SES CONFÉRENCES AU NOVICIAT
Dieu. » A quoi elle ajoutait ces lignes d'une modestie et d'une candeur parfaites : « Je crois que les Françaises se plient facilement aux pratiques de mortification; car, au lieu de r.ramdre les humiliations, elles semblent en être avi 1rs. Elles ont une certaine force de caractère et une confiance qui les portent à tout entreprendre. La défiance de soi-même et la timidité ne sont pas des plantes de ce climat. Vous pouvez vous figurer le rôle que votre pauvre fille irlandaise y joue! Je suis la dernière et la moindre de la maison. Je ne suis utile qu'à ce Dieu qui se plaît à se servir de la faiblesse pour faire éclater sa puissance. »
Mme Barat demandait à ses novices un zèle qui fût prêt à tout pour le salut des ûmes. a Mes tilles , leur disait-elle, la Société a besoin de produire des saints. Si vous pouviez savoir tout ce que Dieu demande de nous! Et les àmesl tant d'àmes que nous sommes appelées à sauver, et qui sont là! Des villes entières qui nous attendent, auxquelles il faut répondre... Ah! on ne pense pas assez aux âmes qui se perdent1! »
A ces exhortations répondait une incroyable ardeur de dévouement. Un jour, à la suite d'une retraite mémorable, préchée par le Père Mac-Carthy, le Père Varin ayant dit qu'il espérait bien que personne ne reculerait devant le sacrifice, en quelque lieu du monde où l'appelât l'obéissance, une des plus anciennes de la Société, Mme Adèle Bardot, cette digne compatriote de Mmc Barat, se penchant vers le Père, lui demanda à voix basse : a Est-ce que vous me permettrez, mon Père, d'aller en Louisiane? » Le Père répéta sa demande à haute voix; sur quoi, se voyant trahie, elle se jeta aux piels de Mmc Barat, qui lui promit
l Recueil des conférences , 15 sept. 1827.
« qu'elle serait d'un des prochains voyages ». Entendant cela, Anna Murphy se mit aussi à genoux, et, avec un accent plus intelligible que les mots, supplia la supérieure de ne plus ajourner son embarquement. « Je vous l'ai promis, ma fille, et je vous le promets encore, vous partirez dès que cela pourra se faire , » dit Mmo Barat. « Hélas! ajoute ici l'auteur du journal, en parlant d'elle-même, que Louise Dorival s'estimerait heureuse d'être un jour, elle aussi, envoyée vers ses chers sauvages! Son désir est connu de ses supérieures, qui lui en laissent l'espérance, ce qui la comble de consolation dans le fond de son âme1. »
La mort seule empêcha Mme Bardot de partir. — Anna Murphy, accompagnée de Mme Lucile Mathevon, débarqua à la Nouvelle-Orléans au commencement de l'année 1822. « Monseigneur, dit-elle à l'évêque de la Louisiane, je suis venue de France, et non seulement de France, mais d'Irlande, pour être votre obéissante fille. Ainsi, faites de moi, en toute occasion, tout ce qu'il vous plaira. Tout m'est égal : peu m'importe où je serai placée, pourvu que ce soit en Amérique2. » — Louise Dorival partit, avec quatre autres sœurs, en 1827, et arriva à Saint-Louis le jour de la fête du saint Nom de Marie. « Ce jour est de bon augure, observe son journal. Puisse-t-il se vérifier! Puissions-nous contribuer à faire connaître le Nom sacré de notre Mère, étendre l'amour de son Fils, et nous montrer les dignes filles de la Société! »
Mm0 Barat avait peine à se séparer de son noviciat. Impossible que je m'éloigne en ce moment, écrivait- elle
1 Journal du noviciat , 1820-1821, février, p. 31.
s Journal du voyage. Nouvelle-Orléans, 6 février 1822.
MVDAME DBStfARQUEST ET SES NOVICES 501
en 1823. Noire mais. m ayant éprouvé de grands vides à cause des fondations, à présent il me faut former et comme créer toute celte jeunesse, appelée à remplacer celles qui »'>nt parties. Quoique par moi-même je puisse bien peu de Chose, 1» grâce de l'autorité agit, et il faut bien que je me garde de quitter maintenant *. » Cependant, vers cette époque, ayant été obligée de faire de longues absences, elle appela à Paris, comme maîtresse des novices, la mère Desmarquest, qui, pendant trente ans, allait être son auxiliaire le plus expérimenté dans ce ministère.
Nous avons déjà dit quelle formatrice d'âmes était la mère Desmarquest. Une prudence consommée, un sens spirituel solide, une bonté qui tempérait l'austérité d'une sorte d'ascétisme antique, lui composaient un fond de nature et de grâce spécialement propre à cette fonction. Attentive à tous les besoins de ses novices, elle était regardée par elles comme une mère. « Mes filles, leur disaitelle, je n'ai pas d'autre tâche ici que celle de vous rendre heureuses! » Que de fois, durant la nuit, on la voyait passer, silencieuse, dans les chambres ou les dortoirs de ses filles, pour les réchauffer pendant l'hiver, ou les rassurer durant l'orage! Surtout que d'âmes elle a pacifiées, fortifiées contre les désolations ou les tentations! Quelles intuitions elle avait du fond des cœurs, quelles divinations mystérieuses! on ne les expliquait que par une communication de la lumière d'en haut. Plus profonde qu'ex pansive, sa tendresse ne se versait tout entière que dans le Cœur de Jésus-Christ. Elle était avec Lui dans une habitude de pensée et d'amour qui lui donnait une suavité
' a M- Geoffroy, 8 août 1823.
et un calme qui ne connut jamais de nuage. Une démarche silencieuse, comme serait celle d'une ombre, un signe pour tout commandement, l'exemple pour première leçon; partout dans sa parole, son action, ses mouvements, une régularité que rien ne faisait dévier : telle est l'image que la mère Desmarquest a laissée dans le cœur de ses filles. L'ordre vivait en elle comme dans son essence même. C'était, pour les novices, moins un guide que la forme même et le moule où allait se fondre la nouvelle génération des épouses de Dieu.
Au-dessous de Mme Desmarquest la mère de Marbeuf, alors sacristine, apportait aux novices l'exemple de sa bonté, de sa mortification, et les leçons de sa vieille expérience du monde. Elle leur disait quelquefois : a Vous qui avez quitté le siècle avant de le connaître, vous crovez avoir fait en cela beaucoup pour Dieu. Ne soyez pas si fières de votre sacrifice. Si vous saviez ce que c'est que l'esclavage du monde : c'est une vie de galère »! »
Divers prêtres et religieux prêtaient à ce noviciat le secours de leur ministère. Le PèreVarin, le plus pénétré de la vie du Sacré-Cœur, excellait aussi à la communiquer. Ces deux pensées : « Dieu est à vous, et vous êtes à Dieu, » lui fournissaient d'ordinaire, aux discours de vêture ou de profession, les instructions les plus fortes. On ne les oubliait jamais : et vingt ans après, nous entendrons une de celles à qui il les avait adressées, répéter, en mourant sur les côtes d'Afrique : « Je suis transportée de joie, et j'éprouve la vérité de ce que me dit autrefois le Père Varin : « Ma fille, vous mourrez en disant : Que Dieu est bon - ! »
1 Souvenue de la sœur Virg 'mie Roux, p. 70.
2 Paroles de Mme de Saint-Alouim; voyez Récit de sa mort, lettre