ELLE PLEURE SA MÈRE ET SES AMIS HT
moment de s'éteindre, elle jette une clarté plus vive et qu'elle échauffe davantage; c'est-à-dire, ma fille, débarrassons-nous de tout ce qui tient à la terre, afin d'aimer notre Dieu purement et généreusement, et de n'être qu'à Lui1. »
Elle s'offrait à Dieu : Dieu fut près de la prendre. Mme Barat crut elle-même que son heure était venue; et tout fait croire qu'en effet elle eût quitté la terre, sans un de ces dévouements rédempteurs et mystérieux qui apparaissent quelquefois dans l'histoire des saints.
La sainte mère était de retour à Paris depuis quatre mois seulement, quand des affaires difficiles la rappelèrent à Sainte -Marie -d'en -Haut. Je ne sais quoi lui disait que cette montagne de Grenoble allait devenir son Calvaire. Le 16 décembre, elle mandait à Mmo Geoffroy : « Ma nature répugne extrêmement à ce voyage, dans une saison si rude, prévoyant tant d'ennuis et le reste. Je rabats cette répugnance, par la pensée de l'étable et du voyage de Marie. Cette misère n'est que pour le corps, mais le reste est bien plus pénible: Fiat !... » Un mois après sa crainte n'avait fait que redoubler : « Je recommande ce voyage à vos prières, ma mère, écrivait-elle à la même. Mon cœur est triste, il pressent d'avance ce qu'il aura à y souffrir. A l'exemple de saint Martin , non recuso laborem. Vous entendez ce latin : mais la nature en frémit2. »
Enfin, au milieu de février, Mmc Barat partit. Son cœur était brisé : elle allait renouveler la maison de Grenoble, remédier au désordre de ses affaires temporelles, à celui
1 A Mme du Chastaignier, Paiis, 1er décembre 1822. C'est la belle parole de saint Augustin : « Minus te amat, o Deus, qui tecum amat quod propter te non amat. » [Aug. Confies., lib. X , cap. xxix.)
8 Paris, 31 janvier 18-23.
plus grave encore de son gouvernement, déplacer la mère Thérèse, et se condamner peut-être à contrister le cœur pour lequel elle se sentait le plus d'admiration et de tendresse1.
La mère Thérèse était du ciel bien plus que de la terre. Emule de MmG Barat lorsqu'il s'agissait d'aimer Notre-Seigneur Jésus-Christ et de s'élever à Lui, elle ne savait pas, comme elle, descendre et s'asseoir sur le terrain positif de l'administration, où elle demeurait vague, spéculative, indécise, abstraite. Sa maison s'en ressentait. Emportée par son zèle, elle avait agrandi les jardins de Sainte-Marie par l'achat de la carrière et d'un terrain sur le penchant du Mont-Rabaut. Tout s'était transformé. Des murs de soutènement, des rampes, des contreforts avaient été construits à grands frais dans la montagne. On y avait adossé une chapelle; on avait agrandi ou bâti des dortoirs, embelli la grande église. Pendant un an entier, chaque soir, le son de la cloche convoquait à une instruction faite par une des Dames la fourmilière d'ouvriers maçons, mineurs, terrassiers, chez qui cette prédication produisait de grands fruits. La mère Thérèse triomphait, Dieu était glorifié: que fallait-il de plus? Mais, sans qu'elle s'en doutât, les dettes s'amoncelaient, et un effroyable gouffre se creusait sous ses pas. Mmc Barat s'en aperçut; elle poussa aussitôt un long cri de détresse, « Que j'ai de chagrin ici! mandait-elle dans une lettre; cette maison est criblée de dettes. La voilà pour dix ans à la torture et à la
1 La correspondance de MmQ Barat avec la mère Thérèse, depuis le 3 août 1S22 jusqu'au 29 octobre 1843, n'a pas été conservée. Cette lacune de vingt et un ans commençant précisément à l'époque des pénibles affaires de Grenoble, nous prive de lire ici les consolations de M™c Barat à la chère fille qu'elle était forcée de contrister.