PREMIÈRE OBSERVATION
Au printemps de l’année 1854, une épidémie de varioles graves développait ses périodes dans l’enceinte des murs de Nîmes.
A la même époque, MraeH.T..., nîmoise, mariée à Florac, touchait au terme de sa seconde grossesse, et pour la seconde fois elle allait se rendre dans sa ville natale, pour y passer, auprès de sa mère, les dernières semaines de cet état physiologique et pour y accomplir ses couches, lorsque son médecin accoucheur fut prévenu de ses intentions.
Naturellement instruit du règne de l’épidémie, et voulant préserver cette intéressante jeune femme du danger qu’il y aurait eu pour elle à s’exposer ainsi, sans prépa-
ration, au principe contagieux variolique , cet honorable praticien lui lit donner le conseil de se faire revacciner avant d’entreprendre son voyage.
Averti à temps, mais dépourvu de virus-vaccin, et pensant que je pourrais m’en procurer de récent auprès de mon confrère de Nîmes, je lui en fis faire la demande par M"10 T... elle-même.
Sa requête ne pouvait qu’être favorablement accueillie, et le 2 mai je reçus, par cette voie, deux verres parfaitement chargés d’un prétendu virus préservateur.
L’un d’eux me servit immédiatement à revacciner cette jeune dame.
J’employai le second à vacciner une petite fille de Florac, dans l’intention de procurer aux accoucheuses les moyens de pratiquer la vaccination sur tous les nouveau-nés de la ville et des environs qui n’y auraient point encore été soumis.
L’opération pratiquée chez M,ue T. . .ne lui procura qu’une éruption de fausse vaccine.
L’autre donna naissance à six boutons-vaccin, admirables de développement, de configuration et d’apparence, et le 8 mai six enfants furent vaccinés de bras à bras et en ma présence, avec du virus pris à cette source.
Le jour môme, deux verres chargés du même principe, que je devais croire également conservateur, furent envoyés à l’accoucheuse de Vialas, et l’une des sages-femmes do Florac en emporta une quantité suffisante pour vacciner cinq autres enfants dans la commune de Saint-Juliend’Arpaon, au village de Balazuègnes.
De ces divers points, la propagation de la vaccine allait être effectuée sur tous les autres qui sont du ressort de
mon inspection, et je comptais mettre ainsi mon arrondissement à l’abri de toute épidémie de varioles, au moins pour cette année.
Mais voici que le lendemain 9 mai, je fus appelé à donner mes soins à l’enfant qui m’avait servi de portevaccin, et que l’on disait gravement malade.
Je le trouvai en effet atteint d’une fièvre inflammatoire, insolite en pareil cas, et assez intense pour me donner au premier abord quelque inquiétude.
Je voulus alors m’assurer que les symptômes observés n’étaient point liés à une irritation considérable, provoquée aux bras par la déchirure des pustules vaccinales qu’on avait ouvertes la veille pour y puiser, en faveur des autres enfants, le principe virulent vaccinateur.
Je pus ainsi reconnaître de nouveau la bonne apparence des boutons-vaccin. Je pus me convaincre, en même temps, que les bras n’étaient point atteints d’une inflammation locale suffisante pour expliquer l’état morbide qui se présentait alors à mon observation.
Mais je m’aperçus que les six boutons vaccinaux étaient entourés de vésicules extrêmement petites et fort nombreuses, qui formaient autour d’eux un ruban grisâtre, chagriné, large d’un à deux millimètres, et qui s’était développé dans l’espace de vingt-quatre heures.
J’avais donc affaire à une fièvre inflammatoire de cause interne, et peut-être à une nouvelle fièvre éruptive.
Néanmoins, et jusqu’à preuve contraire, je dus croire à une de ces éruptions vésiculeuses sans conséquence, qui accompagnent ou suivent quelquefois l’apparition des pustules de la vaccine. Et pourtant, la violence momen-
tanée de la fièvre me rendit circonspect, et je me hâtai de prévenir les sages-femmes qu’il y avait prudence à s’abstenir jusqu’à plus ample informé.
Malheureusement, il était déjà trop tard: le mal était produit.
En effet, trois jours après, et les vésicules dont je viens de parler étant desséchées, je vis le corps de mon petit malade se couvrir d’une centaine de pustules éparses, qui au bout de quatre autres jours offrirent tous les caractères des pustules varioleuses.
Je me trouvai conséquemment en présence d’une variole bénigne, discrète, parfaitement reconnaissable, et consécutive à la vaccine, quoique évidemment inoculée en môme temps qu’elle, puisqu’à cette époque il n’existait aucun varioleux, ni dans la ville, ni dans ses environs, et à plus de huit lieues à la ronde.
Puis, tous les enfants vaccinés à Florac, à Balazuègnes et à Yialas, présentèrent exactement les mêmes phénomènes : d’abord une vaccine parfaite, et ensuite une variole bénigne, consécutive, développée dans les mêmes circonstances, et à la même période d’évolution de la maladie primordiale.
Seize enfants avaient ainsi reçu la maladie redoutée, en même temps que la maladie préservatrice, savoir : 7 à Florac, 5 à Balazuègnes et 4 à Yialas.
Or, le mal n’eût pas été grand, puisqu’ils avaient tous été préservés de symptômes alarmants, si , pour prouver surabondamment l’identité de l’état morbide ainsi communiqué, celui-ci ne s’était pas répandu par contagion, et n’avait point atteint d’autres personnes non soumises à l’influence du même fluide vaccin.
Dans cette occurrence, et aussitôt que j’eus connaissance de cette propagation contagieuse, je m’empressai de faire venir d’autre virus et de donner l’exemple, en vaccinant mon propre fils, âgé de trois mois, qu’il me tardait de savoir à l’abri de la contagion. Mais j’eus beaucoup de peine à trouver quelques rares imitateurs.
Et cependant la maladie faisait des progrès et passait des enfants aux jeunes gens, et môme aux personnes d’un âge mûr, bien que prémunis parla vaccine.
Je pus ainsi compter, en fait de varioles communiquées, et à partir du 15 mai au 4 juillet suivant, savoir : 24 cas à Florac, 2 à Balazuègnes, et 12 à Yialas, où je me rendis alors sur l’invitation de M. le sous-préfet et sur la demande du maire de cette commune.
A ce moment, la maladie paraissait devoir prendre un accroissement rapide, des proportions considérables, et surtout une gravité menaçante.
Quelques cas de variole pourprée et une huitaine de morts promptes, survenues dans les communes de Florac et de Yialas, inspirèrent un certain effroi aux habitants qui les composent, et dans l’une comme dans l’autre, des murmures, en apparence fondés, se firent entendre. Ils étaient dirigés, non-seulement contre la personne pour laquelle le vaccin avait été envoyé, mais encore contre le médecin qui s’en était servi, contre les sages-femmes qui l’avaient répandu, et contre la vaccine elle-même, dont on commençait à nier les bienfaits, et que l’on accusait de n’ètre qu’une inoculation déguisée.
Je crus alors devoir faire publier dans ces deux communes, et du haut de leurs chaires chrétiennes, la circulaire suivante:
Je la reproduis ici, parce qu’elle fournit la preuve des influences du moral sur le physique, même en temps d’épidémie infecto-contagieuse , et surtout à cause des faits qui y sont racontés, des propositions qui y sont énoncées et sur lesquelles s’appuient en partie mes conclusions, qui ne sont pas sans importance dans l’espèce :
Lorsqu’une maladie épidémique se déclare au sein des populations, l’esprit public s’en préoccupe. Les hommes les plus courageux s’émeuvent, les pusillanimes s’effraient et tremblent, etles préoccupations morales ou la terreur, réagissant naturellement sur l’organisme des uns et des autres, les prédisposent, à des degrés divers, à être impressionnés par la cause qui lui a donné naissance : génie épidémique, infection ou contagion.
Il faut bien alors rasséréner les forts et fortifier les faibles ; ranimer le courage de ceux-là et faire cesser les craintes de ceux-ci, en leur dévoilant une sollicitude scientifique et administrative constamment préoccupée de la santé publique.
Dans ce cas-là, en effet, les médecins veillent et travaillent ; ils s’occupent davantage de l'état sanitaire de leurs clients ; ils redoublent de prudence et d’activité, de zèle et de prévoyance.
L’Administration, de son côté, prouve sa vigilance en envoyant le médecin des épidémies dans chacune des localités visitées par le fléau, aussitôt qu’elle est prévenue.
Ce dernier, tout en partageant ces soins et ces préoccupations, a de plus un devoir à remplir. C'est à lui qu’est confiée la mission de prévenir le public et de tranquilliser les esprits, en leur montrant le remède à côté du mal, en leur donnant la preuve de son efficacité, en détruisant les préjugés qui le repoussent, en instruisant l’ignorance, qui, guidée par eux, refuse de l’accepter.
Tel est le but de cette Circulaire, que le médecin des épidémies de l’arrondissement de Florac adresse à ceux de ses compatriotes qui sont menacés par la maladie régnant au
milieu d’eux. Puisse-t-il l’atteindre et enrayer ainsi les progrès de l’épidémie!
Par une circonstance malheureuse et fortuite, la petitevérole, vous le savez tous, s’est implantée dans les communes de Florac, de Saint-Julien-d’Arpaon et de Yialas.
Cette circonstance est déplorable sans doute, puisqu’elle a amené au milieu de nous une épidémie que nous aurions peut-être évitée sans elle. Mais gardons-nous d’en murmurer, parce que nous ignorons si elle ne puise pas sa cause à la source de toutes choses, et si elle n’est pas un moyen de préservation que Dieu nous envoie pour chasser loin de nous quelque autre épidémie menaçante, plus sérieuse et plus mortelle encore.
Ne sommes-nous pas, en quelque sorte, entourés de cholériques ?
Acceptons donc celle qui nous est envoyée. Nous pourrions avoir pire.
Le xviie siècle est déjà loin de nous, et nous ne sommes plus au temps où la variole était réellement une maladie meurtrière, où elle enlevait des populations presque entières, et faisait, en somme, autant de ravages que le choléra luimême.
La découverte de Jenner l’immortel en a fait bonne justice.
Aujourd’hui, les épidémies de varioles sont généralement peu graves. On les voit rarement décimer les populations, et alors, qu'on le sache bien, elles n’agissent que sur des habitants chez lesquels les vaccinations ont été négligées depuis longtemps.
Tl est donc presque certain que nous n’aurions plus d’épidémies de cette nature, si le public voulait écouter les hommes de 1 art, ceux du moins qui sont imbus des saines doctrines médicales, s il consentait à se soumettre en temps utile à plusieurs vaccinations successives, et accepter ainsi tous les bienfaits de la vaccine humaine.
Celle-ci ne peut être la cause 'd’aucun fâcheux événement. Et si quelquefois elle a paru inefficace, si quelque cas malheureux se sont produits, si quelques faits se sont manifestés et
ont paru de nature à ébranler la foi déjà chancelante du public à son égard, ne l'en accusez point. Faites-en plutôt chercher la cause par ceux qui ont l’habitude d'observer ces sortes de faits, et vous reconnaîtrez avec eux que la source du mal est autre part.
Ces faits d’ailleurs sont si peu nombreux, qu’ils devraient passer inaperçus, sans examen, au milieu des innombrables résultats opposés.
La vaccine: tel estdonc le seul et unique remède spécifique et préservatif de la variole.
Ai-je besoin d’aller chercher ailleurs qu’ici la preuve de cette assertion?
Regardez autour de vous : pénétrez au sein des familles qui déjà ont payé leur tribut de douleur à l’épidémie ; consultez l’âge des personnes qui, soumises à la contagion, ont été atteintes par la maladie ; prenez surtout connaissance des époques diverses auxquelles elles ont été vaccinées, et vous vous convaincrez facilement que le plus ou moins d’intensité de la maladie est en rapport direct avec le plus ou moins de distance qui les sépare de V époque de leur dernière vaccination : les enfants tout nouvellement vaccinés ne sont jamais devenus varioleux (je ne parle pas de ceux auxquels on a en même temps inoculé la variole) ; les jeunes gens de six à quinze ans n’ont presque point été frappés par la maladie, et lorsqu’elle s’est déclarée dans leurs rangs, elle s’est toujours montrée discrète et bénigne; enfin, cet état morbide n’a été grave , et quelquefois mortel, que chez les enfants non vaccinés, ou chez les personnes d'un certain âge et qui étaient éloignées de plus de vingt ans du moment où elles avaient subi leur première et dernière vac ci nation.
Tranquillisez-vous également sur la nature du virus. Celui auquel on peut vous soumettre actuellement a subi plusieurs épreuves successives, et a donné lieu à une vaccine de bon aloi.
Et maintenant, il ne me reste plus qu’une chose à vous apprendre, c’est qu’on peut impunément se faire vacciner, même pendant l’existence d une épidémie de petite-vérole.
Voici le résultat des expériences qui ont été faites à cet égard.
Tous les auteurs s’accordent à dire que, quand la vaccination est pratiquée avant ou même pendant la première période de cette maladie, c’est-à-dire avant l’apparition des pustules varioleuses, elle empêche complètement la manifestation de cet état morbide, ou tout au moins le modifie au point de le faire passer inaperçu. D'où je conclus, avec M. le Dr Clérault, que « dans une épidémie de variole le devoir du médecin est de vacciner indistinctement tous ceux qui n’ont pas subi cette opération et qui sont soumis à la contagion» , pourvu qu’on n’observe sur leur corps aucune espèce de tache ou de bouton, de quelque nature que ce soit. Et je citerai, à l’appui de cette opinion, ce fait rapporté par M. Socquet, médecin à Chambéry : « J’ai vacciné, dit-il, au sein d’une épidémie de variole, quarante enfants. Ils furent tous préservés de la petitevérole, à l’exception d’un seul, chez lequel la vaccine et la variole marchèrent parallèlement, et qui n’éprouva que des symptômes et des suites peu graves. 1 »
Quant aux résultats obtenus des vaccinations après l'apparition des boutons varioleux, ils sont complètement nuis : la vaccination ne réussit point ; ou bien les deux maladies (vaccine et variolej accomplissent leurs périodes à côté l’une de l’autre, sans exercer aucune influence modificatrice l’une sur l’autre.
Faites-vous donc vacciner et revacciner sans crainte. C'est la première règle à mettre en pratique dans le traitement préventif de la variole épidémique.
Et cela bien expliqué, je me bornerai à vous donner quelques préceptes à suivre pour corroborer ce traitement pré- . ventif, et à vous indiquer le traitement hygiénique des malades. Quant au traitement pharmaceutique qui concerne la maladie elle-même, ses diverses formes et ses complications, il ne peut être formulé que par le médecin ordinaire des malades, parce qu il doit être en rapport avec ces formes et ces complications :
1 Monneretet Fleury, tom. VIII, pag. 450.
Les personnes saines, vaccinées ou non vaccinées, ne doivent pas aller visiter les varioleux sans nécessité et par pure curiosité. Celles qui sont obligées, par la nature de leurs relations, à les voir ou à les soigner, ne doivent jamais se rendre auprès d’eux sans avoir pris des aliments, et doivent faire de fréquentes sorties au dehors pour y respirer un air plus pur et plus sain que celui qu’elles aspirent dans l'intérieur de leurs habitations. Toutes doivent éviter les écarts de régime, changer de vêtement suivant les variations atmosphériques, se couvrir modérément la nuit et pousser la propreté jusqu’à l’excès.
Et comme la maladie a de la tendance à se compliquer de pourpre hémorrhagique, elles feront bien, pendant la durée de l’épidémie, d’user en plus ou moins grande quantité, et chaque jour, d’une boisson acidulée.
Quant aux malades, « contrairement à des préjugés trop répandus, et qui certainement ont fait un grand nombre de victimes, il faut bien se garder de les surcharger de couvertures, de les abreuver de boissons chaudes et excitantes. On doit les couvrir modérément ; les changer fréquemment de linge ; renouveler souvent l’air de leurs chambres et les soumettre à tous les soins qu’exige une scrupuleuse propreté. »
«Les boissons fraîches, acidulés, loin d’être dangereuses , sont aussi utiles qu’agréables aux malades » ( Monneret et Fleury).
Suivez-donc ces conseils, et vous verrez bientôt l’épidémie s’éteindre et disparaître.
Florac, le 7 juillet 1854.
Cette Circulaire produisit un bon effet. L’esprit public se calma, et l’on vit renaître en lui la foi, l’espérance et la charité , ces trois vertus en tout sacrées et par lui délaissées un instant.
Le peuple, en effet, cessa ses murmures, oublia la
manière dont le fléau avait été introduit au milieu de lui, et ne garda plus rancune aux auteurs innocents de ce désastre.
Il crut de nouveau aux bienfaits de la vaccine.
Et en les recherchant, il fit revivre en lui, comme en moi, l’espoir de voir bientôt l’épidémie rétrograder et cesser ses ravages.
Et bon nombre de pères de famille, se décidant enfin à suivre mon exemple, les réclamèrent avec instance, nonseulement pour leurs enfants, mais encore et quelquefois pour eux-mêmes, de compagnie avec quelques jeunes gens de l’un et l’autre sexe.
103 personnes subirent ainsi la vaccination du iur au 30 juillet, au moment où la maladie épidémique sévissait avec le plus de violence , et puisèrent dans cette opération conservatrice la puissance nécessaire pour résister aux efforts de la contagion, savoir :
A Vialas, 21, dont 11 enfants au-dessous de 5 ans et vaccinés pour la première fois, 4 pères et mères de famille de 20 à 40 ans, et 6 jeunes gens des deux sexes de 6 à 18 ans, tous ces derniers revaccinés.
A Florac et dans les mêmes conditions, 82. dont 45 enfants, 17 pères de famille et 20 jeunes gens.
Chez les premiers , la vaccination a constamment réussi.
Chez les seconds, elle a produit des boutons-vaccin de bonne nature une fois sur trois.
Chez les derniers , les résultats ont été complètement nuis .
Et pas un seul n’a été atteint par la petite-vérole .
Dès-lors, au contraire, on vit l’épidémie décroître sensiblement, et disparaître totalement de tous les endroits contaminés, du 25 au 30 juillet.
Pendant les deux mois de son existence, elle fît sentir ses dégoûtantes étreintes à 74 individus, et fît 11 victimes, savoir:
A Florac 36 malades, 6 victimes.
A Vialas 20 — 5 —
A Balazuègnes .... 7 — ü —
Et cela sur une population de 2,309 habitants, savoir:
A Florac 1,881;
A Vialas 300;
A Balazuègnes 128.
En définitive, 74 personnes ont donc été, dans l’arrondissement de Florac, et d’une manière plus ou moins déplorable, les victimes d’une vaccination inoculalrice malencontreuse.
Voilà les faits tels qu’ils se sont passés.
Il me resterait maintenant, pour compléter cette observation, à résoudre successivement les trois questions suivantes :
1° Comment l’inoculation dont je viens de parlera-t-elle pu être produite?
2° L’état morbide qui en a été la conséquence, et que j’ai souvent désigné sous la dénomination de maladie épidémique, constitue-t-il en réalité une épidémie proprement dite?
3° Quels sont les enseignements que l’on peut puiser dans les circonstances au . milieu desquelles cet état pathologique s’est manifesté, ainsi que dans les faits qui se sont déroulés sous mes yeux, à la suite de cette inoculation intempestive ?
Je ne répondrai ici qu’aux deux premières, ajournant à un moment plus opportun la réponse à la dernière.
Première question. — Comment la variole a-t-elle pu se déclarer consécutivement à la vaccination pratiquée à Florac, et plus tard à celles qui ont été opérées dans les communes de Vialas et de Saint-Julien d’Arpaonl
Cette question est nécessairement embarrassante.
J’aurais pu lui donner une solution appuyée sur des probabilités voisines de la certitude, si, malgré ses nombreuses occupations, mon honorable confrère de Nîmes avait daigné me consacrer quelques minutes, et répondre à l’une des deux lettres que j’ai eu l’honneur de lui adresser à cet égard.
Ne l’ayant point fait, je suis forcément réduit à mes propres forces, et aux divers renseignements plus ou moins exacts que j’ai pu recueillir auprès de MIBe T. . et de son mari.
Pourrai-je ainsi la résoudre d’une manière satisfaisante? Je l’ignore. Je vais néanmoins l’essayer, en procédant par élimination.
De deux choses l’une : ou le mal nous est venu de Nîmes , ou il existait en essence à Florac, et s’y est manifesté au moment même où je cherchais à l’éviter.
Or, j’ai beau chercher consciencieusement autour de moi quelque circonstance qui puisse donner l’explication de ce fait, je n’en trouve aucune.
Je n’ai pu moi-même servir de véhicule au contage, puisqu’à cette époque il y avait plus d’un an que je n’avais vu des varioleux ; puisque je ne portais pas les mêmes vêtements qui me couvraient lors de la dernière épidémie de variole observée dans mon arrondissement, en janvier 1853, et que depuis, j’avais eu le temps (on me croira sans peine) de changer de linge un nombre de fois incal-
culable, et de faire de nombreuses et fréquentes ablutions ; puisque, enfin, la lancette dont j’ai usé dans cette occasion n’avait jamais saigné de varioleux, et qu’antérieurement elle m’avait servi à peu près journellement à d’autres usages, sans inconvénients pour les malades qui avaient réclamé ses bons offices.
Peut-on en accuser d’autres personnes de Florac ou des environs? Pas davantage, puisqu’il n’existait alors aucun cas de petite-vérole à plus de huit lieues à la ronde, ainsi que j’ai dû le faire observer plus haut.
Est-il enfin plus raisonnable de supposer que le principe de la maladie existait, dans ce moment-là, au sein des influences morbides qui nous environnaient, et qu’il est venu se poser, dans des conditions favorables à son développement, tout juste sur le seul enfant que je venais de soumettre à une opération qui devait l’en préserver? Non, sans doute, car cette supposition serait contraire à toutes les idées actuellement reçues sur les effets de la vaccine.
Le mal ne pouvait donc pas exister à Florac, même en principe.
Donc il est venu du dehors ; donc il était mélangé au virus-vaccin qui m’a été envoyé de Nîmes, conclusion qui emprunte un degré de certitude presque complète au souvenir de l’existence d’une épidémie de varioles graves dans les murs de cette ville.
Mais comment ce mélange a-t-il été opéré? C’est là ce qui me reste à expliquer.
D’après ce qui m’a été raconté par les divers membres de la famille T. . ., le médecin qui a envoyé le virus a été consulté par eux à cet égard. Il a répondu, après
mures réflexions, que ce fait lui paraissait inexplicable, ajoutant que l'enfant sur lequel il avait puisé le virusvaccin habitait une campagne voisine de Nîmes et non soumise à la contagion ; que, cet enfant étant le fils de son ferrmier, il avait la certitude qu’il n’était porteur que de boutons-vaccin, et que, postérieurement, on n’avait point vu la variole se déclarer chez lui. Il certifia en outre que les personnes qui avaient été vaccinées, ce jour-là même, avec du fluide-vaccin pris à cette source, étaient nombreuses, et que, toutes, elles avaient été exemptées de la petite-vérole. Il assura même que les verres sur lesquels ce principe virulent avait été déposé avaient été nouvellement coupés et parfaitement nettoyés à l’instant où ce dépôt leur avait été confié.
On ne peut donc pas supposer que le fluide-vaccin fut impur au moment où il a été pris sur l’enfant porte-virus. On ne peut pas admettre davantage que la lancette qui l’a puisé a été le véhicule du contage, car le virus a été recueilli immédiatement après les vaccinations pratiquées sur d’autres individus qui ont été postérieurement exempts de la petite-vérole.
Si ces faits sont véritablement exacts, il ne reste plus, pour expliquer celui qui est en question, que trois suppositions raisonnables : — ou le fluide-vaccin a emprunté son impureté dangereuse à l’air de -la chambre où se trouvait le médecin vaccinateur qui l’a fourni ; — ou le médecin vaccinateur lui-même a servi de véhicule au principe contagieux de la petite-vérole, étant et devant être, dans les circonstances où il se trouvait et suivant l’expression consacrée, dès les débuts de la vaccine, par le traducteur de Jenner, « un foyer ambulant de miasme
variolique 1 »; — ou bien les verres ont été souillés par l’objet même qui devait les rendre nets, et ils ont ensuite communiqué au fluide leurs souillures virulentes ; ce qui est, je crois, le plus probable, bien que les trois modes de contagion soient admissibles.
Quoi qu’il en soit, et de quelque manière que le fait ait pu se produire, il est évident pour moi que le virus-vaccin m est parvenu contaminé.
Et V uniformité des symptômes qui se sont successivement déclarés chez tous les enfants qui ont été vaccinés, soit avec ce virus , soit avec celui qui a été puisé aux boutons-vaccin auxquels il a donné naissance, prouve, d'une manière irréfragable , l'identité de nature de ces divers fluides.
Oui, j'ai reçu du virus-vaccin variolique, c'est-à-dire, un mélange de virus variolique et de virus-vaccin. Oui , j'ai inoculé en môme temps la vaccine et la variole, et la différence existante dans les proportions de l'un à l'autre principe virulent donne suffisamment l' explication des différences également existantes entre les résultats obtenus, par suite de V inoculation simultanée de ces deux fluides.
Oui, l'éruption locale vésiculo-pustuleuse provoquée par chacune des vaccinations opérées, soit avec le virus venu de Nîmes, soit avec son produit, était composée de boutons do?it chacun contenait un semblable mélange de virus-vaccin et de virus varioleux.
Ces faits ont une importance majeure.
Qu’on veuille bien se les rappeler à l’occasion.
Et une fois la petite-vérole ainsi communiquée, quoi d’étonnant qu’elle se soit propagée par contagion ! quoi de surprenant qu’elle soit devenue épidémique !
' OEuvres de Jenner , pag 174. (Note du traducteur.)
EL pourtant, j’ai cru devoir me poser encore cette question.
2e Question. — L’état morbide observé constitue-t-il en réalité une épidémie proprement dite ?
Voici le raisonnement quia traversé mon esprit , et lorsqueje l’aurai développé, l’on trouvera, je l’espère, la question que je viens de poser moins oiseuse qu’elle le paraît de prime abord. Il s’applique à chacune des séries de varioles partielles observées dans mon arrondissement.
La variole, maladie contagieuse par excellence, ai-je dit à propos de ma classification des maladies au point de vue de leur extensibilité, peut exister comme maladie sporadique, comme maladie contagieuse proprement dite, ou comme maladie épidémique.
Elle ne peut être considérée comme sporadique que lorsqu’elle n’attaque qu’un individu à la fois, ou isolément quelques personnes, par suite de prédispositions spéciales et individuelles, ou par suite d’une véritable inoculation.
Elle est contagieuse proprement dite lorsque le contage, qui est sa cause la plus ordinaire, atteint, par contact immédiat, un certain nombre d’individus, et qu’il ne s’étend pas au-delà du lieu où il s’est primitivement développé.
La petite-vérole dont il est ici question ne doit donc pas être regardée comme telle à Florac et à Vialas, où elle a sévi contre plusieurs individus et même contre plusieurs familles, loin des lieux où elle avait pris naissance.
Il n’en est pas de môme à Balazuègnes, où en réalité je n’ai observé que cinq cas de varioles inoculées, et deux
cas de petites-véroles évidemment communiquées par contagion immédiate.
Là, cette maladie s’est montrée sporadique et contagieuse proprement dite.
Enfin, ai-je dit encore, elle doit être rangée au nombre des épidémies, lorsqu’elle frappe un plus ou moins grand nombre d’individus soumis ensemble au principe contagieux variolique sorti des limites assignées à la contagion immédiate et répandu dans l’atmosphère.
Et c’estdans ce sens que j’ai souvent désigné la maladie régnante à Florac et à Vialas sous la dénomination de variole épidémique.
Là, en effet, la maladie s’est manifestée sous les trois formes distinctes qu’elle peut affecter.
J’ai pu y compter :
1° 11 cas de varioles inoculées, dont 7 à Florac et 4 à Vialas ;
2° 8 cas de petites-véroles communiquées par contagion immédiate : 5 pour la ville et 3 pour le village ;
3° 48 cas de varioles déterminées par la contagion médiate atmosphérique ou contagion épidémique, savoir: 30 pour le chef-lieu d’arrondissement et 18 pour le cheflieu de commune.
J’ajouterai seulement que cette maladie épidémique a été provoquée par une cause spéciale primitive ( la vaccination inoculatrice intempestive), fortifiée par une cause spéciale secondaire (la contagion immédiate) déterminée par la généralisation de cette dernière, et par suite maintenue et multipliée par cette cause devenue générale et commune (la contagion médiate atmosphérique ou épidémique).
J’annoncerai enfin qu’elle a sévi d’abord avec bénignité et marché avec lenteur, par suite du défaut de prédispositions particulières favorables à son développement , et ce, jusqu’au moment où la cause générale commune a été assez intense, soit pour augmenter considérablement ces prédispositions, soit pour agir plus activement sur tous ceux qui les recélaient en eux , et que, en définitive , elle a avorté, soit par suite de l’extinction de ces mômes prédispositions , soit par suite des opérations préservatrices pratiquées en temps opportun, et constituant un traitement préventif utilement mis en pratique.
OBSERVATION II
Dans le courant des années 1865 et 1866, je fus plusieurs fois invité, comme médecin des épidémies, à parcourir un certain nombre de communes envahies par la variole et situées dans mon arrondissement.
C’était la troisième fois, dans l’espace de vingt ans, que j’étais appelé à voir la petite-vérole se répandre dans nos campagnes, et y régner pendant un laps de temps plus ou moins long.
C’était aussi la troisième fois que j’avais lieu de remarquer que le germe de la maladie y est importé du dehors, et constamment du département du Gard, de Nîmes et de deux ou trois autres villes voisines (Alais, Portes, Bessèges. la Grand’Combe), où abondent des ouvriers de tous pays.
Un habitant de nos montagnes, commerçant, domestique, ouvrier mineur, terrassier, moissonneur ou autre, se sentant pris de malaise hors de chez lui, se hâte de
rentrer dans sa famille. Il est atteint des symptômes prodromiques de la variole. Cette affection morbide se développeen lui; il la communique à ses plus proches parents par contagion immédiate, et de ce foyer autour duquel se trouve un certain nombre d’individus non ou mal vaccinés, naît une épidémie plus ou moins grave et meurtrière.
C’est ainsi que cela se passe habituellement.
C’est ainsi qu’est née l’épidémie que je vais décrire, et dont la durée a dépassé le terme d’une année.
Pour elle, il y a eu quatre foyers de contagion bien distincts et séparés par des distances considérables : le premier dans la commune de Montbrun; le deuxième dans la commune de Quézac; un troisième dans la commune de Yialas, déjà atteinte en 1854, et un quatrième dans la commune de Saint-Germain-de Calberte.
Dans les deux premières communes, ce sont deux domestiques, partis malades de la ville de Nîmes, qui y ont apporté le germe de la maladie ; dans la troisième, un maçon venant de voir son frère atteint de la petite-vérole à Portes, et dans la quatrième, un roulier faisant régulièrement le trajet de Saint-Germain-de -Calberte à Mais.
Rigoureusement, on peut donc dire qu'il y a eu dans l’arrondissement de Florac, durant le cours des années 1865 et 1866, quatre épidémies de varioles auxquelles on peut donner le nom des communes au sein desquelles elles se sont développées, savoir : l’épidémie de Montbrun , celle de Quézac , celle de Yialas, et enfin celle de Saint- Germain-de-Calberte.
La première et la troisième n'ont pas dépassé les limites des communes où elles ont pris naissance. La deuxième,
celle de Quézac, s’est étendue jusque dans la commune d’Ispagnac, qui n’en est séparée que par un monticule, et dont les habitants ont avec les siens des rapports journaliers. La quatrième a également irradié, mais d’une manière insignifiante, dans deux communes limitrophes de Saint-Germain-de-Calberte.
Dans ces cinq communes, la maladie, unefois produite, s’est donc constituée à l’état d’épidémie.
C’est, pour chacune d’elles, un exemple de maladie épidémique infecto-contagieuse, telle que j’en ai donné la description dans un des articles précédents.
C’est, en effet, un de ces états morbides qui peuvent se reproduire, soit par le contact plus ou moins immédiat du contage, soit par l’absorption du principe infectieux spécifique répandu dans l’atmosphère et dégagé du corps des malades qui en sont atteints.
Autour d’eux se trouvent les foyers les plus intenses d’infection et de contagion.
Et je dis qu’il en est ainsi de la variole, dont je suis loin de contester la puissance de contagion, mais à laquelle j’accorde, en même temps, un principe infectieux spécifique également puissant.
D’une part, en effet, la variole produit incontestablement, à une certaine période de son évolution, un virus inoculable et contagieux.
D’autre part aussi , l’on voit non-seulement devenir varioleux des individus qui ne se sont jamais approchés des malades atteints de la petite-vérole, et qui au contraire les ont fuis à l’égal de la peste, comme on dit vulgairement, mais encore on remarque des familles entières dont les divers membres sont successivement atteints de
cette maladie, à une époque trop rapprochée du premier cas introduit chez elles pour que le virus varioleux ait eu le temps de se former chez les premiers atteints ; à une époque où le contage n’a pu se répandre dans la maison qu’ils habitent ; à une époque, enfin, où les premiers malades ne sont arrivés qu’à la période d’éruption.
On en trouverait de nombreux exemples dans les tableaux indicatifs comprenant nominativement tous les individus atteints de la variole dans les communes que je viens de signaler, tels que je les ai donnés dans mon rapport de 1866.
Je n’en donne ici qu’un extrait spécimen avec indication, en somme, des résultats numériques seulement.
J’en tirerai plus tard les conséquences en ce qui concerne l’histoire de la vaccination.
Pour le moment, je me bornerai à faire ressortir quelques-unes de celles dont j’ai parlé au début de ce mémoire, et qui viennent à l’appui de l’action que peuvent avoir les influences hygiéniques sur la gravité, sur la production et sur la propagation de la variole épidémique.
(Voir le Tableau ci-contre.)
Tels sont les renseignements nombreux et vraiment trèsremarquables que j’ai pu recueillir sur l’épidémie dont je m’occupe en ce moment.
Sont-ils aussi rigoureusement exacts que significatifs?
Vu l’importance des conséquences que l’on peut en tirer au point de vue le plus essentiel auquel on doive envisager ce genre d’épidémie, c’est-à-dire au point de vue de la sécurité et de l’immunité que doit assurer la vaccine, c’est là une question préalable à laquelle je crois devoir