‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 85 sur 236 · LA COLONIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LA COLONIE DE BORDEAUX

Mme Barat partit de Bordeaux la dernière. Le vénérable archevêque, Msr d'Aviau, vit avec un extrême regret la mère et les tilles s'éloigner de sa ville et de son diocèse. « Je ne fais que vous prêter ces brebis de mon troupeau, dit-il à la supérieure. Je compte bien qu'un jour vous me les ramènerez, pour y former un bercail. — Monseigneur, c'est notre espoir, répondit la mère générale; et, en attendant l'honneur de vivre sous la conduite d'un pasteur tel que vous, nous allons travailler à nous en rendre dignes. » Msr d'Aviau la bénit ensuite, la laissant pénétrée de vénération et de reconnaissance. Enfin le 6 septembre, après une absence de trois semaines, Mmo Barat était de retour à Poitiers.

A la colonie recrutée à Bordeaux se joignit une Poitevine, Mllc du Chastaignier, nature d'une activité trop vive, trop extérieure, mais généreuse et charitable, qui avait rendu son nom populaire à Poitiers parmi les pauvres, les malades, les prisonniers et les enfants. Elles étaient donc onze en tout, différentes d'âge, de rang, d'aptitudes, d'attraits, mais se complétant mutuellement par ces différences mêmes. Qui les avait ainsi choisies et associées? « Le Seigneur, dit l'Ecriture, appelle les étoiles des profondeurs du firmament. Elles lui répondent : Nous voici, et elles répandent pour lui leur douce clarté. » Ainsi s'était formée la constellation d'âmes destinées à composer le noviciat de Poitiers.

Ce noviciat s'ouvrit le 8 septembre par la prise d'habit des onze postulantes. Un des Pères de la foi, le Père Gloriot, leur rappela que le dessein de Dieu était qu'elles devinssent des saintes et de grandes saintes. Il leur parla du fruit ou de vie ou de mort que leur exemple porterait dans les générations appelées à leur succéder. Il appela en

témoignage l'histoire de l'abbaye qui les abritait. Sa dernière parole fut : « Que ces considérations agrandissent vos âmes; et méritez l'honneur de si hautes destinées, en sachant vous humilier, en sachant aimer, en sachant souffrir1. »

Tel fut aussi le sujet des entretiens de Mme Barat. Le jour de sainte Thérèse, parlant à ses filles de la réformation du Carmel, elle sembla leur prédire que notre siècle pourrait voir une pareille effusion de l'esprit de sainteté, et que leur Société ne devait pas y être étrangère. « Oui, nous sommes appelées à la même perfection, dit-elle, nous en avons les mêmes moyens. Si nous sommes fidèles, Notre- Seigneur est prêt à nous faire les mêmes grâces, et il trouvera ses délices avec nous comme avec les premières compagnes de sainte Thérèse. Comprenez bien cela : Dieu a de grands desseins sur nous; car pourquoi aurait- il fait en notre faveur comme des miracles pour nous réunir dans ce saint asile, s'il n'avait des vues particulières sur nous? Sacrifions- lui donc tout ce qu'il demandera; sacrifions-nous nous-mêmes, comme Thérèse de Jésus, et soyons remplies comme elle de l'amour de Jésus- Christ pour l'inspirer aux autres». »

Les sœurs purent bientôt comprendre quels étaient « ces miracles » que la Providence avait faits pour les réunir, car un des premiers soins de la mère générale fut de mettre leurs âmes en présence les unes des autres : « Dans ces commencements, rapporte la sœur Thérèse, notre mère avait entrepris de nous faire raconter aux récréations les traits de notre vie où votre bonté miséricordieuse s'était le plus montrée, ô mon divin Maître ! Ces traits intéressaient

I Journal du noviciat de Poitiers , p. 31. — - Ibid., p. 38.

tout le monde. Nous nous félicitions d'avoir quitté ce siècle pervers, et de ne plus lui appartenir en aucun point. » — a On trouvait toujours trop courtes ces récréations, dit la supérieure. Quelquefois on me demandait en grâce de les prolonger, parce que le narrateur en était à l'endroit le plus intéressant de son histoire. J'avais parfois égard à cette demande, mais le plus souvent la cloche coupait la parole1. » La sœur Thérèse ajoute que, les récits menaçant de devenir interminables, particulièrement aux récréations du soir, Mm0 Barat avait fini par mesurer à chacune le temps quelle lui accordait, au moyen d'une épingle piquée à la chandelle 2.

Une retraite fut préchée dans les derniers jours d'octobre par les Pères Lambert et Enfantin. Mmo Barat s'y livra sans réserve au Saint-Esprit : « Ses mouvements vers Dieu, rapporte la sœur Thérèse, s'annonçaient soit à table, soit en récréation, par i ^cueillement et une modestie qui se répandaient • ses filles. Dans nos réunions, ses paroles étaient de ft Comme nous approchions de la fête de Tous les Sainte : « Calme du ci -pétait-elle du ton le plus

p"'" o du ciel! o puis elle entrait dans un siprofo ju'il ne venait à la pensée de personne d'interrompre. Elle repren . ensuite : « J'aurais bien des s choses à vous dire, mais vous ne pourriez pas les porter.

Plus tarrî Dieu vous instruira! » Elle disait aussi:

sa miséricorde, réserve de grandes choses

Société; mais il faut beaucoup prier, car il faudra

.coup souffrir. Ce n'est que par la croix que la fa-

mille du Sacré-Cœur pourra subsister. »

1 Journal du noviciat de Poitiers, p. 36 et 127. — * Récit de la mère Thérèse, p. 95.

La sœur Thérèse ajoute : « Il semblait que Jésus, pendant ces jours de grâces, ne se cachait à nos yeux que sous un léger nuage. Nous sentions son divin Cœur se dilater dans les nôtres avec une telle profusion qu'il les faisait s'écrier : « C'est trop, Seigneur, c'est trop ! » Aussi avionsnous pris en dégoût toute autre nourriture que le pain de la parole. C'était presque le scandale de la bonne vieille Marie, l'ancienne et fidèle servante de M110 Chobelet, qui, voyant tous ses plats lui revenir à peu près intacts, disait avec désespoir : « Ah ! mon Dieu, ces bonnes mères, comme « elles aiment le bon Dieu ! mais elles ne mangent « pas ' î »

Après la retraite prèchée par les Pères de la foi, des prêtres du plus haut mérite en entretinrent les fruits en prêtant leur ministère à la petite famille. A leur tête se plaçaient les vicaires généraux, M. l'abbé de Pradel, confesseur de la communanté, M. l'abbé Soyer plus tard évêque de Luçon, confesseur des pensionnaires; surtout M. de Beauregard, curé de la cathédrale, homme de grande vertu et de beaucoup d'esprit, que la Révolution avait déporté à Cayenne, et que nous retrouverons évêque d'Orléans. « Le dimanche, quand il avait conf°ssé, prêché, catéchisé, il venait, dit Mme Barat, se délasser parmi nous, et nous donner ses miettes, comme il s'exprimait. Il nous parlait de nos devoirs, mais toujours pour nous porter à prendre confiance en Dieu et à goûter le bonheur de notr^ état. »

Dans cette œuvre des âmes, la grande ouvrière était Mmo Barat. Elle-même en a fait l'histoire dans un précieux journal que complètent les souvenirs de la mère

1 Récit de la mère Thérèse, de 101 à 105.

Thérèse; et, malgré l'humilité dont s'enveloppe la fondatrice, on y suit bien le travail de son gouvernement et de son enseignement.

Deux fois par semaine , elle faisait à ses filles des conférences sur les mystères de la vie de Jésus- Christ, les exemples des saints, les règles de l'Institut. Sa parole était, pour ainsi dire, pétrie de la substance des Ecritures. Elle aimait surtout saint Paul, qu'elle citait beaucoup et d'une façon excellente. « Quoi, mes filles, disait-elle, vous ne seriez pas touchées en l'entendant s'écrier : Qui me séparera de la charité de Jésus -Christ? — Ma vie est cachée en Jésus -Christ. — Je ne vis plus, mais Jésus vit en moi. — Je ne puis rien, mais je puis tout en Celui qui me fortifie! La confiance et l'amour de ce grand saint pour son Dieu, rapporte la mère Thérèse, avaient passé dans son âme; elle pensait, elle espérait en échauffer l'univers entier. »

Souvent aussi elle prenait ses novices dans sa chambre, tantôt séparément, tantôt par petits groupes, et là elle « leur parlait de la vie intérieure et des diverses manières dont Dieu se communique aux âmes de bonne volonté ». — « Je leur ouvris l'accès le plus facile auprès de moi, raconte son journal. Ces soins m'étaient agréables. La consolation de pouvoir mettre en ces cœurs l'amour de Jésus-Christ, que je voyais glorifié et servi dans la maison, était déjà pour moi une première récompense. »

A. travers la variété de ces instructions, on distingue aisément les lignes principales suivies dans cette conduite spirituelle des âmes. Les dépouiller d'elles-mêmes par l'abnégation, soit intérieure, soit extérieure, afin de les agrandir par ce dépouillement; les remplir de Jésus-Christ par l'union de charité et de conformité avec Lui; les épancher au dehors par l'exercice du zèle et le service du

prochain : tels sont les trois mouvements que nous constaterons, ici et partout, dans la direction de Mme Barat. Volontiers les comparerai -je à ce que Dieu a fait pour former ces beaux lacs que le voyageur rencontre sur le sommet des montagnes, et que les savants regardent comme des cratères éteints. Il a fallu d'abord que le volcan vomît toutes ses impuretés de scories et de lave. Puis quand il se fut ainsi épuré, creusé, agrandi à la manière d'une vaste et profonde coupe, l'eau du ciel y descendit et la remplit jusqu'au bord. C'est alors qu'elle déborda, et, s'épanchant au dehors, alla porter dans la vallée la fertilité et la joie.

Mme Barat n'épargna rien pour jeter ses novices dans les voies du renoncement : c'est la première loi. « Ma mère, dit la sœur Thérèse, ma mère, dont le désir, je devrais dire la passion, était de nous conduire à l'union avec Jésus -Christ, ne voyait pas de meilleur moyen d'y parvenir que de nous inspirer un profond oubli de nousmêmes. Aussi ne souffrait -elle pas sans peine ces petites misères de femme, ces petits retours sur soi-même, et ces soins excessifs d'une délicatesse qui se croit toujours sans force. » — « La vertu, a dit sainte Madeleine de Pazzi, n'a de féminin que le nom : elle est virile pour tout le reste. »

Dans ces vues, la supérieure fit de la vie du noviciat une rude vie de travail. Il fallait tout réparer, tout meubler, tout apporter dans cette grande abbaye nue et délabrée. Les novices charriaient les lits, les meubles, les pierres même, a Notre mère, dit la sœur Thérèse, nous servait de modèle, étant toujours à la tête de ce qu'elle nous imposait, aimant à prendre pour elle le travail le plus rude, mais avec cela ne perdant jamais sa dignité.

jointe à une grande bonté. Il n'en fallait pas tant pour nous exciter. »

Au travail se joignaient de grandes privations. Sans fortune, sans dot, sans élèves non plus, — on n'en avait que cinq dans ces premiers temps, — que de fois la communauté se vit réduite aux abois ! Alors la suprême ressource était dans l'industrie de la vieille Marie. Quand celle-ci voyait la détresse de la mère économe: « Soyez tranquille, disait-elle, je me charge du dîner. » Elle sortait; quelques légumes glanés dans le jardin, ou la vente de vieux chiiïbns et de papiers inutiles, lui procuraient l'humble repas des sœurs. On faisait tout par soi-même; on ne portait que des vêtements usés et rapiécés. C'était particulièrement le désespoir de la vive Mm0 du Chastaignier, vouée à un ravaudage si pitoyable que parfois elle en était toute déconcertée. Alors elle se disait : « Pourquoi donc ai -je quitté ma vie de bonnes œuvres, où du moins je jouissais du bien que je faisais, et suis-je venue ici prendre cette ingrate besogne? » L'amour de Dieu triomphait bien vite de la tentation, et d'ailleurs la seule vue de Mm0 Barat faisait reprendre cœur à l'ouvrage.

« En effet, chargée du poids des affaires temporelles, qui étaient en mauvais état, ma mère, dit la mère Thérèse, portait son fardeau avec un calme et une douceur inaltérables. Elle semblait ne compter que sur le trésor du ciel, et déjà elle le possédait dans son cœur. Combien de fois, lorsqu'il fallait nous nourrir, et qu'il n'y avait pas une obole dans la maison, Dieu pourvut à tout ! Ainsi les religieuses étaient tenues dans la paix : nous n'avons jamais souffert1. »

Bientôt ce fut la croix de la contradiction. Le zèle de

1 Récit de la mère Thérèse, p. 89 et 1 1 3.

172 HISTOIRE DE MADAME BàRAT

certaines gens s'alarmait de la naissance de cet établissement, comme menaçant les autres institutions de la ville. « Qui aurait jamais cru, observe la supérieure, que quelques filles occupées à balayer, à coudre, à enseigner les éléments de la grammaire et à balbutier le latin de leur office, pussent porter tant d'ombrage? » Les novices s'en effrayèrent : Mmo Barat ne vit qu'une nouvelle raison de s'humilier en se confiant en Dieu. « Si tout nous réussissait sans peine, leur disait-elle, peut-être nous imaginerions-nous que Notre -Seigneur est bien content de nos services, et nous nous croirions des personnes capables. Mais, ô mon Dieu, vous savez ce que nous sommes par nous-mêmes. Pauvres, ignorantes, faibles, que pourrionsnous faire si vous ne nous tendiez la main ? Ce qui nous console, c'est que vous n'avez pas besoin de secours humains pour exécuter les plus grandes choses. N'avez-vous pas choisi douze pauvres pêcheurs pour aller prêcher l'Evangile par toute la terre? Ainsi notre faiblesse ne nous découragera pas. Bien loin de là, car je sais que c'est votre divine conduite de choisir ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort1. »

Mais cette lutte extérieure contre la contradiction, la misère, la fatigue, n'était pas la plus pénible violence que Mme Barat imposât à la nature. Elle faisait au sens propre une guerre acharnée ; tout ce noviciat ne fut qu'une longue campagne dirigée contre lui. « Il ne se passait pas de jour, raconte sa fervente fille, sans qu'elle nous exerçât à renoncer à notre volonté, nous assujettissant aux choses qui semblaient viles à la nature. L'une était envoyée pour aider le jardinier ; l'autre devait aller remplacer Madeleine,

1 Journal du noviciat de Poitiers, p. Go.

petite fille d'une douzaine d'années, qui gardait les vaches dans l'enclos. Ma mère ordonnait cela du ton le plus naturel, comme si nous n'avions jamais fait autre chose de notre vie. Plusieurs en concluaient que, n'étant pas jugées capables d'autre emploi, elles étaient reçues comme sœurs coadjutrices, et elles ne cherchaient pas à savoir la vérité1. »

Cette volonté propre, Mm0 Barat la poursuivait jusque dans les hauts refuges de la piété elle-même. « Ainsi, dit la sœur Thérèse, celle qui avait un goût dominant pour l'oraison était, contrairement à son penchant, chargée de nettoyer, cirer, soigner les bêtes. » C'est d'elle-même qu'elle parle ainsi; et voici, en effet, comment la supérieure la faisait descendre de ses douces communications avec Jésus- Christ aux plus humbles offices de la maison.

« Durant les longues visites de la sœur Thérèse au saint Sacrement, dit Mm0 Barat, j'entrais dans la chapelle. Sœur Thérèse ne m'entendait pas. Je l'appelais de nouveau : « Il faut aller au jardin, » lui disais -je. La novice, comme sortant d'un songe, me regardait. « Oui, « répétais-je, il faut aller au jardin couper de l'herbe « pour les vaches. » Elle partait promptement, travaillait avec ardeur, puis revenait vers moi : a Ma mère, j'en ai « cueilli une bonne provision ; puis-je retourner à la cha- « pelle? — Non, coupez-en le double. — J'y vais, » répondait-elle. A cette occupation en succédait une autre; sœur Thérèse s'était privée de sa chère visite, mais elle avait offert à son divin Époux la meilleure de toutes les prières, qui est le sacrifice. » — « Soyez Marie de désir et

« Récit de la mère Thérèse, p. 109 à 117.

Marthe par obéissance, » a écrit Bossuet : c'était aussi la maxime de la mère Barat.

Un autre jour, l'adoratrice, s'étant oubliée devant Notre- Seigneur, était arrivée en retard à un exercice de la communauté. « Qui vous a autorisée à manquer à la règle pour vous livrer à vos dévotions particulières? » Et comme celle-ci se tenait silencieuse et humiliée : a Je ne suis plus votre mère ; pendant trois jours, vous ne me donnerez plus ce nom. » La sœur Thérèse nous apprend qu'elle pleura beaucoup, et qu'on ne pouvait lui imposer une pénitence plus pénible que celle-là.

On voit par ces exemples quel était le caractère de l'autorité de Mme Barat. Elle régnait par la bonté; mais « au sein de cette bonté, sa force ne l'abandonnait pas ». Ses réprimandes étaient fermes, ses pénitences sérieuses; ensuite on la trouvait toujours prête à pardonner, pourvu qu'on s'humiliât. En outre il était rare que ces pénitences elles-mêmes ne portassent pas le cachet d'un grand esprit de foi. Un jour une novice se permit une plainte ou une plaisanterie sur sa robe rapiécée. Rire de la pauvreté, c'était aux yeux de Mm0 Barat un crime de lèse- majesté envers le Roi de l'étable : « Vous n'appréciez pas votre honneur, dit-elle à la sœur coupable, vous ne le méritez pas; allez tout de suite reprendre votre habit séculier. Nous verrons quand il sera temps de vous rendre les livrées de Jésus-Christ1. » Un autre jour, deux de ses filles avaient enfreint la règle. Le lendemain matin , après la méditation, la mère Barat les appelle, les accueille gravement, les fait approcher d'elle, et alors avec bonté : « Mes filles, leur dit-elle, vous avez manqué hier à votre devoir.

1 Récit de la mère Thérèse, p. 109,

il faut une pénitence, je la ferai pour vous. Asseyezvous, je vais me mettre à vos pieds et je les baiserai. » Elle fit ainsi, laissant les deux sœurs stupéfaites et confondues.

« Une preuve certaine qu'on aime, c'est de vouloir souffrir, » a dit saint François de Sales. Les novices recherchaient l'habillement le plus pauvre, les chaussures déchirées, usées, rapiécées, la coiffure la plus humble, et c'étaient celles-là mêmes qui avaient pris le plus de soin de leur toilette dans le monde. La supérieure ne pouvait suffire à entendre celles qui venaient lui accuser leurs moindres manquements, et lui demander de prendre leur repas de pain sec à genoux au réfectoire. Il fallut même que bientôt elle modérât les mortifications auxquelles se livraient en secret ces filles de l'Homme de douleurs. C'est ainsi qu'un jour une des sœurs s'étant évanouie en tirant de l'eau au puits, elle dut en avouer la cause : elle portait une ceinture hérissée de pointes en fer, que ce rude travail avait fait pénétrer jusqu'aux os.

En creusant ainsi ces âmes par le sacrifice, Mm0 Barat n'avait qu'un but : y faire entrer la vie de Jésus -Christ à grands flots, comme un fleuve qui se précipite dans le lit profond qu'on vient de lui ouvrir. « Parfois, dit sœur Thérèse, cherchant à connaître nos dispositions, elle nous demandait avec une expression brûlante : « Aimez -vous <c Jésus, mes filles? » Elle se plaisait à nous entendre lui répondre : « Oui, nous l'aimons! » jugeant par là que notre cœur était libre et détaché. Elle nous confiait que, pour elle, aucun sacrifice ne lui coûterait en ce monde pour acquérir l'union avec Jésus- Christ. Nous sortions d'auprès d'elle avec la résolution de ne rien épargner pour acquérir ce bien , objet de tous nos vœux. »

Ici, dans cette vie d'union avec Jésus-Christ, Mme Barat n'était plus seulement une grande maîtresse, c'était l'école vivante, présentant à ses disciples un perpétuel exemple qui les emportait comme sur un char de feu. « Il y avait dans sa personne un je ne sais quoi de Jésus qui nous allait à l'âme, rapporte la sœur Thérèse; nous sentions que nous avions une sainte parmi nous. »

On remarquait d'abord son application constante à la présence de Dieu. « Tout favorisait son attrait d'oraison. Le silence, le calme, l'ordre, les lieux écartés, tout la portait à Dieu. Combien de fois on l'a trouvée cachée dans le fond du jardin, ou dans un sillon de blé, incapable de soutenir les regards du Seigneur et n'en pouvant plus ! »

Les grands mystères de la religion l'absorbaient tout entière. La seule vue de la croix avait le même effet. Un jour, ayant aperçu une croix comme incrustée dans un des pavés de la cour, elle se prosterna sur ce signe sacré de l'amour de son Dieu, en répétant: Spes unica! Spes unica! et elle y imprima ses lèvres. D'autres fois, dit la sœur Thérèse, laissant voir comment son cœur concevait l'amour de Dieu, pour Lui seul, à tout prix, elle nous demandait : i Mes filles, quelle serait la personne la plus heureuse du monde? » Nous répondions en novices, à notre pauvre manière. «Vous n'y entendez rien, mes enfants, reprenait-elle, et j'estime que celle-là serait la plus heureuse qui, jetée dans un cloaque, y serait seule avec son Jésus seul ■ ! »

On se souvient particulièrement des retraites de Mme Barat. Il y avait au fond du jardin des Feuillants, et l'on visite encore avec vénération, un petit oratoire dédié à saint Jo-

1 Récit de la mère Thérèse, p. 140, 144.

seph. C'est un pavillon rustique adossé au mur d'enceinte, caché par de grands ombrages à mi-côte des pentes qui, à partir de ià, descendent plus rapides vers le Clain. Mmo Barat avait coutume de s'y renfermer pour y faire sa retraite. « Là, dit la sœur Thérèse, pendant quinze jours entiers, tout se passait seul à seul avec Jésus dans une union parfaite, et ma mère se livrait aux tendres effusions de son cœur pour son Dieu. Il n'était permis de la déranger sous aucun prétexte, et elle ne voyait personne, hormis la sœur désignée pour lui apporter ses repas, mais qui avait défense de lui parler. » Seulement, celles qui rôdaient autour de sa solitude la contemplaient tantôt agenouillée dans une profonde oraison, tantôt appuyée sur la fenêtre les yeux au ciel. Elle rentrait pour la nuit. « Nous n'apercevions notre mère qu'à l'église, le soir, à l'heure de notre office. Nous l'y découvrions cachée derrière l'autel, ou elle venait faire son offrande du soir à son divin Sauveur. Le matin de bonne heure, on la retrouvait encore plongée dans la prière. Que se passait-il la nuit? Nous ne le savions pas; notre mère nous cachait soigneusement ses pénitences, mais nos cellules se touchaient de trop près pour que le bruit ne la trahît pas; et notre cœur de chair souffrait de ce qu'il entendait1. »

De ces âmes vides d'elles-mêmes et remplies de Jésus- Christ, la vie de Dieu débordait en flots de douceur, de zèle et de charité. Rien pour soi, tout pour Dieu et pour les âmes en Dieu : c'est le Sacré-Cœur tout entier.

Il régnait entre elles la plus parfaite harmonie. « Rien ne peut égaler l'union et la paix qui existaient entre nous sous la conduite de ma mère, rapporte le même récit. Ja-

1 Récit de la mère Thérèse, p. 128.

mais je n'ai vu une fusion pareille, mais sans confusion, sans familiarité, sans abandonnement; chacune, rivalisant de délicate attention, mettait sa charité à faire de sa sœur une autre soi-même en toute circonstance. »

Sur ce point de la charité, la parole de Mme Barat était d'une insistance absolue, et son regard d'une clairvoyance presque prophétique. Elle en faisait, pour le Sacré-Cœur, la condition même de son existence. « Ah ! que ne puis-je, disait-elle, vous faire connaître les lumières que je reçois de Dieu sur ce point ! C'est la charité qui seule soutiendra notre Société, si faible par elle-même: c'est par elle que Jésus la reconiaaîtra comme sienne. Donc, mes chères sœurs, l'union et l'union à tout prix! Proclamez-la, propagez-la, exercez- la; n'épargnez pour la cimenter aucun sacrifice ; gardez la charité, et elle vous gardera1. »

« Je me rappelle, dit la mêm^ sœur, qu'un jour de jeudi saint, ma mère, tout émue du discours de la Cène dans lequel Jésus exprime une si vive tendresse pour les siens , ne cessa de répéter : Ut sint consurnmati in unum ! ut sint consurnmati in unum! Elle dit à une novice qu'elle daignait regarder comme une de ses compagnes : o Vous ne « répondez pas aux paroles qui me ravissent, vous vous « contentez d'aimer Dieu pour vous-même : vous n'avez « pas de zèle! Si tous les membres de la Société ne font « pas un même corps avec Jésus, elle ne se soutiendra « pas, et ce seront mes péchés qui en seront la cause. O « Père! faites l'unité, consommez l'unité: Ut sint consumât mati in unum ! »

Le zèle de Mme Barat « aurait voulu couvrir l'univers entier de maisons du Sacré-Cœur ». Toutefois le pensionnat

1 Récit de ta mère Thérèse, p. 136.

ne se remplissait que lentement. « Ne voyez-vous pas, mes filles, disait la supérieure, que Notre- Seigneur attend que vous soyez plus parfaites pour vous conlier un plus grand grand nombre d'enfants? » On s'en dédommagea en ou vrant, vers la fin de 1807, une école pour les pauvres. « II y avait ongtemps, écrit la supérieure, que nous désirions cet établissement. Il nous était pénible de ne pouvoir exercer cette bonne œuvre, qui est un des buts de notre mshlut, et qui répond aux vues de Jésus-Christ sur nous. »

Grâce à cet esprit de renoncement, de piété, de charité les sœurs étaient heureuses. « Surtout les récréations nui venaient à la suite des sacrifices du jour leur donnaient une jo.e pure et au-dessus de tout sentiment. » Ces récréations de Poitiers sont restées célèbres. Au fond de l'endos, on montre un énorme noyer sous lequel le noviciat

Z 7?™ ^ Se rélmir- L'enJ0"' tranquille de M Barat y épanouissait tous les cœurs. Quelquefois aussi 1 on y chantait des cantiques que la sœur Thérèse accompagnai sur sa harpe; on a de tout temps chanté beaucoup au Sacre-Cœur. Les chants que l'on faisait entendre aux offices de la chapelle y attiraient une grande foule. M. l'abbé de Be.ureg.rd les encour.geait : « Vous ne pouvez pas prêcher, disa.t-,1, chantez! tel qui n'aura pas été converti par mon sermon, le sera peut-être par votre cantique 1

mois de 1807. G est l'époque des b.t.illes d'Iéna et d'Eylau Ma,s en lisant ce récit, on croit se tromper de temps on oublie qu'on est aux heures les plus sanglantes de l'Ém- P.re; et H semble que, dans ces jours de guerres effroyables où ajoieétaitbanniedufoyerde tant de f m 11 Ceu a.t caché le bonheur, la charité et ,a paix Zï

cœur de quelques pieuses femmes, qui, riches de Lui seul, s'étaient réfugiées parmi les restes d'un cloître.

Au printemps de 1807, Mmo Barat dut s'éloigner quelque temps de ses filles. Celles-ci en témoignèrent une vraie désolation : « J'avais beau les exhorter au détachement du cœur, raconte l'aimable mère, c'est comme si j'avais prêché dans le désert; ces sœurs, très avancées dans la perfection pour tout le reste, sont incorrigibles sur ce point. » Elle avoue que, pour elle-même, elle ne « parvint pas sans une violence extrême à vaincre la nature, et que si Dieu ne l'eût aidée, elle n'en fût pas venue à bout ». Le 21 avril, elle partit néanmoins pour Paris, où l'appelaient les affaires de la Société. C'est là qu'elle apprit qu'un décret en date du 10 mars 1807, signé au camp d'Osterode par Napoléon Ier, approuvait son Institut pour tout l'em; ire français.

Elle rentra à Poitiers, le io mai au soir. Ce fut une ovation. « Dès que mes sœurs m'aperçurent , elles se jetèrent à l'envi sur moi pour .71 'embrasser. Je me réfugiai à la chapelle pour remercier Notre- Seigneur de mon retour. Mes sœurs m'y suivirent, et à peine fus-je à genoux que la mère Thérèse entonna le Te Deum, que toutes continuèrent sans que je fusse capable de les arrêter. En sortant de là nous nous établîmes au jardin, où nous restâmes assei' longtemps à nous réjouir de notre réunion, et à dire combien le Seigneur est miséricordieux. Mes sœurs avaient fait en mon honneur des couplets qu'elles me chantèrent au clair de lune. Comme elles y avaient fait entrer beaucoup de leur amour pour Jésus, je leur pardonnai, et même je pris plaisir à les entendre K »

1 Journal du noviciat de Poitiers, p. 83.

Le noviciat se terminait : « Toutes se portent avec ardeur à l'acquisition des vertus religieuses , témoignait leur mère , et je n'en connais pas qui soient à leur degré dans nos autres maisons. » Deux surtout, plus unies à Notre -Seigneur Jésus-Christ, avaient mûri plus vite à ce soleil des âmes. L'une, — on le devine, — était Thérèse Maillucheau. « Elle aime Jésus- Christ avec une ardeur extrême, rapporte le journal de la supérieure, joignant à la grandeur d'âme une humilité, une droiture et une simplicité qui lui gagnent les cœurs. Elle marche sur les traces de sainte Thérèse, c'est tout dire. » L'autre était Joséphine Bigeu, dont le journal dit de même : a Je la regarde comme une sainte, et j'ai en elle la plus grande confiance. Elle joint à toutes les qualités de l'âme celles de l'esprit, les talents, un port et une démarche qui inspirent le respect et tels qu'ils conviennent à une vierge. Elle a encore le don si rare de savoir allier ensemble la douceur et la fermeté, ce qui lui concilie le respect et l'amour des élèves dont elle est la maîtresse l. » Ces deux sœurs furent admises les premières à l'honneur de prononcer leurs vœux, ce qui se fit en secret au printemps de 1807. C'était l'avant- garde de la troupe virginale que Dieu allait engager bientôt à son service.

Dans le courant de juin, la fête du Sacré-Cœur fut pour toute la maison une grande journée. La veille, Mme Barat fit aux novices une conférence où elle leur expliqua « qu'elles,avaient été choisies dans ces temps malheureux pour renouveler la dévotion au sacré Cœur de Jésus ; que cette dévotion devait être la ressource des âmes vraiment pieuses dans un temps où la foi s'aflaiblissait de plus en

1 Journal du noviciat de Poitiers, p. 130.

plus; et que l'honneur, comme le devoir de la Société, était de vivre dans ce Cœur, d'y souffrir et d'y mourir. »

Le matin de la fête, après la grand'messe, les quatre professes de la maison se réunirent à part dans l'oratoire de Saint- Joseph, orné à cet effet. C'étaient, outre les deux nouvelles épouses de Jésus-Christ, la mère générale et la mère Henriette Girard, a Ce petit lieu, à l'écart, dit Mme Barat , le secret intime de cette réunion , cette grande solitude en présence de Dieu, seul témoin de notre joie, redoublaient notre empressement de nous donner à Lui. Je dis donc à mes sœurs : « Ne vous semble -t- il pas que « ces nouvelles promesses que vous allez faire à Jésus lui « seront plus agréables que vos premiers serments? Sem- « blables à deux époux qui , heureux d'être l'un à l'autre , « se rappellent avec joie le jour de leur union, ainsi ve- « nons-nous dire à l'Epoux des Vierges : « 0 mon bien- « aimé Sauveur, lorsque je m'engageai pour la première « fois, j'ignorais le bonheur qu'il y a d'être à vous; mais « aujourd'hui, je sais tout ce que vous êtes pour moi. « C'est pourquoi , expérience faite , je veux vous protester « qu'à toutes les satisfactions du monde je préfère l'honte neur et la joie de votre service. » Toutes les quatre renouvelèrent leurs vœux Tune après l'autre. Mais quand vint le tour de la sœur Thérèse, une si vive émotion s'empara de son âme qu'elle fut obligée de s'interrompre plusieurs fois, avant de pouvoir achever la formule de son serment.

Au mois de novembre d'autres novices, en tête desquelles était Mlle Chobelet, se mirent à leur tour en retraite pour leur profession. Le Père Lambert la prêcha. En même temps, dans la ville et dans les environs, le Père Gloriot et le Père Enfantin donnaient une mission qui portait des

Page 1