‹ Histoire de la Vendʹee militaireChapitre 14 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Position des Royalistes après la pacification, — Persécutions des patriotes. ■ — On égorge les chefs et les [jrëtres de la Bretagne. — Représailles des Chouans, — Lettre do Francdnir. — L'agence de Paris pousse aux élections. — But de cette a.uence. — Ses intriî;ues. — Les Royalistes l'emportent dans les élections. — Un les persécute encore. — Us se vengent. — Fêtes révolutionnaires. — Leur triste effet dans les villes et dans les campagnes. — Louis XVlli crée l'institut philanthropique. — Arrestation <ies membres de l'agence de Paris. — Leurs révélations. — Fausse direction donnée par le conseil des princes. — Le 48 fructidor. — Rochecotte et les chefs du parti royaliste de «Paris. — Chauffeurs organisés. — Plan de la police. — Actes de cruouté des Chouans. — Ori:anisalion de l'armée de Cadoudal. — Mort de Rochecotte. — La guerre est enfin décidée.

Avec de pareilles mesures adoptées par un général pacificateur et autorisées par un gouvernement « il n'était pas possible d'espérer de longs jours de calme. Les Bretons, les Manœaux et les Normands avaient bien consenti à faire leur

444 HISTOIAfi

soumission , mais rien ne pouvait les décider à rendre leur^

• armes. Tous sentaient qu'ils en auraient besoin un peu plus tôt ou un peu plus tard ; et comme on violait à leur égard les clauses des traités , ils ne se fireat aucun scrupule de les violer è leur tour. Ce n'était plus cette guerre incessante qui s'étendait tout à la fois en Vendée , en Bretagne , en Anjou, dans le Maine et dans la Normandie; cette guerre qui, sans armée régulière, sans batailles, dévorait néanmoins en quelques semaines les régiments envoyés pour faire de la terreur ou de la gloire. Afin d'obtenir la paix, Hocte avait mis en jeu tous les ressorts ; il avait épuisé la force et l'adresse, menacé les uns, caressé les autres, tué les chefs et respecté la vie des paysans. Sa tactique dans la Bretagne avait été un mélange de fermeté et d'astuce, d'habiles concessions et de coupables hypocrisies; tout cela n'avait point surpris les Bretons de Georges et les Angevins de Scepeaux.

Avec cet instinct qui est le génie de la guerre civile , et qui * leur faisi^it dire : c II vaut mieux tuer dix Patauds qu'en faire crier un, » les Blancs se rendaient fidèle compte de la duplicité du général républicain. Ils devinaient son système, qui tendait à les désarmer par la douceur, afin de poursuivre plus activement les gentilshommes. A peine de retour dans leurs chaumières, ils se firent nn devoir d'une hospitalité alors si périlleuse. On les vit accueillir soiis leurs toits à moitié dévastés les émigrés exclus de la pacification et les olFiciers qui,* après s'y être soumis, étaient persécutés ou dénoncés par les agents que Hoche lançait sur leurs traces. Au milieu des trahisons organisées par ce dernier, il est juste de proclamer que la Bretagne, l'Anjou, la Vendée et le Maine n'évoquèrent aucun traître parmi les gars enrôlés sous les drapeaux de la Monarchie.

Mais la Révolution avait peur de ce peuple à part, qui ne se mêlait ni à ses cupidités , ni à ses hontes, ni à ses fêtes, et qui repoussait avec autant d'énergie ses bienfaits que ses échafauds. On s'inquiétait à Paris de cette persistance dans une opinion consciencieuse. Alin d'éloulTer en son germe tout souvenir ou toute manifestation ultérieure de guerre,

D£ Lk V£IIDÉ£ MILIÏAIRK. 445

le Directoire enjoignit à ses généraux de poursuivre à outrance les chefs qui n'avaient pas abandonné le pays. Les chefs, aux yeux de la République, étaient inévitablement les promoteurs des iûsurrectioDS. La République igporait, ou tenait à laisser ignorer à. son peuple , qué les gentilshommes n'avaient dans ces contrées qu'une influence secondaire sur les prises d'armes. On s'obstinait à ne jamais présenter comme populaire l'insurrection royaliste; on la plaçait sous la direction immédiate des prêtres et des nobles. L'erreur était grossière ; mais cette erreur sèrvait les intérêts du Directoire comme elle avait été utile à la Convention. Elle fut donc accréditée. Quelques jours après la signature du traité, Hoche et ses lieutenants se mirent à l'œuvre.

On accusa Scepeaux, Boisguy, d'Autichamp, d'Andigné, Turpin et les Béjarry de n'avoir pas été de bonne foi en acceptant les conditions de paix; et ce n'est pas aux officiers républicains seuls qu'il faut attribuer ces accusations. Hoche était entouré de Patriotes exaltés qui , après avoir acheté à vil prix ou peut-être volé la plupart des biens nationaux, voyaient avec eiïroi le retour des émigrés. La pacilication était pour de tels bommes un acheminement à ce retour ; il fallait le rendre impossible. Le meilleur moyen était de calomnier les intentions de ces royalistes. Les gentilshommes réclamaient la restitution de leurs biens, qui ne pouvaient demeurer sous le séquestre, puisqu'un article du traité les remettait en possession de leurs propriétés. On voulut que le général éludât cette clause , qui compromettait la fortune des Révolutionnaires. Parmille voies détournées ils essayèrent ' de faire naître dans l'esprit de Hoche des soupçons et des inquiétudes. Hoche ne demandait pas mieux que de profiter de leurs délations ; mais il avait un autre but que les Patriotes, il l'atteignait avec leur aide. Pourtant il ne désirait pas donner entièrement ^ain de cause à Içur avidité ; c'eût été manquer ostensiblement à sa parole , et le général sentait qu'il ne fallait plus s'exposer aux reproches que dans ce même temps le comte Sévère Lemintier lui adressait. Lemintier était émigré et chef d'une bande de Chouans. La paix faite, le Républicain demande à le voir ; il sait son crédit dans le

pays , et il l'engage à vivre tranquille sous les lois de la Ré-

volulion. — « Mais quelle garantie aurai-je de ma sécurité! réplique le Chouan. — Ma parole , s'écrie Hoche. — Seraitce une parole comme celle de Quiberon? » interrompt Lemiotier; puis« en présence du Royaliste, le R^ubiicain se couvre la figure de ses deux mains, et n'ajoute pas un mot.

Le général de l'armée de l'Océan avait trop de perspicacité pour ignorer la position que les massacres d'Auray et de Vannes lui avaient faite. Aus^ résista-t-il aux séductions dont l'entouraient lee Nationaux; et, pour couper court aux obsessions, se hâta-t-il d'adresser aux administrations départementales la circulaire suivante, datée de son quartier de Rennes, le l'"^ fructidor an iv (18 août 1796) :

« Citoyens administrateurs, en accordant aux chefs des rebelles connus sous le nom de .Chouans et de Brigands le pardon de leurs fautes et de leurs erreurs criminelles, le Directoire a aussi entendu qu'ils rentreraient en possesion ' de leurs biens meubles et immeubles, et qu'enûn les sé* questres et scellés apposés suriceux devaient être levés. Je dois donc, citoyens « vous engager à prendre cette mesure , tant pour voir les instructions du gouvernement remplies que pour prouver aux amnistiés que la République, forte de ses propres moyens, peut se passer du secours que lui procureraient leurs biens, et qu'elle lés admet au nombre de ses enfaâts.

» Mais dans aucun cas ces mesures paternelles ne peuvent t^lre appli(iuées ni applicables aux émigrés. Quiconque a quitté illégalement le territoire de la République en est banni pour jamais. Aucun espoir ne doit leur rester ; ils ne peuvent attendre que la mort. Tel est l'esprit des lois dont vous êtes les organes : je me plairai toujours à les exécuter fidèlement. »

Ce langage, dont la forme toute démagogique cherche à déguiser le fond , ne pouvait que déplaire à Tavidité des Ré- . volutionnaires. C'était une espèce de compromis que Hoche

accordait à sa conscience; bientôt ils surent lui forcer la main. De Scepeaux fut arrêté à Nantes, on un bataillon de la 76* demi-brigade s'était révolté pendant trois jours, sous

D£ LA VENDÉE MIUTAIRE. 447

prétexte de non-payement de solde. On est au 25 août 1796, fête de la Saint-Louis, et le bruit se répand que les Royalistes, après avoir gagûé une partie de l'armée de l'Ouest, doivent tenter un mouvement aa moyen de ces insurrections militaires alors éclatant partout. Un incendie dévore au même instant le théâtre de Nantes. Cette circonstance , due au hasard et coïncidant avec la rumeur publique et les turbulences des soldats, est un stimulant pour Hoche. Scepeaux était prisonnier ; les Béjarry et la Roberie subirent le même sort en Vendée; ïurpin et d'Andigné parvitirent à s*y soustraire en se tenant cachés. Du Boisguy ne fut pas aussi heureux. Il était un des plus jeunes généraux de la Bretagne; mais, par une audace de tous les instants et par une prudence digne de Tâge mur, il avait pris sur les paysans un ascendant extraordinaire.

Boisguy s'était longtemps opt)Osé S la paix ; il l'avait signée enfin, et il en exécutait à la lettre les conditions, lorsque pendant la nuit il est saisi dans son château et transféré à la forteresse de Sauniur. 11 y trouve René Duplessis-Grénedan. Chambray, retiré à Rouen, et (|ui depuis la pacification ii'a fait aucun acte d'hostilité, est arrêté dans le courant d'août 1796, sur la dénoîiciation du médecin Hardy, ancien conventionnel. Mis au secret dans la prison de Saint-Lô, il va passer en jugement et être condamné à mort, car Hoche a écrit : « Vous fusilles des conspirateurs obscurs, tandis que Ghambray et àutres, qui devraient déjà être fusillés « languissent dans les prisons. » Ainsi recommandé , Ghambray a l'habileté de provoquer une confrontation avec Picot, mêlé dans la même affaire. Le 31 décembre 1796 , on le place sous l'escorte de la gendarmerie et on renvoie à Caen. Ghambray avait tout disposé pour ée faire enlever. Dix Chouans aux ordres de Mauduit se montrent non loin des ruines du chftteau de Robert-le-Diable , et ils arrachent le Royaliste aux gendarmes de la République.

Les autorités avaient combiné tous leurs efforts pour ramener les prêtres dans 168 paroisses; c'était une pensée de pacification. Mais les Républicains faisâtent autant la guerre à la Religion qu'à la Monarchie Ils s'inquiétaient fort peu de

448 HISXOia£ «

la politique du gouvernement, pourvu qu'il leur fût permis d'assouvir leur haine. Les prêtres en étaient l'objet ; on en

massacra sur tous les points.

L'abbé Leturnier, curé de Pluméliau , est égorgé sous les yeux mêmes de ses paroissiens.

Çeu de jours après, dans le même village, Tabbé Leclainche tomibait au pouvoir des Révolutionnaires. Ils le tuaient sur place, et à petit feu ; et le martyr disait aux bourreaux : «Je vous remercie, mes amis , d'élre les instruments du bonheur que Dieu destine à ceux qui meurent pour la Religion et pour la Monarchie ».

L'abbé Briaftt est, le 11 novembre 1796, rencontré au Moustoir-Rac par une colonne mobile : il priait au pied d'une croix. Le crime était flagrant, il fut assassiné.

Quand les prêtres manquaient à l'holocauste quotidien , les colonnes patriotes s'adressaient aux premiers venus* Kléan et deux autres laboureurs comme lui spnt saisis dans une cache près de Moréac. On les mène à Josselin ; on les condamne à mort parce qu'ils sont suspects. Au moment de monter à Téchafaud, ils distribuent tous trois leurs habits aux pauvres; ils chantent des cantiques d'actions de grâces, ils meurent en répétant le cri breton : Vive la Religion! vive le Roi I

A ces violations du droit des gens , Hoche s'indigne comme si dans ses correspondances et dans ses actes il n'avail pas posé les prémisses . du raisonnement dont le Directoire fait tirer les conséquences par d'autres. Il menace : le Directoire lui répond en l'invitant à se justifier. Le général le fit, et les Chouans ne virent dans cette opposition qu'une comédie en partie double.

Ce qui se passait dans le Maine ne pouvait que les fortiûer dans une semblable pensée. Rocl^ambeau, chef de l'arrondissement de Mayenne, était arrêté, traduit devant une commission militaire, eL fusillé. D'autres capitaines éprouvaient le même destin, et cela sans avoir donné un signal d'insurrection. On les supposait ennemis de la Nation. Au nom de la Nation on les faisait mourir. Des détachements républicains sillonnaient les campagnes; Placenette était as-

DE LA VERDÉB MIUTAIRK. 449

sassiné par eux. Mousqueton, qui poussait l'amour des représailles jusqu'à la férocité, expirait, lui aussi, dans les embrassemeDts de cette paix que ses vœux repoussèrent jusqu'au dernier moment. Les ans étaient incarcérés sans motifs plausibles, les autres erraient de métairie en métairie, ou se cachaient dans les souterrains et dans le creux des arbres, se vouant aux plus dures privations. A la longue tous se jetaient dans les pièges qu'on leur tendait. Tous couraient des dangers; tous savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur la paix jurée. . Cependant les Royalistes laissaient passer ces orages sur leurs têtes sans essayer de les conjurer avec les armes qu'ils eurent le bon esprit de soustraire à Tinquisition républicaine.

Ils savaient qu'il n'y avait pas sécurité pour leurs ofûders, que pour eux-mêmes cette sécurité n'étaient qu'apparente et momentanée. L'instabilité du pouvoir était aussi patente que sa mauvaise foi. Dans ces circonstances difficiles, un certain nombre d'insurgés ne se résignèrent pas à attendre de l'impuissance calculée de la loi une réparation des maux dont ils étaient les victimes. Ils ne se mirent point en guerre ouverte ; mais d'abord ils essayèrent de délivrer de vive force les prisonniers. Ils réussirent souvent. Enhardi par ces premiers succès, ils parcoururent la campagne prélevèrent des contributions sur les propriétés nationales, et parfois se montrèrent aussi cruels que les Bleus. Ces honames, exaspérés par de longues souffrances, niaient toutes les lots, n'en connaissant aucune qu'on voulût sérieusement appliquer à leur situation. Les Républicains violaient les promesses f;iites à la CUouannerie. Plusieurs Chouans se crurent par cette violation même mis bors de l'humanité : ils y res^ lèrent.

On a souvent fait un reproche aux Blancs de n'avoir Jamais accepté de bonne foi la paix que la Révolution, lasse de sang, désirait leur imposer. Les Gains de la Convention, du Directôife et des administrations départementales de l'Ouest n'ont pas cessé d'exhaler leurs dolÀnces sur le peu d'empressement que les Chouans mirent à accepter des mains de la République la fraternité qu'on leur offrait. Ces doléances

Oigitized by

460 UiSTOlRK ^

avaient une apparence de justice. Au fond des cœurs royalistes, il germait un sentiment de répulsion pour celte comédie d'égalité et de touchante union jouée par les Révolutionnaires à leur bénéfice.

Nous savons que Tesprit de parti et que les réactions du moment sont toujours passionnés; mais, puisqu'on parlait aux Chouans de fraternité et d'oubli, il fallait d'abord leur prouver que la Révolution ne deînandaiL pas mieux que de faire exécuter son programme. Cependant voici ce que , dans son numéro du 16 frimaire an v, la Càromfue de la SaréJu publiait sous la rubrique d'AIencon. Ce fait , que tant d'autres . corroborent, prouvera comment la République entendait .l'égalité des droits :

tt Le nommé Joseph Fleur y, dit Brave-la-mort, ex-cbouan, Ton des capitaines d'Escarboville^ vie^ d'obtenir du ministre de la guerre un congé absolu comme volcmtaire infirme du !«' bataillon de Cambrai , dont il était déserteur.. 11 doit ce congé aux pressantes sollicitations de M. Thoumain , commissaire du pouvoir exécutif près le département de rOrne. Le protégé est digne du protecteur.

» Voilà donc Brave-Ia-mort, un des plus cruels assassins • de notre pays , muni d'un titre légal , qui constate que ses infirmités actuelles sont le fruit des services rendus à la République! 0 ma patrie! assimiler les dis sicaires de Stolïlet, Charette et CormaUn^ aux vainqueurs de Fleurus, aux héros d'Arcolel il ne manque plus à ce trait inouï de rétro-révolution que de répandre sur les débris mutilés des bandes royales de Puisaye les elTetsde la bienfaisance rémiinératrice que la République doit exercer à l'égard des défenseurs de la patrie blessés à son service. Hommes libres, Républicains invincibles qui composez nos armées, vous n'apprendrez pas cette complaisance ministérielle sans frémir! »

Ainsi déjà , sans tenir compte des persécutions souffertes à cause d'elle, la RévuluLiun établissait ses catégories. Après la paix , elle se renfermait dans son camp sans permettre même au pouvoir d'accorder quelques miettes de pain à ceux qu'elle avait mutilés ou dépouiUés. Cette exclusion, que l^s fiourbons revenus d'exil sanctionnèrent contre leursamis,

DE LA Y£NI>££ MILlTAiAE. 4frl

et que ]e Directoire se sentit assez fort pour refuser à de haineuses exic^ences, se renouvelait sur tous les points. Klle poussait les Royalistes, à peiûe sortis de la guerre civile , à en regarder les tourmentes comme un bienfait. On leur interdisait l'ean et le feu. A force de déclamations que chaque époque révolutionnaire tient en réserve, on les plaçait sous le coup des vengeances; ils ne voulurent pas accepter une pareille condition.

Cadoudal approuvait hautement et encourageait même les • mesures de salut adoptées par ses volontaires; et si les chefs de la Bretagne, comme Charette, Marigny et Siofflet en Vendée, avaient eu besoin de chercher ailleurs que dans la nécessité de leur position une excuse pour le mal qu'ils rendirent aux Révolutionnaires, cette excuse se trouverait à l'instant même dAns le droit des gens , si bien expliqué par le général de Chambray, juge compétent en pareille matière. Dans sa Philosophie de la guerre, au chap. v, pag. 119, ce

général, formé à l'école de l'empereur Mapoléon, s'exprime ainsi :

« Les chefs de parti doivent être fermes , et , quand il est

nécessaire, impitoyables; car c'est en inspirant la crainte autant que la conliance qu'ils conservent leur autorité. Ils doivent user de représailles, fussent-elles même barbares; car, loin d'attribuer • leurs ménagements à des sentiments d'humanité, dont on doit s'être dépouillé quand on s'est décidé à faire la guerre civile, on les considérerait comme une sorte d'aveu tacite de l'impossibilité de triompher de leurs ennemis et comme un acheminement à un accommodement* Les hommes son^ d'ailleurs disposés à voi« la force et môme le droit du côté qui ne garde aucun ménagement. Si donc un chef de parti n'usait pas de représailles, il perdrait l'opinion, qui exerce plus d'inllueuce encore dans les guerres civiles que dans les guerres régulières, et il ferait ainsi à son parti un tort irréparable; il en résulterait aussi que, ses soldats étant exposés à des dangers beaucoup plus grands que ceux de l'armée ennemie, les rangs, au lieu de se recruter avec des déserteurs, poturraient au cojitraire être éclaircis par la désertion. »

Le Directoire et les Patriotes de l'Ouest ont hî^bilement exploité contre les insurgés cette position exceptionnelle qui plaçait les Royalistes sous le coup d'un assassinat certain, ou dans Talteniative de tuer au milieu du jour ceux qui pendant la nuit devaient les égorger. Les administrations départementales, eiïrayées de cet état de choses, s'efforcèrent enfin d'y mettre un terme; celles de la Mayenne, de la Sarthe et du Morbihan adressèrent au gouvernement des plaintes énergiques. Le Directoire laissa faire : alors ces administrations se mirent en rapport avec plusieurs des chers qui dirigeaient cet ensemble de réactions. Le 5 novembre 1796, Francœur répondait aux autorités de Laval :

a Vous vous plaignez, messieurs, de certaines mesures que nous avons été obligés de prendre pour nous préserver de la mort. 'Vous pouvez vous plaindre ; mais je vous déclare qu'après avoir pris l'avis de nos supérieurs nous ne dévierons pas de notre système de représailles. •Nous avons arrêté, quelques voitures chargées de grains; nous avons tué plusieurs Patauds; nous recommencerons encore, car c'est le seul moyen d'obtenir la fin de nos misères. Le général Hoche a proposé la paix à nôs généraux, cette paix a été acceptée, nousavons déposé les armes; mais était-ce pour être égorgés sans défense que les Chouans faisaient ce sacrifice à la tranquillité publique? Était-ce pour se voir emprisonnés ou lâchement assassinés par les escortes chargées de les transférer d'un lieu dans un autre? Cela n'est pas possible, et cela arrive toutes les nuits. 11 y a onze jours, les soldats de la 76* demi-brigade , commandés par le capitaine 3elvil et guidés par deux espions que vous connaissez mieux que nous, ont enlevé Jacques Mignol et sa famille; on les a massacrés sur la route; puis, dans le rapport, il a été dit que Mignol t sans armes, seul avec sa femme et ses sept enfants, presc|ue tous en baé âge , avaient essayé de s'insurger contre les cent cinquante hommes qui les conduisaient. Les paysans ne sont pas plus assurés de la vie que les gentilshonmjes dont vous poursuivez partout la trace; nos prêtres euxmêmes sont chaque jour victimes des dénonciations : avanthier encore, trois périssaient sous les coups de quelques

D£ LA YËliOÉË MIUÏAIRË. 4;>3

brigands qui n'ont de commun avec nous, vous le savez

bien, que la cocarde et le chapelet qui leur ont été donnés a lin de nous prêter des crimes. La pacification a été pour les Chouans une duperie; Auparavant ils étaient en guerre ouverte avec la République, on les tuait à coups de fusil, ils répondaient de même ; mais à l'heure qu'il est nous sommes éparpillés, séparés les uns des autres; nous n'avons çntre Dous que des communications que vous interceptez.

» Cet état de misère-dans lequel la République veut nous plonger ne peut convenir à tout le monde; vous faites la guerre aux citoyens paisibles, aux Chouans soumis, aux gentilshommes qui ne veulent plusémigrer; vous les emprisonnez sans motifs, on les condamne de même. J'ai reconnu la paix que M. Hoche nous a oftérte, je m'y suis conformé ; mais j'espérais que les Bleus la respecteraient aussi : il n'en est rien , et je fais comme eux. Vous savez que la police de vos camps, que celle même de Paris, a au milieu de nous des aQidés qui nous dénoncent; c'est à ceuxlà que j'ai déclaré une guerre à mort. Je sais que dans le Morbihan et partout on agit de même, je les.tuerai tous sans pitié. Le même sort .attend tous ceux qui nous persécutent; ils y passeront ou je perdrai la vie, vdlà tout ce que je puis répondre à votre lettre. Faites cesser les assassinats journaliers qui viennent chaque jour porter la désolation et l'effroi dans les campagnes, et tout aussitôt je suspendrai les ven*? geances que vous nous mettez si malheureusement dans la nécessité d'exercer. J'attends de vous cette probité ; si elle né vient pas , mes Chouans sauront à quoi s'en tenir, et je u'épirgnerai personne de vous.

» 1\ S. On m'apprend que le capitaine Belvil vient d'être élevé au grade de chef de bataillon pour l'assassinat de la famille Mignol. Ces récompenses sont un encouragement : on les prodigue h tous ceux qui nous tuent. Je vous préviens que nous en ferons encore autant. »

Devant une accusation et des menaces qui n'avaient que trop de motifs pour se produire , les administrations ne pouvaient rien répliquer : ne savaient-elles pas que tout cela était fondé? Mais le plan de déshonorer la Chouannerie en

grossissant ses aoleft de représailles était trop bien tracé pour

en dévier. On occupait ainsi les esprits ; on leur apprenait à d(''ios(er la Royauté. Le gouvernement révolutionnaire avaitil quelque chose de mieux à désirer? Gependant ces scènes d'horreur ne s'ofifriaienV pas aussi nombreuses, aussi tragiques que les rédts du Moniteur et les historiens révolutionnaires Tont dit avec une humanité de circonstance à laquelle le simple exposé des faits jette un cruel démenti. Il y avait des Chouans qui pardonnaient à leurs enneoûSt et la majorité, moins tourmentée, semblait vouloir porter dans les élections la question si longtemps débattue par les armes.

Le 25 août, Hoche, toujours bien servi par ses courtisanes, dénonçait au Directoire le plan formé par les politiques du conseil des princes et de l'agence. « Ce n'est plus par la force des armes, écrivait-il, que te parti royaliste ^ prétend combattre là République, il reconnaît à cet égard son impuissance; mais il veut se servir de moyens détournés, dont les principaux sont que les Royalistes doivent s'emparer des élections prochaines, soit par la persuasion, soit par la corruption, en faisant le sacriiice de leurs opinions. Cette marche est conforme aux principes de la proclamation de Louis XVIfl, laquelle déclare que tous les moyens qui pourraient, dans d'autres temps, être proscrits pour arriver à un but quelconque , sont en cette circonstance permis, même légitimes. D'Artois s'exprime plus cla^ment en disant qu'on doit se défaire de 6éux qu'on ne pourra sédûire. Frotté avoue, indique dans sa correspondance qu'il y a à Paris des commissaires du Roi avec lesquels devront correspondre ceux qui, ne pouvant faire la guerre d'action, vont la faire d'opinion , et s'eiTorceront d'obtenir par intrigue ou à prix d'argent la réintégration de leurs biens, n

L'agence de Pairis, en contact avec les rêveurs de systèmes impossibles, avait en effet espéré mettre à profit la pacification pour faire triompher son utopie. Elle prétendait renverser la République par des intriguts sourdes et par des menées habilement dirigées au sein du peuple, appelé en vertu de la Constitution de Tan ui à exercer la souveraineté liationale dans toute son extension. Pour faire réussir ce

DE LA VENDÉE MIUTAIKE. 4j»&

projet , l'agence avait fourvoyé , compromis ou calomnié ses hommes d'aclivité. Elle s'était livrée corps et âme aux misérables femmes que la cupidité, rambition ou le plaisir réunissaient autour de Hoche. Ces femmes avaient mission de respioDuer, et, plus iidèles à Tamour du général qu'aux calculs des comités royalistes, elles trahissaient les secrets de ceux-ci pour se faire bienvenir de celui-là. L'agence s'était complu dans la désorganisation des mouvements armés. Lorsqu'elle fut arrivée à ses iins, elle persuada aux insurgés qu'il fallait encore lutter, mais lutter seulement à coups de scrutin.

Cette tactique a son bon côté dans une situation normale et qui n'est pas à peu près chaque jour menacée d'une révolution de tribune ou d'une guerre à l'intérieur. On peut&'a^ treindre à un serment indûment exigé et se faire représenter par d'honnêtes gens lorsque ces honnêtes gens espèrent moraliser le pouvoir, ou le renverser s'il est infidèle à son origine : ce qui arrive forcément aux usurpateurs les plus habiles. Quand les lois protectrices de la liberté et de la vie . des citoyens sont non avenues et vouées à un mutisme qui laisse toute licence à. l'arbitraire, ce n'est pas par des brigues électorales qu'il faut procéder, mais par les armes; car il est des temps où les armes seules doivent trancher les questions. Vers la lin de 1796 , la France en était là» et la direction que Broltier, Duverne de Presles et leurs aiBliés patronnaient était donc encore fausse et impolitique. Cadoudal et Rochecotte le jugèrent ainsi.

Ils ne voulurent point cacher leurs épées sous la toge des avocats que l'agence offrait comme ses candidats futurs, lis s'opposèrent dans leurs cantonnements respectifs à cette politique, qui allait amoindrir le parti de la monarchie en confiant sa défense « à de beaux parleurs sans conviction , à des avocats ([ui brouilleraient Dieu et les ancres » , selon l'expression de Cadoudal. L'agence de Paris sentit le coup qui lui était porté. Georges et Rochecotte furent dénoncés. Ces dénonciations étaient le fait des royalistes qui aspiraient à gouverner par la parole. Le Directoire apprit le secret de leurs retraites, il essaya d'eu profiter; mais déjà les deux

Oigitized

4&6 HISIOIRI^

généraux avaient été prévenus : ils purent ainsi éviter la mort qui leur arrivait par une trahison : car, au jugement du

cardinal de Retz, « 1 une des plus grandes incommodités des guerres civiles est qu'il faut encore plus d'application à ce que Toa ne doit pas dire à ses amis qu'à ce que Ton doit faire contre ses ennemis ». Frotté, qui résidait à Londres et qui malgré lui se voyait sous l'influence du conseil des princes, duminé par l'agence, Frotté ne suivit pas la même ligne. Dans uue de ses lettres aux insurgés de Normandie nous lisons :

c( SacriiQez en apparence votre opinion. Emparez-vous des élections populaires; acceptez des places et corrompez les

Républicains. Ils sont si faciles à la tentation ! 11 existe des commissaires du Roi avec lesquels doivent s'entendre les Royalistes qui ne peuvent plus faire en ce moment la guerre. . civile. »

Ce fut dans ces circonstances que le Directoire créa un

ministère de la police. Il y nomma Cochon , ancien Conventionnel régicide et le dernier des représentants du peuple envoyés en mission aux départements de TOuest. Cochon était né dans le Poitou , il y avait certaines relations de famille et d'amitié : on espérait utiliser tout cela contre les Blancs. Cochon ne demandait pas mieux. Aussi à son entrée au ministère son premier soin est-il de prémunir les commissaires du pouvoir exécutif contre les menées électorales du parti , monarchique.

« Les Royalistes* écrivait-il le 7 ven(iémiaire an v, n'ont pu parvenir à exécuter leurs projets liberticides. Écrasés par

la valeur des troupes républicaines, ils ont cédé à la nécessité. Mais autant la soumission des habitants des campagnes parait sincère, autant celle des chefs doit inspirer de détiisuice. Ils ont cédé à la supériorité des armes républicaines ; mais rien ne peut les guérir de leurs préjugés, et ib ourdissent de nouvelles trames, et disposent les esprits pour le temps des élections, et persuadent aux habitants des campagnes que les Républicains ne doivent avoir aucune part à leurs suffrages. »

' Par ce fragment, emprunté à la correspondance conflden-

DE LA VENDÉE MILÎTAIRE. 4ft7

tielle de Cochon, les insurgés de certains départements de l'Ouest s'étaient doue portés aux élections communales; elles avaient pour eux un intérêt direct Ces élections furent partout monarchiques. Les Chouans étaient en face de leurs ennemis naturels; ils n'avaient à les combattre que par des votes, et ils en triomphaient encore. Ils allaient exercer les droits électoraux inhérents à leur qualité de citoyens français, ils prêtèrent donc le serment exigé. Mais leurs élus, qui devaient former les administrations municipales, refusèrent parfois ce même serment de haine à la royauté, ou, après s'être constitués, ils ne crurent pas devoir agir. Dans les procès-verbaux de l'an iv et de l'an v il y a toute une histoire de la Révolution expliquée et commentée par les débats personnels de gens qui , après s'être battus les uns contre les autres, se voient enfin sur un champ neutre. C'est une filiation de reproches, d'accusations et d'incidents qui prête à ces documents un intérêt dramatique. Le parti royaliste se montra pendant les élections* aussi audacieux que sur le terrain; il fut inépuisable dans ses ressources contre la Révolution , et il marcha seul, sans alliance, dédaignant les cauteleuses caresses des modérés et faisant tête aux menaces des exaltés. Il avait été si souvent aux prises avec la République, qu'il ne craignit pas de l'attaquer de front et de la museler ; après la victoire il ne sut pas rester uni.

Dans certaines localités les paysans n'osèrent point profiter du bénéfice des élections et s'installer au pouvoir qu'ils auraient moralisé ; dans d'autres ils exigèrent qu'on dispensât les nouvelles administrations du serment. Ce fut un tort; mais ce tort préjudiciéit à la République, car il privait les cantons et les districts de toute administration.

Il fallait remédier à un pareil état de choses : les commissaires du Directoire en appelèrent à l'arbitraire.

« La guerre civile a cessé momentanément, écrivait Oudard au ministre de la police, le 26 brunudre an v (16 novembre 1796) ; mais les Chouans ont trouvé le secret de la con-* tinuer : et celle-là, tonte négative qu'elle soit, met encore à découvert les plaies de la République. Les Chouans sont • légalement reconnus être en excessive majorité ; ils peuvent

45S HISTOTRE

remplir tous los emplois umnicipaux ou départementaux, c est-à-dire gêner toute espèce. d'action gouvernementale, et ils le feroDl : ils ont tout désorganisé , tout détruit ; et si demain Tinsurrection éclatait, elle ne trouverait dans les districts pour les combattre que l'autorité militaire. Puis il ne faut pas vous déguiser que les Royalistes ont intérêt à mettre le nez dans les actes des clubs, dans les procès-verl)aux des administrations, dans les correspondances; ils peuvent le faire, et vous savez, citoyen ministre, quelles armes puissantes ils doivent y trouver pour tourner contre la Révolution. Il est si facile de faire prendre pour de la cruauté les actes les plus patriotiques, que je crains de voir mourir sous le poignard des vengeances personnelles tous les honnêtes gens qui , pour étouffer le brigandage royaliste et la ('houannerie, se soiit mis en avant et n'ont pas craint de verser quelques gouttes de sang impur. Le Directoire est aussi compromis que nous tous, et que vous-même , citoyen i ministre. Il faut donc pr^dre une mesure décisive. Lès Chouans, devenus par le fait d'une majorité factieuse adminislraleurs républicains, refusent d'accepter leurs fonctions, ou s'ils les acceptent, c'est évidemment pour assassiner la nation. Il nous reste une initiative, c'est de dépêcher dans les communes rebelles des commissaires chargés de gérer les intérêts comiuuns aux frais des habitants. »

l.a police et le Directoire accueillirent avec faveur ce conseil du despotisme. Des commissaires s'entendirent en secret , avec les Patriotes, puis, en vertu d'une instruction du 8 frimaire an V, le ministre de l'intérieur nomma des délégués spéciaux chargés d'administrer les commmunes aux frais des habitants. Ces délégués arrivent ; la force les repousse j sur un point. Sur un autre, les paysans refuseot de payer les frais mis à leur charge. Des gamisaires sont envoyé pour prélever sur les plus imposés la contribution extraordinaire dont les cantons sont grevés; les garnisaircs sont attaqués i par les villageois, bientôt ils n'osent plus se montrer dans les campagnes.

On sortait de Tanarchie armée pour rentrer dans ^an4^ chie légale. Le Directoire, le Conadl des Anciens et des

DE la' V£M]»ÊE MIUTAIRE. 4è«

Cinq-Cents en créèrent en même temps une autre , Tanarchie morale. Afin d'entretenir ou de raviver dans les cœurs le souvenir des journées révolutionnaires, telles que le 14 juillet 1789, le 10 août 1792, le 2 septembre de la même année, et le 21 janvier 1793, les ministres qui se succédaient à Tintérieur, Benezech , Letourneux et François (deNeufchàteau), fondèrent des fêtes coinniënioratives de ces époques. « L'anniversaire de la Juste punition du dernier des rois » , selon Texpression consacrée par les Républicains, fut prescrit avec une rigueur qui procédait de Tinquisition. On plaça des registres où chaque habitant était tenu , sous peine de mort, de venir siu:ner le 21 janvier haine h la royauté. Ce' jour-là il n'était permis ni d'être malade, ni d'être absent. Ces registres existent encore, et ils forment un étrange contraste avec cette unanimité de vœux dont la République s'est tant de fois enorgueillie. Ceux de Brest, de Nantes, de Rennes, de Vannes, de Laval, d'Angers, de Fontenay et de Niort, ont été longtemps sous nos yeux , et l'on s'étonne en les parcourant du grand nombre d'ojkkux ou de valets , de cuisiniers d'aubei^e , de manœuvres et de servants d'hôpitaux que la Nation gardait dans son sein libre* Il n'y a qu'eux qui aient laissé apposer leurs noms sur ces procès-verbaux du . régicide.

.Si une fête pleine de tant de lugubre tristesse n'était pas accueillie avec plus d'enthousiasme dans les cités « qu'on juge de l'impression qu'elle produisit au milieu des campagnes.

On voit une multitude de communes où il ne se trouve pas un Français pour la célébrer ; mais on en rencontre d'autres où toutes les autoi ités et le peuple se réunissent, et ce. qui se passe dans le Finistère au canton de Guiquelleau se renouvelle ailleurs. Ce canton avait pour commissaire du pouvoir exécutif un honnête homme nommé Jossic. Jossic rendait en ces termes compte de l'anniversaire funèbre au Directoire, composé de cinq régicides :

(( La fête du 2 pluviôse (21 janvier) a été célébrée en présence du peuple par une messe, que dit le bonhomme Bedeau, à l'heure ordinaire. Signer haine à la royauté, c'est signer hainiâ au Roi, ûls aîné de l'Église, et aux prêtres;

460 t HISTOIBE

c'est signer son renonci à Dieu et à son Église. Les Juifs avaient crucifié leur Roi; depuis ilserreut. Les Français oût guillotioé le leur ; ils seront dispersés. »

Une protestation aussi courageuse dans sa simplicité devait frapper de stupeur le Directoire : il crut y répondre en jetant l'interdit sur les magistrats élus par le peuple. Entré dans la voie de l'arbitraire» ii u'osa plus eu sortir. L'ageoce de Paris n'avait pas songé que les élections amèneraient ^encore une guerre civile. Elle s*était flattée d'endormir les provinces sous un calme trompeur et d'arriver au pouvoir par des concessions adroites ou par des capitulations achetées au tarif. Elle allait exercer un commerce; mais Puisaye, en B^etagne, gênait beaucoup ses allures nouvelles. Puisaye triomphait; son système de guerre à tout prix recevait du temps et des persécutions une consécration solennelle. Les généraux qui avaient été amenés à signer la paix se rangeaient à cet avis, que la dispersion de Tarmée des côtes de rOcéan montrait entin praticable. Gadoudal aurait envoyé à Londres Mercier et d'Allègre, pour prendre les ordres des princes et conférer en même temps avec Frotté ; Bourmont et les généraux qui regardaient l'inaction comme un supplice.

. Le chevalier de Trion représentait dans ce conseil l'armée d'Anjou: l'abbé Remeau, celle de la basse Vendée, et le comte de Botberel, celle de Bretagne. Mais Duveme de Presles a été dépéché près de Louis XVIH par l'agence de Paris; et dans le mois d'octobre 1796, après s'être entendu avec le duc de la Vauguyon, ministre de l'exil, il adresse un mémoire au Roi ; on y lisait :

« La guerre civile n'est absolument propre qu'à rendre la Royauté odieuse et menaçante. Les monarques qui rentrent par son concours sanglant ne peuvent jamais être aimés. Il faut donc abandonner les movens violents et se confier à l'empire de l'opinion , qui revient d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le Roi seront bientôt le çri de ralliement

des Français. Il faut réunir en un formidable faisceau les

éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée militante à son malheureux sort, et marcher dans une» voie plus

paciûque et moins incohérente. Les Royalistes de i^'ûuest ont

DE LA YEUDÈV: MlLiïAiKl:;. 4ui

fait leur temps* On doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris* qui ont tout préparé pour une restauration prochaine. »

Louis XVIII était à Mittau. Les idées développées par Duverne de Presles entraient parfaitement dans ses propres idées, il y donna son approbation, et par lettres patentes il créa, sous le titre assez singulier d'InsiUui philanthropique, un vaste réseau d'associations. En s'étendant des bords de la Méditerranée aux montagnes de l'Auvergne et du pied des Pyrénées au sommet du Jura, ces associations devaient embrasser la France dans une organisation royaliste. Une seconde association se fonda bientôt sous le nom des Enfanti légiiimêt. Elles ne pouvaient avoir que des r^ultats insignifiants : leur inlluence n'était qu'un rêve. Ce rêve paralysa l'énergie et laissa le parti monarchique aux mains de l'intrigue, toujours aux abois dans les crises.

L'esprit républicain était étouffé dans les impurs embrassements du Directoire. Les timides — et en France dans les partis c'est le plus grand nombre, malgré le courage individuel — les timides de toutes les nuances se réunirent dans une pensée commune. Une opinion mixte se forma entre la Royauté et la République. Cette opinion devait un jour obtenir le pouvoir. Incertaine dans sa marche, flottante dans ses vœux, elle se contentait de mettre en relief les fautes des partis extrêmes, et de s'attribuer ce qu'ils faisaient de bon ou de généreux. Les agents de Louis XVlll firent de nombreuses recrues dans ses rangs; mais ces recrues, à peine affiliées à Vlmtitut philanthropique, y dictèrent la loi. Louis XVIII la subit volontiers. De ce moment deux impulsions distinctes et rivales se montrèrent au grand jour.

Le comte d'Artois fut à la tête de ceux qui , comme Pui* saye et Cadoudal , prétendaient en finir par les armes. Le Roi laissa agir sous son nom les émissaires ou les agents qu'il avait désignés à Paris. Louis XVilI choisit pour ses représentants dans la Franche-Comté, l'Auvergne, le Forez et Je Midi, Imbert-Colomès, d'André et le couite de Précy, qui, en 1793, défendit si vaillamment la vflle de Lyon bombardée pendant soixante jours par les troupes révolutionnaires

aux ordres de CoUot-d'Herbois, de Couthon, de Rondin et

465! HTSTOIRK

du général KeHermann, depuis duc de Valmy. firoiiier et ses anciens atfidés , auxquels on adjoignit des hommes nouveaux,

comme Royer-Collard et Becquey, étendirent leur autorité sur le reste du royaume. Le premier acte de l'agence de Paris fut d'indiquer au Roi un général pour remplacer le comte de Puisaye ; ce successeur était Bochecotle.

Le Roi, par ordonnance du 2& novembre 4796, nbmma ce dernier au commandement des provinces du Maine et du Perche. Rochecotte n'avait jamais été partisan de Puisaye; plus d'une fois même il s'était mis en hostilité ouverte contre lui. Ainsi que les chefs du Morbihan et de l'Anjou, il ne demandait pas mieux que son éloignement; dans cette circonstance il ne crut pas devoir accepter ses dépouilles sans avoir interrogé Georges Cadoiulal. Le Chouan Uii répondît : « M. de Puisaye a fait un mal irréparable à la Bretagne et aux Royalistes ; mais l'agence veut le perdre, il y a doue en lui quelque chose de bon* £n faveur de cette haine qui l'honore, je vais me réconcilier avec lui; c'est un malheur qu'on Péloigne de la province au moment où son activité peut redevenir utile dans un certain cercle. Le Roi ordoime que vous acceptiez son commandement , il n'est pas possible de refuser, m Rochecotte se soumit, et Puisaye, vaincu par l'agence , fut Inentôt obligé de se retirer des provinces insurgées.

Hoche en sortait, lui aussi; mais le général républicain les quittait en triomphateur et presque en martyr. 11 avait conçu, la pensée de semer au sein de la Grande-Bretagne la guerre civile que le cabinet de Saint-James alimentait en France. Il allait essayer d'arracher l'Irlande à la domination anglaise, lorsque à Rennes, au sortir du spectacle , Hoche est ajusté à bout portant par un homme armé d'un pistolet chargé de plusieurs balles. Le coup mal assuré trompa l'espoir de Passassin. Cet assassin était un garçon maréchal nommé Guillaumot. Guillaumot, pris en flagrant délit, avoua son crime. Il accusa tour à tour Puisaye et Charles Martial, un des ofliciers de RocliecoLle, d'en avoir été les instigateurs. Puisaye repoussa ces soupçons avec une probité pleine de noblesse. Martial n'eut pas le temps de se justifier. Il

était depuis deux mois au secret dans les prisons de Laval ,

lorsqu'un jour il aperçoit la porte de son cachot ouverte. Il en profite pour tenter une évasion qu'on semble lui rendre si facile. 11 va être libre ; tout à coup il meurt sous les baïoanettes4e quelques soldats apostés.

Le Directoire avait intérêt à ne pas faire comparaître Martial devant des juges; son innocence eût éclaté, et on aurait pu remonter jusqu'aux véritables confidents de GuillaumoL A huit, jours de date, Uoche voyait encore sa vie mise en danger : on Tempoisonnait à firest. Des réactifs puissants lui furent administrés > et pour cette fois du moins il échappa au poison qui devait bientôt après le faire périr à l'armée de Sambre-et-Meuse.

Daos l'existence militaire de ce général , nous croyons qu'il y a plus de bonheur que de talent. Hoche est arrivé en Vendée lorsque déjà les grands généraux étaient morts; Gharette seul leur survivait, encore n'avait-il plus d'armée. La pacification devenait par conséquent chose facile. Hoche s'y montra avec les qualités de son cœur et les défauts de son caractère. 11 fut tout à la fois indulgent et cruel; il eut des éclairs de justice, mais cette justice fut souvent dénaturée par des accès de colère, par des passions et des amours coupables. Ce n'était ni un liumnie de guerre complet ni un profond pulilique. Pour faire apprécier la légèreté de son esprit et la fausseté de son jugement, nous croyons devoir citer des extraits de la lettre qu'au mois de thermidor an IV il adressait au ministre de la police; elle est relative au général ISapoléon Bonaparte : * . ^

u Pourquoi donc Bonaparte se trouve-t-il être l'objet de la fureur de ces nmsieui s? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en vendéHiiaire? est-ce parce qu'il dissout les armées des Rois et qu'il fournit à la République le moyen de tenniner glorieusement cette honorable guerre? 0 brave jeune homme! quel est le militaire républicain qui ne brûle du désir de t'iniiter? Courage, courage, Bonaparte! conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes ennemis personnels en humiliant les Rois, en donnant à nos armes im nouveau lustre ; laisse-nous le soin de ta gloire et

464 HlSTOiaS

compte sur notre recoonaissaoce ; compte aussi que , ûdëles à la constitution , nous la défendrons contre les attaques des

ennemis de l'intérieur. Comme toi , nous marchions contre les Royalistes en vendémiaire; l'éloignement seul a empêché tes frères d'armes de toutes les armées de partager tes tra* vaux.

» J'ai ri de pitié en voyant un homme, qui d'ailleurs a

beaucoup d'esprit, annoncer des inquiétudes qu'il n'a pas sur les pouvoirs accordés aux généraux français. Vous les connaissez à peu près tous, citoyen ministre :.quel est donc celai qui, en admettant même qu'il eût assez de pouvoir sur son armée pour la faire marcher contre le gouvernement, quel est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de le faire sans être sur-le-champ accablé par ses compagnons ? A peine les généraux se connaissent-ils, à peine correspondent-ils ensemble. »

On voit par cette déclamation que Hoche n'était point

doué de seconde vue. Il ne connaissait pas les hommes; et au lieu de s'opposer aux destinées de Napoléon, ainsi qu'on l'a si mal à propos proclamé, il n'aurait pu que grossir son cortège de maréchaux et de courtisans. Il avait été trop républicain pour ne pas être monarchique sous un gouvernement qui l'aurait comblé d'honneurs. Sur son rocher de Sainte-Hélène, l'Empereur a jugé comme nous ce général : «Uoche, disait-il, était d'une ambition hostile, provocante; ou il se serait rangé, ou il se serait fait écraser par moi, et comme il aûnait l'argent et les plaisirs, nul doute qu'il ne se #fût rangé. » Le maréchal Gouyion Saint-Cyr, dans ses Mémaires sur les campacjnes des armées du Rhin et de Rhin-et- Moselle, est plus amer que Napoléon; il dit en pariant de Hoche : « Le parti de la Montagne Tavait fait nommer général en chef; il arriva à l'armée imbu de ses' principes et de toute son exagération. Ses manières, sa mise, le style de sa correspondance étaient d'accord et approchaient du cynisme. 11 était jeune, actif et d'une couhance si grande dans ses moyens qu'il ne doutait de rien. »

Puisaye n'était plus en Bretagne; Hoche, Tadversaire le plus redoutable des Chouans, avait cédé provisoirement ses

fonctions à Hédouville, homme sans passions politiques et qui. ne persécutait que lorsque les Patriotes lui forçaient la main. %L'armée de l'Océan n'existait plus; l'élite de ses régiments allait opérer avec Hoche une descente en Irlande. Ce fut le \li décembre 1706 qu'il appareilla à Brest. On sait que l'escadre expéditionnaire, aux ordres de l'amiral Morard de Galles, constamment battue par la tempête, ne put jamais aborder sur les côtes de ce pays. Mais l'expédition contre l'Angleterre offrait aux Royalistes de FOuest une occasion de secouer le joug du Directoire; misérable gouvernement que les partis couvraient de boue, et qui, pour se rendre justice à lui*uième, faisait comme les partis. La situation de la France était désespérée; les victoires de l'armée d'Italie ne rachetaient pas les hontes de Tintérieur.

Georges, Frotté, Hochecotte, Bourmont, de Scepeaux, d'Andigné et les autres généraux de la rive droite parlèrent d'une prise d'armes. L'agence de Paris conspirait alors ellemême; elle tendait à mettre à exécution un de ses miWe projets. Ordre fut signifié aux Bretons d'attendre les événements. On craignait qu'une levée de boucKers intempestive ne vînt se jeter à la traverse des grandes choses que devaient réaliser BroLtier, la Ville-Heurnois , Royer-Collard, Duverne de Presleset Vauvilliers. Cet ordre émanait de Louis XVIII ; les Chouans eurent la faiblesse de s'y soumettre, et ils laissèrent l'agence exploiter seule une circonstance peut-être unique dans les annales des révolutions.

L'année 1797 s'ouvrait sous ces auspices. Les comités de Paris se voyaient dans le coup de feu de leurs trames. Des députés, des journalistes, des hommes d'argent étaient gagnés ; mais, comme il arrive toujours à ces complots ou le sabre n'est pas le moteur et le guide, la police fut au moins de moitié dans les secrets de l'agence. Les manœuvres des uns, les fausses mesures des autres, les indiscrétions de tous dévoilèrent les plans arrêtés. On crut avoir besoin d'un chef de brigade nommé Malo ; on acheta sa coopération. Malo dénonça tous les conjurés. On les saisit avec leurs correspondances, avec leurs papiers ; puis Duverne de Presles se hâta de faire des révélations sur les hommes et sur les

^« HlSTOiftK

affaires dont il avait le secret. Il n'épargna ni ceux qui

étaient à la tête du parti armé, ni ceux qui par leurs écrits devaient préparer l'opinion publique; il désigna tous les masques par leur nom, par leurs fonctions. 11 alla plus loin: il fit entendre que Paul Barras, un des directeurs, n'ignorait pas et protégeait la conspiration. C'était la vérité; Barras nia, et afin de se réhabiliter dans l'esprit de ses collègues, il prépara le IHlYuctidor. Duveriie avait dit tout ce qu'il savait des projets auxquels il prenait depuis longtemps une part si funeste aux intérêts de la monarchie. Brottier fit comme lui, et ces porte-voix du conseil des princes, ces agents accrédités par Louis W llI, qui avaient paralysé la Yeadcc et la Bretagne, reculèrent devant l'échalaud.

Dans l'espoir de sauver leur vie ils compromirent leur • cause. Fatale leçon qui était donnée aux rois et au peuple, et dont personne n'a pn^té !

La Viile-Heumois , seul au milieu de tant de lâchetés, déploya un beau courage, il lut discret. Le tribunal militaire qui les jugea lui sut gré de celte fermeté. La peine capitale devait leur être appliquée, le tribunal la commua en dix années de réclusion pour Brottier et Duverne de Presles; la VUle-Heumoîs ne fut condamné qu'à ime année de détention.

Cet écbec moral mettait à nu les projets des Royalistes : il enseignait à la Révolution désorganisée qu'ils ne savaient pas conspirer, et que dans leur intimité ils ne savaient même pas demeurer unis* Le Directoire avait la clef des intrigues employées pour occuper la Vendée ou pour perdre la Bretagne. 11 pouvait sonder les ramitications de ce parti que l'on réduisit, par la création des comités, au rôle d'une coterie impuissante. Tous les efforts de Tageoce, tontes les duplicités qu'elle avait mises en jeu pour tromper l'émigration et faire échouer une à une les tentatives armées, aboutissaient à ce résultat. Cadoudal, Frotté, de Scepeaux et Rocbecotte jugèrent bien les dillicultés de la position; mais les Clichiens (on les appelait ainsi parce qu'ils se réunissaient dans la rue de Ciichy), les Clichiens, c'est-à-dire les jeunes gens de Paris, les députés aux conseils des Anciens et des Cinq-Cents, les hommes de la presse indépendante , les généraux qui , •

D£ LA V£ND£E MiLlTAlAE. W

comme Pichegru, avaient en dégoût une république tour à tour sanglante ou ridicule par ses corruptions, espéraient" encore.

Le Morbihan « la Bretagne et la basse Normandie s'associèrent à leurs espérances* Un nouveau complot fut formé. Chàtîllon, Frotté, Bourmont, Suzanne! , le prince de la Tré-

inoille, le marquis de Saint-Aiilaire, d'Ailèi;re, Moicier, de la Thuilerie et l'abbé Guillo se réunirent à Londres pour préparer le mouvement. Puisaye se joignit à eux, et, réconcilié avec Gadoudal, il communiquait aux mandataires desar- * méesla dépèche que ce dernier lui adressait le 16 mars 1707 :

(( Désabusez notre malheureux prince, inaiKhiit le Chniian, et que celle clique d'intrigants qui abusent de sa confiance soit , enfin disgraciée. Si par malheur on persistait à leur conserver les pouvoirs dont ils sont si peu dignes, le parti se détruirait par des intrigues et. par des cabales. »

L'appréciation de Georges élail jusie ; mais les princes ne savent guère, dans l'inférêt de l'avenir, faire le sacrifice de leurs habitudes et des hommes gui , avec de bonnes intentions peut-être, entraînent leur inexpérience dans des erreurs capitales. Les princes, les Bourbons surtout, ne se séparent pas aisément des noms avec lesquels leur enfance a été bercée, ils attribuent à ces antiques iamiiles un prestige qui maintenant ressort plutôt de l'influence. personnelle que de la gloire des ancêtres. Louis XVIII et le comte d'Artois son frère étaient encore Bourbons sur ce cl)a[)itre-là. L'éloignement d'un ami (jui avait vu leur splendeur de Versailles et qui partageait les misères de leur exil était pour eux une douleur qu'ils n'osaient affronter. Ils résistèrent aux prières des généraux qui, pièces en main, leur démontraient toutes les fautes commises sur Tavis de quelques courtisans du malheur. La situation était forcée : les princes promirent de modifier leur entourage en ce qu'il avait de dangereux. Ils ajournèrent tant qu'ils purent, et les choses restèrent dans le même état.

La conspiration des Clic/iicns, qui avait Pichegru et le directeur Barthélémy pour chefs secrets, mai'cliait néanmoins à pas de géant. La ville de Paris était favorablement

disposée, la Bretagne recevait des subsides et des muni-' lions ; plusieurs débarquements s'étaient opérés à l'embouchure de la Rance , el les divers cantonnements approvisionnés ne demandaient pas mieux que de se venger à lutte ouverte des maux qu'ils n'avaient jusqu'alors repoussés que partiellement. Cadoudal sollicita et obtint mille livres sterling par mois pour ses divisions; on lui fit passer des armes et de la poudre. La Normandie fut traitée comme le Morbihan. Bonrmonl, FroUé, Rochecotte, la Trémoille, Mesnard, Suzannet, Pioger et Trion, commissaires du Aoi« arrivent à Paris, les uns pour recueillir le dernier mot d'ordre , les autres pour se mettre à la tête des Royalistes, tous pour porter le coup mortel au gouvernement républicain.

U y avait de la décision et du courage parmi ces jeunes gens, qui , à celte époque, auraient pu renverser dans une heure le Directoire ; mais ils conspiraient avec des pouvoirs délibérants /avec des hommes déjà usé^ dans les commotions politiques. Ces hommes étaient irrésolus , parce qu'ils n'avaient d'autre conviction, d'autre espérance que leur égoïsme. Imbert Coiomès et le général Willot, qui a si longtemps guerroyé contre les Chouans avec Hoche, se prononcèrent énergiquement pour l'emploi des moyens décisifs. Il était avéré que le DirecLoire n'aspirait qu'à se débarrasser de ses adversaires par un coup d'Élat, et qu'il ne reculerait point devant lc( proscription des députés. Il s'était entouré de l'élite de l'armée d'Italie, des Jacobins, qu'il tenait toujours en réserve pour les circonstances difficiles, et il n'ignorait pas que le l'entre, — on appelait déjà ainsi la majorité des Représentants, — se rallierait à son pouvoir à l'instant même où ce pouvoir se serait révélé.

Les généraux de l'Ouest .entràinèrent cependant Pichegru dans leur opinion. Il fut décidé qué le 17 fructidor an v (3 septembre 1797) les conseils décréteraient d'accusation trois directeurs, Barras, Rewbell et la Réveillère-Lepaux , qui attentaient ouvertement à la liberté des mandataires du peuple. On décida en outre que Iss chefs royalistes prêteraient main-forte, à cette démonstration. Dumolard et Du-

- DE LA VENDÉE MILTTAlRfi. 4«tf ,

planLier,dcux orateurs du Ventre, supplient Pichegru d'ajourner ses projets; ces projets sont le même jour révélés à' Sotin, ministre de la police. Le lendemain le général Aog6« reau forçait les portes da palais législatif, en arrachait les députés frappés de proscription pa^ le Directoire ; et Boulay (de la Meurthe), paraissant h la tribune, déclarait qu'il n'y avait qu'un moyen de sàlut pour la République, la mort detous ses ennemis avoués ou secrets.

Boulay demanda même de frapper en masse les prêtres et les nobles. On n'actorda an fougueux orateur qu'une partie de sa motion. Le républicain Carnot fut accolé au général royaliste Pichegru, le modéré Barthélémy à l'ardent Willot : on proscrivit les journalistes indépendants, car les pouvoirs ombrageux ont frayeur de la presse qu'ils ne peuvent corrompre ; on fusilla dans la plaine de Grenelle tons les officiers chouans que Ton put découvrir. Mesnard et le chevalier de Trion furent au nombre des victimes.

La journée du 18 fructidor n'appartient à cette histoire • que par les calamités qu'elle amena sur les provinces de rOuest. Ces calamités avaient été annoncées d'avance aux princes; et dans une dépêche adressée à leur conseil, le 22 juillet 1797, Rochecotte les faisait pressentir :

« Je suis à Paris depuis quelques jours, lui écrivait-il, et je crois que nous allons tout perdre. Les comités de Paris sont composés de gens trop habitués aux plaisirs de la capitale pour se sacrifier dans un coup de main : ils vivent en bonnes relations avec tes Révolutionnaires ; ils échangent entre eux de bons procédés, et au fond ils n'ont ni asser d'amour ni assez de haine pour entreprendre une œuvre de guerre civile. Ce sont des conspirateurs de crème fouettée, et qui sont encore gâtés par leur contact avec tous les avocats des conseils, qui aiment mieux parler pendant deux, heures consécutives qu'agir franchement une seule minute. Le parlage tuera les Royalistes comme la Révolution. Ce que je vois, ce que j'entends est inouï. Les principaux membres de l'agence n'ont aucune connaissance spéciale des vœux et des besoins de la France ; ils marchent comme des aveugles qui dansent sans mesure et sans calcul ; ils n'ont

TOM. III. t7

qu'on mot dans la bouche, et ce mot est une condamnation anticipée ; quand ils ont dit : « Noos verrons, laissez faire {

les orateurs, » ils croient avoir tout fait, et les orateurs délayent ce mot dans leurs interminables discours. Pour en • finir à tout jamais avec la Révolution, j'aimerais mieux vingt de mes Chouans que tous ces bavards. Le conseil des princes a eu le malheur de s'en rapporter dans cette expédition à . leur expérience. Nous jouons notre tête, et eux ne jouent rien. On nous fusillera, et on les laissera bien tranquilles;, car, si j*étais directeur, en vérité, je voudrais avoir de pareils ennemis. La Révolution a fait un mal incalculable ; mais le plus grand de tous est d'avoir donné la parole à tous ces gens-ci , qui perdront la France et feront un jour douter de son bon sens.

• Je regrette bien sincèrement d'avoir pris part à un complot sans autre issue que des calamités. Les tièdes et les irrésolus m*ont fait douter du courage moral de Picbegru. .IVillot va bien; mais il est comme nous, il a les mains liées par tous les orateurs qui se chargent de tout, et que nous sommes bien sûrs de ne pas voir au jour du danger. Si je n'espérais pas encore rendre un peu plus raisonnable une partie de ces pauvres conspirateurs, je ne vous cache pas que je partirais à Tinstant même pour rejoindre les Chouans, Là^ du moins, s'il y a danger, il y a lutte, persévérance et courage, il y a surtout une haine profonde contre la Révolution; et c'est avec cela qu'on arrive, et non par des moyens dilatoires ou par des concessions dont nous serons toujours les dupes. Il en est temps encore ; que le conseil prenne sur lui de donner une autre direction ; qu'il m'autorise même, s'il ne veut pas se prononcer trop formellement, à prendre avec nos amis le moyen qui me paraîtra le plus approprié aux circonstances , çt nous saurons bien forcer la main à vos agents supérieurs ou mourir honc^rablement. »

Le conseil des princes parcourut cette lettre et laissa aller les choses, La journée du 18 fructidor anéantissait les espérances du comité de Paris ; mais elle n'épuisait pas la ténacité dei Bretons et des Manceaux. « La liberté venait

DB LA Yii;M>li:t MILITAIRE. 471

de triompher, » s'écriait le Directoire et répétaient les Républicains. Au nom de celte déesse, dont l'autel fut si souvent le piédestal de la guillotine, le ministre de la police Sotio, un enfant de l'Ouest comme son prédécesseur Cochon et comme Fouché, son successeur, écrivait le 25 vendémiaire an VI aux administrateurs des Gôtes-du-Nord :

« Il faut éloigner nos ennemis naturels, et pour en faciliter les moyens je vous autorise, sous ma responsabilité, à faire des visites domiciliaires, même pendant la nuit. »

On violait ainsi la constitution de l'an m, pour le salut de laquelle le Directoire venait de lutter. Qu'importe à la Révolution une illégalité de plus ou de moins? Le 26 vendémiaire (17 octobre 1797), Sotin écrivait aux administrateurs du Morbihan :

« La République a été longtemps placée sur le cratère d'un Vésuve. Nous Tavons comblé avec des cadavres ou avec les chaînes dont nous avaient chargés d'indignes bras.

La contre-révolution est anéantie à Paris; c'est à vous de l'étouffer en Bretagne. La loi est bonne dans les temps de calme; mais pendant l'orage le pilote sait se mettre au-dessus de la consigne et l'outre-passer quand besoin est. Vous connaissez mes instructions* citoyens administrateurs, et vous n'ignorez certes pas à quels ennemis vous avez affaire. 11 faut les mitrailler sans scrupule, les arrêter au premier soupçon que vous concevrez, et les faire disparaître si bon vous semble. Le pouvoir exécutif s'en rapporte là-dessus à votre discrétion. Tenez la main surtout à ce, que la Chouannerie ne relève pas la tête. Si elle reparaissait aujourd'hui, elle tuerait la République. Ayez donc une activité digne de voire patriotisme. Veillez, et ne craignez pas de faire des arrestations. Quelques honnêtes gens arrêtés font peur aux méchants. »

De semblables conseils transmis aux autoritésde Vendée, du Maine et de Bretagne, ne tombaient pas, on le sent bien, sur

une terre stérile. La terreur reparut comme dans les jours les plus néfastes de 1793. Du Châtellier, cet homme d'une activité si rare, que Charette envoya à Paris pour réclamer la mise en liberté de Louis XVll , d'après les articles secrets de

47S mSTOTRE

la Jaunais, et qui a toujours combattu la Révolution, est surpris à Paimbœuf , traîné à Nantes et fusillé le 16 no^ yembre 1797. Des colonnes mobiles sillonnèrent les campagnes, et assurées de l'impunité, elles se livrèrent à tous les genres d'arbitraire. On emprisonna, on tua les citoyens que chaque administrateur dénonçait comme suspects. On saisit beaucoup de prêtres et d'anciens Chouans. On égorgea ceux qui étaient d'avance désignés aux assassins. Les autres furent dirigés sur nie de Ré , sur Brouage et Rocheforl. Ils succombaient, dansées lieux malsains, aux maladies pestilentielles que développait l'agglomération de tant de captifs; ou bien, sans jugement, sans condamnation, mais par mesure de police, on les déportait dans les déserts de la Guyane. Le Directoire appelait cela de la liberté. Ce notait pas seulement aux Royalistes et au Clergé que s-*adressait ainsi cette liberté dérisoire. Sotin écrivait encore aux administrations départementales en essayant de révéler à leur intelligence tous les méfaits de la mauvaise preste :

u Là, surtout dans vos départements, il faut surveiller le' mal , et le couper au vif et dans ses plus profondes racines; •car s'il est venu un instant à bout de dominer Paris, malgré la présence du gouvernement et la lutte des bons écrivains, quel ravage ne ferait-il. pas dans les campagnes, où il y a moins de moyens pour détruire les f&cheuses impressions et faire connaître la vérité ! »

On renieltaiL en vigueur l'obligation civique, pour les administrateurs de l'Ouest, de décacheter et de lire les correqK)ndances présumées suspectes. On brisait le livre de la loi sur la tête de ceux qui l'invoquaient , et par toutes les désolations, on cherchait h réveiller la guerre civile que douze mois auparavant le Directoire s'était efforcé de calmer. * La guerre civile ne lui semblait plus un danger; il avait vu pâlir devant lui les agents de la Royauté , les commissaires du monarque. Leurs projets étaient démasqués; le Directoire espérait avoir aussi bon compte des Royalistes bretons et manceaux.

Tant de cruautés n*étaient pourtant pasjiîstiûées : la Bre- , tagne et le Maine restèrent paisibles pendaut la conspiration

DE LA y]!;^OÉ£ MILITAIIŒ. 473

de fructidor. L'instinct des paysans leur disait de ne pas compromettre Thonneur de leurs armes dans des intrigues parlementaires qui aboutissaient à la honte. Mais ils ressentirent si rudement le contre-coup des persécutions; mais le Directoire, la police, les généraux et les Patriotes des loca- . likés s'acharnèrent avec tant de persévérance sur eux , que, sans guides, sans impulsion, ils se mirent à parcourir les campagnes et à massacrer les détachements isolés. Le Directoire avait voulu être impitoyable envers des cultivateurs qui, Royalistes au fond de Tâme, se soumettaient pourtant aux lois de la République; ces cultivateurs furent impitoyables à leur tour.

Hoche , écarté du pouvoir par la faction de Bonaparte , s'était retiré au milieu de son armée, lorsque tout à coup il se vit en proie à des souffrances horribles. Il croyait être icevétu de la robe de Nessus; et il expira le deuxième jour complémentaire de l'an v (15 septembre 1797), à Tâge de vingt-neuf ans. La faculté de Strasbourg trouva dans ses entrailles des traces de poison ; celle de Paris hésita à se prononcer, et Ton ignore encore la cause de ce trépas préma* ^ré. Néanmoins il enlevait aux provinces insurgé^ un ennem} puissant; et les Blancs, qu'il n'était pas possible d'accuser de ce crime hypothétique, profitèrent de cette circonstance pour s'organiser d'une manière plus compacte, llédouville eut définitivement le commandement de l'armée. Ce général, qui n'avait ni l'astuce ni Téclat républicain de son prédécesseur, sembla leur laisser toute latitude.

Georges prit l'initiative de cette organisation nécessitée par les événements et par les pertes que son armée avait éprouvées. Il substitua le nom de légion à celui de division. 11 adopta le système numérique, et des chefs de canton il lit des chefs de bataillon. Chaque bataillon contenait de huit à douze paroisses. La division de Jean Jan , tué à Bignan en 1796, fut réunie à celle de Guillemot : elle servit à former la première légion, dont ce dernier conserva le conmiandement. Gomez, Bernard, le Goëble et Alexandre le Thies, qui avait déjà perdu un bras dans une affaire près de Saint-Jean Bré« velay , étaient ses principaux officiers, La deuxième légion ,

, dite d'Hennebon et d'Auray, s'honorait d'avoir pour chef le général Georges; Roliu la dirigeait, ayant pour seconds Jacques Éveno, le Gloanic, Joseph Gadoudal, Kermorvaa et Hermeiy. La troisième légion , dite de Vannes « était sous les ordres du général Mercier. Gamber, Audran, Hervé, Kobh et Trébur, dit Jacques du Chemin , y remplissaient les . fonctions de chefs de bataillon. De Sol de Grisolles se trouvait à la téte de la quatrième avec Mondoré , Pelo de Cadin , Quspur, de Sécillon et le chevalier du Bot* Saint-R^nt était chef de la cinquième légion, dite de la Trinité. Il avait pour lieutenants Gaudin/Bauché et du Jardin. La sixième, qui se composait des paroisses voisines de Melrand, était guidée par d'Ancour, Duval , Pobeguin et Elliaric. Lepeige de Bar dirigeait la septième, et avait pour lieutenants Guesno de Pénanster, le Bail , Dufou de Kerdaniel, Wen et Kerenflen La huitième n'avait qu'un bataillon , et pour chef Duboys. La neuvième se formait des paroisses insurgées du Finistère; elle obéissait à de Geslin et au comte de Cornouailles.

Dans les environs d'Hennebon et de Piouay, qui, comme le Bignan , ont fourni tant d'hommes de guerre, Poulpiquet, Bon-fils et d'Amphemé se cachaient sous les noms de Royal"^

Carnage^ de Brise-Barrières et de Piquevert. A Guémené» du Chayla se faisait appeler la Couronne, Duparc et Morgan se nommaient U TerribU et MilhridaU. Tous avaient autour d'eux des forces nombreuses. Levenear de la Roche commandait dans les côtes du Nord; le Maine restait sous les onh'es de Rochecotte; la Normandie sous ceux de Frotté, que l'abbé Médary devait seconder. Afin de répondre aux sacrifices que faisait la Bretagne , les princes établissaient à Londres un nouveau conseil : de la Chapelle et de la Rosière en firent partie. Ce conseil s'empressait d'en créer d'autres dans les provinces insurgées. Dubois-Berthelot , de la Jaille et Botherel pour la Bretagne ; le père de Frotté et Chambray pour la Normandie; l'abbé Hemeau et de la Roche Saint* André pour la Vendée se mirent en rapport avec la Chapelle et la Rosière. Après une étude approfondie de la situation du pays , du caractère des soldats et de leur manière de combattre , il fut décidé que les olficiers modifieraient leur sys-

DE LA YBNDÉE MILlTAiRS. 47&

tème de guerre. On répudia les insurrections en masse : on résolut V par des attaques isolées, par des escarmouches quotidiennes, d'intimider les soldats et de répandre une terreur salutaire dans l'esprit des Patriotes qui exécutaient avec tant de rigueur les plans du Directoire.

Ce ne fut plus une guerre en règle, mais une suite d'engagements destinés à protéger les familles que l'avidité des gamisaires et la levée des contributions inquiétaient sans cesse. Des bandes s'organisèrent; colonnes volantes qui fondaient sur les Bleus au moment où ils s'y attendaient le moins, et qui frappaient de mort leurs ennemis. Les Chouans étaient poussés aux dernières extrémités par les tortures que le gouvernement décrétait contre eux; ils y répondirent en n'épargnant personne, ils étaient espionnés, traqués, dénoncés, mis à mort; on pillait, on égorgeait leurs familles; ils se vengèrent.

Près de Motreff, deux Patriotes qu'un zèle trop révolutionnaire a signalés depuis longtemps, Guermeur et Poulizac, tombent au milieu d'une bande. Les Chouans, qui forment partout un tribunal secret, et qui jugent sur place avec autant . de célérité que les commissions nationalement militaires, en* traînent ces deux hommes dans la forêt de Gonveau. Leur procès est instruit : ils sont fusillés, et on leur attache sur le dos la sentence qui les condamne. A Loguivy le percepteur est réputé espion du gouvernement; sa famille exerce le même métier. Pendant la nuit, sept Chouans forcent la porte de sa maison; ils entrent Dix'minutes ne s'étaient pas écoulées qu'ils en sortaient : ils n'y avaient pas laissé un être vivanl. Les mêmes scènes d'horreur se renouvellent sur plusieurs points à la fois. C'est la vengeance qui a donné droit de représailles. Si ces représailles n'étaient pas toutes justes, elles furent malheureusement toutes affreuses.

Duvicquet, ancien lieutenant de la 104* demi-brigade, s'était fait capitaine d'une bande d'insurgés. Un grand nombre de laboureurs, et André Guillemot, dit Sans-pouce, viennent d'être jetés dans les prisons de Saint-Brieuc ; ils doivent y être jugés militairement. Depuis vingt jours Duvicquet a organisé une guerre acharnée contre les gardes nationaux

476 illSTOIR£

procédant à ces arrestations. Beaucoup oot été tués. Georges

fait distribuer leurs uniformes à trente -quatre de ses plus braves. Mercier et Rohu , guitlés par Garforl et par Duvicquel, parteat pour les Côtes du-Nord afin de délivrer les captifs. A l'approche de la nuit , cette petite troupe arrive à Saint- Brieuc. Elle monte à la geôle ; elle dit au poste républicain que, dans une patrouille, elle a surpris un émig^, et un mandat de dépôt falsilié d'avance lui est remis par Mercier. l,e geôlier déclare que depuis deux jours il est défendu d'ouvrir les portes de la prison pendant la nuit.

Le projet des Chouans échouait. Us 4pscendent dans la ville, la traversent et se dirigent vers Hénon. Le lendemain ^ huit heures, ils aperçoivent près d*un bourg sur leur droite des gendarmes et des soldats qui les examinent avec défiance. Mercier s'arrête pour voir quel parti vunL prendre ces Bleus. Rohu, à la tête de la colonne, marche toujours. A l'entrée d'une lande t près d'une maison isolée qu'on nomme la Mirlitantouille , il se trouve en face d'un détachement républicain. Mercier est averti. Rohu et Duvicquet courent au pas de charge sur les Patriotes, ils les abordent à l'arme blanche. Le détachement se composait de trente-deux grenadiers et de quatre gendarmes à cheval commandés par un capitaine. L'action ne fut pas longue. Trente-trois Nationaux sont tués, deux fuienL Le capitaine seul survécut quarante-huit heures à ses blessures.

Les Blancs continuent leur route. A quelques heures de là« Duvicquet, exténué de fatigue, s'était endormi dans une prairie. Les Bleus le surprennent ; le Chouan s'éveille : « Ah I ie sais ce que vous me voulez , dit-il avec sang-froid. Je suis Constant Duvicquet : fusillez-moi. i> Son vœu fut exaucé.

Un contre-pillage avait été partout organisé. Les paysans n'obéissaient que par la violence aux lois tic la République. I^orsque ce pouvoir, s'appuyanl sur des corruptions ou sur des instincts sanguinaires, eut rendu ses lois de confiscation, les paysans ne voulurent pas laisser impunis les attentats à la propriété. On frappait d'impôts onéreux, de contributions extralégales les familles les plus honorées, les laboureurs paisibles, les épouses, les mères qui ne juslihaient pas de

l'absence de leiirs maris ou de leurs enfants. En peu de jours des villages entiers furent ruinés nationalement : on vendit à vil prix les patrimoiiies. Alors les Bretons, dans le but de s'exonérer, intero^tmit les routes, arrêtent les diligences* mettent en faite les escortes de soldats ou de gendarmes , enlèvent les caisses du gouvernement, les divisertt en plu* sieurs parts, et tiennent un compte fidèle de ces sommes aux familles ou aux otiiciers dont ils dépendent

£t ce n'est pas dans le fond des campagnes, au milieu des bois, dans les endroits écartés, que se commettent ces attentats ; c'est en plein jour, h deux ou trois portées de foîfll des villes, que les Chouans se livrent à ces justices : car, il ne faut pas l'oublier, les Royalistes étaient forcément placés dans le cas de guérira civile. La République avait dressé ses généraux et ses soldats k faire le métier de garnisaires. Les paysans, parleurs attaques multipliées contre les diligences, et en enlevant les fonds destinés au gouvernement, croyaient s'indemniser sur leur ennemi des biens dont cet ennemi dépouillait leurs familles. Ils saisissaient les dépêches du Direc^ toire, parce que dans ces dépêches il y avait toujours des arrête de mort contre eux ou contre leurs frères. Ainsi, vers la fin de Tan vi , il y eut un service régulier qui , de Caen à Nantes et de Vitré h Paris, mettait en interdit tous les courriers; cette situation ouvrait la voie à des crimes sans nombre. 11 était même de l'intérêt de la République de les (MTésenter comme inhérents h toute chouannerie. La po* lice de Sotin ne s'en fit pas faute. C'est ce même Sotin qui ,

le 11 janvier 1793, adressait de Paris, à ses collègues de l'administration de la Loire-Inférieure , la lettre citée au commencement de ce volume et qui leur inculquait le couseil révolutionnnaire A'arréêer Us eaitsêi publiquêi.

Le Comité de salut public avait créé les faux Chouans. Lé Directoire établit h son tour des Chauffeurs qui , comme les galériens de la Convention, parcouraient la Bretagne, imposaient la question , faisaient rougir au feu un trépied ou une poêle sur lesquels ils forçaient à s'asseoir les hommes et les femmes. Lorâque ces Chauffeurs étaient fatigués d'avoir tunsii au nom de Dieu et du Roi, torturé les bmilles, lié

«7fr HISTOIRE

s'évadaient , enlevant tout ce qui dans la maison leur avait paru de bonne prise.

« Il faut, écrivait Sotia dans une dépêche secrète datée du 23 v6Dt6se an vi (13 mars 1798), et adressée à Oiidard, il faut que la Cboaaonerie soit déshonorée dans ses œuvres vives : les ministres de Tintérieur et de la guerre vous donnent des inslruclions dans ce sens; moi je vous annonce quelques centaines d'hommes d'exécution que vous pouvez employer à tout. Je vous envoie des Jacobins qui , nuisibles k Paris au développement des institutions constitutionnelles., rendront m Bretagne d'immenses services. Ce qu'ils détestent le plus au monde ce sont les Chouans; laissez-les faire, et ils iront plus loin que tous les insurgés. Donnez-leur de la besogne, qu'ils compromettent par de bons excès tous ces gens qui enlèvent si audacieusement les deniers de TÉtat ; qu'ils soient barbares en criant : «Vive le Roi ! » ét en priant le ci-devant bon Dieu. Faites dresser des procès-verbaux par les compères des administrations départementales. Qu'on m'adresse tout cela avec des détails horribles et des circonstances saupoudrées de larmes , et le reste me regarde. »

Le général Micbaud, commandant la 13* division militairet avait son quartier général à Ponlivy. Dans une proclamation aux habitants des campagnes, il déclare qu'il « mettra en état de siège toute conunune où il se commettrait un assassinat ou un vol à main armée, toute commune convaincue d'avoir recélé un émigré, un prêtre réfractaire, un Brigand, et de ne l'avoir pas dénoncé » . On laissait ainsi à la charge des Blancs les scélératesses dont la police du Directoire les rendait victimes. Les paysans refusèrent de se soumettre à des vexations légales que rien ne justifiait, puisque les assassinats étaient commis par des hommes inconnus. Les administrations municipales réclamèrent , et , le & germinal an VI (23 mars 1798), Pierre Gorrec, commissaire du pouvoir exécutif, répondit au général Michaud :

a Les communes ne doivent être responsables que des attentats commis par des hommes nés et habitant sur leur territoire. Nous savons tous qu'il y a des étrangers à la Bretagne qui se déguisent en Chouans comme il y a des

DB LA YENDÉB MlUTAIRE. 479

Chouans qui se déguisent en gardes nationaux , et nous ne pouvons pas accepter la condition que Ton veut nous faire. * La position du pays est affreuse ; mais je crois qu'on ne cherche pas à la rendre meilleure, je crois même qa'on fait tout pour Tempirer. »

Pierre Gorrec avait raison; mais ses remontrances étaient, condamnées à la slérililé. I.e gouvernement accorda à Hédouville pleins pouvoirs pour mettre en état de siège toutes les communes depuis le Havre jusqu'à Tembouchure de It Vilaine. On procéda à Tarrestation des prêtres et des nobles, on créa des commissions militaires, on fit des battues générales; mais les ChaulVeurs, auxquels la police directoriale prodiguait des sauf-conduits et un privilège, suivaient ces grandes patrouilles, ils égorgeaient les paisibles habitants môme sous le drapeau tricolore.

Il y eut des crimes inouïs commis pendant ces battiies.On égorgea sans dislinclion. La S(inir et le beau-frère de Guillemot furent massacrés ; la femme périt de cinq coups de baïonnette, et, en expirant, elle vit fusiller son mari au village de Kergo en Radenac. Le jeune Loménie de Brienoe, un enfant qui a émigré à dix ans , et qui , souffrant du mai du pays, était rentré sur le sol natal, est arrêté dans le Finistère, où il vient de débarquer. Dans l'intention de cacher son nom et de gagner im peu de pain pour ne pas vivre d'aumdnes, il se mit à garder les moutons. C'était un jeune homme maladif, au corps grêle, et dont les yeux bleus . et la chevelure blonde excitaient l'intérêt. Le citoyen Bonté, chef de la SI** demi-brigade, présidait le conseil de guerre de O^iïi^P^''- enfant comparut devant lui ; il déclara Il qu'il s'était trouvé sur une frégate anglaise qui avait capturé un corsaire français; il avait demandé et obtenu des Anglais la grâce du corsaire, et par reconnaissance ce dernier s'était engagé à le ramener en France». La commission militaire n'avait pas le temps de prêter l'oreille à ce récit touchant : Loménie de Brienne fut fusillé.

André Guillemot et Lessègues subirent le même sort à Vannes. Bonfils de Saint-Loup mourait dans les prisons de ses nombreuses Messures; sa veuve était destinée à la dépor-

tation. Mais ces crimes sont effacés par deux autres qui

frappèrent de stupeur les populations. Une colonne de volontaires de Paris et de gardes nationaux mobiles, mise en marche par le général Kilmaine, a fait main basse pendant cinq jours sur les hommes qu'elle a rencontrés dans son chetnin. Cette colonne arrive vers minuit à la ferme- de la veuve Plouret, qui demeurait près de Bignan. « Ils enfoncent la porte, dit le procès-verbal des administrateurs à la date du 28 prairial an vi (16 juin 1708) ; ils voient celte Cliouanne qui est enceinte de huit mois, ils l'interrogent pour qu'elle leur dise si son mari est mort de mort naturelle. « Non , messieurs, répond-elle, il vient d'être tué pour Dieu et pour le Roi. » Cette insulte à la Nation ne devait pas rester invengée. On égorge sous les yeux de la Chouanne les sept enfants qu'elle avait, on la tue elle-même, et, pour qu'il ne restât aucçn être vivant de cette affreuse famille, les Parisiens, avec leurs sabres, ouvrent le ventre de la veuve, en tirent Fenfant et le fusillent. Cet exemple de sévérité produira peut-être un bon effet. »

Y ves Duno avait été fait prisonnier par cette même colonne le 20 juin; elle avait eu besoin d'un guide, et elle l'avait épargné. Arrivés à Vannes, les Bleus mettent vite le Blanc en jugement : il va marcher au supplice, quand sa femme se présente à Véret, commissaire du pouvoir exécutif. « Mon mari, lui dit-elle, est Royaliste, et vous allez le tuer; mais . moi aussi je suis Royaliste, et je vous demande de prendre ça place. J'ai trois petits enfants qu'il soutient par son travail et auxquels maintenant je suis inutile. » Véret l'écoute, ramasse un papier, signe un ordre, et en le remett^niL à cette femme sublime : « Voici la grâce de ton mari , et ta condamnation; tu ne diras toujours pas que la République ne fait rien pour les Chouans* »

L'épouse de Duno fut guillotinée deux heures après; mais son mari subit le lendemain Je même sort. Le tribunal révolutionnaire ne ratifia pas ce que Véret avait décidé. Par ces deux faits, que nous empruntons aux registres de la ISation, il est facile de se faire une idée de la position du pays; et cepfofl^nt, au milieu de. tant de. douleurs, Georges, tou-

DE LA VENDÉE MILIIAIUE. 48i

jours impassible , toujours audacieux , ne se laissait abattre ni par les menaces ni par les calamités.

• C'est Ici que se révèle le génie deCadoudal. Il est entouré d'ennemis, sa tête est mise à prix; ses soldats, paysans comme lui , sont ruinés par les conliscations et sans cesse sous un arrêt de mort. Il évoque par la puissance de sa volonté des consolations et des remèdes à ces maux ; il peut même 4 dans cette situation désespérée, faire un appel à la victoire. 11 se met à la poursuite des troupes que le général Michaud lance contre lui; il les fatigue par des marches forcées , et , s'élançant sur elles lorsqu'elles sont épuisées ou disséminées, il les défait en détail. Il ose plus : il les con^ traint à sortir du Morbihan.

L'état des autres départements insurgés était partout le même. La Mayenne, les Côtes-du-Nord , Maine-et-Loire, la Loire-Inférieure, la Vendée, les Deux-Sèvres, le Finistère et la basse Normandie s'agitaient sous le coup des persécutions. Poupeau, commissaire de l'administration centrale de la Vendée, écrivait en 1798 :

« L'insurrection actuelle a commencé par l'apparition de quelques voleurs qui ont détroussé les voyageurs, arrêté les diligences, pillé les caisses publiques et mis les acquéreurs de biens nationaux à contribution. Enhardies par quelques succès, plusieurs de ces bandes ont pris la livrée de la Royauté , ont annoncé au peuple les désastres de la République aux frontières, sa chute prochaine, et le rétablisse^ ment inévitable du trône et de l'auteL Ils ont fait des proséi* lytes, leurs bandes se sont accrues jusqu'au nombre de cinquante et cent individus ; elles ont évité d'abord l'approche des cantonnements, et, se grossissant, elles ont ûni par les attaquer avec des succès divers. »

L'administration de la Mayenne faisait entendre les mêmes plaintes:

. « Tout à coup et dans une décade, disait-elle, les choses ont pris un caractère tout différent. Des hordes de brigands, qui n'étaient d'abord que de dix à quinze iddividus, se sont réunies avec d'autres scélérats sortis des départements voiskis, et leur massé s'est trouvée de plusdè deux «e&ts; Eib

a paru pour la première fois sur la commune de Jean-sur- Ève « où elle a assassiné quatre gendarmes et tué dix militaires sortis de leur cantonnement au bruit de la fusillade.

Peu de jours après, ils se sont grossis d'une manière effroyable, et ils forcent tous les ci-devant Chouans à marcher avec eux : ils enlèvent, dans certaines communes, jusqu'à vingt individus. Les troupes de la République envoyé à leur poursuite ont éprouvé quelques échecs; elles paraissent intimidées. »

Il y avait de quoi; car les Manceaux, que les administrateurs des localités appellent des assassins, s'ouvraient à la même époque la route de la Normandie. A Champéon, ils enlevaient le poste retranché que les Bleus y avaient établi , et ils se mettaient en conmiunication avec les soldats de FrùLté. Jamais l'Ouest n'avait été peut-être mieux préparé à une prise d'armes générale; jamais aussi les ordres et les contre-ordres venus des princes ou de leurs courtisans ne furent plus opposés. Puisaye , retiré à LondreSt s'occupait à accuser les uns, k calomnier les autres, et à tracer à tous des plans impossibles; mais il s'était enfin démis de son titre de généralissime de Bretagne. On l'avait offert au comte de Marigny, chef d'escadre et parent du général vendéen de ce nom. Marigny refusa, sentant bien que , dans la position des choses, il fallait laisser à un officier breton l'honneur de commandier. Ce calcul n'était .pas fait par les princes ; ils nommèrent à la place de Puisaye le comte de Béhague, vieil oflicier général qui, aux Antilles et en France, avait prodigué au commencement de la HévoluLioa des gages de fidéUté.

Béhague n'avait plus l'activité nécessaire pour diriger une guerre de partisans. Il vint en Bretagne dans le mois de

frimaire an vu, accompagné de Bertin, de Saint-Gilles et de Blondel. 11 étudia le pays, vit Cadoudal et ses principaux ofliciers, se rendit compte de la forte organisation de cette armée, qui, pour agir fructueusement, n'attendait qu'un sîgiial, et il r^na son autorité. Mais ces incertitudes, ces fluctuations qui tantôt allaient solliciter l'énergie de Georges, tantôt se rabattaient sur les dispositions toujours timides

DE LA VKNDEl!: MILITAIRE. 483

du conseil de Louis XVlil , et qui , en déiinitive , ne savaient jamais adopter un parti , servaient trop bien les intérêts de la Révolution pour ne pas soulever les récriminations du

Morbihan. Il n'y avait jamais eu unité de vues dans le conseil des princes, et l'on cherchait à rendre l'insurrection responsable de ce désaccord. 11 était cependant bien facile de voir que, tant que les provinces insurgées furent livrées à leur . action indépendante, la République avait tremblé devant leur puissance. Ces provinces n'étaient affaiblies aujourd'hui que parce que les princes, au lieu de leur imprimer une sage direction, les abandonnaient « comme par le passé, à la merci des intrigues. Chaque jour on préparait un nouveau plan de guerre.

L'oisiveté de certains émigrés s'occupait des détails d'une descente à la côte. D'autres déclaraient que la Bretagne n'avait plus de ressources, quelques-uns s'arrangeaient pour s'y créer un large commandement; personne ne songeait à pénétrer au fond des choses. On discutait à Londres , lorsqu'on Bretagne et en Normandie on ne demandait qu'à agir. Les Chouans arrachaient à main armée de la prison de Coutances le chevalier Destouches, agent de Frotté. Martial de Mandat était surpris à Caen et fusillé. Des olliciersde Rochecotte enlevaient de la prison du Temple sir Sidney Smith ; mais, le 29 juin 1798, Rochecotte, qui, de guerre lasse, s'était décidé à aller porter à Louis XVIH, résidant à Blackenburg, les doléances des Chouans; Rochecotte, si intrépide et si clairvoyant, était arrêté dans la rue du fiac, à Paris; il avait pris le nom d'Ulric Néméré. La police allait le relâcher, lorsqu'un homme attaché à l'agence royaliste , et que contrariaient les plans de ce général , le vendit au Directoire. Une blessure qu'il avait reçue dans les reins le fit reconnaître. En se voyant dépouillé de ^vêtements, pour vérifier l'étrange signalement que des amis seuls pouvaient avoir donné , Rochecotte sentit qu'il était perdu. Il se contenta dO'dire aux hommes de la police : « C'est une blessure dans le dos que vous cherchez, la voilà, mais je ne l'ai pas reçue en fuyant. »

GuéfoQtaine, la Bolbène, Arthur de la Potherie et les offi*

m HISTOIRE

ciers de son état-major essayent de le délivrer. Le secret de leur entreprise est enccnre livré par le même agent de | Louis XVIII : car ce prince a toujours si mal ctaoin ses con* seîllers intimes que c'est aux soIKoftations du même homme

qu il rendit rordonnance du 5 septembre 1816 , qui, après avoir dissous la Chambre des députés, préparait de nouveau le triomphe des idées révolutionnaires. Rochecotte fut traduit devant une commissîoa militaire : il fut condamné, et il périt au Champ de Mars.

' Sa mort privait les provinces d'un chef entreprenant. Georges sentit le coup; il ne se laissa cependant point intimider, et continua ses préparatifs de guerre. Lahaye Saint- Uilaire , Joyaut et Burban-Malabry lui formaient des compagniee de cavalerie dans les Côtes-du-Nord. Guillemot et ses autres chefs de légion aguerrissaient leurs Chouans dans des rencontres multipliées; et le conseil du Morbihan , étendant toujours son autorité, prêtait une force nouvelle aux projets du général. Le 3 octobre 179d^ fatigué .des retards qu'on lui fait subir, Georges envoie Mercier au comte d'Artois.

La position des Royalistes à Londres était pitoyable ; et

Frotté , l'àme remplie de découragement , la peignait en ces termes .*

tt Je pleure le brave et malheureux Mandat, écrivait-il le 27 septembre 1798 à Plascène, son agent en Normandie, et je désespère que nous touchions jamais au but de nos dé^rs;

.11 semble que Faveuglement , la fatalité et la perversité réunissent leurs efforts pour empêcher rhonneur de vaincre le crime. Que ne puis-je me débarrasser de l'honorable fardeau dont je suis chargé, pour ne conserver que la direction de mon sabre!»

La mission de Mmaer devait avoir pour râiuhat de faire

échouer les intrigues qui enchaînaient la volonté des Blancs. Mercier était homme à les combattre et à les démasquer. Il voit Frotté, Bourmont et Suzannet ; ces trois chefs sont povr la guerre i les événements du dehors la fayoriaent. Les Russe * s'avancent à travers la Pologne et rÀllémagne. Il ciiseule partout des bruits d'hostilité et de conflagration, euro-

DE LA VENDÉE MfUTAlRS. 485

péenne. Mercier eo informe C^doudal; Cadoudal écrit à ses amis :

• c Les batailloDS répablicaios se dirigent sur les frontières ; ils nom laissent enfin respirer. Hocbe n*est plus, et le vainqueur de l'Italie, confiné en Egypte avec ses meilleures troupes, ne fait plus trembler l'Europe. Cette République abhorrée va donc s'écrouler sous les coups de ses nombreux ennemis. Uésiteriona^noiis encore? Non ; les braves Cbouans, les généreux vendéens sauront ressaisir leurs armes terribles

pour relever la Monarchie. »

. €et appel est entendu. L'Ouest a retrouvé ses anciens généraux; il s'en est créé d'autres* La Vendée est aux ordres de Sapinaud, de Forestier* de Suzannet et de d'Âutichamp. Ghàtillon et d'Andigné reparaissent sur la rivei droite de la Loire. Le commandeur du Fougeroux rallie les Chouans de Segré, et Mauvilain ceux de Savenay et de Guérande. Le chevalier de la Nougarède et Picot de Limoëlan organisent les insurgés d'llle*et- Vilaine* que du Boisguy, toujours prisonnier au château de Saumur, a si souvent menés à la victoire. Bourmont remplace Rochecotte dans le haut et bas Maine; Tercier, Chappedelaine , Châteauneuf et la Bolbène, dit Paratouski, le secondent. La Corbière et Saint-Robert se mettent à la tête des mécontenU d'Ernée et de Gossé. Gauilier lève son ancienne, division entre, la Mayenne et la Sartbe« Guéfbntaine, la Motte de Mervey, Coquereau, Toutain et Gautrel forment des corps francs. Frotté a rejoial sou armée, et Cadoudal est sous les armes.

A toutes ces énergies comprimées durant deux ans sous la main de la diplomatie ou enlacées dans les réseaux d'intrigues royalistes, la guerre s'offrait enfin. Les provinces de l'Ouest avaient souffert de cette paix menteuse que le Directoire promettait toujours , et ne cessait de violer par seaagents avoués ou secrets; mais, si elles avaient souiîeftj il faut bien dire aussi qu'elles s'étaient vengées. Les deux partis allaient se voir en face ; chacun pourrait se demander raison des crimes commis, ou des représailles qui avaient puni ces crimes.

Le comte d'Artois faisait annoncer par Mercier sa pro-

iU HISTOIU DE LA VEGIDÉfi MlI.rrAIII£.

chaine arrivée en BTetagne, Cinq ou six chefs parlaient d'altendre le prince; ils ne voulaient ouvrir les hostilités que lorsqu'il serait arrivé. Ce sont de nouveaux atermoiemeuts ; il faut les briser. Un conseil est assemblé au château de la Jonchère , entre la Loire et la Vilaine; les généraux de la Chouannerie s'y trouvent tous. On agite la question de paix ou de guerre. Charles d'Autichamp s'oppose presque seul à la prise d'armes. Représentant de la Vendée militante aux conférences de la Jonchère, il avait oublié les traditions de la Rochejaquelein et de Gharette pour suivre les fatales inspirations du conseil des princes et de l'agence de Paris. Il s'appuyait d'un ordre de Louis XVllI qui lui enjoignait formellement de ne relever le drapeau que sur une autorisation de sa main. Cet ordre n'avait été adressé qu'à lui, les autres généraux pouvaient donc n'en point tenir compte. A cette époque , d'Autichamp n'était qu'un chrf secondaire. Cadoudal , Frotté et Bourmont ne craignirent pas d'outrepasser leurs pouvoirs en se mettant en opposition avec la volonté présumée de Louis XVilL Cette désobéissance raisonnée donnait au Roi la mesure de ses soldats de l'Ouest. Elle lui révélait que ce n'était plus par de tortueuses intrigues qu'ils se laissaient lier les mains, ou par d'impolitiques alliances avec les hommes sans parti qu'ils cherchaient à rétablir la Monarchie. D'Autichamp, que les condescendances de son caractère toujours enclin à employer les voies de transaction avaient fait chai^r de cette mission, protesta en son nom contre toute démonstration armée. Il déclara même qu'il ne signerait le procès-verbal que sous la clause expresse que son vœu y serait énoncé.

La discussion allait s'éterniser, lorsque Cadoudal se lève: (( La guerre ! n s'écrie-t-il d'un ton qui coupe court aux objections. Personne n'hésite plus; l'insurrection est résolue, elle doit éclater : elle éclatera du 15 au 80 octobre 1799.

FLN ou TROISIÈME VOLUIIK

Page 1