TROISIÈME PARTIE — CHAPITRE IX
din du monastère, en attendant l'érection d’une église conventuelle. Ils y reposèrent pendant dix ans; et plus tard la piété des Ursulines fit élever en cet endroit, consacré par la présence de cette dépouille bénie, la statue de son saint patron. Jamais les sauvages ne passaient près du monastère sans jeter un mélancolique regard vers le jardin, et indiquer du doigt à leurs enfants le petit monticule de gazon sous lequel dormait du sommeil des justes Marie la sainte fille, la mère des pauvres sauvages.
« Le Seigneur ne tarda pas à manifester par des prodiges la gloire de celle qui sur la terre n'avait aimé que l'humilité et l’abjection, n'avait vécu que de l'ignominie de la croix. Nous en rapporterons deux des plus remarquables, pour l'édification de nos lecteurs.
« Dans le monastère de Tours vivait une excellente sœur converse qui avait toujours été l’amie intime de la Mère de Saint-Joseph. Sœur Élisabeth de Sainte-Marthe avait pris un soin tout maternel de la jeune Marie, lorsque celle-ci n'était encore qu’une toute petite enfant au pensionnat. La jeune fille avait été profondément touchée de cette tendre sollicitude, et avait voué une amitié éternelle à sœur Élisabeth. Au moment de son départ pour le Canada, elle avait fait avec elle une société de biens spirituels, toutes deux s’engageant à se faire part mutuellement de leurs mérites. Or à peine eut-elle rendu le dernier soupir qu’elle lui apparut toute resplendis-
sante de lumière, rayonnante d'une beauté ravissante et d’une majesté incomparable. « Ma chère « sœur Élisabeth, lui dit-elle en lui faisant signe de « la main, préparez-vous au voyage, car il est temps « de partir. » La sœur se leva aussitôt, et quoique ce fût à une heure indue de la nuit, elle se rendit à l'instant chez la Mère supérieure. « Certainement, « lui dit-elle, la Mère de Saint-Joseph est morte ; « elle vient de m'apparaître, de me dire de me « préparer à la mort, et que je n’ai que peu de jours « à vivre. »
« Elle retourna ensuite se coucher sans aucune frayeur, et passa le reste de la nuit dans une grande paix. La semaine suivante, elle tomba malade, et mourut treize jours seulement après celle dont l’amitié l'avait suivie au delà de la tombe, et l'avait rappelée vers elle pour continuer dans la gloire cette union des cœurs qu'elles avaient commencée sur la terre.
« En 1666, lorsque M. le marquis de Tracy eut forcé les Iroquois de remettre tous les prisonniers français qu'ils tenaient captifs, parmi leur nombre se trouva une jeune fille nommée Anne Baillargeon !, qui avait été enlevée dès l’âge de neuf ans. Elle s'était si bien habituée aux mœurs des sauvages et à la vie errante et libre des forêts, qu'au moment du départ de ses compagnons d'infortune, la jeune
1 Cette jeune fille était la sœur d'un des ancêtres de Mir Baillargeon, évêque de Tloa.