RÉPARATION AU COEUR DE JÉSUS
Cinq jours après ces actes, qui frappaient les Jésuites d'impuissance, des pétitions haineuses présentées à la Chambre demandèrent leur expulsion. Le 29 juin, une nouvelle loi sur la presse, abolissant la censure des journaux et écrits politiques, livra l'opinion publique à l'omnipotence de la Révolution. On venait d'enchaîner le bien, on déchaînait le mal ; il n'y avait plus de frein. Le successeur de M. de Villèle à la présidence du conseil des ministres, M. de Martignac, prononçait sa parole fatidique : « Nous marchons à l'anarchie; » et l'humble religieuse dont nous écrivons l'histoire, retirée dans sa cellule, faisait un suprême appel au Cœur de son Epoux pour le salut de son pays.
Autrefois Notre-Seigneur disait à sainte Gertrude : « Ouvrez votre cœur, ma fille : j'ai besoin d'y entrer pour m'y reposer; car je suis fatigué de ces jours de péché *. » C'était la même plainte et la même demande que Mm9 Barat entendait dans son âme; et elle y répondait. Pendant que les Chambres discutaient ces lois de proscription, la supérieure fit célébrer dans sa maison de Paris la fête du sacré Cœur avec une solennité qui protestait contre les outrages dont ce Cœur était l'objet : a Cette fête a été presque un petit triomphe pour le Cœur de Jésus par les circonstances qui se réunirent en ce jour, » écrivait la mère générale. Une de ces circonstances était la profession religieuse de neuf novices qui, sans s'effrayer des menaces du temps, s'engagèrent à Notre-Seigneur en face de ses ennemis, comme autrefois les saintes femmes se portaient au-devant de Lui sur le chemin du Calvaire.
A partir de ces tristes jours, il n'y eut plus de joie pos-
1 Cité par le P. Faber : Tout pour Jésus, ch. iv, p. 169.
sible pour la mère Barat. Se disposant à se rendre à Beauvais, puis à Amiens, dans le mois de juillet, elle interdit toute espèce de réception solennelle: « Non, de grâce, écrivait-elle à Mme de Roze ville, aucun préparatif, aucune apparence de fête! Dans ce triste temps, il faut que nos jouissances soient mêlées de pleurs. Comment pourrionsnous chanter dans cette terre d'exil et de douleurs? Je serai heureuse si je puis adoucir vos ennuis et vos inquiétudes pour l'avenir. Au moins . nous nous encouragerons à les supporter avec force. Nous ne sommes pas seules frappées : regardons nos modèles, et imitons1. » — Et quelques jours après : « Surtout, rien qui sente une fête. Je veux vous embrasser, ma fille, et voilà tout. Hélas! notre seule jouissance, dans ce triste moment, sera de pleurer ensemble les malheurs de notre patrie. Elle devient si coupable -I »
La mère supérieure arriva à Amiens pour y être témoin de scènes déchirantes. Ce fut dans ces jours-là que se fit le licenciement de ce collège de Saint-Acheul dont le nom remplissait alors la France entière. Après la distribution des prix, huit cents jeunes gens de tout rang, de tout pays, s'arrachèrent en pleurant des bras les uns des autres, et embrassèrent leurs maîtres pour la dernière fois. « Si vous saviez quel déchirement le renvoi des Pères excite dans les familles chrétiennes! écrivait Mme Barat quelques jours après. Nous sommes encore une fois bien malheureux. Priez Dieu qu'il nous soutienne3. »
Au sein de ces violences, Mme Barat s'habituait à regarder les fondations en pays étrangers comme de futurs
1 Paris, 7 juillet 1828.
2 Beauvais. 14 juillet 1828.
3 A Mme Duchesne. Paris, 14 septembre 1828.