SA VISITE A GRENOBLE
ver; et, de ce ton décidé que lui donnait la certitude de la volonté de Dieu, il lui avait répondu : « S'il m'est permis de pénétrer dans le Cœur de Jésus- Christ, j'y vois en gros caractères que vous êtes destinée à le faire honorer dans des contrées éloignées des nôtres. » A quelque temps de là, elle reçut à Sainte -Marie la visite de l'homme de Dieu, et, le pressant de plus en plus : « Promettez -moi, lui dit- elle, que je serai, dans la Société, la première qui partirai pour les contrées lointaines ! — Je vous le promets, dit le Père. — Eh bien ! bénissez-moi spécialement pour cette œuvre.» Alors, raconte -t- elle, le Père Yarin, étendant le bras plus que de coutume , lui donna une énergique et résolue bénédiction ".
Le Ciel aussi se prononçait ; Mme Duchesne raconte que plusieurs fois elle avait entendu en elle ou à côté d'elle, pendant ses communions, une voix qui parlait bas et lui disait : « Cela sera ! » Ce désir, cet espoir, elle le portait maintenant dans tout ce qu'elle disait, dans tout ce qu'elle faisait ; il n'y avait pas jusqu'aux murailles de son cloître qu'elle ne couvrît des témoignages de sa sainte ambition. C'étaient, par exemple, des représentations de la vie ou de la mort des hommes apostoliques, que son pinceau y jetait avec une vigueur où l'art avait moins de part que l'inspiration. Afin de se préparer à ses sacrifices futurs, et pour se consoler de ne pouvoir encore les faire, elle se précipitait dans des austérités qui trompaient, sans l'apaiser, sa soif d'immolation. « C'est bien le moins, disait-elle, que, ne pouvant travailler pour mes chers sauvages, je souffre un peu pour eux. » Autour d'elle , elle soufflait les mêmes ardeurs dans les âmes. Aux heures de récréation, rassem-
1 Mémoire de Mm* Duché me à ifme Barat, 1818.
blant les enfants, elle leur parlait du bonheur d'aller prêcher Jésus-Christ aux peuples infidèles, et de mourir pour lui. « Qui veut venir avec moi ? » demandait-elle avec une grande animation. « Dans ces moments, raconte une de ses élèves , si le vaisseau eût été là , nous serions parties avec elle jusqu'au bout du monde. »
Nous avons dit avec quel empressement Mme Barat avait recueilli cette vocation de sa fille. Depuis lors, elle n'avait cessé de l'entretenir dans ses lettres. Tantôt elle lui envoyait les récits des missionnaires où étaient racontés les progrès de l'Evangile dans les contrées infidèles; tantôt elle se réjouissait de lui apprendre que le décret approbatif de la Société pour tout l'Empire français, l'approuvait également pour les colonies. Nous l'avons vue à Bordeaux écrire à son amie ses pensées et ses vœux, à la vue des navires en partance dans ce port. Ce n'était pas assez pour Mme Duchesne, dont l'impatience demandait à s'embarquer immédiatement. Mais l'heure n'était pas venue, l'âme n'était pas mûre, le signal n'était pas donné; et pendant de longues années, le difficile travail de Mme Barat sera de préparer, de discipliner cette âme, en modérant, en contenant, sans toutefois l'étouffer, une flamme destinée à éclairer un monde.
Tel était, depuis deux ans, l'objet d'une correspondance qui, certainement, fournira les plus belles pages à l'histoire de Mme Duchesne, si on l'écrit jamais '. Multipliant dans ses lettres les plus fortes raisons de patienter et d'attendre, la supérieure lui demandait de se sanctifier, la reprenait, la corrigeait, lui prêchait l'obéissance, l'humilité, la douceur; assouplissant au joug cette puissante
* Voir Y Histoire de Mme Duchesne, liv. Il, cliap. n.