CHAPITRE III
LE PENSIONNAT DE i/nÔTEL BIRON Mmo BARAT ET LES ENFANTS
L'aspect de l'hôtel Biron présentait un contraste où se révélait bien l'esprit de l'Institut. Si, comme nous l'avons dit, du côté du noviciat, tout était humble et pauvre, de l'autre côté, au contraire, du côté du pensionnat, tout était grand, splendide, magnifique, princier. Le Sacré- Cœur ne pouvait montrer plus éloquemment qu'il ne voulait pour lui-même que l'abjection et le service, mais qu'il traitait ses enfants avec un respect royal.
Le supérieur, Mer Frayssinous, n'avait pas peu contribué à jeter sur cette maison quelque chose de sa renommée qui grandissait chaque jour. Il était alors grand maître de l'université; il allait être fait académicien, comte et pair de France; enfin, il était sacré évoque d'Hermopolis depuis 1822. Esprit clair et sensé, écrivain correct, orateur par la majesté du port, la dignité des traits et la pompe du langage, plutôt que par la puissance et l'originalité de la conception, théologien instruit mais gravement entaché d'opinions gallicanes. Mffr Frayssinous avait du moins un mérite incontestable et bien supérieur à celui du génie : il était, pour tout le monde, un homme d'une haute piété,
MONSEIGNEUR FHAYSSINOUS 420
un vrai pontife, un saint prêtre. A ce titre, il se sentait attiré vers la sainteté de Mm0 Barat, qu'il vénérait comme un type de perfection religieuse. Il lui ouvrait son âme, il prenait ses conseils , il réclamait ses prières. Il lui disait dans une lettre du 28 août 1822 : « Ma chère et honorée mère, vous êtes du petit nombre des personnes sur lesquelles mon esprit se repose dans ses peines et ses angoisses. Je sais que vous êtes occupée du salut de mon âme, et cette persuasion me soulage. Vous êtes oblige plus qu'un autre de prier pour moi, parce que vous connaissez mieux mes misères. Encore même votre indulgente amitié vous en cache une bonne partie. Heureux les cœurs qui sont à Dieu sans ombre et sans mélange !... »
Deux ans après, il est vrai, sa nomination au ministère de l'instruction publique et des affaires ecclésiastiques le força de se démettre de son titre de supérieur de la maison de Paris; mais elle ne changea rien à son dévouement, comme il en informait la mère générale par ces lignes du 27 août 1824 : « Voici une grande épreuve pour moi, et peut-être pour vous, ma bien chère mère. Par ordonnance .du 26, je suis ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique. Vous en prévoyez les conséquences: certains liens extérieurs seront rompus; mais j'espère de vos sentiments que rien ne rompra les autres. Vous vous souviendrez toujours que j'ai été votre père, et je ne l'oublierai jamais. »
L'archevêque nomma à sa place , comme supérieur, M. l'abbé Desjardins, vicaire général, autre type excellent de la vie sacerdotale et apostolique.
Mais ce n'étaient plus seulement les premiers personnages ecclésiastiques, c'était la cour elie même que pous-
sait au Sacré-Cœur le courant.de la dévotion ou de l'opinion. Nous avons déjà vu que le premier mouvement de Mmo Barat, en présence de ces grandeurs, était de les fuir. « Ce qui me fatigue le plus, c'est le salon, répétait-elle à une de ses filles; si j'osais désirer quelque chose, ce serait qu'une autre que moi en fît les honneurs. » Le plus qu'elle pouvait, elle trouvait moyen de s'y faire remplacer, sans toutefois jamais refuser de paraître, quand le devoir et la charité lui en faisaient une loi.
C'est ainsi qu'elle accueillait avec une bonté particulière la vénérable et pieuse duchesse de Bourbon. Mme Louise - Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, duchesse de Bourbon, était une personne d'un esprit singulier, entêtée d'illuminisme, très extraordinaire de tournure et de mise, et, pour toutes ces causes, peu recherchée dans le monde. Ce fut pour Mme Barat une première raison de l'aimer. Puis, — et c'était là ce qui attirait le plus son cœur compatissant, — cette princesse était malheureuse. Elle était la mère de ce jeune duc d'Enghien, fusillé à la fleur de l'âge et des espérances, dans le fossé de Vincennes. Elle était l'épouse, depuis longtemps délaissée, de ce vieux prince de Bourbon qui traînait dans le scandale une vieillesse indigne du nom de Condé. Enfin, elle était bonne: elle avait établi dans sa propre demeure de la rue de Varennes, non loin de l'hôtel Biron, son hospice d'Enghien, où elle recevait les malades, en souvenir et pour le salut de son fils. Mmc Barat l'appréciait par ces côtés du cœur : elle la consolait, l'éclairait, priait et faisait prier pour que Dieu dissipât les ombies de son esprit. « Ce n'est pas pour obtenir des grâces corporelles que je vous la recommande, écrivait- elle à Grenoble, mais une spirituelle, à laquelle j'attache, pour cette bonne duchesse, le plus grand