TROISIÈME PARTIE — CHAPITRE XII
eut lieu; les Ursulines étaient alors au chœur, rangées debout dans leurs stalles et psalmodiant l'office des matines. Le choc fut si fort et si subit, qu’elles se trouvèrent toutes instantanément prosternées à genoux.
« Les Ursulines passèrent le carême dans des pratiques de mortification extraordinaire. Outre les jeûnes et les macérations qu'elles s’infligèrent, elles couchèrent toutes vêtues sur des paillasses étendues dans la salle de communauté, et à chaque secousse elles se jetaient à genoux et récitaient le psaume Miserere,
« C’est ainsi que ces victimes angéliques conjuraient par leurs veilles pénitentes le courroux du Ciel, et lavaient de leurs larmes le sang des crimes qui criait vengeance.
« Pendant sept mois entiers, la nature fut dans ces étranges convulsions. Dans toute l’étendue du pays, la surface du sol fut plus ou moins bouleversée. Des montagnes avaient disparu, d’autres s'étaient élevées tout à coup ; des forêts entières avaient été abattues et englouties dans des lacs ouverts en un jour ; des vallées étaient comblées par d'immenses éboulis. On vit surgir une île nouvelle des eaux du Saint-Laurent, jaillir des fontaines inconnues , de profondes crevasses sillonner la terre et servir de lit à des torrents impétueux, se creuser de larges cratères dont la gueule béante laissait
1 Histoire des Ursulines de Québec.
échapper des vapeurs sulfureuses. Le cours de plusieurs rivières fut détourné; quelques-unes obstruées inondèrent leurs rives et entraînèrent avec elles, jusqu'au fleuve, une si grande quantité de sable et de limon, que pendant plusieurs jours ses eaux demeurèrent toutes jaunes!.
« Durant cette longue période, la population vécut dans le tremblement et l'attente continuelle de J’heure suprême de l'univers. L'ange du Seigneur ne cessait de promener sa verge de fer sur cette contrée, qui semblait frappée d'anathème, « Lorsque « la journée était finie, raconte la Mère de l’Incar- « nation, on se mettait dans la disposition d’être « englouti durant la nuit; et, le jour venu, on atten- « dait continuellement la mort ; en un mot, tout le « monde séchait dans l'attente de quelque malheur « universel. »
« Une seule âme conservait sa parfaite tranquillité au milieu de la désolation générale ; c’était la Mère de l’Incarnation. « Tandis que les uns tremblent, dit son biographe, que les autres pâlissent, et que tous sont dans une consternation aussi accablante que celle qui surprendra le monde à la fin des siècles, elle seule demeure ferme et assurée; avec un abandon et une présence d'esprit capables de donner de l'admiration aux anges mêmes, elle s'offre à Dieu pour être la seule victime de tout