PREMIÈRES LUMIÈRES SUR LES MISSIONS
de cette invitation pour obtenir de passer devant le saint Sacrement la nuit du jeudi saint. « J'espère que vous me ferez lever cette cruelle défense de ne jamais passer de nuit entière devant Dieu. De grâce, il me faut celle-là pour parler à loisir à notre bon Maître. »
Cette nuit mémorable fit époque dans la vie de Mme Duchesne. Voici comment elle-même en parle dans une lettre écrite le lendemain matin, et toute brûlante encore des flammes de la veille sainte : « 0 la bénite nuit!... Je l'ai passée tout entière dans le nouveau continent. J'ai voyagé d'ailleurs en bonne compagnie. D'abord j'avais précieusement recueilli au Jardin, au Prétoire, au Calvaire, tout le sang de Jésus. Je m'étais emparée de Lui au saint Sacrement, je le serrais étroitement, et je portais en tout lieu mon trésor pour le répandre, sans crainte de l'épuiser. Je voyais saint François Xavier se tenant devant le trône de Dieu, lui demandant de faire fructifier cette semence, et de m'ouvrir de nouvelles terres à éclairer. Saint François Régis était le pilote des voyageurs ; et bien d'autres saints encore, jaloux de la gloire de Dieu. Aucune tristesse, même sainte, ne pouvait, en cette nuit de notre rédemption, s'insinuer dans mon cœur, parce qu'il me semblait qu'il allait se faire une nouvelle application des mérites de Jésus !
« Les douze heures de la nuit, bien que passées à genoux, ont été bien vite écoulées, et sans fatigue pour moi qui, la veille encore, ne croyais pas pouvoir tenir une heure. J'avais tant à faire avec tous mes sacrifices ! J'avais à offrir une mère. . . et quelle mère ! des sœurs, des parents, une montagne. Et puis je me trouvais seule, avec des enfants tout noirs, tout grossiers; et j'étais plus contente au milieu de ma petite cour que tous les potentats du
monde. Bonne mère, quand vous me direz : Ecce ego mitto te, je vous répondrai vite : Je pars ! — Oh ! si c'était seulement avant la fin de Tannée : je m'en suis presque flattée.
a Je vais tâcher de rendre triste la journée du vendredi saint; mais j'y ai peu de dispositions, je suis montée à l'espérance ' ! »
Avant que cette espérance pût se réaliser, Mme Duchesne devait attendre encore douze années. Mais ce n'était pas sans dessein que, dans cette nuit de sa Passion et de notre Rédemption, Jésus l'avait disposée de loin à sa mission par la vue des sacrifices que nous venons de l'entendre se prophétiser à elle-même. Ce n'était pas non plus sans une intention de miséricorde sur Mmo Barat, qu'au lendemain de son élection, Celui qui cache un arbre dans un grain de sénevé et une moisson dans un épi, lui laissait entrevoir sur cette tige naissante de la Société qui n'avait encore que deux branches si frêles, Amiens et Grenoble, les deux puissants rameaux dont les rejetons devaient un jour ombrager les deux mondes.
La mère supérieure passa à l'Oratoire l'hiver et le printemps de cette année 1806. Elle consacra ce temps à donner au pensionnat une impulsion décidée dans la vertu. Elle s'inquiétait de voir l'ivraie qui germait déjà au milieu du bon grain. « Ce qui me déchire tous les jours, écrivait-elle alors, c'est le spectacle de tant d'âmes, de tant de jeunes personnes élevées par la religion , nourries dans la piété, et que le plaisir entraîne. Depuis un an seulement, que de ravages dans ces jeunes cœurs ! Hélas ! ce n'est plus l'amour de Dieu qu'il faut leur inculquer, cela ne les touche pas.
1 Vendredi saint, au matin, 1806.
l'esprit de crainte de dieu 151
Faire naître des remords, menacer des châtiments éternels, afin que, dans un danger pressant, elles puissent s'en souvenir : c'est presque le seul espoir. »
Puis, comme cette confidence était adressée à Mme Ducbesne, missionnaire future des peuples infidèles, la supérieure faisait cette comparaison : « Ah ! qu'il serait bien plus consolant, comme vous le dites vous-même, d'annoncer Jésus -Christ à des cœurs neufs et qui n'auraient pas abusé des grâces du salut! Toutefois, faudrait-il abandonner celles-ci parce qu'elles donnent plus de peine et moins de consolation? Non, ma chère fille. N'y aurait-il qu'une seule âme sauvée par nos soins, nous devrions nous dévouer jusqu'à la mort pour son salut. Sublime vocation que la nôtre! Puissions-nous en sentir tout le bonheur! Il n'en faudrait pas davantage pour nous élever à la plus haute perfection *. »
Cependant toutes les lettres de la mère générale témoignaient du désir qu'elle avait de revoir sa famille de Grenoble : « Je sens le besoin de verser mon cœur dans celui d'une amie à qui le Seigneur semble donner le même désir de le faire connaître et aimer... S'il m'était permis de vouloir quelque chose, je hâterais mon départ, et je serais bientôt sur vos montagnes'. »
Mm0 Barat put enfin réaliser ce vœu. Elle quitta l'Oratoire, et le 20 mai 1806, elle était de retour à Sainte- Marie-d'en-Haut.
Elle y demeura peu de temps. Quelques semaines seulement après son arrivée, elle reçut du Père Varin l'annonce qu'une fondation était demandée à Poitiers. Le Père Lambert, qui prêchait une mission dans cette ville, venait
1 Amiens, 3 février 1806. — 2 Ibid.
\fi HISTOIRE DE MADAME BARAT
de faire savoir à son supérieur que de pieuses personnes, maîtresses d'un pensionnat vaste mais peu prospère, offraient de céder leur établissement à la Société et de se mettre elles-mêmes sous la règle du Sacré-Cœur. Le Père Varia vit dans cette offre une indication de la volonté de Dieu. Croyant donc l'heure venue pour la petite barque de reprendre la mer, comme il s'exprimait, il exhorta la supérieure à se confier au Ciel et à livrer sa voile aux vents.
« Voici bien, ma chère sœur, lui écrivait -il, voici le moment où, plus que jamais, nous avons besoin de lumières et de grâces. Prions Notre -Seigneur avec une vive confiance, et il nous dirigera. Oui, il se souviendra de cette petite barque toute frêle qu'on n'a lancée à la mer que sur sa parole. Il se souviendra du pauvre pilote et des pauvres nautoniers qui ne se sont hasardés à la conduite de cette petite barque que par une vive confiance en son secours, et par le désir de lui rendre quelque service. Il ne les abandonnera pas à leur inexpérience et à leur faiblesse. »
Aux yeux du fondateur, cette faiblesse de l'instrument était d'ailleurs la raison principale d'espérer en Celui qui peut tout. Une sainte véhémence, une douce ironie animent ici ce paradoxe qui, depuis l'Evangile, inspire et justifie les hardiesses des saints : « Vous dites que vous tremblez par la crainte d'être un obstacle à l'accomplissement des desseins de Dieu? Que le bon Dieu vous bénisse, trembleuse perpétuelle ! Je ne sais vraiment pas quel plaisir vous prenez à trembler toujours. Pour moi, j'en trouverais bien plus à espérer et aimer toujours. Ce plaisir grandirait à la pensée que c'est à un pauvre pécheur ignorant, sans force et sans lumière, que la bonté infinie de Notre-Seigneur