MENACES DE L* IMPIÉTÉ
l'épiscopat de l'Église gallicane, rattaché au Saint-Siège par des liens encore trop lâches, qui pouvaient opposer à cette douhle menace politique et religieuse une digue résistante. Le débordement fut complet. Un déluge de journaux, de discours, de pamphlets, de romans, de chansons, vint fondre sur l'Eglise, préludant à la violence par la dérision. Tantôt c'était une pieuse association de catholiques que, sous le nom désormais exécré de Congrégation , l'on dénonçait comme une conspiration clandestine contre les institutions libérales du pays. Tantôt c'était le fondement même du christianisme que l'Université essayait de miner, afin de bâtir sur ses ruines le temple de la raison pure. En même temps le Gallicanisme et le Menaisianisme, comme on appelait les tendances de M. de Lamennais, divisaient le clergé. L'excès était partout. Dans l'école, dans la presse, dans la rue, à la tribune, au barreau, une effroyable collision d'idées et de croyances mettait les esprits aux prises, et amenait chaque jour quelque nouveau combat.
Comme toujours, les Jésuites eurent le privilège d'essuyer les premiers coups de feu : c'est leur honneur d'avantgarde. « II fait un temps bien rude à Paris de toute manière, écrivait Mmc Geoffroy pendant la tenue du Conseil. Que Dieu en soit béni ! Les Pères de la Compagnie de Jésus sont en jubilation de se voir dignes de soufTrir pour un si beau nom '. »
1 Paris, 6 décembre 182G, à la mère Giraud. —Telle était bien, en effet, leur disposition, et nous en avons la preuve dans celte lettre écrite de Rome, à six jours de là, par le Père Rozaven à Mme Bip'ii : « Ma tille, il faut vous attendre à bien des bourrasques. Celle qui se lève maintenant contre nous vous fera peut-être ressentir ses contre-coups. Une chose doit vous consoler, c'est que c'est de cette manière que les œuvres de Dieu se consolident. Il est écrit : « Heureux
En 1827, l'orage grossit encore; et voici en quels termes Mme Barat faisait part de ses sollicitudes à Mme Duchesne : « Si je vous parlais maintenant de notre position politique, de la haine que Ton déploie contre la Société de Jésus et contre tout ce qui est bon, que vous gémiriez! Qu'allonsnous devenir? Dieu le sait! Ah! du moins, prions1! » — « Vous partagez mes ennuis et mes inquiétudes, écrivaitelle en novembre à la mère Giraud. Oui, il n'est que trop vrai, nous marchons sur une terre mouvante que borne le précipice. Nous ne pouvons l'éviter sans miracle, et ce miracle on ne le mérite pas2. »
A quelques mois de là , le jour des Rois , 6 janvier 1828, le Père Varin entretint ses filles du Sacré-Cœur des menaces du temps. Il était plein d'ardeur, et le seul sentiment qu'il manifestât était l'allégresse qui animait les Apôtres quand ils étaient trouvés dignes de souffrir pour Jésus -Christ. « Sans doute, dit -il, des persécutions semblent se préparer; mais c'est bien moins aux serviteurs qu'au Maître qu'on s'attaque. Et lorsqu'on pense que si ce serviteur consentait à quitter les livrées qu'il porte, loin de le persécuter on le comblerait de louanges et d'honneur, oh! que l'on s'estime heureux et fier d'avoir à subir une telle persécution! » — Puis gaiement, résolument, à sa manière
« ceux qui souffrent persécution pour la justice.» Si nous cessions d'être poursuivis par les ennemis de la religion, c'est alors que nous devrions craindre, car ce serait une preuve qu'ils auraient cessé de nous redouter. Il est à croire que, dans la session qui va s'ouvrir, nos ennemis feront de grands efforts pour nous perdre. Nous aurons aussi probablement quelques amis qui se feront un devoir de nous défendre. Dieu veuille les inspirer! Mais c'est uniquement dans le secours du Ciel que nous mettons nos espérances. » (Aatogr. — Arch. du Sacré-Cœur. ) * Paris, 8 mars 1827. — * Rid.t 30 nov. 1827.
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habituelle, le Père ajouta : « D'ailleurs, depuis vingt-.-ix ans que nous sommes revenus d'Allemagne, déjà la Société a été dissoute quatre fois : elle peut bien l'être une cinquième. Le meilleur en ceci est donc de s'abandonner à Dieu avec confiance ■. »
On le devine assez : le nom du Sacré-Cœur n'était pas moins odieux à la Révolution que celui des Jésuites. Une inepte impiété, traitant d'idolâtrie le culte de Notre-Seigneur aimé et glorifié sous cet éloquent symbole, le livrait au ridicule avec des noms burlesques8. La proscription de la Société de Jésus paraissait devoir entraîner, comme conséquence inévitable, celle du Sacré-Cœur, ainsi que le Père Rozaven le faisait entrevoir dans cette lettre, adressée le 18 janvier à Mmo Barat : « Nous sommes menacés plus prochainement que vous; mais si nos ennemis triomphent, ce ne sera vraisemblablement que le commencement des malheurs. Notre confiance est en Celui qui commande à la mer et aux vents. Il n'est point au pouvoir des hommes d'instituer un ordre religieux : ils ne peuvent pas davantage le détruire sans une permission de la divine Providence, à laquelle nous devons une entière et parfaite soumission 3. »
Hâtons- nous de le dire. Pour comprendre la frayeur qu'inspirait la menace d'une nouvelle révolution, il faut tenir compte de l'idée que tous les esprits s'en faisaient à cette époque. Plus d'un demi -siècle de secousses n'avaient
1 Journal, 6 janvier 1828.
* C'est alors que M. Kératry portât à la tribune des affirmations de cette force : « A quoi aboutissent ces missions? à. propager lo culte du corrficolisme, qui n'a jamais été dans notre religion d'esprit et de vérité!... » —Voir Histoire de la Restauration, par M. Alfred Nettement, t. VIII, p. 220.
* Rome, 28 janv. 1828. Autogr.
pas encore accoutumé la France à ces convulsions qui, aujourd'hui, hélas! semblent être de son tempérament. Puis la Révolution, aux yeux d^ tous, c'était le régime de 93; et la génération d'alors avait enco.o trop présent le souvenir des dix années qui avaient suivi la première chute du trône, pour envisager sans épouvante le retour d'une seconde Terreur-.
Dans cette appréhension, qui était générale, Mme Barat sentit qu'il n'y avait plus d'espérance que du côté de Dieu. « Que nous avons besoin d'être près de Dieu, ma fille! écrivait-elle le 28 mai; nous devenons des démons dans notre belle France : c'est affreux ! Oh ! comme Jésus veut que nous devenions des saintes ■ ! »
Les instructions dj la supérieure en revenaient toujours là; et au soin de ce déluge qui montait toujours, il y avait quelque chose qui montait plus haut encor. : c'éta.t l'âme de Mme Barat. Continuellement unie à Dieu, elle y portait, pour air si d're, ses filles sur ses ailes. A l'une elle disait: « Montons au-dessus des basses régions où se forment les orages, comme dans la saison qui approche de l'hiver; et attachons-nous les ailes agiles que Jésus-Christ nous a acquises de son sang pour nous élever jusqu'au ciel de l'union avec Lui. Placez haut votre vol, et atteignez ainsi le lieu de votre repos2. » A l'autre elle disait de redoubler de vaillance pour l'heure des combats : « Il nous faut un courage, ma fille, qui ne se démente jamais, qui s'irrite même et augmente en proportion des obstacles et des difficultés. La mort seule peut l'arrêter, et souvent même la mort est causée par ces élans de générosité et d'amour.
1 A Mme de Causans, 28 mai. — 2 A la mère A. Michel, 4 novembre 1825.
SON COfRACE ET SA CONFIANCE 5),q
C'est ainsi qu'un vaillant soldat combat pour son prince ■ ou ,1 remporte la victoire, ou il perd la vie dans un assaut' Hél-I pourquoi tau.-il ,,,,'il v ai. des courais tels pour la tenre.rtquenouseBayoB. ripea poar un Die» «aUt*,,
fa.t pour nous! Voilà ma jalousie; et cependant je suis si
lâche au Bernée de Dieu ' ! »
Telle était la leçon du courage; celle de la confiance
n e ta,t pas moins éloquente : „ Tenons-nous près, tout près du Cœur de notre Jésus, écrivait-elle à la mère Emilie et ayons cette confiance, appuyées sur sa parole, qu'il n'abandonnera pas les siens. « i^p manqui de ^ lorsque vous are; tout qllUtc pour me suivre? disait-il à ses disc.ples. - Non, Seigneur! » Et lorsqu'il fut livré à ses ennem,,: ^issez a„er ^^ ^.^ ^
théâtre de la mêlée, quand elle s'engagera, nous prierons, et saint .Michel combattra pour nous. Soyez donc sans mquiétude, mais redoublez de prières, redoublez surtout de ferveur et de fidélité. Dieu veut encore cribler ses élus, et surtout ses épouses. Sa main balavera la padle, seul le bon grain restera. Dites ce mot' à vos sœurs ». »
Mais à cette heure critique où allait recommencer le drame de la Passion de Notre -Seigneur Jésus-Christ ceta,t peu de se placer ainsi près de son Coeur pour s'y rassurer; M- Barat demandait à ses filles de s'attacher à sa Cro,x pour la partager. Voici comment elle parlait du devo,r de l'immolation et de la rédemption par le sacré Coeur : « Vous devez être à la fois des anges et des victm*. Nen doutez pas, mes filles, le Coeur de Jésus ne
' A M- Ém. GiranJ. P.lliS) 14 juillot IS26. ' Pans, 20 novembre 1827.
vous a placées au sein de cette iniquité que pour servir au peuple de rempart et de sauvegarde contre sa colère. Il vous appelle à partager avec lui l'office auguste de Sauveur; et il faut vous dévouer auprès de Lui pour le monde, comme Lui-même se dévoue pour nous auprès de son Père. Mais, grand Dieu! quelle différence dans la qualité de la victime ! que nous sommes loin de justifier ce choix de Jésus-Christ! Voilà la croix qui me dévore1. »
Sa croix s'aggrava bientôt du poids des événements qu'elle n'avait que trop bien prévus. Elle écrivait le 6 juin 1828 à Mme Duchesne : « Priez, ma chère Philippine, pour notre malheureuse patrie. Nous sommes à la veille de grandes calamités. Les Jésuites vont encore une fois être renvoyés. C'était la première digue : celle-ci une fois rompue, tous les maux vont fondre sur nous s! *
Elle ne se trompait pas, Deux victoires décisives remportées coup sur coup par les libéraux, brisèrent la dernière barrière que leur imposait la main de plus en plus faible d'un gouvernement battu en brèche de tous côtés. Les ordonnances du 16 juin, enlevant à l'Eglise la liberté d'enseignement, créaient le monopole universitaire, chassaient les Jésuites de tous leurs séminaires et collèges de France, restreignaient l'enseignement ecclésiastique aux études strictement indispensables aux clercs, réduisant à vingt mille le nombre des élèves concédés aux séminaires, enfin exigeaient de tout professeur ecclésiastique la déclaration signée de n'appartenir à aucune congrégation non reconnue par l'Etat. C'est ainsi que le libéralisme entendait la liberté.
1 Paris, 20 novembre 1827 et 3 juillet, à Mme Giraud.
2 Paris, 6 juin 1828.