TROISIÈME PARTIE — CHAPITRE VII
trop près dans son canot le rivage du grand fleuve! une balle inconnue l'atteignait tout à coup, et avant que le malheureux blessé eût eu le temps de se reconnaître, le féroce Iroquois, poussant son terrible cri de guerre, s'élançait sur lui et lui enlevait la chevelure.
« Afin de se défendre contre ces nuées d’ennemis, le nouveau gouverneur, M. d'Ailleboust!, avait fait ériger dans les principaux centres d'habitations des forts environnés d’une enceinte de palissades et armés de quelques pièces de canons. Au premier signal d'alarme, les colons se réfugiaient dans ces forts et se mettaient en état de défense. En outre chaque habitant faisait de sa maison une petite forteresse, où il pouvait tenir tête à un bon nombre d’assaillants. Durant le jour, partout où il allait, au champ, au bois, à la pêche, son fusil ne le quittait jamais; et à la première alerte, la hache ou le hoyau lui tombait des mains, et il couchait en joue son ennemi, avec une dextérité admirable.
« Mais, malgré toute cette vigilance et cette bravoure, chaque semaine était témoin de lamentables accidents. On entendait sans cesse parler de prisonniers attachés au poteau, de têtes scalpées, de membres mutilés, de femmes, d'enfants torturés, écorchés, brûlés vifs. Le récit de ces malheurs, mélés à ces horribles raffinements de cruautés, semait l'épouvante parmi la population en deuil.
1 Il avait succédé, en 1648, à M. de Montmagny, et semblait avoir hérité de toutes ses précieuses qualités.
« Incapable d'atteindre dans sa retraite impénétrable un ennemi invisible, qui frappait dans l'ombre et s’évanouissait sans laisser aucune trace, on se demandait avec désespoir si la colonie, ainsi harcelée de tous côtés, ne serait pas bientôt décimée et submergée dans son sang. On attendait avec impatience des secours de France qui n’arrivaient point. La situation paraissait si critique, qu'on députa en Europe le Père Jérôme Lallemand, supérieur des missions, accompagné de quelques-uns des principaux habitants du pays, pour aller exposer l'état désespéré des affaires et implorer de prompts secours.
« Cependant, au milieu du deuil et de la consternation générale, la Mère de l'Incarnation et quelques autres âmes fortes et magnanimes restaient fermes dans leur confiance en Dieu et relevaient les esprits abattus. Dans une lettre adressée à son fils, le 17 septembre 1650, elle trace une peinture fidèle du calme parfait dont elle jouissait.
« Quelque délabrées que soient les affaires, n'ayez point d'inquiétude à mon égard, je ne dis pas pour le martyre, car votre affection pour moi vous porte à me le désirer; mais j'entends des autres outrages qu'on pourrait appréhender de la part des Iroquois. Je ne vois aucun sujet de craindre, et, si je ne suis bien trompée, j'espère que les croix que l’Église souffre maintenant seront son exaltation. Tout ce que j'entends dire ne m’abat point le cœur ; et pour vous en donner une preuve, c'est qu'à l’âge que