‹ Histoire de la Vendʹee militaireChapitre 1 sur 25 · CHAPITRE PllEMlËK · texte numérisé non relu

CHAPITRE PllEMlËK

Mouvements révolutionnaires en Bretagne dès 4750. — La cour, le clergé, la noblesse , le Parlement et la bourgeoisie. — Caractère des Bretons.

— Division entre la cour et le Parlement. — Sa résistance aux ordres de Louis XVI. — Le rnmte de Thiard et le premier président Catuèlan.

— Victor Moreau, général du Parlement. — Troubles à Rennes. — Lettres de Louis XVI. — 01)stinalion ilu Parlement. — Démonstrations hostiles du tiers état. — Premiers décrets de l'Assemblée constituante.

— Leur efTet sur la population des villes de Bretagne. — Persécution contre le riergé et la noblesse. — Le peuple des campagnes i)rcnd fait et caase pour eux. — Les prêtres insermentés et les intrus. — Agitation des clubs. — Leur intolérance. — Mesures arbitraires contre la litjerté de conscience. — Les patriotes nantais fraternisent a Londres avec left

. révolutioQBaires ang^s. — Premiers soulèvements de la Bretagne.

Le rédt des événements qui, pendant la période révolutionnaire, agitèrent la Bretagne, le Maine et la Normandie, n*a pas encore été publié. Les historiens contemporains de ces événements ont tour à tour, et selon l'opinion à laquelle

ils appartenaient, célébré ou flétri les noms de ceux qui propagèrent ou de ceux qui combattirent le mouvement social de 1789 et les excès de 1793. Justice n'a pas été rendue, car les faits n'ont jamais été racontés avec vérité. On a calomnié, on a dénaturé les deux partis aux prises dans ces provinces. Ju^u'à présent la guerre de la Chouannerie n'a rencontré que des panégyristes ou des accusateurs. C'était une histoire si pleine de détails exceptionnels, si en dehors de nos mœurs; il s'était offert sur les grèves de la

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Bretagne, dans les forêts du Maine, dans les campagnes de

la Normandie , tant d'incidents qui sortaient du cadre habituel tracé aux insurrections populaires, que les écrivains n'ont jamais voulu, disons mieux, n'ont jamais pu les comprendre.

Après les gigantesques combats de là Vendée , après ces ' luttes à plein soleil qui avaient eu tant de retentissement, on ne pouvait bien impartialement s'initier à cette guerre sourde, mais toujours active, toujours sanglante, que la Bretagne, que le Maine déclarèrent à la Révolution, et que leurs enfants soutinrent contre elle avec un acharnement qui n'excluait ni l'adresse ni la ruse. On cherchait à expliquer la Bretagne de Tinténiac, de la Bourdonnaie, de Silz et de Cadoudal , le Maine et l'Anjou de Scepeaux," de Rochecotte, de Bourmont, de d'Andigné et des Chouans, la Normandie de Frotté et de ses compagnons pair la Vendée de Cathelineau, de la Rochejaquelein , de Bonchamps et de Gharette. On essayait d'établir des points de similitude entre la iidélité chevaleresque des uns et les passions militantes des autres. On ne tenait compte ni de la dillérence de caractère ou de localité , ni des causes qui développèrent ces insurrections.que la République confondait dans la même haine, qu'elle dompta par les mêmes moyens de terreur et de despotisme.

Avant de commencer la narration des faits, il nous a semblé nécessaire de jeter un coup d'oeil sur les circonstances qui, au fond de la Bretagne, servirent de prélude au mouvement royaliste qui s'opéra après le passage de la Loire par la grande armée dont Henri de la Rochejaquelein était le général. Dans cet exposé des événements qui, en Bretagne, précédèrent la Chouannerie, on verra que cette province était mûre pour une révolution longtemps même avant que cette révolution éclatât

Depuis 1750, les Bretons étaient travaillés par l'idée de sauvegarder les anciens privilèges que la Monarchie, à son déclin , essayait de leur disputer. Longtemps avant de pénétrer au cœur de la masse, la guerre existait entre la Cour •et le Parlement. On guerroyait avec des remontrances; par des arrêtés on résistait au pouvoir, lorsque dans les autres

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provinces l'obéissance était encore un* bonheur. Cet étal

permanent d'hostilités, que tant de causes, que tant d'intérêls privés avaient fait naître, révélait une surexcitation dans les esprits que le gouvernement fut assez iuiprévoyanl pour ne pas arrêter à son origine. On discuta , on traita avec ce Parlement de Bretagne , le plus attaché à la Monarchie , mais aussi le plus ferme dans ses idées de droit provincial et de franchises communales. Au tribunal de l'opinion qui, dès cette époque, s'ingéniait à prendre parti, les hommes du Parlement eurent raison contre la cour et contre la noblesse. Le Clergé se mêla de la querelle. La bourgeoisie seule en profita , et , lorsque les premiers ferments de révolution se développèrent en France, le Clergé et le Parlement tentèrent de s'opposer à ces manifestations, qui dev aient anéantir leurs privilèges. La bourgeoisie bretonne, leur auxiliaire pendant quarante ans, tourna contre eut les armes aiguisées à leur service. La bourgeoisie allait fonder son règne; mais le peuple des campagnes, la plus nombreuse classe du Tiers État, se leva alors, réclamant ses vieilles lois et le trône qui avait disparu dans un jour de sang.

Cette lutte, toute d'intérieur, qui a si iongtemos agité la Bretagne ^ et qui n'a pas été sans influence sur l'acuon démagogique^ mérite d'avoir sa place dans l'histoire de la Vendée militaire. Bile explique les différences que l'on signalera plus tard entre l'insurrection de la rive gauche de la Loire et celle de la rive droite. En Poitou et en Anjôu les esprits n'avaient été tourmentés par aucune crise politique ; ils n'avaient connu ni les résistanoes du Parlement ni les discussions qui alimentait le feu des guerres civiles. Dans les villes mêmes on n'avait pas avant 1789 pris fait et cause pour le Parlement contre la Cour ou pour la Cour contre le Parlement. Les • bourgeois et les laboureurs vivaient dans une heureuse ignçrance, que les motions désorganisatrices de l'Assemblée nationale eurent seules le pouvoir de troubler $ mais en Bretagne les choses ne se passaient point avec autant de calme.

La Bretagne est une terre à part : longtemps indépendante sous le gouvernemeQt de ses ducs, nourrie pendant des siècles de toutes les passions qui naissent au contaQt des

longues guerres , elle a dans les entrailles un besoin de liberté qu'elle aspire toujours à satisfaire. Sombres et tenaces,

graves et frondeurs, ses habitants, dont César n'a jamais pu soumettre les ancêtres, secouèrent à diverses reprises le joug de l'Angleterre, lis sont lils de ces farouches Bretons, faroeti BrUanes, dont parle le vainqueur des Gaules dans ses Cammeniaires ; ils ^nt les héritiers de la gloire des du Guesclin, des Clisson, des Beaumanoir, des Rohan, des Duguay-Trouin , des Rieux, des Tinténiac, et de toutes ces illustrations guerrières qui, sur terre et sur mer, grandissaient le nom de la France; ils forment une race exceptionnelle que la conquête a pu momentanément dompter, mais qui a sans cesse espéré recouvrer sa liberté, le plus précieux des biens pour elle. La Bretagne, terre de privilèges et de franchises achetés par des sacrifices de loiiLe nature , par des dévouements de toute espèce , était monarchique à travers ses idées d'indépendance; elle était religieuse surtout.

Aussi en 1717, lorsque le régent Philippe d'Orléans et Dubois, son ministre, vendaient la France à l'Angleterre et forçaient le pays à leur offrir un don gratuit pour entretenir rinsolencë de leur luxe et la débauche de leurs courtisanes, le premier cri d'indignation s'échappa-t-il d.e la Bretagne. La Bretagne, représentée par ses États, rejeta d'acclamation ce prétendu don gratuit. Le Régent ne s'attendait pas à une résistance aussi énergi^^ue : on avait refusé de For à sa cupidité; il jura d'en tirer vengeance. Le bourreau de Nantes lui offrit un jour quatre têtes de nobles bretons en échangé : . réchange fut accepté, et le 26 mars 1720, Pontcalais, de Talhouët, du Gouëdic et Mont-Louis expirèrent sur la place du BuufTay.

Avec un grand nombre de gentilshommes des meilleures familles de Bretagne, ils avaient conspiré pour arracher aux mains de Philippe d'Orléans la régence, dont le gouvernement anglais tirait seul profit au détriment de k patrie. Dans ce complot, ayant des ramifications à la cour de la duchesse du Maine et à TEscurial, où régnait Philippe Y, un petit-liis de Louis Xi Y, entrèrent Rohan de Folduc, les

barons de Roscoman, le comte et le chevalier de Croastier, de Peninarck de Kerentry, de Aîolac-Hervieux, de Talhouët de Boismorand, Goêllo, de Talhouët de fionamours, de Kerpedron, les chevaliers de Bourgneuf-Trevelec, de Villegley, du Kroser, de la Iloussaie-Leforeslier, de la Béraye, de Lambilly, de Kersaiisim, de Roscoët, de lîoissi, do Becdelièvre, de Keranguen, de Kervasy, Hiroët, de Salarieuc, de Fontainepers et du Koarghan. C'était une protestation contre de coupables excès et contre des tendances antifrançaises. L'exil ou les échafands la comprimèrent ; mais dans ce sou* lèvemeni il y avait un germe d'action nationale qui ne sera pas perdu pour la Bretagne.

Plus tard, en 1750, le duc d'Aiguillon, gouverneur de la province pour le Bol Louis XV, essayait d'apaiser une nouvelle lutte engagée sous le comte de Chaulnes, son prédécesseur. Le motif de cette lutte était le prélèvement d'un nouvel impôt du vingtième que les provinces avaient déjà payé, mais dont les états de Bretagne ne voulaient point sanctionner Tabus. Le Clergé et le Tiers, prenant en considération les besoins du gouvernement et les exigences d'une guerre malheureuse, n'avaient pas cru devoir résister aux injonctions et aux prières de la cour. La Noblesse seule fut inflexible. On exila plusieurs gentilshommes, on en jeta d'autres dans des forteresses; mais ce n'était pas avec des moyens de coercition que l'on pouvait espérer de vaincre l'indomptable esprit d'opposition qui , dans l'intérêt même de la Monarchie, se manifestait si hautement en Bretagne. Louis XV avait trop de laisser aller dans les mœurs, la plupart de ses ministres trop d'insouciance dans la pensée, pour dominer ces caractères altiers qui , au sein du Parlement ou dans la session de leurs états provinciaux, ne se laissaient ni intimider par les menaces ni séduire par les caresses.

En 1756, au milieu des désastres de la guerre de sept ans, un second vingtième fut exigé. On le regarda comme une nouvelle atteinte aux franchisas de la Bretagne. La noblesse et le haut clergé, qui régnaient dans le parlement, s'y opposèrent; le peuple, plus spécialement représenté par le bas clergé et par les classes bourgeoises, obtempéra aux de-

mandes de la oour. Il y obtempéra ea s'apitoyaat sur la triste position du royaume; mais de semblables collisions, nées à une époque où les philosophes du dix-huitieme siècle discutaient l'origine de l'autorité , et battaient en brèche par le raisonnement ou par le sarcasme robéissance et la foi des peuples S de semblables cûlli9ion9 étaient bien dangereuses* La duc d'Aiguillon le sentit, il voulut l'expliquer au gouvernement, et, pour vaincre ces résistances, employer des moyens plus doux. Son système ne réussit qu'à moitié, et, jusqu'en 1763 , les choses restèrent dans cette situation précaire. Le Tiers État avait «toujours fourni et au delà ses fcnpôts de capitation et les chargea qu'on lui imposait. En il n'en fut plus ainsi.

L'ordre de la noblesse persuada au tiers que la nouvelle contribution de deux sous par livre que prescrivait une déclaration du conseil était exorbitante. Cette taxe fut refusée. Un arrôt du Parlement de Bennes déclara concussionnaires les agents du fisc qui s'emploieraient h *lever les deux sous pour livre dont le gouvernement avait besoin. CSe fut le 16 octobre 1764 que la chambre des vacations signa cet arrêt; le conseil de la couronne le cassa. Le conseil en appela ' au Parlement, chambres assemblées. Le Parlement sanctionna ce que la cbambre des vacations avait décidé. Le Roi lui adressa des lettres patentes pour le faire rentrer dans l'obéissance. Ces lettres furent renvoyées à Louis XV sans • môme avoir été décachetées , et le Parlement suspendit l'administration de la justice. Les choses même allèrent beaucoup plus loin.

Les bommes d'intelligeaiGe et d'énergie qui résistaient ainsi n'avaient pas de peine k 'comprendre que la vieille

' C'était dans co môme temps qu'un roi incrédule et libéral à sa manière, Frédéric II de Prusse, se laissait dire à son petit souper par un encyclopédiste : « Allons, sire, convenez tout de suite que pour être le meilleur des rois, il faut avoir mérité d ètre j)endu vingt fois. » Frédéric, quoicpie ithiiosophe , avait autant de génie que de courage. Il se contenta de ré]>ondrc en bourrant trunquilleQnent sa pipe : « Mérité d'être pendu vingt fois! oui, mais par commutation, u

Les rois du dix-huitième siècle en étaient arrivés là. Ils ne pouvaienV se viager d'une grossièreté eacyclopédi(}ue que par un trait d'esprit. s

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nKmarcUe toaibait en ranes. Ils voyaient le trtae «'athisser

peu à peu sous les corruptions de toute sorte qui Fentouraient, et une pensée, souvent venue au cœur des Bretons depuis la r^ence du duc d'ûrléaas, se fit enûn jour. La Bretagne songea à 8e séparer du reste de la France.. Elle avait secrètement calculé, plas secrètement encore oiganisé ses forces. Elles étaient suffisantes pour opérer et pour protéger cette séparation ; mais il fallait contre le duc d'Aiguillon une opposition toujours compacte, toujours unie, de la part de la noblesse et du tiers. Cette unanimité n'exista pas; les intérêts, les devoirs, les penchants, les espérances peatétre, n'étaient plus identiques. Entraîné par la force des choses sur le terrain des discussions gouvernementales, le tiers, jusqu'alors pacifique témoin de ces agressions, avait deviné sa puissance. Chaque jour des écrits pleins d'ironie et d'âcreté lui révélaient la faiblesse du pouvoir. 11 voyait les nobles le saper tout en cbercbant à ralfennir, et il laissait faire. Le tiers en voulait beaucoup plus h la noblesse qu'à la royauté. On lui offrait de détruire l'une par l'autre. La bourgeoisie se montrait patiemment ambitieuse. Dans ces démêlés elle prenait même parti pour la cour contre les gentilshommes. Ce fut de l'habileté. La Coor, la Noblesse et le Parlement ne pressentirent pas cette tactique, qui, développée avec un rare esprit de suite , amena en Bretagne mille perturbations , et arrêta peut-être la séparation projetée.

Cependant le Rui avait cru devoir appeler à Versailles le Parlemeiit de Rennes pour lui signifier ses ordres. Le Parlement se présenta devant Louis XV. Le 20 mars 1765 il articula ses griefs ; il osa même dire que le souverain n'avait pas pu connaître les injonctions faites en son nom, et relatives aux affaires de Bretagne. Le Roi répondit qu'il avait lu les remontrances du Parlement, et qu'il les désapprouvait; et il continua : (( L'on ne vous a rien adressé que je n'aie ordonné moi-môme; retournez sans délai à Rennes /()ue votre service soit repris dès le premier jour de votre rentrée : je vous l'ordonne expressément. » A peine de retour dans leur province , les gens du Parlement se réunissent en assemblée générale le 6 avril de la même année. Aussitôt

ils se démettent de leurs fonctions, et ne les continuent que provisoirement pour ne pas interrompre le cours de la justice. Le 24 mai les actes nécessaires à la sanction de ces démissions étaient publiés ; la Bretagne n'avait plus de tribunaux.

Sous un autre règne et dans un autre temps ce grave conflit eût été pris au sérieux , même en France. En Bretagne il aurait réveillé la turbulence armée des gentilshommes et l'esprit de provincialisme des masses : mais sous le règne de Louis XV tout se traitait par des chansons ; l'opposition la plus formidable se traduisait en épigrammes. Chacun laissait à l'esprit de moquerie le droit de préparer une révolution. On se contenta de couvrir d'amères bouffonneries le duc d'Aiguillon et les douze conseillers du Parlement qui avaient refusé de se démettre de leurs charges. Le sarcasme vint en aide à la sédition. Elle fut poussée si loin que le 11 novembre le gouvernement fit arrêter le plus fougueux adversaire des jésuites, Garadeuc de la Ghalotais , . procureur général au Parlement, son fils et trois conseillers. Le duc d'Aiguillon fut accusé en même temps par l'opinion publique et par les cinq prisonniers. 11 désirait que la cour des pairs fût saisie de son affaire ; il espérait ainsi se justifier. Le Roi s'y opposa formellement Ce refus, basé sur la raison d'État, donna lieu à une autre crise plus dangereuse que la première ; celle-ci mettait la royauté à découvert aux yeux du peuple. .

L'impôt des deux sous pour livre fut pourtant établi par la force. La Ghalotais n'avait songé qu'à servir l'autorité compromise du Parlement; il s'était défendu avec une persistance toute bretonne ; il parlait des droits éternels et des souffrances de la masse, alin d'attirer sur sa tête proscrite les sympathies de la foule. Ces syippathies lui furent promptement acquises. Le peuple est toujours facile à se laisser attendrir par l'intérêt que de haut on témoigne à ses misères. Il aime la pitié qu'on lui prodigue jusqu'à l'heure où il peut s'en venger par des révolutions. Alors, quand les passions sont déchaînées, il confond dans le même anathème et ceux qui le plaignirent et ceux qui le faisaient souffrir. La Ghalotais dans les fers grandit de tout l'éclat

DL LA V£NDL£ MlLlTAinC« «

que la persécution donne. Il accusa en se justifiant; homme de la loi, il avilit la loi en mettant, le 15 janvier 1766, au bas de son premier mémoire, daté du château de Saint- Maio, ces paroles qui apprenaient à la France que déjà le secret était établi pour les prisonniers : a Écrit avec une plume faite d'un cure-dent, de l'encre faite avec de la suie de che* minée, du vinaigre et du sucre, sur des papiers d'enveloppe de chocolat. »

Ces révélations, qui, pour un procureur général, ne devaient avoir rien de très-extraordinaire , firent éclater Tindignation de commande de Voltaire ; il s'écria : « Malheur à

toute âme insensible qui n'éprouve pas le frémissement de la fiî'vre en lisant le mémoire de rinforluné la ChalotaisI son cure-dent grave pour l'immortalité. »

Voltaire et la Ghalotais n'étaient plus lorsque éclata la révolution qu'ils avaient préparée; mais le fils du procureur . général au Parlement de Rennes et son compagnon de. captivité a vu l'ère de la liberté que, dans les cachots de la monarchie, il avait appelée de ses vœux les plus ardents, et . il est mort sur l'échafaud. il est mort condamné comme ennemi du peuple.

En 1766 l'on n'en était pas encore là* Les Parlements marchaient à rencontre du gouvernement ; ils avaient pour eux la faveur populaire. Les besoins qui s'étaient fait sentir pendant le règne de Louis XV se renouvelaient sous son jeune successeur avec une exigence n'accordant plus de délai. Les vices de la cour avaient fomenté la Révolution : les vices du peuple allaient l'achever.

Louis XVI a toutes les vertus de Thonnête homme et du bon citoyen ; mais il en a aussi les faiblesses. La lutte était acharnée; elle avait grandi des demi-mesures employées pour la maîtrisert et le Roi, qui ne rêvait que le bonheur public, ne savait pas que c'est par le respect seul de l'autorité qu'on peut l'assurer. Il ignorait qu'en politique le génie consiste plutôt dans la conservation de ce qui est, que dans la création de nouveaux systèmes. Ce n'est pas en effet la meilleure loi» mais la plus fixe qui à la longue est la bonne^ Q ne savait pas que les nations assemblées et interrogées

par les rois commenceQt par des vœux et finissent par des volonté^, Op essaya divers modes d'impôts. Galonné et le cardinal de Brienne, Turgot et Necker, des rêveurs économistes, des prélats impurs ou des pédants genevois, furent successivement appelés au maniement des affaires. Tous y perdirent en peu dé mois leur popularité ou leur science politique de ûnanciers. Loménie de Brienne, le dernier i s'était placé, même avant son ministère, en opposition avec les Parlements ; celui de Rennes était resté neutre. A peine ministre, le cardinal l'eut aussi pour ennemi, et ce fut lui qui fit la guerre la plus longue et la plus dangereuse.

Le comte de Thiard était gouverneur de la Bretagne et Bertrand de MoUeville intendant de la province. Une irritation extrême régnait dans le peuple. La noblesse était inquiète ; elle redoutait de voir ses privil^ies anéantis par des mesures officielles, ainsi que déjà le comte de Saint- Germain, ministre de la guerre, en avait décrété. 11 y avait partout des ferments de discorde. Ce que Louis XVI faisait pour calmer les esprits tournait contre lui par défaut de "cette habileté qui sait s'imposer aux intelligences rebelles, ou par une fatalité qui, pour le triomphe du méchant, s'acharne sur le bon et dénature ses vœux les plus honnêtes. Louis XVI avait beaucoup fait afin de rendre la France plus heureuse; il, avait détruit le $ervage dans les domaines de la couronne et aboli la question préparatoire. U allait constituer la commune sur de^ bases plus larges, plus favorables à* la bourgeoisie et au tiers. L'impôt s'était égalisé en devenant plus territorial et plus uniforme; mais les Parlements, exaspérés par leurs querelles contre la Royauté et tpujours tenus en haleine par la faveur dont ils étaient environnés, se faisaient un jeu d'opposer une force d'inertie k ce qu'ils appelaient les envahissements de la cour. Ils résistaient avec une sorte de protection respectueuse qui enseignait à mépriser l'autorité.

Celui de Paris était en hostilité ouverte avec le gouvernement; celui de Rennes, qui n'est jaipais en retard d^m ces rébellions, appuyées sur un simulacre de té^ité, ne tarda pas à pousser les choses à l'extrême. Le 5 mai 1788 il pro*

DE LA VENDEE MlLlTAlHfc. U

teste, chambres assemblées, dilk déciaraliou, u contre toute loi odaveUe qui pourrait porter atteinte aui lois constitutives du royaume, aux droits de la nation française en

général, ^ux droits, franchises et libertés de la province de ^ Bretagne en particulier : proteste ladite cour contre toute atteinte qui pourrait être portée aux droits de la magistrature, essentiellement liée aux droits de la nature; contre toute traoscriptioQ qui pourrait être faite sur -ses regiatrep et qui u'aurait pas été précédée d'une délibération libre »•

Ainsi, on mettait en suspicion le pouvoir royal, déjà sapé par la base, et qui, pour se défendre, ne trouvait ni « en ses propres ressources ni auprès des magistrats l'appui dont il avait besoin. Le Parlement venait , au point de vue monarchique, de commettre une faute irréparable. La noblesse ne pesta pas en arrière ; car, à cette époque d'agitations incompréhensibles, les trois ordres de l'Ktat couraient en aveugles à leur perte. Dès que la noblesse eut connaissance de l'arrêté du 5 mai, elle arriv4 en corps 4U Parlement; et 1q comte dq Botberel, son procureur général syndic, dépo^ la protestation suivante :

« Lorsqu'une alarme universellement répandue a jeté la consternation dans toutes les parties dq royaume, que les coups de l'autorité surprise se multiplient de la manière plus effrayante t qu'ils frappent sur les citoyens 4^ tous les ordres ; lorsque la magistrature esi .peut-être sur le point de se voir la victime de son inviolable attachement aux lois ; que des ordres imprévus et précipités font descendre! tout à coup et au même instant des commissaires du Roi dans toutes les provinces ; que la voix publique nous apprend quQ |a France entière est menacée d^ plus grands malheur^; lorsque tout, jusqu'au mystère impépétrablo dont pn s'enveloppe, annonce les projets les plus désastreux; lorsque enfin les ennemis de la chose publique et des véritables intérêts du Roi semblent avoir formé le dessein funeste de rompre le lien réciproque et sacr^ qui unit le souverain aux peuples comme les peuples au souverain, nous nous montrerions indignes de la confiance de la Nation, qui se repose sur notre vigilance et notre zèle, nous

n Ul&TOlKU

trabtrions le plus cher et le plus essentiel de dos devoirs,

nous serions absolument insensibles au cri du patriotisme et de l'honneur, si, dans une pareille extrémité, nous ne nous

. empressions pas de réclamer d'une manière authentique et solennelle contre toute atteinte qui serait portée à la constitution nationale.

» Spécialement chargés par les gens des trois étals de veiller à la conservation des constitutions de la province, consic^nées dans les anciens contrats, nous déclarons réclamer formellement l'exécution du contrat de mariage du roi Louis Xli et de la duchesse Anne, qui porte expressément : ... en tant que touche de garder et conduire le pays de Bretagne et sujets d'icelui en leurs droits, libertés, franchises, usages, coutumes et styles, tant au fait de l'Église, de la justice, comme chancellerie, conseil, Parlement, ' chambre des comptes « trésorerie, généralités et autres, aussi de la noblesse et comme peuple en manière qu'aucune nouvelle loi ou constitution n'y soit faite, hors en la manière accoutumée par les rois et duôs prédécesseurs de notredite cousine la duchesse de Bretagne, que nous vou-

. Ions» entendons et promettons garder et entretenir ledit pays et sujets de. Bretagne eh leursdits droits et libertés, ain» qu'ils en ont joui du temps des feus ducs prédécesseurs de notre cousine. »

Les commissions des états provinciaux, formées d'ec-* clésiastiques et de gentilshommes, à la tête desquels on voyait Bareau de Girac, évôque de Rennes ; les autres corps constitués, le chapitre, les facultés de droit, et jusqu'à Tordre des avocats, représenté par le Chapelier, protestèrent à leur tour. Le 9 mai , le comte de Thiard transmettait au Parlement un arrêté pour s'assembler le lendemain*.

A cinq heures du matin le premier président, le Merdy de Catuëlan, revêtu de sa robe rouge doublée d'hermine, attendait sur son siège les ordres du Roi. Les présidents à mortier et les conseillers, dans leurs costumes d'apparat, étaient rangés autour de le Merdy de Catuëlan , qui , grave et solennel , faisait barricader par ses huissiers les portes de la grand^salle. Le comte d'Hervilly, colonel du régiment de

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Rohan-Soubisc , en garnison à Rennes, avait pris place sur la Motte avec son régiment. D'autres troupes étaient échelonnées pour maintenir le calme ou pour assurer force à la loi. Le peuple entourait le palais. Le comte de Thiard et Bertrand de Mollevilie, suivis d'un nombreux état-major, paraissent enfin au^ perron. Un cri de « Vive le Parlement I mort aux traîtres ! » accueille leur arrivée.

Le comte de Thiard était un homme d'énergie qui ne reculait pas devant une démonstration; il frappe à la porte de la grand'cliambre. Buret, greffier en chef, suivi de deux huissiers à verge, demande au lieutenant général ses lettres de créance. « Je ne vous en dois pas, répond Thiard. J'agis au nom du Roi, et de gré ou de force j'entrerai dans la grand'chambre du Parlement. »

A ces mots, dits d'une voix qui sait se faire obéir,, la foule s'agite ; mais elle est aussitôt rappelée au respect par les troupes, qui s'emparent des avenues du palais. A la tête d'un peloton des grenadiers de Rohan, Thiard force la porte du parquet; et. le chapeau à la main, il pénètre avec Bertraud de MoUeville dans l'enceinte du Parlement Le silence règne sur les bancs des conseillers. Le premier président, au nom de la cour, enjoint à l'autorité militaire et dvile de se retirer. « Je ne le puis, reprend Thiard. Mes ordres sont formels, je dois, je veux les exécuter. »

En prononçant ces paroles , il remettait au premier président, au doyen des conseillers et au greffier en chef, trois lettres de cachet , qui intimaient défense de désemparer. Le Merdy de Gatuêlan fait un geste de résignation , et , avec une froide dignité , il écoute la lecture des ordonnances et lettres patentes du Roi. Les plus remarquables consistaient dans la suppression des juridictions exceptionnelles , dans la prescription de mesures conservatrices de la liberté des accusés en matière criminelle, dans l'établissement d'une cour supérieure aux Parlements, et chargée de vérifier les actes administratifs ou législatifs, et dans la réduction du nombre des ofiices judiciaires.

Ces ordonnances, annoncées par le roi lui-môm# dans le lit dé justice teoa à. Versailles le 8 mai 1788, sous le

coup de rarresiatioû de Duval d'Esprémësnil et de Goislard, cûQseiners au parlem^t de Paris, étaient pleines de vues sages. Elaborée^ dans Tintérôt du peuple, elles devaient exciter sa reconnaissance. Le peuple se montra ingrat, parce que déjà il était aveugle. Les ordonnances furent enregistrées; puis après quelques paroles remplies d'une acrimonieuse gravité , adressées au coiqte de Thi$uxl , le premier président leva la séance.

Il avait résisté aux voloqtés du Roi, qui étaient un bienfait pour les masses. Les masses accueillirent Catuëlan à sa sortie du palais avec les démonstrations de la joie la plus vive. On le reconduisit à son hôtel aux cris mille fois répétés de (( Vive le premier président! » Thiard et Bertrand de Molleville veulent se retirer à leur tour* Uo cri de mort s'échappe de mille boucbes. Le peuple se fait une arme de tout ce qui tombe sous sa main. Bertrand de Molleville est frappé au front et renversé. Thiard, à la tête de ses troupes, est blessé lui aussi. Les soldats crieqt : h annosl a fout à coup Blondel de NoualnviUe , qui commande la compagnie la plus rapprochée du peuple , dit ; ^ Mes ami9, ne nous égorgeons pas. Je suis citoyen comme vous; » et il enjoint de faire halte. La foule applaudit. Elle entoure, elle enlève le jeune oiîicier; elle va lui improviser un triomphe. Ses soldats, trompés par un aussi brusque changement , accourent «t repremient NouainvillQ. Le peuple lance de nouveau des pierre^ sur la troupe* ïlouainville est atteint à la joue. Son sang coule, et il s'écrie : « Tout à l'heure on me caressait, maintenant on me lapide. Qu'est-ce donp que l'amour du peuple I »

Cependant le comte de Thiard n'avait pas abEmdonné ta partie. Escorté du comte de Pont*Farcy et de Téchevin Robinet , il s'était mêlé aux groupes les plus animés ; il leur avait fait saisir que les intentions du gouvernement étaient pures et bonnes, que le peuple n'avait qu'à gagner à ces ordonnances simplifiant les rouages administratifs et judiciaires. Les explications de cet officier général calmèrent momentanément TirritatioD ; mais il n'était pins possible de 8*en rendre maître , c'est te prwier éclair de la tempête.

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Ces scàoes de trouble se renoayelèrent La noblesse el le

haut clergé ne voyaient pas qu'en avilissant la majesté royale aux yeux du peuple, ils compromettaient l'avenir des deux ordres de l'État et révélaient à la mullitude l'omnipotence dont elle était bien disposée à se servir contre eux* La noble^ protesta amèrement par la boucbe de son doyen, Ghampsavoie. Le Miniby de la Ville^Hervé et Pbelippe- Tronjoly, au nom du présidial de Rennes, ne trouvèrent pas dans l'histoire de plus bel exemple de patriotisme à oflVir aux Bretons que celui de Brutus immolant ses fils w salut de la naissante République romaine.

Les élèves en ^roit, par l'organe de leur prévôt, Victor Morean , surnommé le général du j^arlement , et qui faisait la guerre des rues avant de commencer ses brillantes campagnes, se livraient à une propagande telle que de jeunes têtes en ébullition pouvaient la faire sur les ruines de la monarchie. De nouvelles troupes arrivent à Rennes. Le Parlement ^'oppose à leur casernement, et, dans la nuit du l"* au 2 juin 1788, le Merdy de Catuëlan, de Freslon, de Farcy , de Talhouët, de Malfillastre, de Saint-Aubin et de Kersalaun, président et conseillers au Parlement, sont arrêtés par ordre du Roi. Les uns échappent aux lettres de cachet qui les menacent; d'autres sont faits prisonniers. Mais les troubles, jusqu'alors circonscrits dans la ville de Rennes, gagnaient déjà les cités voisines. A la date du 10 juin, le Roi lui-même écrivait de sa main à la commission intermédiaire des États :

«Je ne fais pas marcher de troupes contre mes sujets, mais pour mes sujets; pour protéger le citoyen soumis et tranquille; pour imposer à celui qu'une fermentation passa* gère pourrait égarer ; pour le préserver ainsi contre luimême et maintenir la sécurité.

» La liberté de chacun de mes sujets reposera toujours à 1-abri de mon autorité, lorsqu'ils n'en abuseront pas pour troubler Tordre public.

» Ce qui s'est passé depuis l'arrivée des troupes prouve combien leur présence était nécessaire, et leur conduite qu'elles n'ont été appelées que pour assurer la tranquillité. Quand tout sera calme à Bennes je pourrai les faire reUrer.

» Voilà* ce qae vous pouvez mander à la commission de ma part Si ellè veut mériter ma confiance dans les fonctions dont j'ai bien voulu la charger, qu'elle se garde de tenir

une semblable conduite. Je ne pardonnerais pas deux fois de suspecter ma bonté et de la faire suspecter à mes peuples.

» Après avoir répond u sur la lettre que vous m'avez remise, j'ajoute que je suis extrêmement mécontent de co qui s'est passé à Rennes.

» Le procureur-syndic des états a osé s'élever contre mes édits , même avant de les connaître , et en calomnier les dispositions.

» Des gentilshommes se sont assemblés en grand nombre sans ma permission , et le défaut de pouvoir est le moindre vice de leurs délibérations.

» Les commissions se sont portées à des démarches que je veux bien n'appeler qu'inconsidérées et peu respectueuses»

» Les magistrats de mon Parlement, non contents de protester contre mes édits, ont, malgré ma défense, tellement multiplié les assemblées et les actes de désobéissance , que j'ai été forcé de les disperser, et c'est pour leur intérêt même ' que je ne puis vous accorder leur retour.

» Les Bretons auraient dû cependant remarquer dans mes édits que les droits des provinces y sont expressément réservés; que l'enregistrement des lois qui leur sont particulières doit se faire dans les Parlements , que Tenregistrement de ces cours doit même précéder Texécution des lois qui sont communes à tout le royaume.

» C'est par des représentations mesurées et fondées sur des raisons qu'on doit recourir à ma bonté. Tout autre moyen est repoussé par les lois et contraire à la fidélité qui m'est due.

» Si j'ai pu suspendre les effets de mon mécontentement, mandez à vos concitoyens que l'indulgence du Koidoit avoir pour terme le moment où l'ordre public conmiencerait àsouffrir, n

Cette lettre était sage et digne ; le Roi qui l'avait écrite devait ne pas la rendre inutile. La faiblesse et la bonté de Louis XVI s'opposèrent à des démonstrations qui auraient

peut-être ramené au devoir les ap;ilateurs du Parlement. Pour Loule réponse l'ordre de la noblesse, réuni à Saint- Brieuc et à Vanoes, choisit douze députés chargés d'aller, en. son nom, présenter au Roi le mémoire qu'elle venait de rédiger, afin de démontrer la justice de ses exigences.

^ A Saint-Brieuc on nomma le comte delà Fruglaie, qui fut . le président de cette députation; le chevalier de Guer, le marquis de Tremergat, de Carné, de Bédée, et le comte de Gicé; à Vannes, le marquis de la Bourdonnaye-Montluc, le marquis de la Rouerie, le comte du Rois de la Féronnière, le chevalier de Nétumières, le comte Godet de Chàlillon et le marquis de Becdelièvre. Us arrivent à Paris; dans la nuit du U au 15 juillet 1788 on les arrête, ou les enferme à la fiastille. Cette nouvelle produit en Bretagne un effet terrible. Les trois ordres des Etats se réunissent tel** aoûL Cinquante-trois membres de cette assemblée sont choisis pour aller porter à Versailles le vœu <j^énéral , pour demander le rétablissement, la conservation des franchises et des libertés de la province et l'élargissement des douze détenus.

Ainsi le Parlement et la Noblesse, le haut Clergé et le Tiers se révoltaient contre le pouvoir royal, qui sentait le besoin de l'uniformité dans la loi, de l'égalité dans les charges, et le Peuple , qui va se lever en masse pour exiger ce que Louis XVI lui accorde de son plein gré, le Peuple prend parti pour le Parlement qu'il anéantira bientôt, pour la noblesse qu'il égorgera , pour le clergé qu'il dépouillera de ses propriétés. Selon le peuple, le Clergé , la Noblesse et le Parlement ont raison de résister aujourd'hui à l'autorité royale. Ils seront coupables demain lorsqu'ils défendront le trône , dont d'intempestives querelles compromirent la stabilité. Ce sont ces inconséquences ainsi déduites par Tbistoire qui doivent expliquer fa guerre civile en Rretagne, qu'on appela du nom de Chouannerie.

Parmi les cinquante-trois membres de cette députation, qui fut accueillie par le Roi et par la famille royale avec les égards dus à de bons serviteurs un moment abusés, on remarque des noms qui , par leur vieille fidélité , devaient se

tS HISTOIRE

recommander aux Bourbons, il y avait des Gbeffontaines« des Lorgeril , des de Bruc « des du Chaste! , des Gourcuff, des

Poyferré, des Latullaye, des Poulpiquet et des Nétuinières. Le Rui avait été pour eux plein de justice et d'affabilité ; il leur avait accordé la liberté des douze détenus, fiarentin même, le nouveau garde des sceaux, était entré avec les députés dans la discussion des privilèges et des franchises de leur province. Le 23 septembre 1788, l'ordonnance qui rétablissait les Parlements fut publiée. Celui de Paris fit sa rentrée solennelle le lendemain même. Les conseillers bretons furent invités à cette cérémonie; ils y vinrent pour braver la cour. Quand ils parurent sur le grand escalier, les tamtours battirent aux diamps , puis la multitude et la magistrature, confondues dans le même vœu, s'écrièrent : Honneur aux députés bretons !

N'était-ce paslournir un encouragement moral à la révolte? La cour était vaincue : elle reculait devant les résistances ^e lui opposaient les défenseurs, des franchises locales. La. cour sentait le besoin de les briser, et elle n'avait que la force d'en témoip^ner le désir. Le Roi seul tendait au progrès, malgré le peuple et malgré ses avocats habituels. Le Roi seul avait l'intelligence des nécessités de l'époque, ce fut au Roi seul que l'esprit public donna tort.

La Noblesse et le Parlement crurent avoir affermi pour longtemps leur omnipotence; il n'en fut rien. Le Tiers État les avait secondés dans leur lutte contre le pouvoir, mais cet appui n'était qu'une diversion calculée pour affaiblir la Noblesse et inculquer au peuple l'idée de la puissance nouvelle que les événements lui préparaient. Le Goazre du Kervélégan , sénéchal de la maréchaussée de QuiHtiper, est le premier qui fit lever le masque. De Botherel, ce procureur général syndic de la noblesse que nous avons vu si ardent pour le maintien des franchises bretonnes, était arrivé le 15 août 1788 à Quimper, afin d'activer les moyens de résistance. Il est assailli par les clameurs de la foule, menacé et insulté. La foule criait : A bas le Parlement I Un homme jeta même son bonnet de laine à la tête de Botherel. Le procureur général le ramassa , et en le lui remettant il dit avec

DE LA YfMDÊË M^.ITAIR£. . 19

graWté : « Mon ami, ne craignez-voiis doue pas de voos

enrhumer?» Le marquis de Kersalaun, doyen du parlement et ami de la Chalotais , avait été l'un des adversaires les plus prononcés de la cour. Mis à la Bastille avec les députés qui» comme lu}, étaient allés braver le Roi« il en aortit avec eux. A peine de retour en Qrelagne, il fut insulté i déjà Ton enseignait au peuple à secouer tous les jougs et à briser toutes ses idoles.

La Noblesse et le Parlement avaient, dans un intérêt purement local, indiqué à la foule avec quelle facilité on pouvait se jouer du respect dû aux lois. La foule s'était montrée docile aux leçons qu'elle recevait ; mais elle allait en donner à son tour : l'heure des révolutions sonnait. Alors la Noblesse et le Parlement s'apprêtèrent à enrayer le mouvement qu'ils avaient fait naître. Ce mouvement les poussa dans l'exil ou 8Uj^ l'écbdfaud , par la pente irrésistible que suivent les espnts une fois qu'ils sont mis en révolte contre le principe d'autorité. Ce n'était plus une discussion du Pariement de Bretagne avec la cour qui travaillait les esprits : le Parlement était débordé. Son ascendant, lors même qu'il essayait quelque résistance au détriment de la cour, était méconnu. Il avait plaidé pour ses propres privilèges; il avait armé les masses pour s'en faire un auxiliaire : les masses tournaient contre lai la puissance qu'on leur avait révélée. La question fles franchises et des droits provinciaux avait disparu devant des ambitions plus jeunes. Le 29 décembre 1788, les états particuliers se réunirent à Rennes; plus de neuf cents gentilshommes y assistaient. Le Clergé était représenté par trente-cinq évéques ou abbés commendataires« et le Tiers par quarante-deux mmbre^, les élus des villes ayant droit

• d'assistance à ces États. Cette dernière fraction ne formait qu'une minorité imperceptible dans l'intérieur de l'assemblée; mais au debors elle était soutenue par la population, par les jeunes gens surtout, que guidait Moreau. Ces jeunes

' gens aspiraient à un changement dans la situation politique de la France.

Le combat se préparait sur un autre 'terrain , la lutte était engagée entre Taulorité royale et les passions populaire». L.a

Digitizod

noblesse se rangea du côté de i'aïUorité, et pendant toute la durée de ces états ce fut une guerre de mémoires et de protestations qui échaulïa les tètes au lieu de les calmer. Les étudiants de l'école de droit en vinrent aux mains avec les ^défenseurs de la noblesse : le sang coula dans plusieurs rencontres. De Boibue et de Saint-Rivel tombèrent dans une de ces rencontres; ils tombèrent frappés par derrière. Des jeunes gens y furent blessés; et, comme il arrive toujours au milieu de semblables conflits, l'eiTusion de ce sang fut mise par chaque parti au compte de ses adversaires. Le tiers accusa principalement de Kératry , de Guer, de Trëmergat, Boihue du Bobéril, de Boisgelin, de Montluc, de Botherel, et d'autres gentilshommes iulluents, d'avoir excité leurs amis ou leurs serviteurs à provoquer les étudiants. Ces gentilshommes se défendirent; ils repoussèrent de pareilles imputations; ils devinrent accusateurs à leur tour; et, dans un mémoire qu'ils publièrent , on lit qu'il avait été proposé aux bourgeois de Rennes d'égorger pendant la nuit les nobles qui logeaient chez eux. Les choses furent poussées si loin de part et d'autre que le 28 janvier 1789 les bourgeois et les jeunes gens, qui se sont mis en Communication avec les citoyens des autres villes, formaient le siège du couvent des Cordeliers, où les gentilshommes s'étaient renfermés.

Nous avons dit que les bourgeois et les étudiants de Rennes avaient envoyé des députés à toutes les cités voisines. L'un - d'eux arrive à Nantes ; il se nommait Omnes. Cet homme a plusieurs fois exposé sa vie pour sauver des citoyens qui se novaient. Louis XVI , instruit de ce dévouement de tous les jours, ordonna de lui décerner une médaille, et lui-mrme daigna en composer l'exergue. Avec son intelligence de tout ce qui était bon et son instinct si populaire, le Roi fit graver autour de cette médaille ce jeu de mots expressif : Omnes amnibug (Tous à tous). Au momént de la Révolution, cette royale flatterie à la charité devint un symbole des vœux et des pensées dont on berçait la crédulité du peuple. En face d'une nombreuse assemblée qui s'était réunie à la Bourse , . - Omnes s'écria: « Citoyens, la patrie est en danger; mar-» choQs à son secours I » Il développa cette thèse; puis, sous

DE LA V£MDÉ£ M1UÏA1A£. 21

ie coup des émotions que produisaient ses paroles, on rédi*

gea; on signa , séance tenante, une protestation dont il est

encore utile de faire connaître les principaux griefs. L'amertume du langage et l'injustice des récriminations infligeraient un blâme aux signataires quand bien même le seul récit des faits ne les condamnerait pas. On lit dans cette pièce:

« L'insurrection de la liberté et de l'égalité intéressant tout vrai citoyen du tiers, tous doivent la favoriser par une inébranlable et indivisible adhésion; mais principalement les jeunes gens, classe heureuse à qui le ciel accorda de • naître assez tard pour pouvoir espérer de jouir des fruits de la philosophie du dix-huitième siècle.

)) Jurons tous, au nom de l'humanité et de la liberté, d'élever un rempart contre nos ennemis , d'opposer à leur rage sanguinaire ie calme el la persévérance des sensibles vertus; élevons un tombeau aux deux martyrs de la cause de la liberté, et pleurons sur leurs cendres jusqu'à ce qu'elles soient apaisées par le sang de leurs bourreaux.

» Avons arrêté, nous soussignés, jeunes gens de toutes leà professions, de parlir en nombre suffisant pour en imposer aux vils exécuteurs des aristocrates; regarderons comme infâmes ou déshonorés à jamais ceux qui auraient la bassesse de postuler ou même d'accepter les places des sfbsents/

)) Prolestons d'avance contre tous arrêts qui pourraient nous déclarer séditieux, lorsque nous n'avons que des inten- UoQS pures et inaltérables; jurons tous, au nom de l'honneur e( de lapatriOf qu'en cas qu'un tribunal injuste parvint à s'emparer de quelques-uns de nous et qu'il osât un de ces actes que la politique appelle de rigueur , qui ne sont en effet que des actes de despotisme , sans observer les formes el les délais prescrits par les lois, jurons de faire ce que la nature, le courage et le désespoir inspirent pour sa propre cooservatioh. »

Huit cents Nantais partirent armés de piques et de haches d'abordage. Ils accoururent àr Rennes, où les choses étaient dans la même situation. Le comte de Thiardse porta intermédiaire entre les deux partie. Après bien des résistances

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da côté des genUlshomtnes barricadés aux Cordeliers, il

obtint, le 30 janvier, qu*ils feraient la clôture des états, et qu'ils évacueraient le couvent. Grâce à l'intervention de Thiard, la paix était rétablie; mais les dispositions hostiles contre la noblesse n'en persistaient pas moins dans les cité& Le A février 1780,* tes Jeunes gens de ia ville d'Angers prirent un arrêté pour encourager^les citoyens de Rennes et au besoin pour leur offrir le secours de leurs bras. Gomme si le ridicule devait avoir sa part dans tous les actes préludant à la Révolution, les citoyennes d'Angers signèrent, le 6 février 1780, la déclaration qu'on va lire : ^

« Nous, mères, sœurs, épouses et amantes des jeunes citoyens de la ville d'Angers, assemblées extraordinairement, lecture faite des arrêtés de tous messieurs de la jeunesse ;

« Déclarons que , si les troubles recommençaient , et , en cas de départ, tous les ordres de citoyens se réunissant pour la cause commune, nous nous joindrions à la nation , dont les intérêts sont les nôtres; nous réservant, la force n'étant pas notre partage , de prendre pour nos fonctions et notre genre d'utilité le soin des bagages, provisions de bouche, préparatifs de départ, et tous les soins, consolations et services qui dépendront de nous ;

» Protestons que notre intention k toutes n'est point de nous écarter du respect et de l'obéissancê que nous devons au Roi, mais que nous périrons plutôt que d'abandonner nos amants, nos époux, nos fils et nos frères. »

La Révolution aurait dû mourir sous l'emphase d'une pareille rhétorique à femmes; elle en vécut. Et chose plus étrange, elle en vit encore partout où il y a des phrases et des dupes à faire.

Le 13 avril 1789, les mandataires des trois ordres choisis pour procéder à l'élection des députés aux États généraux se réunirent à l'hôtel de ville de Rennes. Par une des plus prodigieuses variations de l'esprit humain, ils fii^nt insérer dans le cahier des charges, sous le titre de Demandes ou Vœux de la Bretagne^ toutes les mesures que Louis XVI avait proposées, et que, de concert avec le Parlement et la Psoblesse, ils avaient repoussées.

DE LA V£NDÉE MlUTAIRE. 23

fi n'entre point dans le cadre de cette histoire de suivre

pas à pas les oscillations des mouvements en Bretagne. Par le rapide aperçu que nous avons tracé , nous essayons d'indiquer comment les partis se formèrent, et quels tristes résultats produisirent les conflits nés entre la Cour et la Noblesse, que le Parlement servait avec trop de chaleur. Tbus trois forent trahis par le Tiers État après lui avoir fourni des armes. Pour bien saisir la portée de l'insurrection bretonne, le récit de ces faits était indispensable.

L'insurrection avait plus d'un point de contact avec celle cpii était en permanence à Paris. £lle>en adoptait les faciles entraînements, les patriotiques manlféstations et cette fièvre de pétitions qui a fait des Français le peuple le plifs mobile dans ses actes et dans ses volontés. Les Parisiens venaient, par un assaut sans danger, de mettre à sac la vieille Bastille. Les habitants de Saint-Malo sont tout à coup saisis d'un zèle furieux à rencontre des fortifications élev^ autour de leur cité par la Bonne-Duchesse, dont le nom est encore vénéré en Bretagne. Au nombre de quatre cent vingt-neuf pétitionnaires, ils adressent le vœu suivant à l'Assemblée constiluante. Ces citoyens ne savaient pas sans doute que les révolutions évoquent à leur déclin des Orphées parlementaires qui jrebàlissent avec l'argent du peuple les forteresses . féodales que leurs prédécesseurs l'ont condamné h abattre dans un vertige de liberté. Les Malouins ne furent pas plus perspicaces que les Parisiens.

f Les bastilles, écrivaient-ils à l'Assemblée constituante, doivent disparaître , et si celle de Saint-Malo est encore debout, c'est qu'en juillet 1789 nous fûmes retenus par la seule considération que les militaires qui y tenaient garnison étaient nos amis et nos frères. — C'est à vous, légis- , lateurs, à prononcer la démolition de ces tours élevées par la duchesse Anne de Bretagne , pour enchaîner la fière indépendance des Malouins. Cette femme altière voulut consacrer sur le mur de cette forteresse et leurs protestations impuissantes et sa volonté tyrannique, par ces mots qu'on y lit en caractères gothiques: Quiti quen groigiu, ainsi soit: c'est tnon plaisir. Ët ils demandent que les deux tours et les

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