CHAPITRE II
CONSEIL d'àMIENS — MADAME BARAT EST ÉLUE SUPÉRIEURE GÉNÉRALE PREMIÈRE LUMIÈRE SUR LES MISSIONS ÉTRANGÈRES
Décembre 1805 — Juin 1806
Peu de jours après avoir reçu les vœux de ses filles de Grenoble, la supérieure les quitta pour se rendre à Amiens, où l'appelaient certaines affaires de majeure importance. Une heure était venue : celle de poser les bases de l'organisation de la Société.
Jusqu'ici, le Père Varin avait été presque tout dans la direction de l'œuvre comme dans sa conception. Ajoutons que sa vie en avait été un magnifique exemplaire. « Quand Dieu prédestine un homme à faire une de ses œuvres, dit saint Bernardin de Sienne, il n'en met pas seulement la lumière dans son esprit, il en dépose encore les vertus dans sa personne, les grâces dans son âme1. » L'homme d'action et d'oraison, le soldat et le religieux, la vie apostolique et la vie intérieure, qui devaient s'unir et se fondre dans le Sacré-Cœur, marchent déjà de front dans le Père
1 Quandocumque divina gratia eligit aliquem ad aliquam gratiam singularem, seu ad aliquem suhlimem stauim, orania charismata donat qiue illi personae sic electae et ejus officio necessaria surit, atque illam copiose décorant. (S. Bernard. Senensis, serin. 1 de S. Joseph.)
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Varin. Et, comme dans un instant nous allons le voir s'effacer devant l'action grandissante de Mmc Barat, il convient auparavant de nous arrêter un peu à contempler en lui le type qu'il avait mission d'imprimer dans ses filles.
Ce qu'on remarquait d'abord, c'était l'activité de sa vie apostolique, l'ardeur, l'intrépidité et l'étendue de son zèle. Ce zèle se portait d'un bout à l'autre de la France. C'est de Roanne, de Lyon, de Belley, de Paris, d'Amiens, que sont écrites les lettres qu'on vient de lire. Quelques-unes sont de Vichy, où l'excès de ses fatigues l'avait forcé d'aller chercher un remède à ses souffrances; car le feu sacré dont il était dévoré n'embrasait ainsi son âme qu'en consumant son corps. D'ailleurs il n'en concevait pour luimême nul souci ; car, comme il avait l'intrépidité du soldat, il en avait la joyeuse insouciance. « La fièvre me réduit à un si pauvre état que cela fait pitié ; je ne peux ni parler ni marcher, » écrivait -il après une campagne apostolique qui l'avait jeté à bas. Mais aussitôt il ajoutait : « Le Seigneur me veut enfant, que le bon Dieu soit béni de tout *.»
L'épuisement de ses forces le condamnant au repos : « Tout va bien, dit -il gaiement, tantôt à table, tantôt gisant sur le lit : vie de chanoine, comme vous voyez. Les chanoines portaient la croix et percevaient de bons revenus. Puisse- je, comme eux, porter avec joie ma petite croix, et tirer pour le ciel bon profit de ma prébende2. » La fièvre cependant s'acharnait sur lui, et menaçait de lui laisser ce que Mme Barat nommait « un triste manteau d'hiver ». A cela il répondait : « Quand le manteau devient trop lourd, je fais avec lui un voyage de dix lieues à cheval, et le laisse
1 Roanne, 1er juin 1805.
2 2 septembre 1805.
sur la route. C'est ce qui m'est arrivé encore il y a huit jours. H » Si enfin on le conjurait de ménager ses forces, il n'en tenait pas compte ; et lui qui imposait aux autres le soin de leur santé, déclarait n'avoir pas le temps de s'occuper de la sienne, « C'est l'affaire de mon bon Maître, répondait l'homme de foi, il en sera ce qu'il voudra. Ne dois-je pas m'en reposer uniquement sur Dieu2? »
Un port de tète militaire, que plus tard la violence qu'il se fit à lui-même put seule lui faire perdre, achevait en lui le portrait du chevalier de Jésus -Christ3. Comme saint Ignace, son maître, il avait porté d'abord cette chevaleresque ardeur dans la milice du siècle; et maintenant qu'il combattait dans le camp de l'Evangile, il la mettait sans réserve au service de Dieu.
En lui, l'homme intérieur offrait un autre genre de spectacle, plus ravissant encore. Ce soldat était un moine et un contemplatif. Durant la saison d'eaux qui le condamna à la tente, il laissait voir quelque chose de son recueillement et de son union à Dieu dans la lettre suivante : « Je suis ici au milieu d'un grand monde, mais dans une solitude si entière que jamais je n'en avais goûté de pareille. Je me trouve en quelque sorte face à face avec le bon Dieu, sans être distrait par les choses extérieures. Je ne m'ennuie pas un seul instant ; mais je sens seulement que pour continuer une telle vie il faudrait avoir le cœur bien pur, et capable de soutenir le regard continuel
1 Belley, 22 septembre 1805.
2 Ibid.
3 On possède deux portraits du loi. L'un, qui est le plus connu, le représente tel qu'il était dans ses dernières années , dans l'affaissement de Tàge et le recueillement de la prière. L'autre le montre, à peu près, dans sa cinquantième année. Ces deux peintures appartiennent aux maisons de Paris et de Conflans.
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du divin Maître1. » — « Je suis moins fatigué, écrivait le même jour l'humble et courageux prêtre. Que Notre- Seigneur soit donc loué et béni de tout ! » Mais aussitôt se souvenant que qui dit prêtre dit victime, il se reprend et ajoute : « En bénissant Dieu de diminuer mon mal, je le bénis également de ce qu'il ne m'ôtera pas tout, et de ce qu'il me laissera encore assez d'infirmités pour me faire souvenir que je suis un pauvre pécheur*. »
Un homme se caractérise par son mot habituel : c'est la note de son âme. Le mot de la vie extérieure et apostolique chez le Père Varin était : Courage et confiance! Le mot de sa vie intime, le cri foncier de son cœur, c'était : Que Dieu est bon! Ces deux paroles reviennent sans cesse dans ses lettres, et alternent entre elles comme une sorte de refrain à la gloire de Dieu. Avant une grande entreprise, il écrit à sa fille : « Je mets en Dieu ma confiance, mais bien entière. Je désire qu'en fait de confiance, il n'y ait pas de réserve. La confiance, depuis la venue de Notre- Seigneur, doit être la vertu propre des pauvres pécheurs : elle doit donc être la mienne3 : « Que Dieu est bon, que Dieu est bon de se servir de ce qu'il y a de plus petit et de plus faible pour procurer sa gloire et convertir les âmes ! »
La conquête des âmes se poursuivait, en effet, avec un enthousiasme dont les lettres du Père Varin à Mme Barat offrent partout le témoignage. Parmi les causes et les signes de la rénovation religieuse qui s'opérait à cette époque, les historiens ne manquent pas de signaler certains grands événements publics, comme le Concordat,
1 Vichy, -29 Mai 1805. — s Ibid.
a 2 septembre 1805.
le voyage de Pie VII à Paris, ou encore de beaux écrits et d'éloquents discours d'apologétique chrétienne. On ne tient pas assez de compte du travail si utile de ces missionnaires sans gloire qui, sous le nom de Pères de la foi, allaient relever, à travers les villes et les campagnes, les ruines amoncelées par la Révolution, et rapprendre aux âmes la grande nouveauté de l'Evangile. Dans le Nord, Amiens, Beauvais, Abbeville, Saint-Valéry- sur- Somme, toute la Picardie; dans le Midi, Lyon, Grenoble, Belley, Roanne; dans l'Ouest, Tours, Poitiers, Bordeaux, se pressaient au pied des chaires où les Pères Varin, Thomas, Lambert, Gloriot, Barat, Desmare et Enfantin annonçaient simplement, fortement et fructueusement, l'approche du royaume de Dieu. Sans doute ces prédicateurs étaient plutôt des hommes de foi que de génie : « Mais, dit un grand orateur, la foi et l'amour n'ont pas besoin de génie : ils parlent, et toute la terre les reconnaît. Heureux l'homme qui a entendu la voix des saints ! Heureux le peuple qui a entendu l'éloquence rachetée par le sang de Jésus - Christ M »
En même temps des collèges pour l'éducation de la jeunesse étaient fondés par eux à Amiens, à Gand, à l'Argentière près Lyon, à Montmorillon près Poitiers, à Marvejols, à Bazas, à Belley. C'était à ce grand ouvrage du renouvellement religieux par l'éducation que se rattachait l'institution des filles du Sacré-Cœur. Aussi était- elle toujours l'œuvre principale pour le Père Varin, ainsi qu'il le disait à Mmo Barat : « Quand on se fait vieux, on devient paresseux. Je puis dire cependant que le zèle qui m'anime pour vous et votre famille me rend touj urs de nouvelles
1 Le Père Lacordaire, Panégyrique du bienheureux Fourier.
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forces, et ne saurait s'éteindre qu'avec mon dernier soupir1. »
Mais ce zèle infatigable, la police impériale menaçait de le paralyser. Dès 1804, un décret préparé par le ministre Fouché allait disperser les Pères de la foi, quand un mémoire incisif rédigé par le Père Varin , et présenté à l'Empereur par le comte Portalis, suspendit le coup de foudre prêt à éclater. Toutefois la menace subsistait; et dans l'état présent des affaires du Sacré-Cœur, l'éloignement du fondateur devenait la ruine de l'œuvre. Il était donc urgent d'assurer à la petite association son gouvernement propre, avec les éléments constitutifs de sa vie.
Pour des raisons différentes, Mme Barat souhaitait que des règles écrites reliassent entre elles les maisons de sa Société. Elle s'en était entretenue avec le Père Varin , qui lui répondit ainsi le 22 septembre de l'année 1805 : « Puisque vous me parlez confidemment du désir que vous avez que je m'occupe de mettre par écrit certaines réflexions qui vous regardent, vous et votre famille, oui, je ferai comme vous le dites. J'en ai eu déjà la pensée, et il y a peu de jours que j'y pensais encore. Nous en reparlerons ; et , si c'est la volonté du Seigneur, vous prierez pour moi, et il m'aidera. »
Quelques semaines après, la profession religieuse des novices de Sainte- Marie amena naturellement l'évêque de Grenoble à demander le texte des constitutions. Avant d'admettre les sœurs à prononcer leurs vœux, M§r Simon voulait connaître la teneur de leurs engagements. C'était juste. Mises ainsi en demeure de produire leurs règles, les mères Barat et Duchesne lui adressèrent un mémoire qu'il
1 Vichy, 9 juin 180G.
importe de citer, car l'institut est déjà tout entier dans ce germe.
ce Monseigneur, disait cette pièce, nous venons mettre entre vos mains nos projets, nos désirs et notre bonheur. Nous venons avec confiance, car il nous semble que nous ne voulons que la gloire de Jésus -Christ, et notre félicité en lui seul. »
Après un court exposé des débuts de la Société, le' Sacré-Cœur s'excusait de n'avoir pas encore de Statuts écrits. S'appuyant sur ce principe que, dans la CFéation de toute institution, si on la veut durable, l'esprit doit précéder et inspirer la lettre, l'expérience les règles, et les mœurs les lois , la supérieure disait : « La brièveté du temps et la nécessité de nous instruire par notre propre expérience, ne nous ont pas permis jusqu'ici de rédiger par écrit le plan et les règles de notre association. Ayant sans cesse devant les yeux le but vers lequel nous tendons, et l'esprit qui doit nous animer, nous étudions tous les jours les moyens qui peuvent plus sûrement nous y faire parvenir. Nous croyons néanmoins devoir nous occuper bientôt du travail de cette rédaction, pour vous le présenter et le soumettre à votre sagesse.
« En attendant, nous ne pouvons nous passer plus longtemps de la consolation de vous ouvrir nos cœurs, et de nous montrer à vos yeux telles que nous croyons nous connaître nous-mêmes. C'est ce que nous faisons aujourd'hui, en vous présentant l'abrégé suivant, qui servira de base au travail dont nous allons nous occuper incessamment. »
Cet abrégé disait :
« La fin de l'association est la perfection des membres qui la composent et le salut du prochain.