‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 84 sur 236 · LES POSTULANTES DE BORDEAUX 1G · texte numérisé non relu

LES POSTULANTES DE BORDEAUX 1G

La Providence y pourvut. A Bordeaux, le Cœur de Jésus avait parlé pendant ce temps- là à un autre groupe de femmes. Instruites de l'existence de la Société, initiées à son esprit, plusieurs n'attendaient plus que la permission d'y entrer. Elles le rirent savoir à la supérieure. Mme Barat partit. Le 12 août elle était rendue dans cette ville.

Elle la trouva encore sous l'impression de la parole d'un des Pères de la foi, le Père Enfantin, prédicateur puissant, qui avait converti un grand nombre d'âmes. Il en avait aussi «ngagé quelques-unes dans les sentiers de la perfection religieuse. Six jeunes filles, entre autres, se donnant au Seigneur avec un élan tout méridional, s'étaient déjà constituées en communauté. Un jour même, impatientes de vivre dans la retraite, elles avaient tout quitté pour aller se réfugier dans la vigne de Tune d'elles qui s'appelait Angèle. Là, elles s'étaient logées en une pauvre maisonnette avec la confiance d'une foi qui ne doute de rien ; et, pendant trois mois entiers, elles y avaient vécu de la vie pénitente des vierges du désert.

Maintenant les Bordelaises étaient réunies sous le toit à demi monastique de Mlle Vincent. « C'était une vertueuse dame, raconte le journal de MmG Barat, qui, avec quelques compagnes, tenait école pour les pauvres, faisant le bien, en attendant quelqu'un qui lui apprît à le faire mieux encore et d'une façon plus solide. » Là, les six solitaires suivaient une règle donnée par le Père Enfantin, et qui était à peu près celle du Sacré-Cœur. Elles lui appartenaient donc avant de le connaître. C'était là comme un de ces essaims fourvoyés qui, poussés par le vent du ciel, vont s'abattre d'abord sur quelque branche tremblante, en attendant qu'une reine vienne se mettre à leur tête, et leur montre une ruche.

Les premières entrevues de Mmo Barat avec chacune de ces filles lui permirent de distinguer celle qui avait été la principale zélatrice de leur pieux dessein. Elle s'appelait Elisabeth Maillucheau. Ses parents demeuraient tantôt dans leur vignoble de Saint-André-de-Cubzac, tantôt à Bordeaux, où ils possédaient une maison et des celliers. Elisabeth était l'aînée de la famille, et son père l'aimait beaucoup à cause de son bon caractère et de ses talents distingués. Il lui avait fait donner une belle instruction : elle savait l'espagnol et un peu de latin ; elle était musicienne, et elle faisait des vers. Elle avait traversé la Révolution dans l'exercice de ce dévouement à l'Eglise que nous trouvons à la source de toutes ces premières vocations. Dès qu'elle avait parlé de se faire religieuse, ses parents alarmés l'avaient confinée avec eux dans leur campagne de Saint-André-de-Cubzac. Mais si les instructions de la ville lui manquaient, il lui restait encore ses livres et sa harpe. Elle reprit en espagnol la lecture de sainte Thérèse; elle composa des airs pour les cantiques de la sainte, et s'anima à imiter son amour de Dieu en les chantant. Cependant la Mission ayant été donnée à Bordeaux par les Pères de la foi, on lui permit de la suivre. Elisabeth avait alors vingt-neuf ans. C'était le moment décisif pour sa vocation. Aucune épreuve rigoureuse, humiliante, bizarre même ne lui fut épargnée par le Père Enfantin. Elle triompha de tout. Les parents finirent par se laisser vaincre; et Mmo Barat étant allée les visitera Saint-André-de-Cubzac, ils furent bien consolés en voyant à quelle mère ils allaient donner leur fille.

Dès les premiers jours de son entrée en religion, Elisabeth prit le nom de Thérèse; nous ne lui en donnerons plus d'autre désormais : à défaut du génie de Thérèse

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d'Avila, elle apportait au Sacré-Cœur quelque chose de l'amour que cette Sainte éminente avait apporté au Carmel.

Rien en elle cependant qui saisît au premier abord, sinon sa simplicité. On ne lui eût trouvé qu'une aptitude médiocre, disons le mot, qu'une radicale incapacité pour les choses de la terre. Le tact du monde lui manquait, et toute l'intensité des facultés de l'âme se portait en haut : c'était une âme du ciel. Aussi, dès que l'entretien touchait aux choses de Dieu, elle se transformait; une onction pénétrante dont nous ne tarderons pas à produire des preuves, une limpidité pleine de lumière, une animation de parole à laquelle l'accent gascon prêtait une vivacité originale, révélaient ses secrètes ardeurs. Ce qui la soulevait ainsi, ce qui chez elle entraînait, absorbait tout le reste, c'était une indicible passion pour Jésus-Christ. Son besoin le plus insatiable était de le visiter dans le saint Sacrement et de se sentir près de Lui. « Et que faites-vous là pendant ces longues heures? » lui demandait -on un jour. — « Je le dévore, et il me dévore, » répondit-elle. C'était vrai; il semblait que l'élément humain était consumé en elle par la flamme divine. Aussi la contemplation l'emportera toujours en elle sur l'action. Dans la famille religieuse où elle va être reçue, elle ne sera pas comme Mme Duchesne l'infatigable apôtre, ni la grande institutrice comme la mère Bigeu, ni l'organisatrice des maisons nouvelles comme la mère de Charbonnel, ni la formatrice des âmes comme la mère Desmarquest. La mère Thérèse est l'émule non de Marthe, mais de Marie : c'est la fiancée mystique du Roi des rois.

Chaque jour le Père Enfantin adressait aux postulantes de chaleureuses instructions dans la petite chapelle de Mlle Vincent. On y accourait en foule, et une sorte de sainte

contagion pour la vie religieuse avait gagné les jeunes chrétiennes de la ville. « Je ne pouvais leur promettre de les emmener toutes, écrit Mme Barat, étant plus de trente qui vinrent me solliciter. Huit seulement me parurent devoir être préférées, y compris les six qui s'étaient réunies et qui pressaient le plus '. b

Les huit postulantes furent dirigées sur Poitiers par convois successifs. La mère Barat les conduisait jusqu'aux bords de la Gironde, et là elle les bénissait au milieu des sanglots de leurs amies, inconsolables de ne pouvoir partager leur sort.

L'aspect de ce rivage réveilla dans son âme d'anciennes et chères ambitions. Elle en rendait compte ainsi à Mm0 Duchesne : « Il y a quelques jours, étant allé conduire mes compagnes qui partaient pour Poitiers, tandis qu'elles prenaient la Garonne, je restai sur le port à les regarder, ou plutôt à examiner les vaisseaux, en assez grand nombre, qui le bordaient de toutes parts. Bientôt, perdant de vue et de pensée mes sœurs de Bordeaux, il me semblait que nous nous trouvions toutes deux dans cette ville, prêtes à nous embarquer sur un de ces navires, pour aller enfin où vos désirs vous appellent. Que j'aurais voulu que vous eussiez partagé la vue de ce beau port, que ces pensées rendaient plus cher à votre mère2! d Etait-ce un pressentiment? Etait-ce un secret avertissement du ciel, et comme un de ces souffles précurseurs qui apportent aux navigateurs les parfums d'une terre promise? Toujours est-il que ce fut à ce même port de Bordeaux que, plus tard, Mm0 Duchesne s'embarqua pour la Louisiane.

1 Journal du noviciat de Poitiers , p. 2o.

2 Bordeaux. 30 août 1806.

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