‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 30 sur 236 · SES VACANCES A JOIGNY · texte numérisé non relu

SES VACANCES A JOIGNY

Selon qu'il était convenu, Sophie revenait chaque année passer le temps des vendang>s au milieu de sa famille. Elle y présentait le type d'une jeune tille accomplie, exerçant sur ses compagnes et ses amies d'autrefois l'ascendant qu'elle tenait moins encore de son instruction que de sa sagesse et de sa vertu. Elle leur parlait de Dieu, elle les menait à l'église, elle leur communiquait sa tendre dévotion pour la Reine des vierges ; elle leur montrait le chemin du sacré tribunal de la Pénitence et de la sainte Table. Mais son premier attrait et le grand objet de son zèle était l'âme des enfants.

« D'aussi loin que je puis me souvenir, c'est-à-dire vers l'âge de quatre ou cinq ans, nous écrit l'aîné de ses neveux déjà cité ici, la modestie de ma tante, sa douceur, sa voix suave et mélodieuse exerçaient sur moi une véritable fascination. Souvent, pendant les vacances, elle avait la bonté de me prendre par la main et de m'emmener à la promenade sur les hauteurs qui dominent la riante vallée de l'Yonne. Là elle m'instruisait, me parlait de Dieu et de son amour, me racontait des traits édifiants à la portée de mon âge, me chantait des cantiques, ou récitait des morceaux de poésie sacrée.

a Je me souviens surtout d'un beau jour d'automne où , nous étant assis à l'ombre d'un grand chêne, ayant devant nous les sinuosités de la rivière, ma tante se mit à réciter les vers du jeune Éliacin dans la tragédie d'Athalie; le feu de son âme avait passé dans sa parole et dans son regard. J'étais sous le charme : le Beau se révéla à moi pour la première fois, et jamais je ne perdrai la mémoire de ces heures maintenant enfuies à l'extrême horizon de ma vie1.»

1 Notes de Vabbè Dusaussoy, 1er cahier in- 18, f° 4°.

o2 HISTOIRE DE MADAME BAP.AT

Le même témoin nous rapporte que sa tante lui disait quelquefois : « Tu es bien heureux d'être homme : c'est un bonheur que je t'envie, car les hommes peuvent faire de grandes choses pour Dieu. »

Que voulait-elle donc faire ? vers quel terme la poussait la main qui la dirigeait invisiblement? Elle l'ignorait ellemême. Elle avait fait le premier apprentissage de la vie dans cette condition humble qui prépare l'apôtre à tout labeur de Dieu. Mais si elle était restée fidèle à cette origine par la simplicité de son cœur et de ses mœurs, elle en était sortie par son éducation et sa distinction. Elle avait maintenant vingt ans, il y en avait quatre qu'elle habitait Paris, et le travail de son âme l'avait conduite à une solidité de vertu capable de porter le poids d'une grande œuvre. Elle se sentait manifestement appelée à la vie religieuse; mais elle ne voyait en France aucune famille monastique qui répondît pleinement à la double aspiration qui partageait son cœur.

En eiïet, deux attraits semblaient se combattre en elle. — Tantôt , quand elle lisait la vie de saint François Xavier et des grands missionnaires, elle se sentait prise d'une vive ardeur pour la conquête des âmes ; elle rêvait de se faire l'apôtre et l'évangéliste de l'amour de Jésus- Christ jusqu'aux extrémités du monde, ou du moins de n'être pas complètement inutile à l'œuvre d'apostolat qui allait recommencer sur le sol de sa patrie. — Tantôt l'exemple de sainte Thérèse l'embrasait de l'amour de Jésus -Christ crucifié, et elle portait ses désirs vers les retraites ferventes où les épouses de Dieu se consument près de son Cœur, dans une vie de solitude, de prière et de sacrifice.

C'était la vie active et la vie contemplative qui se pré-

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sentaient à elle; toutes deux pareillement saintes, toutes deux également mais diversement utiies pour le salut du monde, sans qu'elle pût distinguer à laquelle des deux le Seigneur l'appelait de préférence. Elle ne pouvait soupçonner encore que la Providence lui ménageait l'une et l'autre dans un Institut entièrement nouveau, déjà révélé d'en haut à un homme apostolique, et dont les éléments préparés, mais dispersés, allaient bientôt se rassembler sous la main de Dieu.

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