiques de quelque air insalubre, dans quelque goutte d’eau impure, dans quelque trou fangeux où grouillent tant d’êtres inconnus, tant d’insectes immondes, tant d’êtres invisibles, il se trouvera toujours quelque habitant des airs, de la terre ou des ondes, pour le recéler, le conserver et le reproduire.

L’anéantissement complet de la variole humaine? Pas davantage et pas plus que l’extinction de la variole animale. J’ai besoin de l’une pour combattre et prévenir l’autre, et d’ailleurs cela est encore impossible, car, quoi qu’on fasse, il existera toujours, de par le monde, quelque individu, de l’une ou l’autre espèce, susceptible de recevoir le principe virulent varioleux, et d’en être affecté, n’en ayant point été préservé.

Le seul but que je poursuis, auquel on doive viser, auquel on puisse atteindre, c’est la disparition des épi-

demies de varioles, c’est la réduction de la petite-vérole à l'état de maladie sporadique et exceptionnelle, à l’état de châtiment des parents négligents, à l’état d’immolation des enfants négligés.

C’est là tout ce que l’on peut demander, et on ne l’obtiendra qu’au moyen de la vaccination obligatoire par le cowpox (petite-vérole des vaches laitières, ou variolevaccine), directement inoculé de la vache à l’homme, seule vaccination normale, seule infaillible et absolument préservatrice.

Du reste, je ne me fais point illusion. Je suis loin de m’attendre à ce que mon œuvre ait la même puissance de conviction que certaine improvisation dont je parlais tout à l’heure.

Je ne doute pas, au contraire, que cette nouvelle manière d’envisager la question de la vaccine ne rencontre, comme ses devancières, une très-vive opposition de la

part du plus grand nombre de mes lecteurs peut-être.

A ceux-là je ne demande qu’une chose, c’est d’en juger avec une réelle indulgence et une parfaite impartialité.

Quelques-uns, moins ardents observateurs de la règle, moins résolus ou plus indifférents, pourront bien dire, en attendant que les convictions se forment : Se non è vero , è bene trovato.

Que ceux-là veuillent bien se donner la peine d’y réfléchir.

D’autres, je le crois, en très-petit nombre, je le crains, oseront d’emblée se mettre de mon côté.

DE I,A VACCINATION. 419

A ceux-là mes premières et sincères actions de grâces pour l’humanité souffrante.

Mais j’espère qu’en définitive tout le monde, s’appuyant comme moi sur les Œuvres de Jenner, et profitant des leçons du passé, finira par dire, avec moi :

It is very verity ; c’est la vérité vraie.

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