‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 157 sur 236 · SA FILLE AL0YS1A JOUVE 3G · texte numérisé non relu

SA FILLE AL0YS1A JOUVE 3G

vice se quitta entièrement elle-même. « L'orgueil a fait en moi les plus graves blessures, disait cette âme forte, il faut que la pénitence et l'humiliation les guérissent. » Dès lors, tout ce que les hommes rebutent, mais tout ce que Dieu préfère, les pauvres, les malades, les petits, étaient devenus l'objetde sa prédilection. Elle eût souhaité un emploi de simple sœur converse; on la chargea, encore novice, d'une petite classe de pauvres. Elle s'y consacra tout entière; rien ne lui parut difficile à supporter pour le salut de ces chères âmes, excepté toutefois leur reconnaissance. S'entendre appeler « madame » était pour elle le sujet d'un étonnement toujours nouveau; voir des personnes honorables l'entourer de respect la confondait. L'humilité l'enveloppait d'un voile de douce modestie. Il n'y avait que les yeux dont la vivacité, trahissant le feu et l'éclat de son âme, triomphait de ses efforts. Tout le reste était dompté; et quand , à dix-neuf ans et demi, la jeune novice prononça ses premiers vœux , depuis longtemps son être était passé sans réserve dans le domaine de Dieu.

Mmo Barat connaissait bien le prix de ce trésor : « Ayez grand soin de cette enfant, écrivait- elle en parlant de la jeune religieuse, vous savez qu'elle est l'espérance de la Société : nous en avons peu de ce mérite. » Elle trouvait en elle ce qu'elle aimait et admirait le plus au monde : l'innocence d'une enfant, l'énergie d'un apôtre. C'était comme la fusion des deux saintes maîtresses qui l'avaient formée, l'ardente charité et la simplicité de la mère Thérèse sa supérieure, avec tous les courages de Mme Duchesne, sa tante. On se souvenait qu'aux Cent- Jours, lorsque les balles sifflaient sur la terrasse de Sainte -Marie, et que toutes les sœurs tremblaient, pressées autour de l'autel, elle seule, souriant de ces terreurs, disait : « J'aime le

bruit des armes, il me rappelle que je suis soldat de Jésus- Christ. » Et à d'autres, qu'elle voyait en larmes: « Ne pleurez pas, sinon de ce que Dieu est offensé. »

Cette force d'âme se tournant en rigueurs pénitentes contre elle-même, elle éprouvait une soif d'immolation que rien ne pouvait désaltérer. « Il me prend de tels désirs de souffrir, disait- elle à sa plus chère compagne, que, si je me croyais, j'achèterais tout le magasin de M. de Ferrus1 : » c'était le nom du fournisseur de ses instruments de pénitence. La règle modéra ses austérités, mais Aloysia s'en dédommagea en espérance : elle demanda les missions, et rêva le martyre.

MmG Duchesne triomphait de voir ces dispositions dans cette nièce digne d'elle. Elle comptait déjà sur elle pour l'Amérique, et quand la mère Thérèse se plaignait de ne pouvoir y suivre son amie, celle-ci lui répondait: « Formez Aloysia. C'est elle qui y viendra un jour à votre place, et qui vous dédommagera par ses conquêtes2. »

1 Mme Barat, elle aussi, connaissait M. de Ferras de Plantigny. « C'était, racontait- elle, un zélé chrétien qui habitait Lyon, et qui, bien que fort aisé, se livrait, par le seul amour de la religion, à ce commerce où il ne faisait pas grand profit pour ce monde, comme vous le pensez bien. J'allai le voir à l'époque de la fondation de Grenoble. Il me donna une très belle discipline garnie d'étoiles de fer, qui, quoique très fines, ne laissaient pas de se faire sentir. Il me la présenta avec beaucoup d'amabilité , ajoutant qu'elle avait été à l'usage d'une religieuse très sainte, et qu'il ne croyait pas pouvoir mieux la remettre qu'en mes maiDs. J'aimais beaucoup ma discipline; mais, hélas ! on me l'a volée, et je ne l'ai pas retrouvée.»— Quant à M. de Ferras , il finit par se retirer à la Grande-Chartreuse. Il l'annonça à sa famille par une lettre admirable, que terminaient ces mots : Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de vivre sans plaisir. — [Journal du Noviciat de Con flans. Jeudi 11 avril 1844.)

2 Voir Lettre de Bordeaux , 2 mars 1818.

LES SOUFFRANCES d'aLOYSIA 367

La jeune religieuse se berçait de cet espoir, quand un jour elle entrevit que Dieu lui réservait un martyre d'un autre genre que celui qu'elle rêvait, un martyre de choix : « Je ne sais ce qui se passera, avait- elle dit à l'amie contidenle de ses desseins1, mais il est certain que Dieu nous ménage quelque sacrifice ; car, depuis quelque temps, mon bon Saint me dit qu'il faut avoir du courage. — Vous quitterez peut-être cette maison, dit son amie. — Oh! non, c'est vous qui la quitterez, moi je mourrai ici! — Mais quoi! et les sauvages? et le Canada? et le martyre? y avez- vous renoncé? — Non, je n'ai jamais tant désiré le martyre, mais on peut le souffrir en France, et je sens qu'il s'en prépare un petit pour moi. »

Mm0 Barat avait des appréhensions qui ne répondaient que trop à ce pressentiment : « Je vous recommande Aloysia, écrivait-elle le 12 mars 1817 à la mère Thérèse; sa santé m'inquiète. Ne la faites plus chanter, donnez-lui du sommeil, modérez son travail. Cette chère enfant demande à être ménagée : si vous saviez combien les sujets qui lui ressemblent sont rares, et difficiles à former! »

Trois mois après ses premiers vœux, Aloysia se vit atteinte d'un mal au pied qui d'abord parut peu grave. Mais une retraite qu'elle fit à cette même époque lui donna la révélation que l'heure de sa passion était proche : « Je suis bien tourmentée, disait-elle à la mère Thérèse, Dieu demande de moi un grand sacrifice, et je ne puis comprendre lequel. Il doit s'opérer en moi un dépouillement qui sera universel. » Un jour qu'une des novices lui demandait laquelle des vertus de saint Louis de Gonzague

1 Mme Olyinpie Rombau, religieuse du Sacré-Cœur, morte à Orléans en janvier 1874.

avait sa préférence : « Hélas! dit- elle, je ne sais, car je ne lui ressemble en rien. Mais j'ai toujours été persuadée que je mourrais à son âge. »

Le mal d'Aloysia s'aggrava de plus en plus. Une décomposition s'opérant dans cet être naguère si florissant, cinq plaies se formèrent, qui donnaient à l'infirme une ressemblance de plus avec Jésus-Christ en croix. Une agonie de cinq ans commençait pour elle : les appréhensions de Mme Barat n'étaient que trop justifiées.

Ce fut alors pour cette mère une désolation dont les cris remplissent sa correspondance. Mais le premier mouvement de Mme Barat n'était pas de se lamenter, c'était d'agir : « Il faut, ordonna- 1- elle à la mère Thérèse, prendre tous les moyens de prolonger son existence. » Elle proposa d'abord de la faire venir auprès d'elle : l'air de Paris lui serait plus doux que celui de la montagne; elle la soignerait de ses mains, elle la confierait aux soins des meilleurs médecins. Puis, si elle guérissait, elle l'y garderait; et quel secours pour sa maison! Elle disait: « Je serais assez riche d'une comme elle, je n'en demanderais pas deux! » La famille Jouve, d'autre part, réclama la malade pendant quelques semaines, pour la faire traiter à Lyon. Mme Barat ne refusa point; mais elle faisait l'aveu qu'elle avait peu de confiance dans les moyens humains.

Elle avait plus d'espoir dans l'intercession delà Mère de douleurs : « Faites faire une neu vaine à Aloysia; puisqu'elle va à Lyon, qu'elle se rende à Fourvière. La sainte Vierge opérera un miracle en sa faveur, si elle a de la foi1. » Puis, recourant à une puissance supérieure encore à la prière, celle du sacrifice, elle pressait son enfant de se

i Paris, 4 juillet 1817.

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