‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 208 sur 236 · LES PRÉDICATIONS DU NOVICIAT · texte numérisé non relu

LES PRÉDICATIONS DU NOVICIAT

Le Père Guyon, le Père Sellier, le Père Mac-Carthy venaient prêcher les retraites. Le Père Sellier était un des plu* anciens amis de la Société, efl Mm0 Barat le vénérait comme un saint. « Dites au Père Sellier qu'il veuille bien dire une messe pour ma conversion, » lui faisait-elle demander par une de ses filles d'Amiens. Et dans une autre lettre: « Dites-lui qu'il prie pour moi, afin que j'entre bien dans les desseins de Dieu. 11 faudrait un autre Moïse pour conduire le peuple qui nous est confié, et j'en suis si éloignée1! » Sa parole élevée, véhémente, originale, plaisait à la communauté. Rappelant les premiers débuts et montrant les progrès de la Société, il la comparait à la statue du songe de Nabuchodonosor : « Nous l'avons connue dans ses commencements, disait-il, nous avons vu ses pieds : qu'ils étaient humbles et frêles! Ah! je puis l'attester, c'était de l'argile toute pure. Mais vous, qui aujourd'hui êtes sa t-- v,rine, son cœur, soyez d'argent, mes chères sœurs; je ne dis pas assez, soyez d'or »! »

Le Père Mac-Carthy était le plus célèbre prédicateur de ce temps. « Quel apôtre que ce Père! disait Mmo Barat; comme il prêche avec force et persuasion!... » Edifié luimême du spectacle que lui donnaient les retraites du Sacré-Cœur, il écrivait, au lendemain de ces exercices: a Si j'ai fait quelque fruit, c'est que j'ai cru saisir, pendant cette semaine, que je prêchais à des âmes chères à Notre- Seigneur. Puissé-je seulement, avec le secours de la grâce, imiter ce que j'ai vu, et profiter, aussi bien que celles qui m'ont entendu, de ce que j'ai moi-même enseigné 3!»

du 3 février 1846. — Cfr sa prise d'habit au Journal du noviciat > 13 janvier 1820.

1 A Mme de Rozeville. Paris, 10 avril 1828.

1 Journal, 12 mai 1830. — 3 Jirurnal, 1821, p. 21.

En 1827, le Père Druilhet lit aux religieuses de Paris une sorte de cours de pédagogie chrétienne, relevé par de fortifiantes considérations sur la mission du Sacré-Cœur dans le siècle présent. « Je vous l'ai rappelé souvent, mes chères sœurs, disait-il. l'établissement de votre Société est une victoire remportée par la miséricorde de Dieu sur sa justice, grièvement offensée de nos jours... Vous pouvez contribuer puissamment à arrêter ies progrès de l'impiété, et à maintenir au milieu du monde le peu de foi qui y reste encore. Le Sacré-Cœur n'a été voulu de Dieu que pour cela '. »

Cependant un directeur ordinaire manquait encore à ce noviciat. La supérieure le sentait : elle sentait aussi combien la race en est rare, et le don inestimable. Juste discernement des âmes, et de leurs voies si divprses, perpétuelle attention au signal de Dieu, auscultât", jn délicate de tous les mouvements du cœur; puis, conduite tout à la fois patiente et décidée, exempte d'hésitation comme de précipitation; incitation pressante a la vie de plus en plus parfaite, attirant les âmes à Dieu avec force, mais sans secousse , comme la terre est attirée vers le soleil ; en conséquence, pour cela, de grandes vertus surnaturelles, greffées sur de solides qualités naturelles d'intelligence et de cœur; un équilibre constant de raison et de foi, une solidité qui n'arrête pas l'élan, des pieds qui aient des démarches assurées sur la terre, avec des ailes capables d'emporter les âmes dans le sein de Dieu : en quel homme le Sacre -Cœur pouvait-il espérer de rencontrer cet ensemble '?

1 Confèrent ■ les devoirs des, maîtresses de darses, p. 133,

163, 249. Orléans, impr. Jacob3 1352.

MONSIEUR L ABBE TUEBIQUET 505

Mfr Frayssinous avait pour secrétaire un jeune prêtre qu'il appelait ordinairement son ange, à cause de la piété et des lainières spirituelles qu'il remarquait en lui. C'était M. l'abbé Stanislas Trébuquet, qui fut plus tard le précepteur de M*r le comte de Cbambord, dont il resta l'ami et le compagnon d'exil jusqu'à son dernier moment. De brillantes études au collège Stanislas, un précoce professorat exercé dans cette maison, mais surtout une vertu consommée, l'avaient fait distinguer par ses supérieurs. On goûtait beaucoup sa parole à l'hôtel Biron ; et toutefois, à dire vrai, ce n'était pas un orateur fait pour le public que cet homme de silence et de méditation : c'était un directeur d'âmes. M. Frayssinous l'avait compris ainsi. Un jour, Mme Barat se plaignant de n'avoir personne pour la conduite suivie de son noviciat, l'évêque lui proposa son secrétaire; et comme elle se récriait sur sa grande jeunesse : « C'est vrai, lui répondit-il, il est bien jeune encore, mais tout rempli de l'esprit de Dieu. »

M. l'abbé Trébuquet justifia ce choix : c'était un sage et un saint. Toute sa personne, empreinte d'une dignité simple et d'une grande bonté, révélait le prêtre du Très- Haut et le père des âmes. Homme d'oraison, la présence de Dieu l'enveloppait d'un continuel recueillement. On eut dit, spécialement dans l'heure de préparation qui précédait sa messe, qu'il était abîmé dans la Divinité. Il était insatiable du Tabernacle. Non content d'adorer pendant de longues heures durant le jour, il veillait souvent une partie de la nuit, tout en larmes. Ces larmes et ces veilles finirent par creuser si profondément ses yeux qu'ils ne voyaient plus, et qu'ils semblaient comme perdus sous sa paupière. Après l'amour de Dieu, sa plus grande passion était celle des âmes. Dès « qu'il se sentait grâce pour l'une d'elles »9

comme il s'exprimait, il ne la perdait plus de vue, ni dans sa pensée, ni dans sa prière, ni dans ses sacrifices; jeûnant, souffrant pour elle, aussi austère pour lui-même qu'il était rempli pour les autres d'onction et de charité miséricordieuse *.

Mais il est vrai de dire que le grand directeur de cette maison de Paris, c'était l'Esprit-Saint. Le 2 juin de l'année 1837, veille de la Pentecôte, Mme Barat dit à ses tilles des choses si fortes sur l'abandon de l'âme à cet Esprit de Dieu, qu'elle dut s'arrêter à plusieurs reprises sous le coup de son émotion. Elle semblait embrasée par les langues de feu. « Une âme qui s'est donnée, disaitelle, ne marche plus, elle s'élance, elle vole; la croix ne lui pèse plus, la croix n'est plus la croix, c'est le bâton du voyage; l'épine n'est plus l'épine, c'est la couronne qu'à l'exemple de sainte Catherine de Sienne elle a reçue de son Seigneur; et volontiers l'enfoncerait-elle plus avant dans sa tète, afin de délecter son amour de la jouissance de ses douleurs... Ah! qui me donnera, mes filles, de vous dépeindre le prix, la force de cet amour! Et si tel est le bonheur d'une seule âme ainsi livrée à l'action de Jésus, que sera-ce d'une réunion, d'une Société tout entière qui s'abandonnerait ainsi sans réserve à sa conduite? Ah! ce serait déjà un avant-goût du ciel M »

Telle se formait à Paris , sous l'inspiration d'en haut et l'action de Mm0 Barat, cette nouvelle génération religieuse dont elle écrivait à Mrae Geoffroy : « Je veux espérer comme vous, ma chère mère, que ce qui viendra vaudra mieux que l'ancien. Il est vrai que nous autres vieilles,

1 Voir L'Ange de Froshdorf. — Éloge funèbre de M. Trébuquet. Paris, 1869. — 2 Recueil des conférences, p. 13.

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