SAINTES JOIES DE LA MONTAGNE
de son bonheur. Il ne fera qu'augmenter tant qu'il sera basé sur les mêmes principes : l'humilité, la simplicité et la charité1. »
Ainsi se formait l'esprit de la Société. La correspondance du Père Varifi y avait une grande part, et déjà nous pouvons en apprécier le caractère. C'est une correspondance essentiellement forte. Rien d'humain, rien d'inférieur ne s'y laisse apercevoir. Le renoncement en fait le fond, le sacrifice en est le fruit, la croix en est le signe, le ciel en est le terme. L'austérité y domine; mais c'est une austérité tempérée de bonté, dilatée par l'amour de Dieu, animée d'allégresse, comme il sied à ceux qu'inspire l'esprit de la loi de grâce, et dont la conversation est dans cieux.
L'esprit des pensionnaires ne différait pas de celui des maîtresses : « La paix, la joie, régnaient parmi nous, a rapporté une élève de ce temps-là. J'ai partagé ce bonheur, et je puis dire que Sainte- iMarie était devenu une sorte de paradis terrestre. » Le pensionnat était encore peu nombreux, il est vrai, mais plein de cette sève chrétienne qui devait porter plus tard de si beaux fruits dans le siècle, de si pures fleurs dans le cloître.
Déjà même Mme Barat avait noté les signes d'une grâce particulière dans une jeune nièce de Mme Duchesne, nommée Euphrosyne Jouve. C'était alors une enfant de dix ans environ, que sa mine fraîche, son front épanoui, son abondante chevelure naturellement bouclée, et ses grands yeux bleus, faisaient ressembler aux anges tels que les représentent les peintres. Des dons d'esprit précoces, une vive pénétration, une mémoire heureuse, une étonnante facilité à toute chose, la rendaient peut-être trop fière de
1 Autogr., 2 septembre 1805.
sa personne; mais elle était si franche dans sa pétulance d'enfant, si ardente, si généreuse, qu'on pouvait tout attendre de cette riche nature. Mme Barat aimait à l'avoir dans sa chambre; elle lui corrigeait ses thèmes, car déjà sa tante l'avait mise au latin. Elle corrigeait surtout les défauts de son âge; et, étonnée de ses progrès, elle demandait à Dieu pour elle un saint avenir, si toutefois l'avenir était accordé à cette noble enfant.
Cependant le noviciat des soeurs de Grenoble se terminait. Dans les premières semaines de novembre, le Père Varin, assisté du Père Roger, revint à Sainte -Marie pour recevoir leurs vœux. Elles les prononcèrent le 21 de ce mois, en la fête de la Présentation de la sainte Vierge. Le Père Varin avait pris pour texte de son discours ces paroles de Moïse au peuple d'Israël : Ce jour demeurera célèbre parmi vous.
11 prophétisa. Les mères du Sacré-Cœur se reportèrent souvent, avec action de grâces, vers cette journée, qui fut l'aube de si grandes choses. « Au pur contentement de vivre sous la dépendance de notre bonne mère, rapporte le journal de Mme Duchesne, nous joignîmes le bonheur de voir se former l'édifice que nous n'avions préparé que par nos désirs, et que nous espérons voir subsister pour la gloire de Dieu. » Ce n'était pas assez dire. Sans doute personne alors, pas même Mme Duchesne, ne pouvait voir au delà. Mais, dans la réalité, c'était plus qu'une famille que Notre -Seigneur venait de donner à la Société, c'était un nouveau monde dont la clef était cachée au fond de ce sanctuaire.
« En même temps, écrit une des contemporaines, il se forma entre les cœurs de Mme Barat et de Mme Duchesne d'admirables liens, comme votre amour seul sait les former,