ELLE FORME MADAME DUCHESNE
mais impétueuse et rigide nature. Un moment même, elle fut sur le point de la faire venir à Poitiers, auprès d'elle, afin de la préparer de plus près aux destinées qui lui étaient promises. Elle renonça à ce dessein. « Vous y auriez été trop heureuse, lui écrivit cette forte maîtresse des âmes. La vie ne doit pas être pour vous un temps de jouissance. » A quoi elle ajouta cette parole d'une singulière et prophétique énergie : « Notre-Seigneur veut que vous soyez une épouse de sang ' I »
Dans ces dispositions, on devine ce que dut être l'entretien des deux mères enfin réunies sur la sainte Montagne, a Notre joie fut grande en revoyant notre mère, rapporte le journal de Mme Duchesne. Elle ne nous parlait que de Celui qu'elle aime uniqusment, et de ce qui concerne sa gloire ! »
Après un mois seulement de séjour à Sainte -Marie, MmôBarat quitta Grenoble. « 11 n'y a, disait-elle précédemment à Mme Duchesne, il n'y a que dans le ciel que nous ne craindrons pas de nous perdre, réunies que nous serons à notre Bien -Aimé*. »
Ces voyages de la supérieure ne devaient être qu'une suite de démarches progressives dans les sentiers ardus du dépouillement. Il y eut peu de stations où son cœur ne laissât quelque chose de lui-même; on l'y suivrait, pour ainsi dire, à la trace de son sang.
Ainsi fit- elle à Grenoble. Elle avait eu le dessein de se faire assister pendant tout le cours de ses visites par la mère Thérèse, comme étant la plus capable de l'élever au-dessus des tristesses humaines. Mais, émue des besoins
1 Poitiers, 6 avril 1808. — Sponsus sanguinum tu mihi es. (Exod., iv, 26.)
2 Poitiers , 31 mai 1807.
de la maison de Sainte -Marie, elle en fit le sacrifice et y laissa son amie comme maîtresse des novices et du pensionnat. « J'ai quitté ma chère compagne, écrivait-elle alors à une de ses filles. Je ne vois point de terme à notre séparation ; mais je la laisse, comme tout le reste, dans le sein de la volonté de Dieu. C'est en cette perte que j'ai bien expérimenté que nos cœurs n'étaient unis qu'en Dieu et pour Dieu. Ainsi, c'est peme perdue de s'attacher à moi. Aimez donc Dieu, ma fille, ne vous attachez qu'à Lui, et mourez de douleur si vous ne vivez d'amour1. »
Ce n'était que le prélude à de plus grands renoncements. Etant revenue à Amiens à la fin de novembre, Mme Barat eut la tristesse d'y voir son ancienne amie, la mère Julie Billiart, supérieure des sœurs de Notre-Dame, méconnue, desservie auprès de son évêque, et sur le point d'être chassée, elle et sa congrégation, d'une ville et d'un diocèse remplis de leurs bonnes œuvres. Bientôt, en effet, les sœurs de Notre-Dame durent quitter Amiens. Le 15 janvier 1809, elles partirent a bien froidement, mais bien courageusement, en grande paix et amour de Notre- Seigneur Jésus- Christ », comme s'exprime une lettre de leur fondatrice. Celui qui, abusant de sa domination sur l'esprit de son évêque, avait fait ainsi proscrire ces braves filles, était M. de Saint-Estève. Le motif de cette mesure était leur refus de modifier leur institut à sa fantaisie, et de recevoir de nouvelles Constitutions de sa main.
Quelques-unes des sœurs de la mère Julie avaient cependant accepté de rester à Amiens. L'évêque pressa le Sacré-Cœur de recueillir ces débris, en prenant la direction de la communauté et de l'orphelinat. On ne trouva
» Amiens, 12 décembre 1808.